mardi 26 décembre 2017

On avance! (partie 1)


Ces derniers temps, j'ai réussi à mettre la main sur certaines des performances d'actrices officiellement nommées aux Oscars qui me manquaient. En voilà six pour cette première partie:


* Jill Clayburgh dans Starting Over (1979): Hélas! Une comédie sur le divorce dans les années 1970 avait toutes les chances de mal vieillir, et c'est le cas. Le style est froid, le personnage central incarné par Burt Reynolds a eu toutes les peines du monde à m'intéresser, et ses partenaires n'ont pas réussi à piquer mon intérêt vu le peu d'alchimie qui se dégage des couples. Jill Clayburgh compose néanmoins le personnage le plus intéressant du lot, dans le rôle d'une enseignante dépressive qui lui permet d'osciller entre des moments de calme absolu et des scènes de colère hystérique quand son manque de confiance en elle prend le dessus. Son interprétation fonctionne dans ces deux extrêmes: lorsqu'elle est d'humeur sanguine et chaleureuse, on conçoit absolument qu'elle puisse séduire le héros et il est franchement difficile de ne pas la trouver irrésistible (alors qu'elle est en concurrence directe avec l'ex-épouse sexy); et lorsqu'elle est d'humeur atrabilaire, on ressent sa souffrance, comme lorsqu'elle cherche à garder sa dignité tout en criant qu'elle n'est pas "un coup d'un soir mais une femme intelligente digne de ce nom". Malgré tout, si l'on a affaire à une bonne interprétation, Jill Clayburgh n'arrive malheureusement pas à rester très mémorable, et alors que le film se veut une comédie, elle n'est pas drôle. A sa décharge, personne ne l'est, et elle domine à la fois une œuvre et une distribution nettement plus médiocres qu'elle: Candice Bergen, également citée pour son second rôle, n'est remarquable que pour la scène où elle chante volontairement faux, mais alors que son personnage avait toutes les cartes en main pour devenir délectablement détestable, elle est finalement très décevante compte tenu de ce qui aurait pu être.

Place dans la sélection: en l'absence de l'introuvable Marsha Mason, quatrième. Ses concurrentes ont des rôles nettement plus juteux à la base, auxquels elles apportent en outre assez de bonnes choses par elles-mêmes pour lui passer devant.


* Bette Midler dans The Rose (1979): Exactement ce à quoi je m'attendais, à savoir pas un grand film, mais une bonne performance énergique à souhait. Je suis pourtant peu porté sur les rock stars, mais Bette Midler est si vive et charismatique que je ne suis jamais parvenu à m'ennuyer: c'est une véritable bête de scène, sa voix rauque est parfaitement adaptée à l'héroïne, et bien que celle-ci soit vulgaire, on la trouve malgré tout sympathique et jamais repoussante. Cerise sur le gâteau, les émotions sérieuses équilibrent idéalement l'humour extrait de répliques osées ("Hello Motherfuckers!"), et l'épuisement d'une femme droguée en fin de vie est toujours très bien suggéré par l'actrice, qui dose ce degré d'essoufflement à mesure qu'on avance dans l'histoire. Bref, à partir d'un récit sans intérêt, Bette Midler fait le show à elle seule, et c'est impressionnant. Même si le personnage ressemble davantage à la Divine Miss M qu'à Janis Joplin, dont The Rose est un biopic plus ou moins déguisé, ça n'a aucune importante car la star est aussi à son aise dans l'enthousiasme musical que dans la fatigue de plus en plus tragique. Pour compléter le tableau, j'avouerai avoir même pris plaisir à l'écoute des chansons, notamment The Rose que j'aimais beaucoup avant de connaître le film, et Midnight in Memphis, irrésistiblement dansante alors que l'interprétation d'origine était assez affreuse.

Place dans la sélection: première. Comme précisé, Jill Clayburgh se classe actuellement quatrième, et si je ne suis absolument ébloui par aucune des candidates de l'année, la rock star dynamique et charismatique est exactement le genre d'interprétation pour laquelle j'ai envie de voter, face à une Jane Fonda très compétente mais finalement peu mémorable, et une Sally Field iconique mais qui est loin de donner la performance de génie qu'on décrit si souvent.


* Annette Bening dans Being Julia (2004): Parfait! L'Anonyme m'avait confié que j'aimerais vraisemblablement cette performance, et c'est le cas! Non seulement le film est beau et charmant, quoique un peu simpliste mais j'ai vraiment aimé ce dénouement cathartique à souhait, mais surtout, Annette Bening passe par toutes les émotions imaginables, au point de livrer une performance exactement faite pour moi. A la fois forte et vulnérable, parfois masochiste mais toujours capable de se ressaisir, et sautant avec le plus grand naturel, malgré la théâtralité assumée de l'exercice, du sérieux à la légèreté, la comédienne est fabuleusement nuancée et surtout incroyablement divertissante. Elle est même judicieusement complexe, comme en témoigne le dialogue avec son fils, qui lui reproche d'être en représentation permanente même en famille, et devant qui elle tente de trouver un embryon de naturel sans pour autant renier sa vraie nature. En définitive, Julia Lambert a beau être parfois étouffante, Annette Bening nous met tellement de son côté qu'on jubile à chaque fois qu'elle réussit à remonter la pente, au détriment de tiers qui l'ont de toute manière bien cherché. Cerise sur le gâteau, le couple moderne qu'elle forme avec Jeremy Irons fait amplement plaisir à voir. J'adore!

Place dans la sélection: première, et l'une de mes lauréates personnelles qui m'enthousiasment le plus! On peut légitimement lui préférer l'intériorité d'Imelda Staunton ou les cheveux bleus de Kate Winslet, mais une diva flamboyante aux émotions complexes est si gretallulienne que je ne ne songe même pas à changer mon vote.


* Cate Blanchett dans Elizabeth: The Golden Age (2007): Sans surprise, un mauvais film. Le premier était déjà médiocre, celui-là l'est encore davantage, mais je ne me suis pas ennuyé. Mais dieu que c'est ridicule! Entre la décoration du palais tout droit sortie d'un film de science fiction, la romance avec Walter Raleigh qui ne décolle jamais, le sort de Marie Stuart jeté aux orties, la guerre contre l'Invincible Armada filmée comme un mauvais remake de Star Wars, la nudité gratuite contredisant même le message transmis (la reine, à la silhouette superbement affinée, tente de nous faire croire qu'elle se trouve laide), l'absence totale de charisme des rôles secondaires (Clive Owen et Abbie Cornish), et l'abysse absolu de la caméra tournant autour d'une héroïne statufiée, voilà un festival de très mauvaises idées. Coincée dans ce navet réjouissant, Cate Blanchett prend heureusement le parti d'en rire, au point de donner une interprétation somme toute divertissante et non dénuée d'humour, quitte à se vautrer parfois dans des excès de colère passant très mal devant une caméra, encore que le fameux discours sur le vent devant l'ambassadeur espagnol soit moins catastrophique dans son contexte qu'isolé en scène à Oscars. Bref, ce n'est pas ce que l'actrice a fait de mieux, mais quand même, elle est si charismatique et parfois si drôle que je ne bouderai pas mon plaisir.

Place dans la sélection: sur les quatre visionnées actuellement, j'ai envie de dire deuxième. Ce n'est pas vraiment une bonne performance, mais c'est aussi le cas pour Ellen Page, et entre l'adolescente pas à même de lutter contre un très mauvais scénario et une actrice confirmée au charisme royal et à l'humour ravageur, l'ado cède évidemment le pas à la souveraine.


* Amy Adams dans American Hustle (2013): Comme je m'y attendais avec David O. Russell, le film est abominable. C'est chiant comme la pluie, les personnages insupportables à gifler, et l'hommage aux années 1970 est carrément fade (la scène "hot" dans des toilettes publiques est notoirement grotesque). Bref, autant dire que j'ai passé un moment particulièrement pénible, d'autant que l'histoire n'avance jamais. Heureusement, Amy Adams étant une actrice très compétente, bien qu'elle me touche peu, elle réussit à donner une assez bonne performance compte tenu de la situation, en ajoutant de la perplexité et un véritable manque de confiance en soi à l'assurance que son personnage doit afficher en public, mais ça n'a pas suffit à retenir mon attention, pour la simple raison que je ne la trouve pas assez charismatique pour incarner une malfaitrice crédible, à tel point que sa séduction semble forcée. Elle est néanmoins celle qui donne la meilleure performance du film: Bradley Cooper et Jennifer Lawrence se reposent sur leurs lauriers en étant eux-mêmes (et au passage, Jennifer Lawrence en mère de famille... Pourquoi pas Quvenzhané Wallis tant qu'on y est!), tandis que Christian Bale est caricatural avec son gros bide de mafioso.

Place dans la sélection: troisième, derrière Sandra Bullock, pour qui j'aurai voté dans cette liste, et Cate Blanchett, mais devant Judi Dench qui n'arrive jamais à inspirer de sympathie pour son personnage alors que le scénario s'en moque ouvertement, et qui se contente en outre de jouer ce qui est écrit sans vraiment de nuance.


* Meryl Streep dans Florence Foster Jenkins (2016): Contre toute attente, je n'ai pas détesté cette performance là de cette très mauvaise actrice qu'est devenue Meryl Streep. On est certes dans la caricature mais le personnage l'est par nature, et le résultat est nettement moins offensant que Julie & Julia ou Sausage County. On croit sincèrement à cette vieille dame excentrique qui s'illusionne totalement sur ses capacités, et l'actrice arrive à affirmer l'empathie pour elle: l'héroïne devient humaine sous sa main, au point qu'on n'a jamais envie de rire à ses dépens. Surtout, elle n'est jamais agaçante, sauf devant le couteau de cuisine où l'on a clairement l'impression que l'actrice prend ses spectateurs pour des idiots, mais si l'on excepte cette séquence particulière, le reste est plutôt pas mal en soi: le désastre musical est crédible dans la façon qu'a la comédienne de moduler sa voix, et la déception face aux critiques qu'on tentait de lui cacher semble sincère. Après, même si c'est plutôt bien fait, ce n'est pas un travail qui méritait nomination: c'est correct, mais c'est aussi dérisoire que peu mémorable. Peut-être qu'entre les mains d'un autre actrice la surprise aurait fait mouche, mais vu les abysses atteints par Meryl Streep cette décennie, ce n'est pas parce qu'elle est une fois n'est pas coutume présentable dans la caricature qu'il faut crier au génie.

Place dans la sélection: aucune idée. Cette liste ne m'inspire pas du tout, la seule qui me semble aimable dans le lot est Ruth Negga mais elle n'a hélas rien à faire et ne peut espérer qu'être quatrième. Emma Stone joue bien son actrice en herbe mais a de sérieuses lacunes musicales, et j'ai bien du mal à départager Meryl Streep d'Isabelle Huppert qui tombent toutes deux dans la catégorie "on refait ce qu'on a déjà fait et en moins bien". Comme Huppert donne la performance de plus mauvais goût, je n'ai d'autre choix que de voter pour Stone ou Streep du bout des lèvres. Amy Adams aurait mérité le trophée hollywoodien pour Arrival, et mon prix international irait à Sônia Braga pour Aquarius.


Pour aller plus loin, la liste complète est mise à jour ici.

Suivront dans la deuxième partie prévue pour début 2018: Elisabeth Shue dans Leaving Las Vegas (1995), Laura Linney dans The Savages (2007), Jennifer Lawrence dans Winter's Bone (2010) et Rooney Mara dans The Dragon Tattoo (2011). Parmi les probables élues de 2017, seules Saoirse Ronan et Sally Hawkins pourraient piquer ma curiosité, mais je risque fortement de faire l'impasse sur les autres. Et bien sûr, tous les films qui m'intéressent ne sortiront pas avant fin février! A ceux à qui je dois des films, je ferai tout mon possible pour vous recevoir bien avant cette date, j'ai été très pris ces temps-ci, toutes mes excuses.

dimanche 22 octobre 2017

Centenaire de Joan Fontaine


Joan Fontaine aurait eu 100 ans aujourd'hui. Ce qui est doublement triste car elle n'a pas été loin de les fêter en vrai, et cet anniversaire arrive, caprice du sort, la même semaine où nous avons perdu l'autre grande dame du cinéma née en 1917, Danielle Darrieux. Pour chasser ces sombres pensées, réjouissons-nous avec un top 5 des performances d'une actrice qui tourna tout de même avec George Cukor, Alfred Hitchcock et Max Ophüls!



5 ~ Ivy Lexton dans
Ivy (1947)

Si je me réfère à une critique non publiée que j'avais écrite lors d'une redécouverte de ce film de Sam Wood il y a trois ans, j'avais été très enthousiaste pour le contre-emploi opéré par l'actrice. En effet, alors que Joan Fontaine restera dans les annales comme la jeune fille timide et romantique par excellence (voir le reste du quintette), elle se dévoile dans Ivy sous un jour nouveau, celui d'une croqueuse de diamants n'ayant pas peur d'empoisonner des hommes pour collecter leur fortune! La surprise était de taille, et ce fut un réel plaisir que de découvrir une héroïne aussi peu scrupuleuse malgré son aura romantique et ses robes en dentelle. La performance m'avait également paru très lisible: on comprenait d'emblée ce que voulait le personnage, la réussite tenant dans la capacité de l'actrice de jouer de charme et de bonnes manières pour mieux tromper son monde, la dame ayant bien conscience que pour captiver le spectateur, Ivy doit être vue à l’œuvre. Toujours selon mes notes, sa fraîcheur dans la bonne humeur était particulièrement délicieuse, et sa perversité impressionnante puisqu'elle réussissait à faire passer tout le poids de l'ennui avec son époux en un regard... juste après avoir plaisanté avec lui. Le reste de la performance était de mémoire assez joliment nuancé, l'actrice sachant ajouter de l'inquiétude à sa dureté, avec toujours un charme fou pour mieux duper ses pairs. Tout n'était cependant pas au point sur la durée, la comédienne ayant le travers de minauder beaucoup trop dans la seconde partie, avec en outre quelques grimaces maladroites, mais d'après mes dires, elle savait toujours se rattraper pour éviter que son interprétation ne s'essouffle. Ce sera à revoir avec plaisir, mais ce second visionnage confirmait une déjà bonne impression initiale.



4 ~ La seconde Mrs. de Winter dans
Rebecca (1940)

Voici ce que je disais il y a environ cinq ans, une opinion toujours valable à l'heure actuelle: "Après s'être contentée de petits seconds rôles lors des années 1930, Joan Fontaine a commencé sa grande décennie en beauté avec ce rôle juteux sublimé par un climat angoissant qu'Hitchcock a restitué à merveille. Dès le départ, il ne fait aucun doute que Fontaine est le personnage: à la fois dynamique et impressionnable, elle rend parfaitement l'esprit de cette jeune fille de compagnie qui dès son séjour sur la Riviera ne se sent pas très à l'aise devant un Laurence Olivier mystérieux à souhait. Mais le clou du spectacle, c'est évidemment la progressive découverte de Manderley où Fontaine se révèle tellement nerveuse qu'on n'a aucun mal à croire aux troubles qu'elle ressent face à une demeure hantée par le souvenir d'une première épouse, dont le spectre est constamment ravivé par une Judith Anderson austère à souhait, et une décoration grandiose bien décidée à écraser de toute sa noblesse la frêle héroïne. Mais évidemment, Fontaine ne s'arrête pas là, aussi ne manque-t-elle pas de briller dès que son personnage parvient à vaincre ses démons pour s'imposer dans cet univers qui la dépasse, avec en point d'orgue la scène sur la plage avec Laurence Olivier: elle y gagne alors le charisme qui lui faisait défaut (ce qui servait le personnage!) dans la première partie, événement qui constitue l'apogée de son parcours avant que le point de vue passe de l'épouse au mari. L'actrice trouve ainsi l'équilibre idéal entre force de caractère et sentiment de n'être jamais à sa place, comme pour souligner le passage entre adolescence et âge adulte qui préfigure d'autres très bons rôles dans sa carrière."



3 ~ Jane Eyre dans
Jane Eyre (1943)

Autre opinion qui n'a pas changé ces cinq dernières années, sur ce joli film de Robert Stevenson: "Le rôle de Jane Eyre est totalement fait pour Joan Fontaine, dans la lignée des héroïnes gothiques amorcée par Rebecca, et autant dire que l'actrice s'en sort une fois de plus avec brio. Tout d'abord parce qu'elle se montre forte et fait preuve de détermination: on appréciera notamment comment Jane tient tête au directeur d'école rien qu'en gardant un air froid mais pas discourtois, avant d'admirer la façon dont l'actrice ne se laisse pas écraser par l'imposant Orson Welles, dont la taille et la voix de stentor auraient pourtant pu l'éclipser. Mais il n'en est rien, et Fontaine a suffisamment d'audace pour composer à ses côtés un très bon duo. Leurs échanges lui permettent notamment de révéler une héroïne forte qui sait dire ce qu'elle pense sans toutefois jamais oublier sa place, d'où le langage corporel assez soumis qu'adopte la comédienne malgré sa franchise; et lorsque les deux protagonistes deviennent complices, l'actrice conserve judicieusement tous ces aspects tout en y ajoutant une plus grande sensibilité émotionnelle qui émeut. Elle est notamment très bonne lorsque les larmes lui montent aux yeux lors de la réception, et la grande scène où Jane confesse enfin ses sentiments est réellement touchante par sa justesse de ton, et ce d'autant plus qu'avant d'en arriver là, Fontaine a parfaitement joué sur le mode de l'inquiétude, en faisant par exemple très bien naître le dépit sur son visage à propos des tourments causés par la présence d'une supposée rivale au château. La comparaison avec la brillante invitée souligne d'ailleurs le talent de l'actrice à adopter des manières très simples qui rendent crédible sa façon de se croire peu attirante, de même que sa relative réserve et sa politesse sont parfaitement en phase avec ce personnage de gouvernante. L'angoisse, élément clef de l'intrigue, est encore une sensation que l'actrice sait très bien faire sentir dans ses regards, de quoi rehausser le mystère que renferme la demeure ancestrale de Rochester, mais par bonheur, tout n'est pas qu'obscurité dans ce rôle, puisque Fontaine est absolument lumineuse dans les séquences plus enjouées avec Margaret O'Brien, ce qui étoffe joliment sa composition."



2 ~ Lisa Berndle dans
Letter from an Unknown Woman (1948)

Lettre d'une inconnue est sans conteste le plus grand film de Joan Fontaine, mais également le sommet de Max Ophüls, qui n'a jamais fait mieux que ce chef-d'oeuvre malgré ses morceaux de bravoure français avec Danielle Darrieux. Lettre d'une inconnue est aussi mon choix personnel pour le prix du meilleur film de 1948, et force est de reconnaître que ce film permet à Joan Fontaine de réaliser un exploit plus grand encore qu'en 1943 (voir ci-dessous), puisqu'elle doit convaincre que malgré ses 30 ans elle est bien une adolescente au début de l'histoire, avant d'avoir à jouer une femme plus mature mère d'un enfant. Or, Fontaine est tout simplement formidable à chaque période de la vie de l'héroïne: on croit autant à la jeune fille qu'à la grande dame mariée, et ce d'autant plus que l'actrice reste extrêmement fidèle à l'esprit du personnage tout au long du film, trouvant le juste équilibre entre un tempérament volontaire et une réserve délicate devant l'homme qu'elle aime et qui ne fait presque jamais attention à elle. La longue promenade viennoise où elle est enfin remarquée par le pianiste la montre sous un jour extrêmement chaleureux qui découle logiquement de la spontanéité de la jeune fille que Lisa était quelques années auparavant (n'hésitant pas à se glisser dans le saint des saints, ou à casser une alliance particulièrement brillante à Linz); tandis que la séparation, où elle comprend qu'elle n'aura été qu'une nuit parmi tant d'autres pour l'être aimé, est déchirante tant la scène est jouée avec subtilité. Quant à la tendre complicité liant Lisa à un époux bien averti qu'elle n'est pas amoureuse de lui, c'est l'une des plus jolies formes d'affection qu'on ait vue au cinéma, et l'actrice sait parfaitement en restituer toute la délicatesse. Moralité: ce film est vraiment d'une perfection absolue, et Joan Fontaine n'y est pas pour rien.



1 ~ Tessa Sanger dans
The Constant Nymph (1943)

Autre résumé d'il y a cinq ans, n'ayant pas revu ce film d'Edmund Goulding depuis, quoique ayant toujours gardé un souvenir très positif de cette performance: "Pour commencer, le grand exploit de Joan Fontaine ici est de se montrer extrêmement convaincante en adolescente. Certes, l'actrice était encore jeune, mais réussir à paraître 12 ans de moins sans autres artifices que sa coiffure et ses vêtements prouve que Fontaine a su totalement cerner le personnage et saisir la psychologie d'une jeune fille tourmentée par ses premiers sentiments. On sent bien que Tessa admire Lewis, mais il n'y a aucune trace de soumission ou de mièvrerie: Fontaine compose avec Charles Boyer sans se laisser écraser et n'oublie pas de rester dynamique en faisant preuve de caractère et de repartie. Elle se comporte en outre de la même façon avec le reste d'un très bon casting, au premier rang duquel Alexis Smith et Charles Coburn: elle a beau être traitée par eux comme une enfant, elle ne se laisse pour autant jamais dominer et s'arrange pour laisser une très bonne impression sans toutefois chercher à leur voler la vedette." Souvent, ce film est cité comme la plus belle expérience de cinéma vécue par l'actrice, et l'on comprend aisément pourquoi devant une telle réussite.


Autres performances que j'aime: Peggy Day dans The Women (1939), un rôle ingrat de cruche de service au sein d'une distribution flamboyante, que l'actrice parvient à rendre hilarant en n'ayant jamais peur de donner le meilleur d'elle-même dans les scènes les plus ridicules (l'expression de parfaite naïveté sur le discours du "bonheur illusoire"!), tout en révélant une facette cachée d'un personnage qui ne perd finalement jamais le nord en laissant son mari repentant se charger des frais de communication! Lina McLaidlaw dans Suspicion (1941), une performance honnie parce que récompensée d'un Oscar au détriment d'une compétition brillante, mais Fontaine y est sincèrement touchante à mesure qu'elle doute des intentions de Cary Grant. Eût-elle réussi à contrôler son sourcil fou, cette interprétation aurait pu devenir réellement captivante. Eve Graham dans The Bigamist (1953), où sous la direction de la divine Ida Lupino, Joan Fontaine rend très émouvant l'instant où elle réalise la duplicité de son mari, après avoir été très sereine auparavant.

Pour le reste, nous listerons un bon nombre de performances auxquelles on ne peut rien reprocher mais qui me transportent peu: This Above All (1942), From This Day Forward (1946), encore que je l'y trouve un peu trop star pour un sujet aussi réaliste, September Affair (1950) et Beyond a Reasonable Doubt (1956); des sommets de camp dont j'ai peu de souvenirs: The Affairs of Susan (1945), Ivanhoe (1952), où elle m'avait fait bonne impression pour le pur plaisir de voir une princesse à marier tenir la dragée haute à de terribles Normands, et Casanova's Big Night (1954); un énorme navet où elle est cependant très drôle alors qu'elle lutte contre un troupeau de moutons et une méchante à cornes: The Witches (1966); et deux ratés: Gunga Din (1939), où elle est coincée dans un rôle de fiancée insipide à pleurer, et Born to Be Bad (1950), où elle semble si méchante et prédatrice d'entrée de jeu qu'on se demande pourquoi les autres personnages ne fuient pas en courant.

Quoi qu'il en soit, personne ne bat Fontaine dans le registre des romances délicates aux parfums gothiques ou surannés, comme en témoigne ce quatuor impressionnant allant de Rebecca à Lettre d'une inconnue, en passant par Jane Eyre et La Nymphe au cœur fidèle. Pour toutes ces jolies performances, nous resterons éternellement reconnaissants envers Joan Fontaine, à qui nous souhaitons de conquérir de nouvelles légions d'admirateurs dans ce nouveau siècle.

mardi 17 octobre 2017

Marsha Hunt a cent ans!


Parmi les actrices de caractère de l'âge d'or américain, Marsha Hunt n'a jamais été loin de passer inaperçue, puisqu'elle fut souvent reléguée dans des rôles peu gratifiants dans des films toujours centrés autour d'une figure féminine davantage mise en valeur, avant d'être victime de la triste chasse aux sorcières des années 1950. Pourtant, à y regarder de près, la dame mérite d'être redécouverte, pour avoir su exploiter au maximum les personnages qu'on lui attribua. Et comme elle fête ce 17 octobre ses cent ans, c'est l'occasion de lui rendre ce petit hommage.

Pour être parfaitement honnête, j'avais oublié jusqu'à son nom avant cet été, mais la redécouverte de Pride and Prejudice (1940) m'a précisément rappelé qui est Marsha Hunt. Dans cette adaptation de Jane Austen orchestrée par Robert Leonard, l'actrice y incarne Mary Bennet, la sœur malheureuse de la superbe Elizabeth, de la sympathique Jane et des stupides Lydia et Kitty, et autant dire que cette graine de vieille fille pédante et peu gracieuse n'est pas un rôle en or, surtout que le personnage est réduit à quelques apparitions. Pourtant, en poussant la caricature déjà amorcée par sa mise quelque peu outrancière, Marsha Hunt y réussit l'exploit de rendre Mary attachante: sa façon de remettre ses lunettes est amusante, et elle n'a pas son pareil pour esquisser de charmants sourires stupides qui lui permettent de voler la vedette, dans un même plan, à ses cadettes inconsistantes. Cerise sur le gâteau, la comédienne fait joliment évoluer son personnage à travers une succulente interprétation de "Flow Gently, Sweet Afton": elle chante d'abord comme une corde à puits lors d'une réception mondaine, histoire de bien faire honte à Greer Garson qui exprime ce sentiment en quelques regards délicieux; puis elle révèle la chanteuse de talent qu'elle est en vrai lors d'une reprise finale parfaitement juste, alors que Mary est à présent transfigurée par l'amour. Bien sûr, le film appartient tout entier à Greer Garson, et Mary Boland ou Edna May Oliver dominent de leur côté la distribution des seconds rôles dans la peau de croustillantes matriarches, mais en extrayant le maximum de jus des maigres séquences à sa disposition, Marsha Hunt reste parfaitement mémorable dans son propre espace.

En revanche, j'avouerai ma relative déception devant sa prestation dans The Valley of Decision (1945) de Tay Garnett. Coincée entre une Greer Garson en grande forme et une Gladys Cooper étonnamment aimable, Marsha y incarne Constance Scott, une jeune fille de bonne famille capricieuse en diable, mais à laquelle elle n'arrive jamais à nous intéresser. Elle minaude, ricane de temps à autres, et se laisse finalement éclipser par sa partenaire superstar qui sait toujours la retenir d'une main ferme quand elle tente d'échapper à sa garde, ou la convaincre de jouer elle aussi à l'habilleuse devant son frère.

En 1947, l'actrice eut l'aplomb de se livrer à un duel contre Susan Hayward dans Smash-Up: The Story of a Woman de Stuart Heisler. Dans ce film déterminé à faire entrer sa partenaire dans la légende, Marsha y incarne Martha Gray, la secrétaire amoureuse de son patron, lui-même marié à l'héroïne alcoolique. Une fois encore, le rôle est peu consistant, d'autant que sa partenaire la massacre littéralement lors d'un crêpage de chignons lors d'une fête. Néanmoins, Marsha fait tout son possible pour exister: lorsqu'elle sait la caméra braquée en sa direction, il lui suffit d'un regard pour exprimer son désir carnassier envers son employeur, et lors de sa confrontation avec Susan Hayward, elle injecte une dose de forte inquiétude en essayant d'esquiver la rencontre, tout en se montrant pleine d'assurance aux yeux du public.

En suivant l'ordre chronologique, c'est le dernier film où j'ai pu apercevoir Marsha Hunt. Mais dans les années 1940, on pouvait également la croiser dans quelques films importants comme Blossoms in the Dust (1941), toujours avec Greer Garson; The Human Comedy (1943), pas vu; et Cry 'Havoc' (1943), que je n'ai vu qu'une fois et qui, en raison de son casting féminin, me revient surtout en mémoire pour les truculentes Ann Sothern et Joan Blondell, pour la toujours précise Fay Bainter, et bien entendu pour la non moins excellente Margaret Sullavan. Quoi qu'il en soit, les choses auraient sans doute été bien différentes si Marsha Hunt avait obtenu le rôle de Melanie dans Gone with the Wind: elle était fortement envisagée pour remplacer Olivia de Havilland à cause des réticences de la Warner pour prêter cette dernière à Selznick, mais la partenaire d'Errol Flynn réussit finalement à travailler avec le studio concurrent et fit du rôle ce que l'on sait.

Le drame de Marsha Hunt au cinéma est qu'au moment où elle aurait pu aspirer à devenir une comédienne de seconds rôles reconnue, sa carrière fut coupée court par le McCarthysme. Nous louerons donc l'audace de cette actrice qui, dès 1947, était fortement impliquée dans le combat contre la HUAC, avec son mari Robert Presnell Jr., et qui osa tenir tête à la terrible organisation en refusant de dénoncer qui que ce soit. Marsha Hunt reste d'ailleurs connue comme porte-parole de nombreuses causes progressistes telles la paix dans les pays du tiers-monde, la protection de l'environnement, le mariage entre personnes de même sexe et la lutte contre la pauvreté. Notons encore que, non contente d'être bonne chanteuse, Marsha Hunt a également le goût d'écrire des chansons, dont "Here's to All Who Love", une ode à l'amour incluant les amours homosexuelles.

En attendant de la découvrir dans ses films méconnus, souhaitons encore une glorieuse vie de centenaire à Marsha Hunt!

mardi 3 octobre 2017

The Man Who Knew Too Much (1956)


Ce weekend, j'ai acheté le disque de L'Homme qui en savait trop, un film que je n'avais vu que deux fois à la télévision et que j'étais anxieux de redécouvrir, parce que lors de ma rétrospective américaine 1956 d'il y a deux ans, L'Anonyme défendait la performance de Doris Day à travers sa représentation de l'hystérie, alors que je gardais le souvenir d'une performance adéquate simplement basée sur l'inquiétude. Il est vrai que le casting d'une superstar de la chanson peut surprendre dans un thriller hitchcockien, plus friand de blondes glaciales à l'Eva Marie Saint ou Grace Kelly, mais le réalisateur tenait beaucoup à ce contre-emploi après avoir été enthousiasmé par la prestation de l'actrice dans Storm Warning, et Hitchcock n'a notoirement pas eu besoin de diriger sa nouvelle recrue, qui, d'après ses propres mots, lui offrait tout ce qu'il voulait obtenir sans avoir à lui donner d'indications. La redécouverte du film était aussi l'occasion de parvenir à un regard plus positif sur l'ensemble, car la dernière fois, il y a environ une dizaine d'années, j'avais été un peu déprimé par la grisaille londonienne qui tranchait trop avec l'exotisme marocain du premier acte.

En réalité, ces deux parties sont bien équilibrées et durent à peu près une heure chacune, au point qu'on ne s'ennuie pas, entre la chaleur de Marrakech et l'excitation musicale du concert anglais. Mais toute divertissante soit-elle, l'histoire n'est cependant pas la plus intéressante parmi les thrillers hitchcockiens, en particulier à cause de bon nombre d'incohérences, notamment pour tout ce qui touche à Scotland Yard. Comme le rappelle le synopsis, nous suivons l'histoire d'un couple de touristes recueillant contre leur gré le témoignage d'un moribond, ce qui les place en bien mauvaise posture alors que leur fils est enlevé, au point d'être menacé de mort si ses parents révèlent le moindre embryon d'information à la police. Pourtant, malgré leur silence, les McKenna sont constamment en train de converser avec les policiers, qui ont eux-mêmes l'air de tout savoir, dans un jeu de dialogue de sourds peu crédible. Je suis surtout chiffonné par l'absence de développement des Drayton: on ne connaît jamais leurs motivations (alors qu'un couple de prêtres servant d'espions à l'ambassade suisse n'est pas banal), et l'on aurait justement aimé connaître leur positionnement politique. Leurs multiples efforts pour parvenir à leurs fins semblent bien vains lorsque la seule raison donnée par le film n'est qu'une question de rivalité entre l'ambassadeur et son premier ministre, mais tout cela est bien faible, à l'image du jeu de mot sur "chapel", mignon mais peu raisonnable pour un film adulte. Enfin, l'enlèvement de Hank et son transport en divers endroits secrets n'est pas toujours bien clair (pourquoi s'embarrasser de lui en premier lieu?), mais ces défauts dans l'histoire ne sont finalement pas si graves que ça, parce que la mise en scène d'Hitchcock reste si inventive qu'on est constamment saisi à chaque séquence. 

Parmi les points forts du film: la façon qu'a le metteur en scène d'instiller du suspense et de la méfiance dès le départ, dans un environnement a priori relaxant. Les McKenna profitent du paysage lors du trajet en bus, tout en plaisantant gaiement, bien que très vite, les questions intrusives du mystérieux français joué par Daniel Gélin commencent à devenir angoissantes, angoisse confirmée très vite par les regards non moins glaçants des touristes britanniques, au beau milieu des couleurs ocres de Marrakech. Dès lors, on se prend au jeu dès les premiers instants, ce qui n'étonnera évidemment personne après les déjà innombrables chefs-d’œuvre d'Hitchcock tournés avant celui-ci. Et une fois l'ambiance posée, le montage devient généralement brillant (George Tomasini a d'ailleurs contribué à la plupart des Hitchcock de la décennie), entre la poursuite mortelle non dénuée de gags dans des rues chamarrées, et bien entendu le concert de douze minutes sans dialogues au Royal Albert Hall, passant des plans larges sur l'ensemble de la scène aux détails des cymbales et du revolver, via le visage anxieux de l'héroïne. J'aime moins les séquences dans la banlieue de Londres pour des raisons purement exotiques, mais la main dans la gueule du tigre chez le taxidermiste, et la dissimulation du couple parmi les fidèles de l'église, participent à leur façon à la réussite de l'ensemble. Notons que l'autre collaborateur fidèle d'Hitchcock, le photographe Robert Burks, a le mérite de ne jamais se reposer sur la beauté "touristique" des lieux filmés, puisque les indéniables agréments du Maroc et de l'opéra sont avant tout au service de l'action, et de l'émotion palpable sur le visage des protagonistes. Le photographie parvient même à avoir des traits de génie dans les recoins les plus gris de Londres, à l'image du couple caché à l'église tandis que la caméra se met au niveau de Mr. Drayton qui n'y voit que du feu. La musique de Bernard Herrmann est quand à elle agréable sans atteindre les sommets wagneriens de Vertigo, avec un clin d’œil sympathique du compositeur venu diriger l'orchestre à l'opéra, pendant de l'incontournable apparition du réalisateur devant les acrobates marocains.

L'autre grand point fort du film, c'est évidemment son humour salvateur pour donner envie de souffler entre deux scènes d'action haletantes. La chasse à l'homme dans les rues de Marrakech a beau être tragique, voir la victime renverser diverses marchandises sur son passage permet de donner d'autres dimensions à la séquence, malgré encore une petite incohérence narrative puisque aucun des gens d'armes ne songe à prêter secours au moribond, certes encore debout à ce moment là. L'humour est encore un ingrédient idéal pour pimenter la tajine servie dans un beau restaurant aux murs carrelés, le pauvre James Stewart ne sachant où mettre ses jambes alors que tout le monde alentour s'ingénie à brouiller les pistes quant aux motivations réelles des clients. La réponse "pop" de Doris Day au concert du Royal Albert Hall est elle aussi délicieuse, à voir les mines déconfites des princesses et ambassadeurs, quelque peu surpris d'entendre "Que Sera, Sera" avant de souper! Doris Day elle-même n'a jamais estimé cet air enfantin, qui devint ironiquement sa chanson-phare, mais le décalage entre les paroles et le type de spectateurs n'en est que plus drôle. Cependant, là où le film franchit réellement la ligne de la comédie, c'est avec l'intrusion des amis de l'héroïne dès son retour à Londres, alors que celle-ci a évidemment d'autres chats à fouetter. Leur implication dans l'intrigue, obligeant James Stewart à rester discret au téléphone, ou Doris Day à faire preuve d'ingéniosité avec l'annuaire, fait toujours mouche, d'autant que la troupe est menée par la pétulante Hillary Brooke, la plus Anglaise des Américaines. Ces touches d'humour servent toujours le drame sans jamais freiner la tension, de quoi rendre le film parfaitement divertissant.

Les acteurs sont quant à eux tous bons. James Stewart est sans doute un peu égal à lui-même, mais il compose un personnage sympathique auquel on s'attache rapidement. Les Drayton sont pour leur part intéressants à décortiquer, à défaut d'en savoir davantage sur leurs idées politiques, car tous deux doivent se transformer au cours du film. Bernard Miles passe du touriste mou au sbire dangereux, tandis que Brenda de Banzie joue, de façon tout à fait crédible, aux montagnes russes: d'abord mystérieuse à souhait puis adorable marraine de substitution envers Hank, elle devient ensuite froide et déterminée avant de laisser l'humanité qu'on a toujours senti chez elle prendre le dessus. J'ai finalement toujours eu envie d'en savoir davantage sur Lucy Drayton que sur tous les autres personnages du film, aussi aurais-je aimé une sortie de scène digne de ce nom, plutôt qu'une dernière apparition furtive dans les escaliers. Toutefois, la plus grande surprise vient incontestablement de Doris Day, qui se prête admirablement au jeu du contre-emploi. On la sent nerveuse dès le départ malgré sa façade rassurante et posée, et effectivement, je confirme l'analyse de l'Anonyme: l'actrice suggère toujours que de grands sentiments sont prêts à craquer bien que le personnage soit toujours dans le contrôle de soi. Sa grande scène d'hystérie, une fois qu'elle a compris ce qui est arrivé à son fils, est jouée de façon on ne peut plus convaincante, surtout que ça intervient après un grand moment de calme tout aussi bien joué, lorsqu'elle pense que son époux cherche à lui faire une blague de mauvais goût et qu'elle le lui fait savoir de manière directe. J'aime également la force de caractère qu'elle n'oublie jamais chez cette personne active, notamment lorsqu'elle tente de reprendre le dessus face à l'intrigant Français en posant les questions à son tour, penchant même son corps au dessus de la table de cocktails pour se donner plus d'envergure. Surtout, Doris Day donne toute sa chair émotionnelle à la séquence mythique de l'opéra, passant par divers états d'âme en quelques plans seulement, et maintenant toujours un bel équilibre entre pressentiment du drame et impossibilité physique de faire quoi que ce soit. Vraiment, après l'avoir observée en détails, c'est à présent une performance que je nommerais volontiers dans la liste oscarienne que j'avais établie il y a deux ans. Quoi qu'il en soit, voilà un personnage détonnant dans l'univers d'Hitchcock, mais une beauté froide n'était évidemment pas appropriée pour le rôle d'une mère de famille lambda.

Finalement, The Man Who Knew Too Much est un bon cru hitchcockien. Ce n'est clairement pas son meilleur opus, surtout comparé à ses autres collaborations avec Stewart, le film se situant entre Rear Window et Vertigo; mais un suspense à son comble, même pour qui connaît l'histoire, une mise en scène inventive et des acteurs inspirés estompent largement les défauts du scénario pour aboutir à un très bon 7/10. Je ne pourrais malheureusement pas faire de comparaisons avec la version du maître tournée en 1934, vue il y a trop longtemps, qui se passait je crois en Suisse au lieu du Maroc. Hitchcock préférait justement cette première version moins maîtrisée, mais la beauté du remake a définitivement plus d'attraits.

lundi 2 octobre 2017

Deception (1946)


Contrairement à ce qu'on pourrait croire, je ne suis nullement déçu d'avoir découvert Deception: c'est une production Warner ornée de jolis décors superbement photographiés, avec retrouvailles du couple Claude Rains - Bette Davis. Que demander de mieux? Si l'on ajoute que ce film d'Irving Rapper (Now, Voyager) est une rareté difficile à dénicher, avoir enfin pu mettre la main dessus renforce d'autant plus le plaisir. Et ai-je besoin de préciser que l'univers musical où se déroule l'histoire, avec violoncelliste virtuose et grande dame qui l'écoute la larme à l’œil lors d'un récital, fait irrémédiablement penser à Humoresque, qui devait sortir deux mois plus tard sous l'égide du même studio? Pourtant, Deception ne soutient la comparaison à aucun niveau. C'est d'ailleurs le tout premier film de Bette Davis à la Warner ayant perdu de l'argent, de quoi entériner le déclin de la grande star maison au profit de sa rivale transfuge bien connue.

Le gros problème de Deception, c'est son très mauvais scénario. L'intrigue est en fait l'adaptation d'une pièce de 1927, Monsieur Lamberthier de Louis Verneuil, déjà interprétée sur grand écran en 1929 par la légendaire Jeanne Eagels et la future star Fredric March. Cette adaptation de Jean de Limur, Jealousy, étant perdue, difficile de savoir si l'histoire était aussi mélodramatique, mais force est de reconnaître que les créateurs de Deception n'ont pas eu la main légère sur le glucose, ce qui semble d'autant plus vieillot qu'on est en droit d'attendre autre chose d'une production d'après-guerre. A sa décharge, Deception dérive vers du film noir pour offrir un parfum de modernité, mais ça se marie très mal avec la première partie ridicule. Ainsi, pour poser les bases dans le premier quart d'heure, on découvre une Bette Davis entrant dans un conservatoire en fichu, avant de se jeter dans les bras du violoncelliste qui était son amant avant la guerre. Les amoureux transis n'arrivaient pas à se retrouver car la dame avait changé de nom entre temps, tandis que le fameux musicien célébré dans tout New-York n'avait pas pensé à donner signe de vie à son retour! C'est donc en lisant la programmation d'un concert que Christine a retrouvé le nom de son amant, ce qui nous vaut une scène annonçant d'emblée la couleur, puisqu'elle se jette au cou de l'être aimé avec des trémolos dans la voix: "I thought you were dead"! Alors que la toute première séquence faisait penser à Humoresque avec Bette Davis, larme à l’œil, écoutant son amant jouer du Haydn, la scène suivante fait hélas pencher le film vers quelque chose de bien plus sirupeux. En outre, tandis que le couple tente de savourer ses retrouvailles, les pires répliques du monde se bousculent sur leurs lèvres, de quoi dériver vers des flots de subtilité comme "Sometimes it was nice to not feel like myself", lorsque Christine explique pourquoi elle a changé de nom; ou encore "Don't you think we ought to know each other all over again. How do you do, Mr. Novak?" Bref, sachant que le reste du film n'est qu'un soap opera de la pire espèce (Christine a-t-elle trompé Karel en son absence?), autant vous dire qu'à côté, A Stolen Life, l'autre histoire quelque peu outrancière de Bette Davis tournée la même année, passerait pour Oncle Vanya!

Autre problème, le talentueux Karel Novak est incarné par cette tanche de Paul Henreid, qui n'y met vraiment pas du sien pour rendre captivante la suspicion de son personnage. En effet, alors que le violoncelliste est censé éprouver une joie intense lorsqu'il retrouve Christine, l'acteur est tout juste bon à sourire mollement, au point que Bette Davis doit tout faire par elle-même pour insuffler un peu de vie dans leurs rapports. Mais du coup, la pâleur de son partenaire la conduit à surjouer, ce qui n'était pas du tout le bon choix compte tenu des répliques stupides qu'on lui fait dire. Elle abuse ainsi du vibrato et de gestes trop ampoulés, quitte à se vautrer énergiquement dans les bras de son amant en criant quelque chose comme "It's a long, long dayyy!" Dieu merci, Bette sait tout de même comment être excellente par moments: sa façon pétillante de montrer ses doigts pour prouver qu'elle n'a pas d'alliance, et son charisme qui reprend le dessus une fois le temps des doutes venus, rendent sa performance vivante et divertissante, bien que l'actrice ne soit jamais créative, se contentant au mieux de recycler des effets davisiens trop bien connus. Quoi qu'il en soit, elle reste mille fois meilleure que son coéquipier, qui reste pour sa part complètement mécanique, à tel point qu'une phrase comme "J'ai tenté le diable pour te retrouver" devient "J'ai tout fait pour te retrouver, je peux aller me coucher?" Paul Henreid atteint d'ailleurs très vite des sommets de ridicule: il n'est pas dans l'appartement depuis cinq minutes qu'il cherche déjà à étrangler sa compagne, parce qu'il trouve son logement trop luxueux pour être honnête (il est vrai que celle-ci lui fait croire qu'elle a pu s'offrir un 100m² avec vue sur l'Hudson en donnant des cours de piano... mes amis du conservatoire apprécieront!), mais peu importe le vrai du faux dans les dires de Christine, la réaction de Karel est complètement disproportionnée! "Salut, je suis content de te retrouver, mais tu as un trop bel appartement. Je vais donc t'étrangler. ANSWER ME!!!" J'ai ri aux éclats! Le film aurait sincèrement gagné à remplacer Paul Henreid par Miriam Hopkins: nous aurions ainsi pu avoir une version lesbienne d'Old Acquaintance, avec vengeance de Millie prenant plaisir à secouer son ex comme un prunier! Mais je m'égare. Toujours est-il que Christine pardonne tout à Karel parce que le pauvre est traumatisé parce qu'elle est aussi masochiste que les Charlotte de La Vieille Fille et Now, Voyager, et sachant qu'à ce moment là, le film n'a duré qu'un quart d'heure, voilà qui laisse présager de bien belles choses par la suite!

On pourrait alors s'attendre à ce que Claude Rains relève le niveau, mais ce n'est pas le cas. A des lustres de son portrait d'artiste virtuose et exigeant dans Lady with Red Hair, il compose ici une caricaturelle telle qu'on n'est jamais loin du vil marquis d'Anthony Adverse. Bette Davis le trouvait pourtant brillant dans Deception, en particulier dans la scène du restaurant, et on lui reconnaîtra indéniablement beaucoup de charisme, et une capacité à ajouter de nombreuses manies à son personnage imbu de lui-même. Mais, pour bien montrer qu'il est méchant, il a tendance à accentuer tous les défauts du chef d'orchestre: il rentre dans le film à la façon de Maléfique dans La Belle au Bois dormant (n'ayant pas été convié au mariage des deux amants, qui s'épousent pour tester la force de leur amour...), il brise son verre d'une seule main lorsque Christine joue du piano, il crache en faisant des grimaces tant il se croit supérieur, et surtout, il passe son temps à caresser voluptueusement un chat nommé Napoléon! Bref, on ne sait jamais qui de Bette Davis ou Claude Rains surjoue le plus, mais c'est étouffant. Tous deux sont plus loin impliqués dans un meurtre, probablement la séquence la plus grotesque du film, avec une victime continuant à parler le sourire aux lèvres bien qu'étant criblée de balles, et semblant prête à faire un jump scare après avoir dégringolé un grand escalier! Inutile de dire que la mise en scène a la main lourde sur le mélodrame, mais c'est un défaut que les acteurs auraient pu nuancer. La scène où Bette Davis énumère nerveusement les cadeaux d'anniversaire qu'elle a reçu en l'absence de son cher et tendre va également dans ce sens: c'est excessif. A vrai dire, même l'idée de jouer du Beethoven sur les retrouvailles du couple au tout début, bien que séduisante à la base, finit elle aussi par verser un peu trop dans la démesure.

Par contre, si Deception ne brille ni par son scénario, ni par sa mise en scène, ni par son interprétation, ça n'en reste pas moins une très grande réussite visuelle qui fait plaisir à voir. C'est en cela que les productions Warner sont fourbes: même quand le scénario semble avoir été écrit par un collégien, la forme est tellement belle que j'ai constamment envie de crier au chef-d’œuvre. La véritable star du film est en fait Ernest Haller, le brillant photographe à qui l'on doit entre autres Humoresque et Gone with the Wind. Il compose ici de superbes tableaux avec les moindres détails de la décoration: les multiples bougies lors de la fête de mariage, la gigantesque baie vitrée filmée sous tous les angles et par tous les temps, chaque recoin du piano à queue sur lequel les protagonistes viennent se refléter, le jeu sur les rampes d'escalier donnant des points de fuite très expressifs, les pieds de lampes sculptés venant prendre au piège une héroïne n'arrivant jamais à s'imposer face au propriétaire des lieux, les jeux de miroir à la Written on the Wind, alors que ce n'est pas le personnage assis qui se reflète dans le miroir, comme pour accentuer la suspicion générale, ou encore les effets d'ombres géantes, elles aussi bien décidées à diminuer l'influence d'une femme dont on ne sait jamais si elle dit la vérité. Les décors sont peut-être un petit peu trop chargés pour refléter le bon goût du chef d'orchestre, mais Haller sait vraiment comment atténuer le vulgaire pour le rendre beau. En outre, même une simple scène de rue revêt une beauté spectaculaire devant sa caméra, tandis que les séquences de concerts ne manquent évidemment pas d'être fabuleuses avec tous ces instruments à cordes parfaitement bien filmés. Dommage, bien entendu, que le réalisateur n'ait pas su utiliser les salles de spectacle pour leur faire servir la narration, à la différence d'Humoresque, mais chaque seconde n'en reste pas moins extraordinaire grâce au photographe. En revanche, je suis plus mitigé sur la musique: Korngold a créé un concerto de toutes pièces pour les besoin du film, et c'est parfait, mais le reste de la bande-son rejoue inlassablement quelques notes obscures pour bien montrer que Paul Henreid est très suspicieux, ce qui devient lassant. Par contre, si l'un d'entre-vous connaît la musique jouée par la fanfare vers la septième minute, je veux bien savoir son titre: c'est exactement le genre de mélodies patriotiques qui me donnent envie de danser...

Moralité: que penser de Deception? Le réalisateur manque le coche à plus d'une reprise, le scénario est mièvre à souhait, et les acteurs en font des tonnes à chaque instant, ou pas assez concernant une certaine personne. Et pourtant, je sais d'ores et déjà que j'adore ce film et que je le reverrai avec plaisir! La séquence des bougies est merveilleuse, et vraiment, la beauté du geste me ravit! Alors, quelle note attribuer? J'ai mis 6 à A Stolen Life qui était joliment filmé sans pour autant atteindre le brillant de Deception, et qui était surtout bien interprété par une Bette Davis capable de se restreindre malgré les rebondissements aberrants. Mais comment noter Deception qui reste superbement photographié mais n'est ni bien joué, ni bien écrit? Penchant pour un bon 8/10 formel (je précise que la richesse des décors, a priori incroyable chez une professeure de piano, est finalement justifiée par le scénario car c'est cela même qui crée le conflit), mais pour un désespérant 4/10 pour le reste, je renvoie la balle au centre et opte pour un minime 6/10. Du moment que ça me fait plaisir, une moyenne médiocre me semble tout de même méritée. Mais quel dommage quand on pense à ce que le film aurait pu être! La subtilité dont faisait preuve l'équipe d'Humoresque au même moment aurait été la bienvenue.