lundi 30 avril 2018

Vacances


J'ai failli introduire cet article par une photo de Joan Crawford regardant l'océan dans Humoresque, et puis, je me suis dit que je n'avais pas vraiment envie de fermer le blog. Mais que dire de neuf pour susciter votre intérêt? Ne sachant quoi vous raconter en ce moment, Gretallulah prolonge ses vacances pour une durée... indéterminée. Le temps pour votre serviteur de découvrir de nouveaux films avant de revenir en bonne et due forme pour mettre à jour ses inventaires: j'ai déjà vu plein de Loy, Davis, Crawford, Garson ou Stanwyck encore inconnus, c'est fabuleux! En attendant, si cela vous passionne toujours, voici de minuscules ajouts dans la filmographie de Danielle Darrieux, sachant que ma liste des candidates officielles à l'Oscar de la meilleure actrice est presque entièrement devenue bleue: il ne me manque plus que Gladys George et Betty Compson!

Au plus vite pour de nouvelles aventures, et si vous souhaitez que je parle de certains films ou de certaines actrices lorsque j'aurai un peu plus d'inspiration, n'hésitez pas à passer commande.



dimanche 11 mars 2018

Inventaire 2017


J'ai encore plein de découvertes à faire, mais histoire de noter mes impressions à chaud, voici mon mini inventaire 2017. Attention: des révélations sont à prévoir sur le paragraphe consacré à Get Out.

Etats-Unis

The Florida Project: écrit et réalisé par Sean Baker, coécrit par Chris Bergoch, avec Willem Dafoe et Brooklynn Prince. On y suit le quotidien des habitants d'un motel très pauvre dans la périphérie de Disney World, vu à travers les yeux d'une fillette insolente.
Ç'aurait pu marcher comme documentaire, mais comme fiction, l'absence de scénario rend ces deux heures de film extrêmement redondantes. En effet, les personnages évoluent peu, à l'exception de la serveuse finissant par prendre en grippe son ignoble amie, et c'est à peu de choses près la même séquence qui se répète à l'infini: "les deux héroïnes font des bêtises - le gérant tente de résoudre le problème - ce qui conduit la mère et la fille à faire d'encore plus grosses bêtises etc." Heureusement, ce projet floridien a des qualités, notamment le passage en revue d'acteurs non professionnels qui ancre le propos dans sa dure et misérable réalité, tandis que la multiplicité des couleurs des motels rend d'autant plus cruelle la comparaison avec Disney World: ce gens vivent à quelques pas d'un monde féerique auquel ils n'auront jamais accès. Malgré tout, à centrer l'action sur les deux pires personnages des lieux, le film perd considérablement en intérêt. La plupart des spectateurs ont visiblement pensé le contraire étant donné les éclats de rire successifs dès que la petite fille de six ans récitait ses répliques avec insolence, mais la sauce n'aurait jamais pu prendre pour moi de toute manière: je vis dans un film de Deanna Durbin et je ne suis absolument pas prêt à accepter de voir des personnes aussi grossières, même si ce n'est que dans une fiction. Mais là, c'est vraiment le comble de l'horreur: entre la fille qui crache partout et qui met le feu à une maison, et la mère qui rote et qui colle sa serviette hygiénique sur une baie vitrée, il était évidemment impossible que je tienne plus de trois minutes. Je ne sais même pas comment j'ai fait pour aller jusqu'au bout. Quoi qu'il en soit, on a du mal à croire que le gérant du motel passe son temps à protéger une femme aussi irresponsable, car même en admettant qu'il sache qu'elle n'est ainsi que parce qu'elle vient d'un milieu très pauvre, il est impensable qu'il continue à la défendre même après qu'elle tabasse sa voisine. Ce défaut scénaristique n'enlève cependant rien à la présence de Willem Dafoe, dont chaque apparition fut comme une bouffée d'air frais devant l'ignominie de l'héroïne calamiteuse, et qui sans grand moment dramatique donne au film l'épaisseur qui lui manque dans toutes les autres scènes. On regrettera néanmoins qu'il n'ait pas davantage à faire, malgré un délicieux dialogue avec des grues cendrées. Deux dernières remarques pour finir: le pervers pédophile m'a conduit à faire des cauchemars pendant deux jours, et la dernière séquence filmée avec un téléphone est anti-cinématographique au possible.


Get Out: écrit et réalisé par Jordan Peele, avec Daniel Kaluuya, Allison Williams et Catherine Keener. Raconte le weekend mouvementé d'un jeune homme noir chez sa belle-famille blanche dans une maison isolée, où se mêlent horreur hypnotique et analyse du racisme dans l'Amérique post-Obama.
Considéré par beaucoup comme le grand film de l'année, Get Out ne manque pas d'attraits, quoique je sois finalement peu convaincu par le produit fini. Ça tient principalement à deux choses. D'une part les séquences comiques impliquant le meilleur ami vulgaire déséquilibrent totalement l'édifice, puisque les scènes judicieusement pesantes et inquiétantes dans la maison sont coupées par des coups de fil particulièrement grotesques, auxquels il ne manque plus que des rires en boîte. D'autre part, le déséquilibre se fait totalement sentir sur la durée, car s'il faut plus d'une heure pour poser l'ambiance et le décor, la résolution a lieu en moins de dix minutes, sans que le héros soit confronté à de réelles difficultés: et hop, il lui suffit de tuer tout le monde du premier coup et de s'en aller... Tout ça pour ça? Ajoutons à cela quelques problèmes gênants au fil de l'intrigue, à savoir en autres l'indécision du scénariste quant aux effets réels de l'opération: on a longtemps l'impression qu'on prend le cerveau des victimes pour redonner de la vigueur aux blancs, mais il change finalement d'avis en cours de route et décide d'implanter le cerveau d'un blanc dans le corps d'un noir vigoureux, mais quoi qu'il en soit, ce n'est jamais très clair, de telle sorte que les victimes se comportent de manière très imprécise. Autres choses: l'usage de boules de cotons comme résolution du problème, alors que toute personne qui en a besoin pour dormir sait que le coton n'empêche absolument pas les bruits de filtrer; mais aussi le fait de centrer le film sur un héros assez insupportable, avec en point d'orgue les dialogues avec la petite amie particulièrement crispants. Toutes ces raisons me font dire qu'on aurait pu donner lieu à un meilleur film, mais contrairement à ce qu'on pourrait croire, j'ai malgré tout aimé Get Out, qui m'a en outre bien diverti. L'ambiance prend longtemps à se mettre en place mais la tension et l'isolement n'en sont pas moins excitants, tandis que les fausses valeurs progressistes des blancs sont très intéressantes à décortiquer. Côté interprétation, Daniel Kaluuya a la présence requise pour porter cette histoire originale jusqu'à son dénouement, mais il ne joue vraiment qu'avec deux expressions, à savoir un visage plutôt arrogant dans l'ensemble, balancé par son désarroi total lors des scènes d'hypnose. Les autres acteurs ont également un jeu assez peu nuancé, la lumière de la distribution restant Betty Gabriel dans une grande scène inquiétante où les deux personnages greffés en elle tentent chacun de reprendre le dessus.


I, Tonya: réalisé par Fred Gillepsie, écrit par Steven Rogers, avec Margot Robbie et Allison Janney. L'histoire de la patineuse Tonya Harding, accusée d'avoir blessé à la jambe l'une de ses concurrentes avant une compétition olympique.
La bande-annonce était épouvantable, mais comme le film concourrait dans les deux catégories les plus importantes des Oscars, je n'ai pu résister à la tentation de voir où classer les actrices parmi les autres heureuses élues de l'année. Sans surprise, j'ai détesté, mais le produit fini n'est pas non plus abominable: ce n'est simplement pas ma tasse de thé. Certes, les personnages sont vulgaires quoique éminemment réalistes, mais ces deux heures de grossièretés intempestives furent vraiment épuisantes pour la princesse que je suis. Par ailleurs, l'idée de présenter ces événements de manière comique n'est pas des plus heureuses car on parle quand même d'une héroïne battue et humiliée, tandis que les regards caméra pour contredire l'action par la parole finissent par être quelque peu indigestes. Ceci dit, la multiplicité des points de vue n'est pas inintéressante, puisque dans cette histoire, chacun présente sa vérité pour s'en sortir, de quoi permettre à Margot Robbie de jouer sur les deux tableaux, en donnant d'une part l'impression qu'elle était au courant du crime lorsque son mari témoigne, et en précisant d'autre part qu'elle était innocente selon son propre regard. L'actrice, que je ne connaissais pas avant cette saison, est d'ailleurs pas mal du tout en se révélant parfois drôle, parfois sincèrement triste, et sa performance donne envie d'aller jusqu'au bout d'un film qui ne volerait pas très haut autrement. Dommage qu'on ne puisse pas en dire autant d'Allison Janney, une grande actrice de composition toujours extrêmement mémorable, mais ici coincée dans un rôle unidimensionnel où l'on cherchera en vain autre chose qu'une seule et unique expression. Même la scène des retrouvailles, où l'on s'attendait à voir enfin poindre la nuance, n'est finalement qu'un feu de paille puisqu'on retourne très vite à la case départ. Par contre, la toujours parfaite Julianne Nicholson est excellente dans le rôle de la coach, et l'on regrette vivement qu'elle n'ait pas davantage de temps d'écran. On n'en dira pas autant des personnages masculins, si abjectement médiocres qu'on finit par fermer les yeux à chacune de leur apparition. Dernier bémol, le montage et les effets spéciaux donnent le tournis à force d'exagérations: rappelons que Tonya est une patineuse, pas un tourniquet!


In a Heartbeat: court-métrage écrit et réalisé par Esteban Bravo et Beth David. On y suit les tribulations d'un cœur impétueux trahissant les sentiments d'un lycéen pour l'un de ses amis.
C'est mignon tout plein mais aussi très court. Ç'aurait à mon sens gagné à doubler sa durée afin d'introduire une petite dose de conflit chez l'être aimé, car le partage des sentiments arrive d'un claquement de doigts. Ça fait néanmoins plaisir à voir mais il manque incontestablement quelque chose.


Lady Bird: écrit et réalisé par Greta Gerwig, avec Saoirse Ronan, Tracy Letts et Laurie Metcalf. La dernière année au lycée d'une adolescente, qui apprendra à devenir adulte en cours de route.
Comme tout le monde, j'aime beaucoup Greta Gerwig qui semble aussi à l'aise comme actrice principale (Frances Ha), actrice secondaire (20th Century Women) ou comme scénariste. Et j'aime également beaucoup Saoirse Ronan, pour moi l'actrice la plus intéressante et rafraîchissante parmi toutes les jeunettes actuellement sous les feux de la rampe. Mais Lady Bird n'est finalement qu'un film correct, qui ne mérite pas à mon avis tout le bruit qu'on a fait autour lors de sa sortie. Honnêtement, ça ne se démarque pas, formellement, des autres films indépendants de ce début de siècle, et l'histoire, modérément autobiographique, surprend peu, avec quelques clichés de ci de là: les copines de lycée se répartissant entre la pouffe et la meilleure amie grosse, le mensonge social quant à la vraie maison habitée (Alice Adams style), la grande ville perçue comme objectif absolu, etc. Ceci dit, le film est agréable, et la peinture des personnages sonne toujours juste, à la fois grâce à l'écriture et à l'interprétation: Laurie Metcalf est notoirement excellente en mère à la fois protectrice et autoritaire, les hommes adultes sont sympathiques grâce à leurs faiblesses, Beanie Feldstein donne quant à elle l'épaisseur qui manquait à son personnage sur le papier en donnant de la vigueur à cette amie "toujours là pour l'héroïne" même lorsque Lady Bird la délaisse, la bonne sœur compréhensive est pour sa part amusante, et le petit ami irlandais gay permet à Lady Bird d'apprendre à être moins centrée sur elle. Par contre, les autres personnages jeunes sont plutôt mal écrit: le frère et la sœur n'ont aucune existence propre et ne servent que de porte-parole à la mère, tandis que les faux amis cyniques sont extrêmement irritants. Heureusement, la relation mère-fille fonctionne à merveille, et Saoirse Ronan restitue à la perfection les doutes et désirs du personnage, de même que ses bons et mauvais côtés. Vraiment, elle livre une performance complexe sans aucune trace d'effort, et c'est excellent. En somme, Lady Bird est un véritable bon film, mais ce n'est pas le chef-d’œuvre que j'imaginais: les défauts sont mineurs, les bons aspects supérieurs, et l'on passe un bon moment sans que ce soit le film le plus mémorable de l'année.


Mother: écrit et réalisé par Darren Aronofsky, avec Jennifer Lawrence, Javier Bardem, Ed Harris et Michelle Pfeiffer. La Bible selon Aronofsky et un champignon hallucinogène, transposée dans une maison glauque.
J'ai déjà parlé ici de ce ratage total, ce qui est d'ailleurs bien dommage car les deux premiers actes n'étaient jamais loin d'être captivants, mais les dérives du troisième dans une violence inouïe plombe gravement l'ensemble. Les acteurs sont inintéressants au possible à rester sur la même note, à l'exception de Jennifer Lawrence, qui bien que dotée d'un personnage passif se charge de donner la charge émotionnelle faisant cruellement défaut à cette intrigue biscornue.


The Post: réalisé par Steven Spielberg, écrit par Liz Hannah et Josh Singer. Avec Meryl Streep, Tom Hanks, Sarah Paulson et une véranda. La semaine mouvementée de la direction du Washington Post, au moment où l'on s'apprête à révéler des scandales d'Etat en pleine présidence Nixon.
Egalement évoqué ici, The Post est un film à l'ancienne hélas très daté, recyclant de manière mécanique les vieux clichés du cinéma politique. Meryl Streep est pas mal sur le moment, mais je l'aurais classée dernière de la sélection 2017 parce qu'on l'oublie finalement très vite, mais aussi parce que son personnage est le moins intéressant dans son propre film. Dans l'ensemble, une œuvre correcte mais très peu mémorable, voire passablement ennuyeuse dans sa première partie. Et quand les acteurs se font voler la vedette par rien moins qu'une véranda, inutile de préciser que ce n'est pas ici qu'on frissonnera de plaisir.


The Shape of Water: écrit et réalisé par Guillermo del Toro, coécrit par Vanessa Taylor. Avec Sally Hawkins, Richard Jenkins, Michael Stuhlbarg et Octavia Spencer. L'histoire d'amour entre une femme de ménage muette et une créature aquatique, dans un laboratoire militaire.
Je suis déçu sur deux points: le film préfère passer trop vite sur la naissance des sentiments pour se consacrer à l'ignoble personnage de Michael Shannon, et le personnage qui m'intriguait le plus est abattu en cours de route pour faire avancer l'histoire tout en trahissant l'héroïsme dont il avait fait preuve jusque là. Le deuxième point est suspect car ça contredit tout ce qui avait été montré auparavant, et le premier irritant car la performance délirante de l'antagoniste va beaucoup trop loin pour être convaincante. Quant à la scène où la bestiole mange l'un des chats du voisin, présentée comme un monument de comédie, ça ne m'a pas fait rire du tout. A la place, j'aurais préféré passer davantage de temps avec Sally Hawkins au bord du bassin, au cours d'une intrigue qui aurait gagné à montrer plus de trouble ou de questionnements chez ces deux héros hors du commun. En dehors de ces petites déceptions, The Shape of Water reste un vrai bon film, nettement meilleur que la décharge d'effets glauques de Crimson Peak, et qui non content de divertir reste franchement mémorable. Outre les décors, un peu sombres mais fort bien travaillés, et la musique insistant sur le caractère sympathique de la bête, le clou du spectacle reste bel et bien l'interprétation, de la toujours excellente et ici intense Sally Hawkins dans un grand jeu corporel, à la toujours croustillante Octavia Spencer, en passant par un sympathique Richard Jenkins en voisin gay (qui aurait lui aussi mérité d'avoir un dénouement plus consistant, car on aimerait le voir rebondir après la trop brusque rebuffade dont il est victime), et un fabuleux Michael Stuhlbarg russophone. Quoi qu'il en soit, je suis d'accord avec ce qui se dit à présent aux Etats-Unis, à savoir que The Shape of Water ne sera pas le plus grand film récompensé par l'Oscar le plus prestigieux, mais qu'il reste tout à fait merveilleux qu'une œuvre où les héros, habituellement marginaux au cinéma (une muette, une noire, un gay, un émigré, un animal), luttent contre un mâle cis blanc hétéro ait remporté le trophée suprême. Car ce n'est effectivement pas tous les jours que l'on verra une handicapée à la sexualité épanouie, sans aucun jugement négatif sur son partenaire amphibien. Et ça fait plaisir.


Three Billboards Outside Ebbing, Missouri: écrit et réalisé par Martin McDonagh. Avec Frances McDormand, Sam Rockwell et Woody Harrelson. Les rapports sous haute tension des habitants d'une petite ville dominée par trois gigantesques panneaux.
Après deux mois d'incertitudes sur mon ressenti, je suis finalement parvenu à la conclusion que Le Sang du Missouri est... un pudding. Ce n'est certes pas un terme américain, mais je ne vois pas d'autre mot pour qualifier cet assemblage indescriptible comprenant autant de bonnes idées que de très mauvaises. Mais avec du recul, les bonnes choses l'emportent définitivement dans mon esprit. J'avais été gêné de prime abord par l'abondance de violence délivrée par des coupables jamais punis, mais c'est pleinement assumé par le scénariste afin de montrer comment les personnages s'enferment d'eux-mêmes dans un cercle vicieux de haine et de colère. Dès lors, à Ebbing, on peut défenestrer des gens ou incendier des bâtiments sans que ça pose aucun problème, mais les résolutions de conflits sur un mode semi-comique ne sont pas des plus heureuses, notamment l'homme défenestré qui vient offrir du jus d'orange à son agresseur... De même, l'agresseur qui devient "gentil" en lisant une lettre de son meilleur ami suicidé est un poncif manipulateur au possible, tandis que certains personnages secondaires interviennent sans apporter quoi que ce soit à l'histoire, entre le curé qui disparaît sans laisser de traces, le nain amoureux et l'épouse du chef de police qui "aime sa queue"... Quel intérêt??? Ah oui, et la meilleure amie noire a vu ses scènes coupées au montage, de telle sorte que son personnage devient complètement caduque. Autrement, les éléments qui avaient l'air incroyablement débiles dans la bande-annonce, et qui m'avaient fait grandement hésiter à aller voir le film, s'intègrent finalement pas mal à l'histoire, puisqu'au moment où l'héroïne va tabasser des lycéens, on sent bien qu'elle est excédée et qu'elle a des raisons de se venger d'eux. Que dire d'autre? Le dialogue avec le daim numérique est touchant et parvient à éviter le ridicule grâce à l'actrice principale, et sur un tout autre sujet, je n'ai pas trouvé le film raciste: le policier l'est, mais puisqu'il est démis de ses fonctions par un supérieur noir, et que le peintre sur panneaux reste le personnage le plus sympathique du film, je n'ai pas eu l'impression que le réalisateur avait un point de vue négatif sur eux. Quoi qu'il en soit, le scénario n'a parfois ni queue ni tête sauf sur son fil directeur (apprendre à intérioriser sa colère et sa violence), mais l'ensemble du film est étonnamment divertissant. Mais la seule chose qui vaille vraiment le coup dans tout ça, ce sont les performances d'acteurs, tous trois absolument excellents: Woody Harrelson est très bon en chef de police qui a d'autres soucis en tête, tandis que les premiers rôles jouent beaucoup mais en restant toujours juste, entre un parfait Sam Rockwell dans le rôle ingrat de gros plouc borné pourtant nuancé par diverses émotions, et une Frances McDormand très à l'aise dans son univers habituel, mais tout aussi admirable dans la colère dynamique que dans la tristesse sincère. Bref, le tout est un pudding qui ne ressemble pas toujours à grand chose, mais c'est loin d'être aussi abominable qu'on le prétend.


Wonder Wheel: écrit et réalisé par Woody Allen. Avec Kate Winslet, Justin Timberlake et Juno Temple. Les relations familiales compliquées entre un patriarche grossier, sa fille fuyant la mafia, et sa femme adultère.
Je m'étais juré de ne plus aller voir de Woody Allen au cinéma tant ses derniers films étaient mauvais, mais après avoir tenu mes promesses pendant deux ans, j'ai finalement craqué pour le cru 2017, parce que je ne pouvais pas résister à l'envie de retrouver Kate Winslet dans un grand rôle. Surprise: Wonder Wheel est probablement le moins mauvais film du réalisateur depuis une douzaine d'années, et bien que descendu en flèche par la critique, les bons aspects sont assez nombreux pour en faire un visionnage intéressant. Parmi ce que j'ai le moins aimé: les personnages masculins, entre la grosse brute faisant office de mari, le narrateur insipide et l'enfant pyromane, possible avatar du metteur en scène. En effet, je n'ai pas du tout réussi à me connecter aux fragments du récit les concernant. Par contre, les personnages féminins sont complexes et donnent bien du grain à moudre aux actrices, de quoi permettre notamment à Juno Temple de faire une entrée remarquable dans l'histoire, avant de faire preuve de beaucoup de personnalité dans un rôle de jeune première fugitive à la recherche de son plaisir, sans vouloir faire du mal pour autant, le tout sur la ligne savoureuse entre naïveté de la jeunesse et expérience de femme qui a déjà vécu. De son côté, Kate Winslet étonne de prime abord parce qu'on a l'impression qu'elle cherche trop ostensiblement à imiter Cate Blanchett dans Blue Jasmine, mais ce n'est finalement pas le cas, et tout fait sens à mesure qu'on avance dans le film. Ginny est elle aussi une femme insupportable qui a raté sa vie par sa faute, avec peu de scrupules pour les autres au passage, mais elle est avant tout une actrice manquée et a par conséquent le besoin impérieux de se mettre en scène. Winslet lui trouve donc sa personnalité propre, et passe par des émotions particulièrement complexes, en noircissant son charme et ses espoirs, ou en donnant de la blancheur à ses plus sombres aspects (la montre), le tout culminant en une scène de téléphone dérivant sur une grande confrontation théâtrale à souhait. Côté technique, la photographie de Vittorio Storaro a été louée à juste titre, pour son jeu sur les vives couleurs de Coney Island et sa façon de changer la coloration des cheveux de l'héroïne dans un même monologue, pour refléter toutes les facettes de son caractère. En somme, pas un grand film, mais le positif l'emporte finalement, notamment grâce aux excellentes performances d'actrices. Par contre, si comme je l'ai lu Ginny a été écrite comme avatar de Mia Farrow, ça devient extrêmement lourd et redondant. Ce couple maudit est fou.


Etats-Unis / Europe

Call Me by Your Name: réalisé par Luca Guadagnino, d'après un scénario adapté par James Ivory. Avec Timothée Chalamet, Armie Hammer et Michael Stuhlbarg. La romance estivale entre un étudiant en linguistique et le fils de ses hôtes, dans un verger italien.
J'avais rarement attendu un film avec autant d'impatience (Des homos! En Italie! Par le réalisateur d'Io sono l'amore! Et le metteur en scène légendaire de Chambre avec vue!!! Aaaah!), mais mon désir était trop vif, et voilà que j'ai simplement apprécié Call Me by Your Name. Ce qui me rebute peut-être, ce sont les personnages auxquels j'ai eu bien du mal à m'attacher. C'est tout à l'honneur du scénario de ne pas les rendre exclusivement sympathiques, mais ça va trop loin dans l'autre sens, et autant dire que passer deux heures en compagnie de gens excessivement pédants m'a plutôt refroidi. Car si je n'apprécie que la compagnie de personnes cultivées, je n'aime pas celles qui cherchent à se montrer supérieures. Or, dans Call Me by Your Name, les références intellectuelles sont tellement gratuites et prémâchées qu'on croirait davantage entendre des étudiants en prépa que des personnages réellement intéressés par ce qu'ils disent. Dieu merci, certaines références servent le scénario (le père s'amusant à émoustiller son étudiant avec des photos de statues antiques), mais dans bien des cas, ça n'apporte pas d'eau au moulin, et ces moments là sont trop nombreux pour n'être qu'un détail. Si je voulais vraiment chipoter, je vous dirais que l'omniprésence de fumée de cigarette dans chaque plan m'a particulièrement irrité, mais le film est assez riche pour ne pas s'attarder sur ce point. Finissons alors avec mon dernier reproche: l'absence totale de conflits. Je n'arrive pas à définir si c'est une bonne chose ou non: d'un côté il est extrêmement agréable de voir une relation homosexuelle se mettre en place dans une parfaite bonne humeur, mais de l'autre, que l'ensemble des personnages, même les mamme italiennes jamais sorties de leur commune, regardent cette liaison d'un bon œil me semble suspect dans un village italien des années 80. Cela ralentit surtout le rythme pendant un long moment, parce qu'Elio n'a finalement rien à cacher à ses parents, de telle sorte que seul le dernier quart d'heure lui permet de sortir toutes les émotions qu'il avait au fond de lui.
Dans ce rôle, Timothée Chalamet est très bon sur toute la ligne en révélant ses désirs sans rien enlever à la suffisance du personnage, mais c'est vraiment dans sa dernière scène que viennent les émotions. Disons que c'est une excellente performance juvénile, mais que ce n'est pas l'interprétation stupéfiante qu'on m'avait décrite, puisque après coup, on se souvient davantage de Michael Stuhlbarg, qui avec une unique scène à son actif laisse apparaître plus de choses que le seul texte ne le suggère. Et juste une chose: Chalamet est excellent sur toute la ligne, mais lorsqu'il parle en français, l'articulation ne suit pas. De son côté, Armie Hammer fait preuve de personnalité, mais j'ai eu un peu de mal à le prendre totalement au sérieux comme jeune étudiant, problème d'âge sans doute. Bref, l'interprétation est généralement irréprochable, mais je ne suis pas ébloui comme je l'aurais voulu. Autrement, l'ambiance estivale est parfaitement restituée par Luca Guadagnino, avec de jolis plans sur la nature et le village italien, paysages d'autant mieux servis par les chansons de Sufjan Stevens, exactement le genre de musiques contemporaines que j'aime. Quant à l'éveil à la sexualité, c'est dévoilé sans gêne (la pêche) et avec trop de pudeur à la fois (le plan sur l'arbre dès que les hommes commencent à s'étreindre, alors qu'on en sait finalement plus sur les scènes hétérosexuelles, pourtant périphériques. Disons que si l'on compare avec les orgasmes sauvages de Tilda Swinton dans Io sono l'amore, Guadagnino semble plus à l'aise pour filmer des scènes hétéros, ce qui est légèrement dommage ici étant donnée l'histoire principale. Mais visuellement et acoustiquement, Call Me by Your Name est beau et agréable. Moralité: j'ai quand même pris plaisir devant ce film, que je reverrai probablement dans quelques temps car je suis précisément la cible visée, et je suis même ravi que James Ivory ait enfin été reconnu par ses pairs, mais j'aurais aimé... aimer davantage.


Etats-Unis / Royaume-Uni

Phantom Thread: écrit et réalisé par Paul Thomas Anderson. Avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps et Lesley Manville. La relation ambiguë entre un couturier mégalomane et sa muse.
Confidence pour confidence, je ne suis pas fan de l'univers de Paul Thomas Anderson. Ce qu'il fait est très intéressant et l'on ne peut qu'admirer son extraordinaire capacité à se renouveler à chaque fois, mais jusqu'à présent, tous les films que j'avais visionnés de lui (Boogie Nights, Magnolia, Punch-Drunk Love, There Will Be Blood et The Master) m'avaient laissé de marbre. Phantom Thread a donc l'insigne honneur d'être le premier PTA m'ayant absolument conquis, au point que je lui aurais fait dominer le récent palmarès des Oscars, puisque cette histoire de couture arrive à mon goût en tête dans les six catégories où elle fut distinguée, sauf peut-être chez les seconds rôles féminins puisque je n'arrive pas à départager Lesley Manville de Laurie Metcalf. Dans tous les cas, c'est excellent, et même quand on a parfois l'impression qu'il ne se passe rien, ou qu'on a le sentiment de ne pas trop savoir où l'intrigue nous emmène, le souffle reste malgré tout haletant car il y a toujours quelque chose d'intense à observer. Les costumes sont ravissants, la musique élégante à souhait, et l'on appréciera grandement la capacité du metteur en scène à ne jamais forcer l'esprit de son audience grâce à un découpage subtil. L'autre grande surprise, pour moi, vient de Daniel Day-Lewis, un acteur qui m'avait toujours laissé de glace jusqu'alors, parce que bien trop appliqué et trop occupé à montrer ce qu'il sait faire au lieu de sembler naturel, au prix d'une méthode poussée à l'extrême jusque dans son salon que je trouve personnellement ridicule. Dès lors, hormis ses fabuleux débuts dans les films de 1985, je l'avais toujours trouvé plus insupportable qu'autre chose, mais j'ai finalement été séduit par ses deux derniers rôles: Abraham Lincoln et Reynolds Woodcock. Ici, tout en se montrant parfaitement charismatique, il donne vie à la figure d'un artiste narcissique avec vigueur et nuance, puisque ses doutes sont toujours perceptibles même sous ses airs de diva. Face à une telle performance, la pauvre Vicky Krieps tente de maintenir le cap, et s'acquitte bien de son rôle, mais son absence de charisme joue clairement en sa défaveur dans une telle comparaison. En revanche, la fabuleuse Lesley Manville ne se laisse jamais dominer par son partenaire, et tout en gardant une expression glaciale d'un bout à l'autre de l'histoire, elle ajoute toujours beaucoup d'émotions derrière cette façade, de telle sorte qu'on ne peut être que fasciné.


France

120 Battements par minute: écrit et réalisé par Robin Campillo, coécrit par Philippe Mangeot. Avec Nahuel Pérez Biscayart, Arnaud Valois et Adèle Haenel. Le passage en revue des actions des militants d'Act Up Paris contre le sida, dans les années 1990.
J'y suis allé l'été dernier sans attentes particulières, et... Je tiens 120 Battements par minute pour le meilleur film de l'année. C'est très bien équilibré entre fiction et documentaire, entre violence et tendresse, ou entre drame et légèreté, et l'on sent absolument que les scénaristes ont du vécu et sont passionnés par le sujet. L'un de mes anciens professeurs m'a confirmé que la peinture du militantisme homo de l'époque était extrêmement réaliste, et le tout forme un sujet captivant. Le scénario se renouvelle très bien à chaque nouvel acte des militants, du sang versé dans les laboratoires au dernier plan sur la foule calme dans la ville, en passant par l'hommage rendu à chaque victime du sida. Les débats lors des assemblées sont pour leur part assez vigoureux pour susciter l'intérêt constamment, de quoi ajouter à l'impression très positive que j'ai du film. J'aimerais en parler plus en détail mais c'est le plus ancien des visionnages de cette liste, je me contenterai alors de dire que je recommande hautement, ne serait-ce que pour la performance de Nahuel Pérez Biscayart, à la fois drôle et tragique, et toujours vif et touchant. Le seul reproche que je ferai au film, c'est le dernier acte sur la veillée funèbre: le réalisateur voulait apparemment éviter tout pathos, mais l'idée d'aller dans l'extrême inverse, en montrant la mère du défunt rire sans larmes parce qu'elle n'arrive pas à déplier un canapé, ne marche pas vraiment. A part ça, c'est très bon, même la scène de sexe à l'hôpital est parfaitement bien dosée. Je ne crie pas au chef-d’œuvre de la décennie, mais même après ma découverte des autres films de l'année, 120 Battements par minute est toujours resté largement en tête.


France / Belgique

L'échange des princesses: écrit et réalisé par Marc Dugain, d'après un roman de Chantal Thomas. Avec Anamaria Vartolomei, Lambert Wilson et Catherine Mouchet. Les règnes avortés d'une reine d'Espagne et d'une reine de France, compromis par la mort du Régent en 1723.
J'ai vu ce film lors d'une soirée "régence", couplée par mes soins avec une découverte, décevante, de Que la fête commence de Tavernier, parce que Philippe d'Orléans, et avant lui ses parents, sont mes personnages favoris de l'univers louis-quatorzien. Malheureusement, dans L'échange des Princesses, le Régent incarné par Olivier Gourmet manque de la vivacité que j'avais envie de voir en lui, et je ne suis guère plus convaincu par le Philippe V de Lambert Wilson, trop manifestement surjoué pour être absolument crédible comme roi dépressif. Du côté des princesses, la plus grande garde un visage fermé qui sied bien à une adolescente maussade et insolente, mais ça ne rend pas son interprétation plus intéressante que ça en dépit d'un accès de courage lors de l'épidémie de variole, tandis que la petite est charmante comme tout: on conçoit tout à fait que la cour s'en soit amourachée. Malgré tout, la seule performance que j'aime vraiment dans le film, c'est celle de Catherine Mouchet, qui adopte un jeu discret et tout en retenue prompt à rendre ses émotions d'autant plus poignantes: j'aurais aimé la voir nommée pour le César du second rôle. Autrement, le film manque cruellement de relief: puisque la reine d'Espagne passait son temps à faire des blagues de potache pour tromper son ennui, on aurait pu tirer quelque chose de plus drôle des séquences espagnoles, mais la platitude domine hélas et l'on doit se contenter de la voir manger une pomme à la messe. L'enjeu véritable de l'histoire, à savoir la mort du Régent venant annuler les deux mariages, manque également d'éclat, et puis, énorme problème, le film a été tourné... en Belgique! Ni l'architecture ni les paysages n'ont ne serait-ce qu'un embryon d'apparence ibérique, ce qui est assez gênant quand la moitié de l'intrigue se déroule à Madrid.


Envie de découvrir: The Beguiled, The Big Sick, Downsizing, Film Stars Don't Die in Liverpool, Una mujer fantástica, Wonderstruck.

samedi 10 février 2018

Jeux d'hiver

Les petites filles modèles, Marlene et Tallulah, ont décidé d'occuper leur weekend avec des jeux de mots. Voici le résultat après une soirée bien arrosée au thé vert:

"Deux films français et trois films américains se cachent dans les anagrammes suivants. Sauras-tu les retrouver? Les titres anglophones sont à rechercher dans leur langue d'origine. Les apostrophes, accents et virgules ne comptent pas."


1.
(3 mots)


2.
(3 mots)


3.
(5 mots)


4.
(4 mots)

5.
(9 mots)


Le gagnant remportera... un petit récital privé aux beaux jours. Bonne réflexion!


mercredi 31 janvier 2018

Centenaire de Michiyo Kogure


Michiyo Kogure (木暮実千代), née Tsuma Wada, aurait eu 100 ans aujourd'hui. Accordé, elle n'est pas l'actrice japonaise la plus célébrée parmi une pléiade de stars des années 1950 comptant des noms légendaires tels Setsuko Hara, Machiko Kyō, Hideko Takamine, Kinuyo Tanaka, Ayako Wakao et Isuzu Yamada, mais Michiyo Kogure tient une place particulière dans mon panthéon, d'une part parce qu'elle est l'une des premières actrices de ces contrées que j'ai découvertes, et d'autre part parce que sa filmographie parcourt la gamme des grands réalisateurs dont Ozu, Mizoguchi, Kurosawa et Naruse.

Sous la baguette de ces metteurs en scène de légende, Michiyo Kogure a donné des performances absolument différentes qui soulignent l'étendue de son talent. Dans L'Ange ivre (醉いどれ天使, Yoidore tenshi) de Kurosawa (1948), elle est l'entraîneuse qui courtise le gangster en voie de rédemption incarné par un impressionnant Toshirō Mifune, qu'elle n'hésitera pas à rejeter d'un revers de la main en apprenant qu'il est tuberculeux. La confrontation entre les deux interprètes, alors que Mifune la force à le toucher malgré son horreur absolue de la contagion, a ceci de savoureux qu'elle montre la superbe Nanae perdre toute contenance pour révéler la lâcheté véritable du personnage. Ce n'est pas le plus grand rôle de la comédienne, et le film est clairement dominé par ses partenaires, mais elle incarne impeccablement les émotions que ce cliché misogyne requiert.

Un an plus tard, dans La Montagne bleue (青い山脈, Aoi sanmyaku) de Tadashi Imai, elle hérite d'un petit rôle très différent dans une intrigue sentimentale nettement moins toxique, bien que là encore, le film fasse davantage la part belle à sa partenaire, l'institutrice charismatique prête à faire bouger les choses dans une petite ville de province, jouée avec saveur par Setsuko Hara.

Les cinéphiles citent généralement Le Goût du riz au thé vert (お茶漬の味, Ochazuke no aji) d'Ozu (1952) comme le sommet de la carrière de Michiyo Kogure. Elle y retrouve un personnage antipathique mais pas méchant, et donne toute sa dignité à une épouse aigrie qui apprendra tout au long du film à regarder son mari autrement, en faisant éclater les préjugés qui les séparaient. Le film est un chef-d’œuvre, comme souvent chez Ozu, et l'actrice trouve là un premier rôle à la mesure de son talent, bien que je n'en aie plus un souvenir très précis depuis une découverte fort lointaine.

C'est néanmoins chez Kenji Mizoguchi qu'elle brille le plus, en donnant vie à des femmes prises au piège du patriarcat à tous les niveaux de l'échelle sociale. C'est notamment manifeste dans Le Portrait de Madame Yuki (雪夫人絵図, Yuki fujin ezu) (1950), où alors qu'elle apparaît exemplaire et fascinante de dignité au yeux de sa nouvelle servante candide, laquelle est impressionnée par cette grande dame qui passe sont temps à se parer joliment et à se promener dans de magnifiques jardins de bords de mer, elle se révèle finalement incapable de se rebeller contre sa soumission maritale et reste à souffrir avec médiocrité malgré l'aide extérieure que son amant lui apporte. La performance est honnêtement peu variée, et le personnage finalement si décevant qu'on ressort de cet excellent film avec un fort sentiment d'amertume, mais c'est tout à l'honneur de l'actrice que d'avoir su rendre avec autant d'acuité la personnalité d'une femme aussi velléitaire.

A l'autre bout de l'échelle sociale, on la retrouve en geisha accomplie dans le chef-d’œuvre absolu Les Musiciens de Gion (祇園囃子, Gion bayashi) (1953), également son sommet interprétatif, où elle fait naviguer la sublime Miyoharu entre une multitude d'émotions complexes, de son amitié fraternelle envers la jeune Eiko, la révélation Ayako Wakao, à son obligation de rendre des comptes à sa patronne, l'inquiétante Chieko Naniwa, en passant par ses propres sentiments envers son client le plus élégant, devant qui elle peut se comporter avec plus de charisme et de naturel. Son désarroi devant l'attitude rebelle de sa pupille, qu'elle a formé à devenir une geisha distinguée, souligne avec finesse toute l'ambiguïté de ce métier particulier: elle sait très bien ce qui attend Eiko lorsque celle-ci franchit la porte striée de barres de cet établissement de Gion, mais elle est en même temps horrifiée de voir celle-ci forcée de se donner à des hommes d'affaires repoussants, tout en essayant de se leurrer lors du temps de formation de la jeune fille, en s'évertuant à ne voir que le côté raffiné de la profession. Le rôle est joué avec une subtilité extraordinaire tout en explorant des sentiments très différents, ce qui ajouté à la force d'un scénario tout en finesse rend le film absolument parfait.

Enfin, descendant encore davantage dans les bas-fonds, Michiyo Kogure se retrouve entièrement prostituée dans un quartier nettement moins prestigieux que le faussement tranquille Gion dans La Rue de la honte (赤線 地帯, Akasen chitai) (1956). Ici, la critique de l'oppression des prostituées est sévère, puisque pour son dernier film, Mizoguchi renforce la noirceur des lieux par l'usage d'une musique particulièrement désagréable dès l'ouverture, tout en donnant à ces personnages féminins une immense beauté intérieure qui rend le contraste saisissant. Pour notre actrice, ce nouveau film est l'occasion de ne pas se reposer sur ses lauriers puisque à l'inverse de l'exquise Miyoharu de Gion, elle incarne cette fois-ci une femme peu attirante, forcée de se prostituer pour rapporter un peu d'argent dans le foyer. Pour dissimuler son immense beauté, elle porte des lunettes tout au long du film, mais son interprétation dépasse merveilleusement cet artifice en creusant en profondeur dans l'épuisement physique de cette femme: sans forcer le trait, l'actrice parvient à faire croire qu'elle est effectivement peu jolie et à bout de forces, ce qui reste impressionnant. Malgré tout, difficile de n'avoir d'yeux que pour Michiyo ici, puisqu'elle partage la vedette avec une touchante Aiko Mimasu en mère désireuse de retrouver son fils, une émouvante Hiroko Machida qui espère, à tort, que le mariage pourra la sortir de sa condition misérable, une Ayako Wakao énergique qui use de tout son charisme pour retourner les méfaits du patriarcat à son avantage, et une Machiko Kyō volcanique dans le rôle attendu mais fabuleusement bien joué de la fille rebelle au grand cœur.

Evidemment, Michiyo Kogure a tourné dans bien d'autres films, mais elle est précisément une de ces actrices dont j'ai très envie d'explorer la filmographie rien que pour elle. Les six œuvres listées ici donnent déjà un excellent aperçu de ce que la dame sait faire dans de nombreux registres, puisqu'en fonction des rôles elle peut se montrer aussi bien exécrable qu'adorable, soumise ou manipulatrice, incroyablement attirante ou peu avenante, riante ou tragique, et le tout avec toutes la finesse et la retenue qu'on est en droit d'attendre d'une actrice japonaise de cette époque. Elle mérite donc parfaitement sa place parmi les grands noms cités en début d'article et vaut réellement d'être redécouverte.

dimanche 28 janvier 2018

The Post (2017)

     

Premier film de la saison enfin arrivé en France, The Post est évidemment alléchant pour tous les grands noms du cinéma américain y étant associés: Steven Spielberg, Tom Hanks, Meryl Streep! Et alors que je ne me déplace généralement plus en salles pour voir la dame caqueter en essayant divers accents, l'annonce de son grand retour en forme à un jeu subtil et retenu m'a finalement tenté pour une découverte.

L'histoire est celle des membres éminents du Washington Post, journal souffrant de la concurrence avec le New York Times, déterminés à doubler leur adversaire en révélant des secrets d'Etat détaillant les mensonges des différents gouvernements américains depuis Truman à Nixon quant à la guerre du Vietnam, affaire plus généralement connue comme celle des Pentagon Papers. Entre hésitations, espionnage et procès contre la présidence ultra conservatrice de Nixon, bienvenue dans les hautes sphères du pouvoir outre-Atlantique!

Malheureusement, si le synopsis est excitant, et dieu sait si The Post m'a appris des choses vu que je connais mal cette période de l'histoire des Etats-Unis, le film peine énormément à captiver à cause de son caractère tout à fait quelconque. C'est même un film qui aurait été plus à sa place au début des années 1990, quand les Oscars s'enthousiasmaient pour les Nixon et JFK d'Oliver Stone, et tout au long du visionnage, j'ai eu le sentiment qu'en 2017 cette œuvre était datée. Disons que la mise en scène de Steven Spielberg n'est absolument plus inventive à l'heure qu'il est, de telle sorte que chaque plan est archi prévisible. Par exemple, que fait-il pour renforcer la tension lorsque les personnages doivent prendre au plus vite une décision capitale? Il nous balance une musique incroyablement banale de John Williams, si bien qu'on a l'impression d'avoir vu et revu ce film des centaines de fois. Peu après, une fois ladite décision prise, je n'ai pu m'empêcher de me dire: "à présent, l'un des personnages va ricaner nerveusement". Et... A dire vrai, on peut prévoir à la seconde près le moment où un interprète va sortir un juron, d'où le sentiment que la réalisation est effectivement peu innovante. La petite séquence d'ouverture au Vietnam est elle aussi particulièrement commune dans son registre d'imagerie guerrière, tandis que la victoire finale (scoop, nous sommes dans un film de Spielberg, les héros gagnent toujours à la fin) recycle de son côté tout ce qui a déjà été fait au cinéma pour illustrer un triomphe, puisqu'on y voit Meryl Streep, baignée d'un halo solaire, traverser la foule avec un port de tête royal sur une musique d'apothéose.

Quant à la scène où une petite fille vient interrompre une conversation au sommet avec son ballon, c'est non! Ça a bien vingt ans de retard et l'on peut anticiper chaque expression de Meryl Streep tandis que Tom Hanks triture le pauvre objet. Ah oui, et aussi, quelle idée de se tirer une balle dans le pied lors de la séquence la plus haletante, puisqu'au moment ou toute l'équipe du Washington Post retient son souffle devant une rédactrice au téléphone pour connaître la décision de la Cour suprême, la pauvre femme se fait brutalement interrompre par un homme sorti de nulle part qui communique l'information à sa place, de quoi détourner l'attention et couper la scène en deux. Cette séquence tombe complètement à plat puisque non seulement la femme qui a le pouvoir se le fait honteusement voler comme par magie, mais en outre, cette odieuse interruption empêche totalement le spectateur de savourer le triomphe du journal. Bref, Spielberg a indéniablement été un metteur en scène spectaculaire, avec un véritable don pour travailler ses plans au mieux, mais en 2017 il est grand temps de renouveler l'aspect d'un thriller politique réalisé par de vieilles gloires, quand bien même celui-ci traite des années 1970. La seule chose que je retiens, visuellement, dans The Post, c'est la séquence de la prise de décision (publiera-t-on ou non?), formidablement découpée en gros plans sur chaque protagoniste au téléphone, mais la musique très ordinaire altère hélas la portée de ce point fort. Quant aux journaux qui défilent, c'est impressionnant, mais on a déjà vu tout ça dans les films de Capra.

Je suis également gêné par le scénario. La première raison, c'est que le premier acte est très long à se mettre en place, avec plein de pistes sans grand intérêt et finalement très vite oubliées, tel le secrétaire d'Etat servant à peine l'intrigue, ou la hippie et sa boîte à chaussures qui n'ont aucune incidence sur les événements. La seconde raison, c'est l'image trop héroïque donnée à la direction du Washington Post, notamment Katharine Graham. Concrètement, qui est cette femme? Une héritière arrivée à la tête du journal par connections familiales, qui ne vient jamais à son travail et se contente de papillonner en soirée ou au restaurant pendant que ses employés font tourner la machine. Or, cette dame attend plus de la moitié du film avant de prendre la décision ultime en tant que directrice, mais avant ça, elle reste si périphérique aux événements sur le terrain qu'on a toutes les peines du monde à s'intéresser à elle. Mais c'est pourtant bien elle qui est présentée comme sauveuse de la démocratie et de la liberté d'expression pour avoir osé défier un gouvernement, alors qu'elle s'est jusqu'alors contentée de donner des réceptions chez elle. Et lorsque le film prend un tour sympathique en montrant les femmes se soutenir mutuellement, on ne peut s'empêcher de trouver ça un peu injuste, car ce sont vraiment tous les autres personnages qui se démènent pour sauver l'affaire. Dès lors, quand Sarah Paulson fait la morale à son époux en disant que la véritable héroïne qui prend des risques est bien Katharine Graham, et quand l'employée du gouvernement vient dire à la grande dame toute son estime pour elle bien qu'elle travaille pour la partie adverse, on a comme un goût de glorification du capitalisme et de l'héritage au détriment du travail réellement fourni, ce qui m'ennuie. Peut-être que la vraie Katharine Graham était vraiment assidue à la tâche, mais ce qu'en montre le film ne nous incite pas à le penser.

Autrement, une fois qu'il s'agit de prendre une décision quant à la publication des données, le scénario devient parfaitement captivant, mais on survole tout de même assez vite les véritables enjeux de cette affaire complexe, notamment d'un point de vue juridique puisque les scènes de procès sont résumées en trois secondes chacune. L'idée de finir sur une toute dernière image dans le Watergate est quant à elle bien trouvée, mais comme pour la mise en scène prévisible, on sent venir cette conclusion au grand galop.

De son côté, l'interprétation est de haut niveau, mais c'est tellement impeccable qu'on est finalement peu remué par les performances en question. Tom Hanks incarne par exemple à la perfection le journaliste un peu brusque au charisme idéal pour diriger une équipe, mais c'est exactement ce qu'on attend de ce genre de personnages, si bien qu'on ne trouvera nulle trace d'innovation là non plus. Dans le rôle de son épouse, Sarah Paulson tente d'exister, et le fait bien, mais c'est simplement très bien, sans qu'on puisse se dire que l'actrice est éblouissante malgré son monologue bienvenu pour la sortir du trope de la femme au foyer attendrie. Alison Brie a quant à elle une bonne complicité avec Meryl Streep dans un rapport mère-fille, mais là encore, c'est très correct, sans plus, tandis que la sympathique Carrie Coon hérite du bon rôle de journaliste qui ne rechigne pas à lire 4000 pages de rapport en dix heures, mais Meg Greenfield est si secondaire qu'on n'a pas vraiment l'occasion de se souvenir d'elle, si ce n'est qu'elle dit "Holy shit!" à chaque découverte!

Reste alors Meryl Streep, effectivement bien meilleure ici que dans tous ses autres rôles de la décennie (en attendant de découvrir Ricki and the Flash), puisqu'elle s'est enfin décidée à ne pas faire la poule afin de composer un être humain digne de ce nom. Et son jeu tout en retenue fait du bien à voir, que ce soit dans la grande scène de la prise de décision où toutes les émotions qui se bousculent dans l'esprit de Katharine viennent de l'intérieur, ou encore dans les confidences qu'elle fait sur son époux décédé, puisqu'on sent parfaitement que l'héroïne ne s'est jamais vraiment remise de sa mort malgré son assurance en public. Les réprimandes qu'elle fait à l'ancien secrétaire d'Etat sont quant à elles extrêmement justes, sans jamais tomber dans le piège de la colère, de telle sorte qu'il s'agit effectivement d'une grande performance. Pourtant, j'y reste assez hermétique pour les raisons évoquées plus haut: Katharine Graham est si périphérique au travail de terrain que je n'ai jamais réussi à m'intéresser à elle, malgré l'aisance de Meryl Streep à lui donner vie et à lui trouver de multiples nuances. En somme, une réussite incontestable, mais ce n'est pas assez marquant pour que l'actrice ait l'espoir de finir dans mon top 5 à la fin de la saison.

Moralité: The Post n'est certainement pas un mauvais film, mais on a constamment l'impression de voir une bobine de 1994 retrouvée par hasard dans les archives de la Fox. Parce que l'ensemble manque cruellement d'inventivité, j'en reste à un honorable 6+: ça décolle vraiment dans le second acte, mais la première heure met trop de temps à trouver son rythme, et aucune des séquences du film n'arrive à raconter quelque chose de neuf, formellement parlant, sur la présidence Nixon. De même, l'interprétation de haut niveau reste trop propre sur elle, et trop convenue, pour nous faire vibrer. Un peu plus d'innovation la prochaine fois, s'il vous plaît.