dimanche 7 juin 2026

Les Habits neufs de Lucifer


La seule et unique raison pour laquelle j'ai payé ma place au cinéma pour cette chose, c'est parce que j'étais à Milan le mois dernier. Et comme nous avions une soirée de libre après de merveilleux moments passés à randonner autour des grands lacs du Piémont et de Lombardie, mon fiancé et moi sommes donc allés voir ce navet, dans le seul but de nous amuser à repérer à l'écran les lieux visités quelques jours plus tôt, entre le lac de Côme et la capitale économique de l'Italie. Cette œuvre commerciale plus que médiocre, à la limite de la nullité, ne méritait évidemment pas tant d'honneurs.

Le Diable s'habille en Prada 2 est, tout comme le premier opus d'il y a vingt ans, un film de David Frankel scénarisé par Aline Brosh McKenna, soit deux noms qui ne se sont clairement pas illustrés dans du grand art. Le premier film était loin d'être brillant, et cédait souvent à des facilités insupportables (les amis d'Andy, le Paris de carte-postale, etc.), mais l'interprétation exceptionnelle de Meryl Streep avait réussi à élever ce produit convenu vers une dimension quasi iconique, générant nombre de mèmes toujours utilisés sur internet de nos jours. Ce n'est pas que les répliques fussent follement littéraires sur le papier, mais la manière que Meryl Streep avait de les prononcer, composant un personnage surprenant de monstre au calme olympien qui sortait totalement des sentiers battus, parvenait à rendre chacune de ses apparitions absolument mémorables, du monologue sur le bleu céruléen aux fleurs du printemps, en passant par de multiples propos odieux pourtant restés dans les annales.

Vingt ans plus tard, l'équipe a tenté de capitaliser sur cette gloire passée, mais sans avoir une once d'idée originale. Le seul moteur de ce truc, c'est de multiplier les clins d’œil aux moments les plus célèbres du film de 2006, mais en dehors de ces images subliminales, c'est le vide absolu. On verra ainsi dès les premières minutes une affiche géante sur une collection printanière considérée comme « révolutionnaire », un type vendant deux ceintures bleues d'aspect similaire mais « tellement différentes » dans un jardin public, et sûrement d'autres choses que je me suis empressé d'oublier, mais c'est tout. La seule nouveauté, c'est que Miranda n'a désormais plus le droit d'être ouvertement méchante avec le personnel afin d'éviter des procès dans l'équivalent américain des prud'hommes, si tant est que cela existe dans ce pays fasciste, de telle sorte que le personnage a considérablement perdu de sa superbe. Mais tout cela est très hypocrite, puisque le succédané d'Emily, une vicomtesse Bridgerton complètement inutile, interdit malgré tout au deuxième assistant d'aller uriner s'il en a envie, ce qui ne fait que reproduire un schéma toxique qui n'amuse plus personne. La direction du casting tente alors de rendre le film plus inclusif pour capter l'air du temps, mais les seconds rôles frisent constamment la caricature (l'assistant en surpoids ouvertement gay), voire le racisme (l'assistante chinoise biberonnée au culte de la performance qui récite son curriculum vitæ d'une façon robotique), ce qui est consternant. Si le film avait vraiment souhaité être original, la production aurait pu développer et donner une dimension humaine à ces personnages, mais ce n'est certainement pas le cas.

Pour compenser, le scénario tente de suivre une ligne directrice visant à critiquer la place prépondérante des contenus sensationnels en ligne et des réseaux sociaux, au détriment des journaux traditionnels délivrant une information de qualité. Bien entendu, ce ressort ne peut pas marcher, puisqu'il faut vraiment s'accrocher pour imaginer une seconde que Vogue, ou son homologue Runway, aient un jour publié du contenu digne d'intérêt. Car non, des mannequins maigrichonnes habillées de manière ridicule ne me donneront jamais envie de feuilleter ce genre de torchons. Consciente de ses limites, la scénariste n'a même pas le mérite d'essayer, et préfère se contenter de saboter chaque rebondissement dès qu'elle le peut. Ainsi, à chaque fois qu'un nouveau conflit fait surface, tout est résolu en l'espace de deux minutes, ce qui est d'une pauvreté intellectuelle sidérante. Par exemple, le journal fait face à un scandale insoluble ? Hop, Andrea rédige un article, et tout rentre dans l'ordre. La rédaction désespère de ne pouvoir interviewer la milliardaire la plus inaccessible du cosmos ? Hop, Andrea passe un appel, et le rendez-vous est décroché illico presto. Le nouveau propriétaire de l'enseigne veut mettre le magazine au placard ? Hop, Andrea fait alliance avec sa némésis, et une solution est immédiatement trouvée. L'ennemie en question s'avère plus fourbe que prévu ? Hop, on recontacte la gentille milliardaire et le magazine est sauvé en l'espace de trente secondes. Et c'est tout. Cette histoire est un néant total.

On ne comprend même pas ce qui pousse l'héroïne à revenir se jeter dans la gueule du loup. Certes, elle se retrouve au chômage au début du film, mais elle en profite au passage pour jeter à la benne ses belles valeurs pour devenir l'une des odieuses capitalistes qu'elle critiquait dans le premier opus, se mettant à faire la morale à tout le monde alors que sa seule problématique est de s'offrir un appartement de luxe avec vue sur l'Hudson, se jetant au passage dans une liaison romantique d'une inanité navrante dont le seul but est de cocher le cahier des charges de toute comédie romantique qui se respecte. Pour tout dire, même le principal rebondissement du film de 2006, l'humiliation de Nigel qui avait fait prendre conscience à Andrea de la toxicité ultime de ce milieu, est ici traité sur un mode gentiment humoristique, puisqu'il est précisé que Miranda a fait preuve de rouerie envers son partenaire à plus d'une reprise. Tout va bien alors, puisque c'est après avoir entendu cela que l'insupportable héroïne décide de devenir amie avec son ancienne patronne tyrannique, allant même jusqu'à montrer son égo boursouflé lors d'un week-end dans les Hamptons pour faire avouer à Miranda que celle-ci n'avait pas pu l'oublier. Et avec ceci ? Un cappuccino ? Sans surprise, Anne Hathaway, qui fut un temps bonne actrice sans jamais parvenir à me passionner, est inintéressante au possible dans ce rôle de personne qui vend son âme au capitalisme et aux relations humaines nuisibles. Le seul moment remarquable du film est lorsque son éditrice lui dit : « J'ai Stockholm au téléphone, ils réclament leur syndrome ! », mais la comédienne ne fait rien pour donner de la profondeur aux choix indignes de son personnage.

Les autres comédiens ne sont guère meilleurs. Stanley Tucci compose un second rôle toujours sain d'esprit mais complètement soumis qui n'évoluera jamais, Emily Blunt hérite quant à elle d'un rôle difficile qu'elle tente d'équilibrer de son mieux entre conflits intérieurs et ridicule assumé avec le peu qui lui reste à disposition, tandis que Kenneth Branagh ne sert à rien et que Justin Theroux est abominable en mec inculte au possible. Meryl Streep avait quant à elle eu le bon goût de se faire discrète ces derniers temps après avoir aspiré tout l'oxygène du cinéma américain de la décennie passée. Malheureusement, la voilà prête à revenir sur le devant de la scène, ce qui est totalement aberrant, car la pauvre femme n'a plus la moindre idée de comment il convient de jouer correctement devant une caméra après vingt ans de caricatures immondes qui lui avaient valu une reconnaissance incompréhensible. Si sa première version de Miranda était révolutionnaire car elle avait su éviter de brosser le portrait attendu d'un dragon tyrannique qui aurait pu crier sur tout ce qui bouge, préférant au contraire faire passer sa cruauté sous une retenue de bon aloi, sa nouvelle composition est incohérente à pleurer. Forcée d'adoucir son personnage pour éviter des scandales de ressources humaines, elle hésite constamment entre sa monstruosité passée et une affabilité qui sonne faux, si bien que Miranda n'a plus aucun impact dans son propre film. On a dès lors du mal à comprendre pourquoi Hollywood continue à donner des rôles à cette actrice qui ne prend même plus la peine de faire un effort depuis de longues années. Pour sûr, ni Bette Davis, ni Katharine Hepburn, ni Vanessa Redgrave et autres actrices de légende n'auraient accepté de se reposer sur des lauriers après cinquante ans de carrière, si bien que la paresse et la médiocrité déployée par Mme Streep depuis trop longtemps sont particulièrement pénibles à observer. Je pardonnerais cette bassesse d'âme à des personnes politiques, des banquières, des animateurs et autres gens de ce calibre-là, mais pas à une artiste née un 22 juin !

Le Diable s'habille en Prada 2 n'a dès lors rien à proposer. C'est un film creux, dynamité par une histoire ratée, une mise en scène inexistante et des choix de musique calamiteux, puisqu'on va jusqu'à nous infliger un concert de Lady Gaga, qui ne sait ni jouer la comédie ni chanter, comme sa performance désastreuse dans la nouvelle version d'Une étoile est née l'avait hélas prouvé il y a quelques années. Finalement, cette œuvre a beau jeu de dénoncer les contenus putaclic d'internet alors qu'elle n'est elle-même qu'un truc putassier destiné à générer de l'argent au détriment de l'art. La seule minute culturelle est la conversation entre les deux héroïnes devant une réplique de La Cène de Léonard de Vinci du couvent Santa Maria delle Grazie, mais ça ne suffit pas à relever le niveau. La villa del Balbiano à Ossuccio et la galerie Victor-Emmanuel II à Milan étaient pour leur part bien plus admirables en vrai, et je regrette que ces belles images soient entachées par la vision de ce produit de mauvaise qualité. Vite, replongeons-nous dans les photographies de l'église San Maurizio al Monastero Maggiore pour oublier tout ça !

If I Had Legs I'd Kick You

Me revoilà de passage sur Gretallulah pour évoquer brièvement ma nouvelle découverte, If I Had Legs I'd Kick You, un film américain de Mary Bronstein sorti l'année dernière, pour lequel l'immense Rose Byrne a reçu sa première nomination aux Oscars. Si vous me lisez, vous savez que je suis un grand admirateur des talents comiques de l'actrice australienne depuis exactement vingt ans : ses apparitions dans Marie-Antoinette me font toujours autant hurler de rire qu'au printemps 2006, tandis que ses seconds rôles dans les films vulgaires de Paul Feig, Spy et Bridesmaids, restent de véritables pépites d'interprétation malgré le niveau lamentable des œuvres en question. Dès lors, quand j'ai appris que la dame avait remporté le Golden Globe dans la catégorie comédie en début d'année, j'ai tout de suite eu très envie de voir le film qui lui valut ce triomphe, venu s'ajouter à l'Ours d'argent de Berlin et à la plupart des prix de la critique américaine, dont New York et Los Angeles. Le film n'est finalement jamais sorti sur grand écran en France, sûrement en raison de sa bizarrerie, mais on peut tout de même le voir sur une plateforme en ligne en ce moment.

Pour être honnête, je ne peux pas cacher ma surprise devant l'absence de distribution de cette œuvre au cinéma, car à trop vouloir sortir des sentiers battus, elle finit par ne ressembler à rien. En effet, pour mettre le spectateur dans la tête de Linda, la psychothérapeute qui s'enfonce dans un burn-out total entre sa fille malade, son mari absent, sa maison qui prend l'eau et ses patients agressifs, Mary Bronstein inscrit son film dans une nervosité permanente qui ne permet jamais de respirer, de telle sorte que l'on ressort du visionnage aussi lessivé que l'héroïne, laquelle ne peut décidément plus cacher son épuisement absolu à mesure que se déroule l'histoire. Ce choix de mise en scène, à travers des aléas qui n'en finissent pas de tourner en rond, aurait pu faire mouche s'il y avait de la nuance, mais le scénario n'est qu'une boucle infinie de malheurs qui ne conduisent même pas Linda à une conclusion : celle-ci s'enfonce toujours plus avant dans son effondrement psychique, sans que la perspective d'une remontée à la surface ne semble envisagée par la créatrice. Les symboles qui parsèment le film, notamment ce trou béant dans le plafond qui semble faire écho à la sonde posée dans le ventre de l'enfant, n'ont pas non plus l'aura qui nous aurait donné envie de décortiquer le film après le visionnage : on est simplement content que tout cela s'arrête.

Pour moi, cet ensemble déroutant m'a totalement perdu avec la séquence du hamster, absolument répugnante et qui n'aurait jamais dû être infligée aux spectateurs. Je prie pour que ce fût tourné en images de synthèse, mais quand bien même ce serait le cas, je n'ai aucune envie de voir une chose pareille lorsque je m'installe devant un écran. Au passage, notons que le film n'est certainement pas une comédie, contrairement à ce que les Golden Globes auraient voulu nous faire croire, car je ne vois pas ce qu'il y a de drôle à voir une femme se faire hurler dessus par tout le monde pendant deux heures, à l'exception de l'employé du motel dans un rôle hélas caricatural d'adjuvant à l'écoute. If I Had Legs I'd Kick You est bel et bien un drame, culminant avec une tentative de suicide due à un harassement permanent et à la réminiscence de trop nombreux regrets. La seule chose de vraiment remarquable dans la réalisation de Mary Bronstein est de ne jamais filmer le visage de la fille, afin de mettre en exergue la difficulté qu'il y a à être une mère esseulée qui laisse sa santé à se tracasser sans arrêt pour un enfant qui réclame beaucoup d'attention : quelque chose sonne très juste dans cette manière d'aborder la maternité, ce qui s'explique par le fait que la scénariste à choisi de parler des traumas qu'elle a elle-même vécu en tant que mère d'un enfant malade. Quel dommage que le tout soit si abjectement épileptique et dérangeant.

Rose Byrne est en revanche hors de tout reproche. Assurément idéale pour le rôle, elle est de tous les plans, principalement des plans rapprochés très déroutants, et parvient à faire ressentir les difficultés traversées par son personnage avec une grande justesse. Elle montre ainsi Linda dépérir à vue d’œil tout en restant constamment captivante, mais elle a surtout le bon goût d'éviter les pièges attendus en composant un personnage qui reste constamment professionnel avec ses patients, piquant ses crises de nerfs hors de leur vue, et tâchant de rester à l'écoute bien que ses forces l'abandonnent. Sa manière de rester constamment disponible pour sa fille, tout en essayant de ne pas lui hurler dessus malgré l'extrême nervosité que lui provoque celle-ci, tient pour sa part du numéro d'équilibriste, tant elle essaie de contenir tout ce bouillonnement en elle. L'explosion a toujours lieu quand elle n'est pas en présence des personnes qu'elle doit aider : ceux qui en font les frais sont à juste titre son mari réprobateur mais jamais là, le gardien du parking et la caissière du motel qui lui montrent d'entrée de jeu une hostilité ahurissante, la doctoresse sèche au possible qui la regarde de haut, et son propre thérapeute et collègue qui la laisse également tomber bien qu'il soit plus nuancé que le reste de la distribution. Ces relations exténuantes attirent de facto la sympathie sur Linda, mais Rose Byrne ne cherche pourtant pas à attirer la pitié sur son personnage : dans l'abîme psychique où elle se trouve, elle n'a pas le luxe d'être toujours agréable, mais cette situation est rendue passionnante par le sens du rythme d'une actrice ayant puisé dans ses talents comiques pour brosser ce portrait tragique. Renonçant à se montrer sous son meilleur jour, la comédienne incarne finalement avec beaucoup de précision le sentiment de culpabilité et la peur de l'échec, bien que l'héroïne passe en réalité son temps à se couper en quatre pour résoudre de multiples problèmes qui se greffent les uns aux autres, et ne devrait dès lors pas avoir à s'excuser de ne pas être parfaite sur tous les fronts à la fois.

If I Had Legs I'd Kick You est ainsi un film des plus étranges, qui doit quasiment tout à sa performance d'actrice, mais qui reste extrêmement désagréable et irritant. Une fois de plus, il est donc fort dommage que Rose Byrne soit sensationnelle dans un film qui ne mérite vraiment pas de rester dans les annales, à l'instar des comédies avec Melissa McCarthy de la décennie passée. Je n'ose comparer les comédies graveleuses avec ce projet plus ambitieux, mais le fait est que dans un cas comme dans l'autre, on est très loin du chef-d’œuvre. Espérons que l'Ours berlinois et la nomination aux Oscars permettent à la comédienne d'être distribuée dans de meilleurs films à l'avenir, car ce sera toujours un plaisir de la voir à l'écran.

mercredi 28 janvier 2026

Hamnet

 J'ai retrouvé mes codes de connexion à Blogger quasiment une année après ma dernière publication, aussi profité-je de l'occasion pour écrire à nouveau. Mon choix se porte ce soir sur le film dont je sors à l'instant, Hamnet, l'un des plus sérieux concurrents en lice pour les Oscars, porté par une histoire qui évoque la relation entre William Shakespeare et son épouse Agnes Hathaway durant la brève existence de leur fils, lequel donna son prénom à l'une des plus célèbres pièces de l'écrivain. La littérature étant toujours avec l'histoire et la musique l'une de mes grandes passions, j'y suis allé sans trop faire attention à l'affiche, ce qui n'a pas manqué de me causer quelque inquiétude lorsque, installé sur mon siège durant les pages publicitaires, j'ai réalisé que la metteuse en scène n'était autre que Chloé Zhao, qui avait commis il y a quelques temps l'affreux Nomadland, une purge contemplative à la gloire d'une multinationale américaine où la dame humiliait son héroïne en la montrant dans des situations totalement dégradantes. Son nouveau film, adapté d'un roman de Maggie O'Farrell, évite heureusement ces deux derniers écueils, sans toutefois parvenir à contourner le premier.

Fidèle à sa marque de fabrique, Chloé Zhao n'a assurément pas peur d'inscrire son œuvre dans le registre de la contemplation, avec de nombreux plans apparemment poétiques sur la campagne anglaise. L'ennui, c'est qu'elle n'a aucun talent pour susciter l'engouement chez le spectateur, qui se retrouve pris au piège dans des images d'une beauté froide où les personnages restent inaccessibles. C'est le problème de la première partie basée sur la rencontre, où les personnages ont l'air coupés du monde et ne semblent s'unir que par défaut, gardant toujours entre eux une distance qui rend difficile la connexion émotionnelle alors que ce premier acte n'en finit pas de s'éterniser. Le scénario va même jusqu'à amorcer plusieurs pistes qui sont toutes abandonnées les unes à la suite des autres, d'où une énorme frustration. Ainsi, pourquoi suggérer qu'Agnès est une sorcière si cela ne lui porte aucun préjudice en société ? Pourquoi appuyer sur l'hostilité de sa belle-mère si c'est pour voir les deux femmes complices dans les épreuves à venir sans que ne soit esquissé l'élément perturbateur dans cette relation ? Je suppose que pour rester dans l'air du temps, les dames ont cherché à faire de l'héroïne une sorcière et à accentuer le concept de sororité, ce qui en soi est très bien, sauf que le scénario est si minimaliste dans cette première partie que cela ne permet pas au film de se démarquer sur ce terrain-là. En effet, on a un sentiment d'un manque d'originalité flagrant, dans la mesure où de nombreuses œuvres qui se revendiquent féministes usent de sorcellerie et de complicité féminine ces dernières années. L'histoire, eût-elle cherché à étoffer ces aspects-là, aurait sûrement amélioré le résultat à l'écran, mais en l'état, cette entrée en matière semble bien vide. Par ailleurs, ces longues séquences qui n'en disent pas assez sont desservies par des choix de couleurs exaspérants, qui oscillent entre des teintes trop saturées pour la forêt et une grisaille alarmante qui alourdit fortement la tonalité déjà bien tragique d'une histoire centrée sur le deuil et la souffrance. Le mélange entre ces deux styles de couleurs est finalement irritant.

Le deuxième acte sur la naissance et les premières années des enfants est le plus réussi, car la réalisatrice n'a pas peur de filmer la douleur atroce de l'accouchement, ou celle, intolérable, du deuil. Bien que toujours alourdies par une palette désespérément grise et des intérieurs tout à fait anxiogènes, ces séquences-là sont autrement réussies car la mise en scène touche quelque chose de vrai, comme en témoigne la souffrance physique très bien retranscrite sur le visage de Jessie Buckley. Pour avoir retrouvé certaines ancêtres dans ma propre généalogie qui ont perdu parfois jusqu'à dix enfants en bas âge, on comprend totalement les tourments qu'ont pu vivre les femmes d'antan qui accouchaient à domicile et craignaient pour la santé de leur progéniture dans des environnements rudes. Les horreurs de la peste, que nous avons la chance extrême de ne plus subir en Occident, sont également criantes de vérité avec l'apparition des bubons sur le corps des enfants, mais là où Chloé Zhao réussit vraiment son film, c'est dans sa manière très poétique de filmer la relation entre les deux jumeaux. La complicité entre le frère et la sœur, qui aiment se faire passer l'un pour l'autre, et sont prêts à se sacrifier par pure abnégation, reste assurément le plus bel aspect du film. La réussite de cette partie centrale tient aussi à la présence plus importante accordée aux seconds rôles, qui sortent de manière éphémère de leur statut de simples silhouettes. Un bémol tout de même pour l'accouchement en forêt : cette scène a beau être lyrique à souhait, on se demande bien comment la dame esseulée partie sans aucun outil sur elle a réussi à couper le cordon ombilical. C'est n'est qu'un détail, mais une histoire écrite par des femmes aurait dû éviter ce genre de maladresses.

Le troisième acte, montrant comment William Shakespeare a couché sa douleur sur le papier pour écrire son chef-d’œuvre, est quant à lui très intéressant, avec en point d'orgue une longue représentation de la pièce au théâtre du Globe. Malheureusement, Chloé Zhao ne peut s'empêcher d'alourdir le propos avec une mise en scène pesante. Franchement incapable de suggérer l'émotion par quelques regards subtils, elle s'oblige à faire parler son héroïne haut et fort durant la pièce pour expliquer ce qui est déjà montré par les images, choix d'autant plus exaspérant que je hais littéralement les personnes qui se permettent de parler au théâtre sans souci pour les spectateurs autour d'elles. La réalisatrice se voulait émouvante, mais j'avais malgré tout une furieuse envie d'intervenir à l'écran pour demander à Madame Shakespeare de cesser de se prendre pour le centre du monde et de se tenir correctement en public, ce qui n'était objectivement pas l'effet recherché lors du tournage. Et alors que je trouvais malgré tout les parallèles entre la pièce et la vie personnelle de l'auteur vraiment poignants, au point d'envisager de monter jusqu'à un petit 7 dans ma notation personnelle, voilà que la réalisatrice eut la très mauvaise idée de nous balancer dix minutes d'On the Nature of Daylight de Max Richter pour nous imposer des émotions que ses images auraient dû se contenter de suggérer. Sincèrement, employer cette musique en 2025 après une surutilisation dans de nombreux films des quinze dernières années est un choix d'une pauvreté lamentable. Cette partition reste très belle en l'état, mais si elle est infligée au spectateur pour le prendre en otage, cela démontre une absence totale d'originalité qui, conjuguée aux défauts pointés dans le reste du film, me confirme la médiocrité de Madame Zhao comme réalisatrice. D'autant qu'avec un minimum de culture musicale, il n'y avait pas besoin de creuser bien loin pour accompagner l'émotion de l'histoire avec des musiques moins galvaudées. Pourquoi pas Flow, my tears de John Dowland, sublime chanson lacrymale ayant en outre le mérite d'être contemporaine du récit ? Cette réalisation indigeste reste fort dommage car un scénario solide éclairant l'écriture d'Hamlet par le destin d'Hamnet aurait pu aboutir à un excellent film. Le seul bémol littéraire de l'histoire est l'utilisation peu originale du mythe d'Orphée et Eurydice, qui ne me semble pas appropriée dans un récit centré sur le deuil d'un enfant, tout en comprenant les efforts des parents pour ramener celui-ci de l'ombre à la lumière de la scène.

En revanche, si Chloé Zhao ne m'a pas convaincu par ses images et sa mise en scène générale, on ne peut pas lui reprocher d'être une excellente directrice d'acteurs. En effet, l'interprétation élève considérablement le film, que ce soit du côté de Paul Mescal, très bon dans l'expression d'une souffrance silencieuse, notamment sur scène dans le rôle du fantôme, ou du côté de Jessie Buckley, tout à fait convaincante dans la douleur physique et mémorable dans sa force de caractère. La comédienne gagnera l'Oscar cette année : si je ne suis pas absolument ébahi par son travail, je suis au moins satisfait de savoir que sa victoire ne sera pas volée, en attendant de découvrir mon idole Rose Byrne dans ce qui est annoncé comme une performance exceptionnelle. Les seconds rôles d'Hamnet sont eux aussi excellents, à commencer par le jeune Jacobi Jupe, qui impressionne tant on a rarement vu un enfant aussi bien jouer, et rester parfaitement attachant jusqu'à sa révérence. Malgré tout, la lumière de la distribution reste à mes yeux l'immense Emily Watson, qui en une poignée d'apparitions apporte une épaisseur éblouissante à son personnage de belle-mère, dont elle fait ressentir les douleurs du passé sous une apparence de maîtresse-femme. C'est très gentil aux scénaristes de lui avoir offert un petit solo où elle peut dévoiler les bribes de son vécu, mais quand on a Emily Watson sous contrat, le protocole veut qu'on lui donne beaucoup plus de grain à moudre. Vraiment, l'indifférence avec laquelle cette comédienne, qui en remontre aisément aux grandes stars de sa génération, reste traitée par le cinéma depuis trente ans est absolument sidérante. En effet, lorsqu'elle est invitée à participer à un projet important, c'est uniquement dans de petits rôles à la limite du caméo, ce qui est proprement incompréhensible.

En guise de conclusion, je pense que malgré certaines ellipses exaspérantes, Hamnet est doté d'un bon scénario s'inscrivant dans la catharsis par le théâtre et l'écriture, mais que Chloé Zhao n'est pas encore assez expérimentée pour éviter les nombreux pièges tendus par la réalisation d'une œuvre ambitieuse. Des séquences contemplatives qui masquent une incapacité à créer un mouvement, un verbiage incessant pour expliquer ce que la caméra est déjà en train de montrer lors des scènes les plus poignantes, et un manque d'originalité franchement apocalyptique dans le choix des couleurs ou de la musique plombent ce qui aurait dû être un bon film. Le récit et l'interprétation rendent cette œuvre tout à fait correcte, mais des mauvais choix de mise en scène en trop grand nombre lui font perdre de sa valeur, sans pour autant faire regretter d'avoir payé son entrée.

samedi 29 mars 2025

Queer

 Je ne vais plus du tout au cinéma ces dernières années, toutefois, quand un synopsis me plaît, je m'arrange tout de même pour faire le déplacement en tâchant d'éviter la foule. Ce dernier point n'était pas un problème pour Queer, le dernier film de Luca Guadagnino, le guichetier et l'ouvreur de billets m'ayant tour à tour dit que cette œuvre avait enregistré très peu d'entrées dans la ville où je réside actuellement. Les deux ont conclu que c'était dommage, l'ouvreur de billets ajoutant tout de même que le sujet n'était pas sa « came », tandis que le guichetier m'a en revanche avoué que le thème le concernait au premier chef. J'aurais pu en prendre note si nous n'avions pas eu une bonne quinzaine d'années d'écart, malheureusement, la quarantaine se rapproche à grand pas, ce qui ne me rassure guère.

La différence d'âge est d'ailleurs bien mise en évidence par le scénario de Justin Kuritzkes, l'histoire racontant les déboires de Lee Williams, un écrivain quinquagénaire exilé au Mexique dans les années 1950, qui tente de tromper l'ennui en passant ses nuits avec des hommes plus jeunes, dont certains attendent sans surprise d'être payés pour leurs services. Chose qui n'est pas le cas du jeune Eugene Allerton, un soldat tout aussi désœuvré qui erre dans la même ville et qui se met à fasciner l'écrivain d'une manière obsédante. Entre distance et rapprochement, les deux hommes partent finalement faire un tour de l'Amérique du Sud à la recherche d'une plante mystérieuse connue pour ses pouvoirs télépathiques, dans l'espoir pour le héros de lire dans les pensées de son inaccessible fantasme.

C'est là où le film m'a perdu. Autant la première partie fonctionne avec ces jeux de chats et de souris qui s'attirent et se repoussent dans les très beaux décors reconstitués dans les célèbres studios Cinecittà, autant le changement d'histoire à mi-parcours m'a profondément ennuyé. En effet, les interminables délires de drogués au beau milieu de la forêt tropicale m'ont tellement laissé de glace que j'ai pris le temps de rechercher une clef égarée quelque part dans mon sac, tout ça pour réaliser, une fois ma trouvaille satisfaite, que les deux junkies en étaient encore à en voir de toutes les couleurs au milieu des plantes, sous l’œil d'une Lesley Manville vraiment pas mise à son avantage, mais dont nous saluerons la performance d'actrice vu l'énorme différence avec les personnages qu'elle avait incarnés par le passé.

Ainsi, non seulement cet acte entier consacré aux hallucinations végétales ne m'a pas convaincu, quoiqu'il me faille avouer être à des lieues de pouvoir comprendre ce qui se passe dans la tête d'un drogué ; mais surtout, le film me semblait déjà bancal dès la première partie à cause de l'interprétation désastreuse de Drew Starkey, un acteur qui ne fait absolument rien pour donner un semblant de vie à son personnage. On pourrait même parler de non interprétation : se contentant de promener son joli minois dans les rues de Mexico, il semble incapable de manifester la moindre émotion, en dehors d'une indifférence générale à tout ce qui lui arrive. Manifestement pas attiré par l'écrivain bien qu'il couche occasionnellement avec lui, il n'a pas l'air plus amoureux de la femme à qui il semble faire un brin de cour, si bien qu'il ne reste qu'un pantin désincarné inapte à pousser le héros dans ses retranchements. La relation est alors si bancale que cela ennuie très vite, au point qu'on aimerait que Lee jette son dévolu sur un amant plus consistant.

Deux autres points qui m'ont semblé hautement détestables sont la violence sous toutes ses formes, qu'il s'agisse de cruauté envers les animaux ou d'homicides révoltants. En effet, les deux hommes se croisent pour la première fois au cours d'un combat de coqs insoutenable, avant que l'écrivain ne tente de séduire le soldat en lui racontant le sort d'un cochon cuisiné vivant, ce qui est quand même le pire plan drague qui se puisse imaginer. Concernant l'homicide avec un verre d'eau, la mise en scène a beau atteindre une perfection formelle dans le symbolisme, l'image n'en reste pas moins extrêmement choquante et irritante. Comme je ne savais rien du roman d'origine avant d'aller voir le film, je me suis empressé de chercher quelques renseignements à son sujet après coup, tout ça pour réaliser que l'auteur de l'autobiographie en question a effectivement tué sa femme de la même manière alors qu'il était sous l'emprise de la drogue. Et comme il fuit le Mexique pour éviter son procès, il se contenta d'être condamné par contumace et ne purgea nullement sa peine. Queer est donc l'adaptation du remords d'un assassin qui mena une longue vie après un acte épouvantable, ce qui rend l'ensemble du projet particulièrement odieux et me fait me demander ce qui a bien pu passer dans l'esprit de Guadagnino et de son scénariste pour choisir une horreur pareille au lieu de millions de projets autrement sains. L'image du film me cause encore des cauchemars un mois plus tard, me faisant regretter d'être aller le voir alors que j'aurais fait l'impasse dessus si je m'étais informé de son sujet plus tôt.

Entre désintérêt total pour les errances de drogués dans un film constamment bancal et répugnance absolue pour un projet haïssable, autant dire que je regrette fortement cette expérience. Du point de vue de la conception du projet, tout n'est pas raté, ce qui permet d'admirer tout de même la belle reconstitution surannée des années 1950, l'ambiance musicale parfois envoûtante à grand renfort de Nirvana, une jolie scène de fellation vraiment réussie, et la performance de Daniel Craig, vraiment très bon dans un rôle de vieux pédé aux multiples addictions. Heureusement qu'il est là pour donner un souffle au film face à un partenaire inanimé. En dehors de Lesley Manville, les personnages secondaires ne sont d'ailleurs pas remarquables, le seul dont on se souvienne étant Jason Schwartzman en homme grossier et dépourvu d'attraits, ce qui n'aide pas à rendre le film plus aimable. Le dernier plan est quant à lui une véritable réussite esthétique, mais reste tout à fait traumatisant, en rappelant que l'on va tous vieillir et finir à bout de forces, ce qui donne envie de se jeter dans la rivière après le meurtre déprimant filmé quelques minutes plus tôt. Finalement, si Luca Guadagnino parvient à sauver quelques meubles avec des images vraiment cinématographiques, Queer n'en reste pas moins un projet extrêmement désagréable que je regrette d'avoir regardé.

jeudi 2 janvier 2025

Conclave

 Ayant emménagé dans une nouvelle ville cet été, j'ai profité de cette fin d'année pour aller en découvrir le cinéma, mon choix s'étant porté sur Conclave, un film américano-britannique sur les coulisses du pouvoir au Vatican réalisé par Edward Berger, un metteur en scène allemand célèbre depuis deux ans pour la nouvelle version d'À l'Ouest, rien de nouveau, que je n'ai pas vue. Conclave était apparemment l'un des films les plus attendus de 2024, avec déjà six nominations pour les Golden Globes qui se tiendront samedi, dont deux pour des interprètes de renom, Ralph Fiennes et Isabella Rossellini. Ces considérations prestigieuses ont-elles donné lieu à un bon film ?

Plus ou moins, mais j'en reste à un petit 6/10 dans ma notation personnelle. J'ai certainement été diverti par l'histoire, qui n'ennuie jamais malgré un rythme assez lent, et qui traduit bien l'austérité que l'on est en droit d'attendre d'une assemblée de cardinaux cloîtrés dans la chapelle Sixtine pour l'élection d'un nouveau pape. Le scénario de Peter Straughan est en fait adapté d'un roman à succès de l'écrivain Robert Harris, visiblement spécialisé dans les thrillers et uchronies politiques. Ne connaissant pas cet auteur, j'ignore si des changements ont été faits lors de la transposition à l'écran, mais on suit assurément l'intrigue avec intérêt. Car sous leurs apparences calmes et introverties, les cardinaux sont prêts à toutes les manipulations pour se faire élire, entre révélation du passé pas propre de tel candidat trop populaire, ou saut à pieds joints dans la simonie, terme que les personnages sont obligés de décrire de manière trop didactique pour les spectateurs pas tous au fait du vocabulaire de l'Église. Ceux qui chutent alors qu'ils étaient à deux doigts d'être élus se retrouvent alors isolés avec leur désarroi par la caméra, tandis que les âmes les plus pures se laissent de plus en plus tenter par la perspective de prendre la place, au prix d'une crise de conscience que l'on ressent très bien dans le jeu de Ralph Fiennes. Dans tous les cas, ces jeux et chats et de souris au sein de l'un des lieux les plus fermés au monde restent parfaitement haletants, à défaut d'être subtils.

Le scénario n'est cependant pas exempt de reproches, à commencer par un manichéisme franchement exaspérant. On suit en effet l'élection du nouveau pape à travers les yeux du cardinal Lawrence, organisateur du conclave et homme de foi du défunt pape. Hors de tout reproche, son rôle est d'écarter les pécheurs dans l'espoir de faire élire un homme dans la lignée de son prédécesseur admiré, à savoir un pape plutôt progressiste, si tant est que cet adjectif ait un sens dans ce milieu. On se retrouve alors avec deux factions au sein du Vatican, d'une part, le clan des très gentils cardinaux nobles et purs qui souhaitent la paix dans le monde, le bien être des femmes et la protection des gays et lesbiennes, parti dont les figures de proue sont les cardinaux Lawrence et Bellini ; et de l'autre, les vils conservateurs homophobes, misogynes et réactionnaires capables des pires malversations pour parvenir à leurs fins. L'histoire perd alors en intérêt car il n'y a aucun caractère contrasté : tout dans le scénario montre que les premiers sont absolument dénués de mauvaises intentions, tandis que les vices des seconds sont constamment surlignés. Mention spéciale au vilain cardinal Tedesco, le seul personnage extraverti du film, qui passe son temps à crier sur tout ce qui bouge pour faire valoir ses positions conservatrices ! La seule subtilité captivante, c'est la tentation qu'éprouve le cardinal Lawrence de voter pour lui-même lorsqu'il comprend que son allié Bellini n'a plus le vent en poupe, et ce alors qu'il se considère réellement indigne de sa position de cardinal et qu'il souhaitait à l'origine démissionner une fois le conclave terminé.

C'est à mon sens le seul rebondissement vraiment réussi, car c'est le seul moment où l'on voit une personnalité un tant soit peu nuancée. Pour le reste, l'histoire reste, comme je le disais, tout à fait divertissante tant que l'on suit l'acharnement du cardinal Lawrence à se dépêtrer des manipulations des méchants candidats pour ramener un peu de pureté dans ce lieu saint. Malheureusement, le scénariste n'ayant pas confiance en son public et craignant que celui-ci soupire d'ennui devant ces vieux hommes lents, il décide dans les vingt dernières minutes d'intégrer à peu près tout ce qui lui tombe sous la main dans son histoire, mixant dans une anxiété sidérante des éléments de films d'action, en l'occurrence une explosion tout droit sortie de James Bond qui fait voler en éclat les vitraux de la chapelle Sixtine (!), et des éléments en accord avec les pensées progressistes de plus en plus en vogue à notre époque, quitte à ressusciter une légende médiévale bien connue, mais totalement fausse, de l'histoire papale ! Mes positions progressistes sont bien connues des lecteurs du blog, mais au sein du film, ces deux rebondissements sortent tellement de nulle part qu'ils jettent un discrédit absolu sur l'ensemble du projet ! En rester dans les manipulations d'un scrutin suffisait amplement à captiver le spectateur, alors quel besoin d'aller inventer tout ça et de faire bousculer tous ces événements dans la dernière ligne droite, le tout dans une frénésie agaçante ?! Quel dommage de ne pas avoir fait intervenir une soucoupe volante pour terminer sur un grand final chanté et dansé en chœur par les cardinaux et les Martiens !

Heureusement que l'interprétation est de qualité pour faire passer la pilule même dans cette fin ubuesque. Et c'est certainement un plaisir de retrouver Ralph Fiennes en grande forme, avec une performance intériorisée et très expressive, qui permet de croire à la sincérité constante de son personnage. Espérons que ce rôle pourra lui rapporter enfin les lauriers qu'il mérite depuis plusieurs décennies. À ses côtés, Stanley Tucci est plutôt bon bien que son personnage soit nettement moins développé que ce qu'on aurait pu croire de prime abord, tandis que John Lithgow est très à son aise dans son rôle habituel de grand homme réservé aux pensées troubles. Pour sa part, Sergio Castellitto a une vraie présence malgré la caricature qui lui permet de marquer les esprits, quand Lucian Msamati donne une interprétation très cohérente de son personnage peu recommandable qui souhaitait devenir le tant attendu premier pape africain. Le très éthéré Carlos Diehz offre quant à lui la touche latine à cette société cosmopolite, mais l'existence même de ce personnage au sein de la narration pose de gros problèmes pour le déroulement de l'intrigue : on comprend totalement le dénouement du conclave dès son introduction, dans un schéma christique au sens Agatha du terme, puisqu'il est la pièce rapportée dans un environnement où tout le monde se connaissait d'avance. Il eût été bien moins suspect d'en faire un cardinal déjà connu par ses pairs au préalable, pour mieux découvrir comment ses secrets déstabilisent ses alliés au fur et à mesure du vote.

Enfin, notons avec plaisir que les femmes ne sont pas écartées de la distribution, puisque les religieuses qui assurent le service en dehors des heures de vote sont dirigées par Isabella Rossellini. Vous savez que je ne suis pas le plus grand admirateur au monde d'Ingrid Bergman, mais c'est toujours un plaisir d'écouter sa fille parler à l'écran, car elle ressuscite vocalement mon époque de prédilection de l'histoire du septième art, l'âge d'or d'Hollywood. Dans le rôle de sœur Agnès, Isabella est à l'unisson de ses collègues avec une interprétation sur la retenue, qui n'oublie pas de montrer la force cachée que cette religieuse dissimule dans cet univers masculin. L'actrice ne m'a pas autant bouleversé que Ralph Fiennes étant donné qu'elle n'a vraiment qu'un second rôle, mais elle reste mémorable à sa manière, au point que je suis content de la voir citée pour un prix.

Sur la forme, Conclave impressionne surtout par la reconstitution du Vatican dans les célèbres studios de Cinecittà. Si la chapelle Sixtine recréée ne peut faire oublier l'originale tant celle-ci est au-delà du célèbre, le choix de faire de la résidence Sainte-Marthe un hôtel moderne aux allures de prison renforce effectivement la tension nécessaire à l'histoire. Dommage que certaines conversations ultra secrètes aient lieu dans des couloirs au vu et au su de tous, car le projet du clan progressiste, porté un cardinal ayant en outre accès à des lieux isolés, abandonne sa légitimité pour un amateurisme de mauvais aloi. De son côté, la costumière a fait le choix de s'inspirer des modèles textiles du XVIIe siècle afin que ceux-ci aient l'air plus beaux que les actuels pour le public, ce qui n'est pas pour me déplaire. La photographie est quant à elle en accord avec le ton recherché par le scénario. Nous n'en dirons malheureusement pas tant de l'horrible partition de Volker Bertelmann, qui à trop se vouloir expérimentale finit par noyer le film dans une overdose de sons stressants, pour bien rappeler toutes les trois secondes que les personnages sont sous tension. Pitié !

En conclusion, Conclave m'a tout à fait diverti, mais les créateurs du film sont parfois beaucoup trop bourrins pour accoucher d'une œuvre remarquable. Une musique constamment irritante, des vues de l'esprit unidimensionnelles et des rebondissements fantastiques totalement hors de propos nuisent considérablement à la réussite d'un film qui aurait gagné à assumer pleinement son aspect d'enquête interne froide et austère répondant à son propre rythme. Faites davantage confiance à votre public la prochaine fois, messieurs ! Heureusement que le divin Ralph Fiennes est là pour mettre tout le monde d'accord.