dimanche 7 juin 2026

Les Habits neufs de Lucifer


La seule et unique raison pour laquelle j'ai payé ma place au cinéma pour cette chose, c'est parce que j'étais à Milan le mois dernier. Et comme nous avions une soirée de libre après de merveilleux moments passés à randonner autour des grands lacs du Piémont et de Lombardie, mon fiancé et moi sommes donc allés voir ce navet, dans le seul but de nous amuser à repérer à l'écran les lieux visités quelques jours plus tôt, entre le lac de Côme et la capitale économique de l'Italie. Cette œuvre commerciale plus que médiocre, à la limite de la nullité, ne méritait évidemment pas tant d'honneurs.

Le Diable s'habille en Prada 2 est, tout comme le premier opus d'il y a vingt ans, un film de David Frankel scénarisé par Aline Brosh McKenna, soit deux noms qui ne se sont clairement pas illustrés dans du grand art. Le premier film était loin d'être brillant, et cédait souvent à des facilités insupportables (les amis d'Andy, le Paris de carte-postale, etc.), mais l'interprétation exceptionnelle de Meryl Streep avait réussi à élever ce produit convenu vers une dimension quasi iconique, générant nombre de mèmes toujours utilisés sur internet de nos jours. Ce n'est pas que les répliques fussent follement littéraires sur le papier, mais la manière que Meryl Streep avait de les prononcer, composant un personnage surprenant de monstre au calme olympien qui sortait totalement des sentiers battus, parvenait à rendre chacune de ses apparitions absolument mémorables, du monologue sur le bleu céruléen aux fleurs du printemps, en passant par de multiples propos odieux pourtant restés dans les annales.

Vingt ans plus tard, l'équipe a tenté de capitaliser sur cette gloire passée, mais sans avoir une once d'idée originale. Le seul moteur de ce truc, c'est de multiplier les clins d’œil aux moments les plus célèbres du film de 2006, mais en dehors de ces images subliminales, c'est le vide absolu. On verra ainsi dès les premières minutes une affiche géante sur une collection printanière considérée comme « révolutionnaire », un type vendant deux ceintures bleues d'aspect similaire mais « tellement différentes » dans un jardin public, et sûrement d'autres choses que je me suis empressé d'oublier, mais c'est tout. La seule nouveauté, c'est que Miranda n'a désormais plus le droit d'être ouvertement méchante avec le personnel afin d'éviter des procès dans l'équivalent américain des prud'hommes, si tant est que cela existe dans ce pays fasciste, de telle sorte que le personnage a considérablement perdu de sa superbe. Mais tout cela est très hypocrite, puisque le succédané d'Emily, une vicomtesse Bridgerton complètement inutile, interdit malgré tout au deuxième assistant d'aller uriner s'il en a envie, ce qui ne fait que reproduire un schéma toxique qui n'amuse plus personne. La direction du casting tente alors de rendre le film plus inclusif pour capter l'air du temps, mais les seconds rôles frisent constamment la caricature (l'assistant en surpoids ouvertement gay), voire le racisme (l'assistante chinoise biberonnée au culte de la performance qui récite son curriculum vitæ d'une façon robotique), ce qui est consternant. Si le film avait vraiment souhaité être original, la production aurait pu développer et donner une dimension humaine à ces personnages, mais ce n'est certainement pas le cas.

Pour compenser, le scénario tente de suivre une ligne directrice visant à critiquer la place prépondérante des contenus sensationnels en ligne et des réseaux sociaux, au détriment des journaux traditionnels délivrant une information de qualité. Bien entendu, ce ressort ne peut pas marcher, puisqu'il faut vraiment s'accrocher pour imaginer une seconde que Vogue, ou son homologue Runway, aient un jour publié du contenu digne d'intérêt. Car non, des mannequins maigrichonnes habillées de manière ridicule ne me donneront jamais envie de feuilleter ce genre de torchons. Consciente de ses limites, la scénariste n'a même pas le mérite d'essayer, et préfère se contenter de saboter chaque rebondissement dès qu'elle le peut. Ainsi, à chaque fois qu'un nouveau conflit fait surface, tout est résolu en l'espace de deux minutes, ce qui est d'une pauvreté intellectuelle sidérante. Par exemple, le journal fait face à un scandale insoluble ? Hop, Andrea rédige un article, et tout rentre dans l'ordre. La rédaction désespère de ne pouvoir interviewer la milliardaire la plus inaccessible du cosmos ? Hop, Andrea passe un appel, et le rendez-vous est décroché illico presto. Le nouveau propriétaire de l'enseigne veut mettre le magazine au placard ? Hop, Andrea fait alliance avec sa némésis, et une solution est immédiatement trouvée. L'ennemie en question s'avère plus fourbe que prévu ? Hop, on recontacte la gentille milliardaire et le magazine est sauvé en l'espace de trente secondes. Et c'est tout. Cette histoire est un néant total.

On ne comprend même pas ce qui pousse l'héroïne à revenir se jeter dans la gueule du loup. Certes, elle se retrouve au chômage au début du film, mais elle en profite au passage pour jeter à la benne ses belles valeurs pour devenir l'une des odieuses capitalistes qu'elle critiquait dans le premier opus, se mettant à faire la morale à tout le monde alors que sa seule problématique est de s'offrir un appartement de luxe avec vue sur l'Hudson, se jetant au passage dans une liaison romantique d'une inanité navrante dont le seul but est de cocher le cahier des charges de toute comédie romantique qui se respecte. Pour tout dire, même le principal rebondissement du film de 2006, l'humiliation de Nigel qui avait fait prendre conscience à Andrea de la toxicité ultime de ce milieu, est ici traité sur un mode gentiment humoristique, puisqu'il est précisé que Miranda a fait preuve de rouerie envers son partenaire à plus d'une reprise. Tout va bien alors, puisque c'est après avoir entendu cela que l'insupportable héroïne décide de devenir amie avec son ancienne patronne tyrannique, allant même jusqu'à montrer son égo boursouflé lors d'un week-end dans les Hamptons pour faire avouer à Miranda que celle-ci n'avait pas pu l'oublier. Et avec ceci ? Un cappuccino ? Sans surprise, Anne Hathaway, qui fut un temps bonne actrice sans jamais parvenir à me passionner, est inintéressante au possible dans ce rôle de personne qui vend son âme au capitalisme et aux relations humaines nuisibles. Le seul moment remarquable du film est lorsque son éditrice lui dit : « J'ai Stockholm au téléphone, ils réclament leur syndrome ! », mais la comédienne ne fait rien pour donner de la profondeur aux choix indignes de son personnage.

Les autres comédiens ne sont guère meilleurs. Stanley Tucci compose un second rôle toujours sain d'esprit mais complètement soumis qui n'évoluera jamais, Emily Blunt hérite quant à elle d'un rôle difficile qu'elle tente d'équilibrer de son mieux entre conflits intérieurs et ridicule assumé avec le peu qui lui reste à disposition, tandis que Kenneth Branagh ne sert à rien et que Justin Theroux est abominable en mec inculte au possible. Meryl Streep avait quant à elle eu le bon goût de se faire discrète ces derniers temps après avoir aspiré tout l'oxygène du cinéma américain de la décennie passée. Malheureusement, la voilà prête à revenir sur le devant de la scène, ce qui est totalement aberrant, car la pauvre femme n'a plus la moindre idée de comment il convient de jouer correctement devant une caméra après vingt ans de caricatures immondes qui lui avaient valu une reconnaissance incompréhensible. Si sa première version de Miranda était révolutionnaire car elle avait su éviter de brosser le portrait attendu d'un dragon tyrannique qui aurait pu crier sur tout ce qui bouge, préférant au contraire faire passer sa cruauté sous une retenue de bon aloi, sa nouvelle composition est incohérente à pleurer. Forcée d'adoucir son personnage pour éviter des scandales de ressources humaines, elle hésite constamment entre sa monstruosité passée et une affabilité qui sonne faux, si bien que Miranda n'a plus aucun impact dans son propre film. On a dès lors du mal à comprendre pourquoi Hollywood continue à donner des rôles à cette actrice qui ne prend même plus la peine de faire un effort depuis de longues années. Pour sûr, ni Bette Davis, ni Katharine Hepburn, ni Vanessa Redgrave et autres actrices de légende n'auraient accepté de se reposer sur des lauriers après cinquante ans de carrière, si bien que la paresse et la médiocrité déployée par Mme Streep depuis trop longtemps sont particulièrement pénibles à observer. Je pardonnerais cette bassesse d'âme à des personnes politiques, des banquières, des animateurs et autres gens de ce calibre-là, mais pas à une artiste née un 22 juin !

Le Diable s'habille en Prada 2 n'a dès lors rien à proposer. C'est un film creux, dynamité par une histoire ratée, une mise en scène inexistante et des choix de musique calamiteux, puisqu'on va jusqu'à nous infliger un concert de Lady Gaga, qui ne sait ni jouer la comédie ni chanter, comme sa performance désastreuse dans la nouvelle version d'Une étoile est née l'avait hélas prouvé il y a quelques années. Finalement, cette œuvre a beau jeu de dénoncer les contenus putaclic d'internet alors qu'elle n'est elle-même qu'un truc putassier destiné à générer de l'argent au détriment de l'art. La seule minute culturelle est la conversation entre les deux héroïnes devant une réplique de La Cène de Léonard de Vinci du couvent Santa Maria delle Grazie, mais ça ne suffit pas à relever le niveau. La villa del Balbiano à Ossuccio et la galerie Victor-Emmanuel II à Milan étaient pour leur part bien plus admirables en vrai, et je regrette que ces belles images soient entachées par la vision de ce produit de mauvaise qualité. Vite, replongeons-nous dans les photographies de l'église San Maurizio al Monastero Maggiore pour oublier tout ça !

If I Had Legs I'd Kick You

Me revoilà de passage sur Gretallulah pour évoquer brièvement ma nouvelle découverte, If I Had Legs I'd Kick You, un film américain de Mary Bronstein sorti l'année dernière, pour lequel l'immense Rose Byrne a reçu sa première nomination aux Oscars. Si vous me lisez, vous savez que je suis un grand admirateur des talents comiques de l'actrice australienne depuis exactement vingt ans : ses apparitions dans Marie-Antoinette me font toujours autant hurler de rire qu'au printemps 2006, tandis que ses seconds rôles dans les films vulgaires de Paul Feig, Spy et Bridesmaids, restent de véritables pépites d'interprétation malgré le niveau lamentable des œuvres en question. Dès lors, quand j'ai appris que la dame avait remporté le Golden Globe dans la catégorie comédie en début d'année, j'ai tout de suite eu très envie de voir le film qui lui valut ce triomphe, venu s'ajouter à l'Ours d'argent de Berlin et à la plupart des prix de la critique américaine, dont New York et Los Angeles. Le film n'est finalement jamais sorti sur grand écran en France, sûrement en raison de sa bizarrerie, mais on peut tout de même le voir sur une plateforme en ligne en ce moment.

Pour être honnête, je ne peux pas cacher ma surprise devant l'absence de distribution de cette œuvre au cinéma, car à trop vouloir sortir des sentiers battus, elle finit par ne ressembler à rien. En effet, pour mettre le spectateur dans la tête de Linda, la psychothérapeute qui s'enfonce dans un burn-out total entre sa fille malade, son mari absent, sa maison qui prend l'eau et ses patients agressifs, Mary Bronstein inscrit son film dans une nervosité permanente qui ne permet jamais de respirer, de telle sorte que l'on ressort du visionnage aussi lessivé que l'héroïne, laquelle ne peut décidément plus cacher son épuisement absolu à mesure que se déroule l'histoire. Ce choix de mise en scène, à travers des aléas qui n'en finissent pas de tourner en rond, aurait pu faire mouche s'il y avait de la nuance, mais le scénario n'est qu'une boucle infinie de malheurs qui ne conduisent même pas Linda à une conclusion : celle-ci s'enfonce toujours plus avant dans son effondrement psychique, sans que la perspective d'une remontée à la surface ne semble envisagée par la créatrice. Les symboles qui parsèment le film, notamment ce trou béant dans le plafond qui semble faire écho à la sonde posée dans le ventre de l'enfant, n'ont pas non plus l'aura qui nous aurait donné envie de décortiquer le film après le visionnage : on est simplement content que tout cela s'arrête.

Pour moi, cet ensemble déroutant m'a totalement perdu avec la séquence du hamster, absolument répugnante et qui n'aurait jamais dû être infligée aux spectateurs. Je prie pour que ce fût tourné en images de synthèse, mais quand bien même ce serait le cas, je n'ai aucune envie de voir une chose pareille lorsque je m'installe devant un écran. Au passage, notons que le film n'est certainement pas une comédie, contrairement à ce que les Golden Globes auraient voulu nous faire croire, car je ne vois pas ce qu'il y a de drôle à voir une femme se faire hurler dessus par tout le monde pendant deux heures, à l'exception de l'employé du motel dans un rôle hélas caricatural d'adjuvant à l'écoute. If I Had Legs I'd Kick You est bel et bien un drame, culminant avec une tentative de suicide due à un harassement permanent et à la réminiscence de trop nombreux regrets. La seule chose de vraiment remarquable dans la réalisation de Mary Bronstein est de ne jamais filmer le visage de la fille, afin de mettre en exergue la difficulté qu'il y a à être une mère esseulée qui laisse sa santé à se tracasser sans arrêt pour un enfant qui réclame beaucoup d'attention : quelque chose sonne très juste dans cette manière d'aborder la maternité, ce qui s'explique par le fait que la scénariste à choisi de parler des traumas qu'elle a elle-même vécu en tant que mère d'un enfant malade. Quel dommage que le tout soit si abjectement épileptique et dérangeant.

Rose Byrne est en revanche hors de tout reproche. Assurément idéale pour le rôle, elle est de tous les plans, principalement des plans rapprochés très déroutants, et parvient à faire ressentir les difficultés traversées par son personnage avec une grande justesse. Elle montre ainsi Linda dépérir à vue d’œil tout en restant constamment captivante, mais elle a surtout le bon goût d'éviter les pièges attendus en composant un personnage qui reste constamment professionnel avec ses patients, piquant ses crises de nerfs hors de leur vue, et tâchant de rester à l'écoute bien que ses forces l'abandonnent. Sa manière de rester constamment disponible pour sa fille, tout en essayant de ne pas lui hurler dessus malgré l'extrême nervosité que lui provoque celle-ci, tient pour sa part du numéro d'équilibriste, tant elle essaie de contenir tout ce bouillonnement en elle. L'explosion a toujours lieu quand elle n'est pas en présence des personnes qu'elle doit aider : ceux qui en font les frais sont à juste titre son mari réprobateur mais jamais là, le gardien du parking et la caissière du motel qui lui montrent d'entrée de jeu une hostilité ahurissante, la doctoresse sèche au possible qui la regarde de haut, et son propre thérapeute et collègue qui la laisse également tomber bien qu'il soit plus nuancé que le reste de la distribution. Ces relations exténuantes attirent de facto la sympathie sur Linda, mais Rose Byrne ne cherche pourtant pas à attirer la pitié sur son personnage : dans l'abîme psychique où elle se trouve, elle n'a pas le luxe d'être toujours agréable, mais cette situation est rendue passionnante par le sens du rythme d'une actrice ayant puisé dans ses talents comiques pour brosser ce portrait tragique. Renonçant à se montrer sous son meilleur jour, la comédienne incarne finalement avec beaucoup de précision le sentiment de culpabilité et la peur de l'échec, bien que l'héroïne passe en réalité son temps à se couper en quatre pour résoudre de multiples problèmes qui se greffent les uns aux autres, et ne devrait dès lors pas avoir à s'excuser de ne pas être parfaite sur tous les fronts à la fois.

If I Had Legs I'd Kick You est ainsi un film des plus étranges, qui doit quasiment tout à sa performance d'actrice, mais qui reste extrêmement désagréable et irritant. Une fois de plus, il est donc fort dommage que Rose Byrne soit sensationnelle dans un film qui ne mérite vraiment pas de rester dans les annales, à l'instar des comédies avec Melissa McCarthy de la décennie passée. Je n'ose comparer les comédies graveleuses avec ce projet plus ambitieux, mais le fait est que dans un cas comme dans l'autre, on est très loin du chef-d’œuvre. Espérons que l'Ours berlinois et la nomination aux Oscars permettent à la comédienne d'être distribuée dans de meilleurs films à l'avenir, car ce sera toujours un plaisir de la voir à l'écran.

mercredi 28 janvier 2026

Hamnet

 J'ai retrouvé mes codes de connexion à Blogger quasiment une année après ma dernière publication, aussi profité-je de l'occasion pour écrire à nouveau. Mon choix se porte ce soir sur le film dont je sors à l'instant, Hamnet, l'un des plus sérieux concurrents en lice pour les Oscars, porté par une histoire qui évoque la relation entre William Shakespeare et son épouse Agnes Hathaway durant la brève existence de leur fils, lequel donna son prénom à l'une des plus célèbres pièces de l'écrivain. La littérature étant toujours avec l'histoire et la musique l'une de mes grandes passions, j'y suis allé sans trop faire attention à l'affiche, ce qui n'a pas manqué de me causer quelque inquiétude lorsque, installé sur mon siège durant les pages publicitaires, j'ai réalisé que la metteuse en scène n'était autre que Chloé Zhao, qui avait commis il y a quelques temps l'affreux Nomadland, une purge contemplative à la gloire d'une multinationale américaine où la dame humiliait son héroïne en la montrant dans des situations totalement dégradantes. Son nouveau film, adapté d'un roman de Maggie O'Farrell, évite heureusement ces deux derniers écueils, sans toutefois parvenir à contourner le premier.

Fidèle à sa marque de fabrique, Chloé Zhao n'a assurément pas peur d'inscrire son œuvre dans le registre de la contemplation, avec de nombreux plans apparemment poétiques sur la campagne anglaise. L'ennui, c'est qu'elle n'a aucun talent pour susciter l'engouement chez le spectateur, qui se retrouve pris au piège dans des images d'une beauté froide où les personnages restent inaccessibles. C'est le problème de la première partie basée sur la rencontre, où les personnages ont l'air coupés du monde et ne semblent s'unir que par défaut, gardant toujours entre eux une distance qui rend difficile la connexion émotionnelle alors que ce premier acte n'en finit pas de s'éterniser. Le scénario va même jusqu'à amorcer plusieurs pistes qui sont toutes abandonnées les unes à la suite des autres, d'où une énorme frustration. Ainsi, pourquoi suggérer qu'Agnès est une sorcière si cela ne lui porte aucun préjudice en société ? Pourquoi appuyer sur l'hostilité de sa belle-mère si c'est pour voir les deux femmes complices dans les épreuves à venir sans que ne soit esquissé l'élément perturbateur dans cette relation ? Je suppose que pour rester dans l'air du temps, les dames ont cherché à faire de l'héroïne une sorcière et à accentuer le concept de sororité, ce qui en soi est très bien, sauf que le scénario est si minimaliste dans cette première partie que cela ne permet pas au film de se démarquer sur ce terrain-là. En effet, on a un sentiment d'un manque d'originalité flagrant, dans la mesure où de nombreuses œuvres qui se revendiquent féministes usent de sorcellerie et de complicité féminine ces dernières années. L'histoire, eût-elle cherché à étoffer ces aspects-là, aurait sûrement amélioré le résultat à l'écran, mais en l'état, cette entrée en matière semble bien vide. Par ailleurs, ces longues séquences qui n'en disent pas assez sont desservies par des choix de couleurs exaspérants, qui oscillent entre des teintes trop saturées pour la forêt et une grisaille alarmante qui alourdit fortement la tonalité déjà bien tragique d'une histoire centrée sur le deuil et la souffrance. Le mélange entre ces deux styles de couleurs est finalement irritant.

Le deuxième acte sur la naissance et les premières années des enfants est le plus réussi, car la réalisatrice n'a pas peur de filmer la douleur atroce de l'accouchement, ou celle, intolérable, du deuil. Bien que toujours alourdies par une palette désespérément grise et des intérieurs tout à fait anxiogènes, ces séquences-là sont autrement réussies car la mise en scène touche quelque chose de vrai, comme en témoigne la souffrance physique très bien retranscrite sur le visage de Jessie Buckley. Pour avoir retrouvé certaines ancêtres dans ma propre généalogie qui ont perdu parfois jusqu'à dix enfants en bas âge, on comprend totalement les tourments qu'ont pu vivre les femmes d'antan qui accouchaient à domicile et craignaient pour la santé de leur progéniture dans des environnements rudes. Les horreurs de la peste, que nous avons la chance extrême de ne plus subir en Occident, sont également criantes de vérité avec l'apparition des bubons sur le corps des enfants, mais là où Chloé Zhao réussit vraiment son film, c'est dans sa manière très poétique de filmer la relation entre les deux jumeaux. La complicité entre le frère et la sœur, qui aiment se faire passer l'un pour l'autre, et sont prêts à se sacrifier par pure abnégation, reste assurément le plus bel aspect du film. La réussite de cette partie centrale tient aussi à la présence plus importante accordée aux seconds rôles, qui sortent de manière éphémère de leur statut de simples silhouettes. Un bémol tout de même pour l'accouchement en forêt : cette scène a beau être lyrique à souhait, on se demande bien comment la dame esseulée partie sans aucun outil sur elle a réussi à couper le cordon ombilical. C'est n'est qu'un détail, mais une histoire écrite par des femmes aurait dû éviter ce genre de maladresses.

Le troisième acte, montrant comment William Shakespeare a couché sa douleur sur le papier pour écrire son chef-d’œuvre, est quant à lui très intéressant, avec en point d'orgue une longue représentation de la pièce au théâtre du Globe. Malheureusement, Chloé Zhao ne peut s'empêcher d'alourdir le propos avec une mise en scène pesante. Franchement incapable de suggérer l'émotion par quelques regards subtils, elle s'oblige à faire parler son héroïne haut et fort durant la pièce pour expliquer ce qui est déjà montré par les images, choix d'autant plus exaspérant que je hais littéralement les personnes qui se permettent de parler au théâtre sans souci pour les spectateurs autour d'elles. La réalisatrice se voulait émouvante, mais j'avais malgré tout une furieuse envie d'intervenir à l'écran pour demander à Madame Shakespeare de cesser de se prendre pour le centre du monde et de se tenir correctement en public, ce qui n'était objectivement pas l'effet recherché lors du tournage. Et alors que je trouvais malgré tout les parallèles entre la pièce et la vie personnelle de l'auteur vraiment poignants, au point d'envisager de monter jusqu'à un petit 7 dans ma notation personnelle, voilà que la réalisatrice eut la très mauvaise idée de nous balancer dix minutes d'On the Nature of Daylight de Max Richter pour nous imposer des émotions que ses images auraient dû se contenter de suggérer. Sincèrement, employer cette musique en 2025 après une surutilisation dans de nombreux films des quinze dernières années est un choix d'une pauvreté lamentable. Cette partition reste très belle en l'état, mais si elle est infligée au spectateur pour le prendre en otage, cela démontre une absence totale d'originalité qui, conjuguée aux défauts pointés dans le reste du film, me confirme la médiocrité de Madame Zhao comme réalisatrice. D'autant qu'avec un minimum de culture musicale, il n'y avait pas besoin de creuser bien loin pour accompagner l'émotion de l'histoire avec des musiques moins galvaudées. Pourquoi pas Flow, my tears de John Dowland, sublime chanson lacrymale ayant en outre le mérite d'être contemporaine du récit ? Cette réalisation indigeste reste fort dommage car un scénario solide éclairant l'écriture d'Hamlet par le destin d'Hamnet aurait pu aboutir à un excellent film. Le seul bémol littéraire de l'histoire est l'utilisation peu originale du mythe d'Orphée et Eurydice, qui ne me semble pas appropriée dans un récit centré sur le deuil d'un enfant, tout en comprenant les efforts des parents pour ramener celui-ci de l'ombre à la lumière de la scène.

En revanche, si Chloé Zhao ne m'a pas convaincu par ses images et sa mise en scène générale, on ne peut pas lui reprocher d'être une excellente directrice d'acteurs. En effet, l'interprétation élève considérablement le film, que ce soit du côté de Paul Mescal, très bon dans l'expression d'une souffrance silencieuse, notamment sur scène dans le rôle du fantôme, ou du côté de Jessie Buckley, tout à fait convaincante dans la douleur physique et mémorable dans sa force de caractère. La comédienne gagnera l'Oscar cette année : si je ne suis pas absolument ébahi par son travail, je suis au moins satisfait de savoir que sa victoire ne sera pas volée, en attendant de découvrir mon idole Rose Byrne dans ce qui est annoncé comme une performance exceptionnelle. Les seconds rôles d'Hamnet sont eux aussi excellents, à commencer par le jeune Jacobi Jupe, qui impressionne tant on a rarement vu un enfant aussi bien jouer, et rester parfaitement attachant jusqu'à sa révérence. Malgré tout, la lumière de la distribution reste à mes yeux l'immense Emily Watson, qui en une poignée d'apparitions apporte une épaisseur éblouissante à son personnage de belle-mère, dont elle fait ressentir les douleurs du passé sous une apparence de maîtresse-femme. C'est très gentil aux scénaristes de lui avoir offert un petit solo où elle peut dévoiler les bribes de son vécu, mais quand on a Emily Watson sous contrat, le protocole veut qu'on lui donne beaucoup plus de grain à moudre. Vraiment, l'indifférence avec laquelle cette comédienne, qui en remontre aisément aux grandes stars de sa génération, reste traitée par le cinéma depuis trente ans est absolument sidérante. En effet, lorsqu'elle est invitée à participer à un projet important, c'est uniquement dans de petits rôles à la limite du caméo, ce qui est proprement incompréhensible.

En guise de conclusion, je pense que malgré certaines ellipses exaspérantes, Hamnet est doté d'un bon scénario s'inscrivant dans la catharsis par le théâtre et l'écriture, mais que Chloé Zhao n'est pas encore assez expérimentée pour éviter les nombreux pièges tendus par la réalisation d'une œuvre ambitieuse. Des séquences contemplatives qui masquent une incapacité à créer un mouvement, un verbiage incessant pour expliquer ce que la caméra est déjà en train de montrer lors des scènes les plus poignantes, et un manque d'originalité franchement apocalyptique dans le choix des couleurs ou de la musique plombent ce qui aurait dû être un bon film. Le récit et l'interprétation rendent cette œuvre tout à fait correcte, mais des mauvais choix de mise en scène en trop grand nombre lui font perdre de sa valeur, sans pour autant faire regretter d'avoir payé son entrée.