lundi 17 août 2026

Les Feux de l'été

 

Cela faisait seize ans que j'avais le film dans ma collection, et je viens enfin de me décider à le regarder. Pourquoi m'aura-t-il fallu tant de temps alors que j'aime beaucoup le cinéma des années 1950, Paul Newman et Joanne Woodward ? Je ne le sais pas, et je regrette d'avoir attendu que ce titre soit tristement de circonstance pour sauter le pas. The Long, Hot Summer (Les Feux de l'été) fut réalisé par Martin Ritt et sortit en mars 1958. Il s'agit d'une adaptation de deux nouvelles et d'un roman de William Faulkner, Spotted Horses (1931), L'Incendiaire (1939) et Le Hameau (1940), mais le ton du film est également très influencé par La Chatte sur un toit brûlant, célèbre pièce de Tennessee Williams (1955), adaptée au même moment par Richard Brooks avec à nouveau Paul Newman dans le rôle principal.

Le film qui nous occupe raconte comment l'arrivée d'un journalier accusé d'avoir incendié des granges dans d'autres villes, Ben Quick, va faire éclater et résoudre des conflits au sein d'une famille de la grande bourgeoisie du sud des États-Unis. Autour de lui gravitent ainsi Will Varner, propriétaire le plus riche de la ville ; sa fille Clara, jeune institutrice en passe de devenir vieille fille car n'arrivant pas à se marier avec son prétendant, Alan Stewart, probablement homosexuel bien que le texte ne le précise pas ; son fils Jody, prêt à tout pour conquérir l'estime de son père ; sa bru Eula, épouse de Jody, jeune mariée extravertie qui ne pense qu'à s'amuser ; et sa maîtresse Minnie Littlejohn, qui aimerait bien être enfin épousée en bonne et due forme.

Les Feux de l'été m'avait été recommandé par une ancienne camarade de classe, perdue de vue depuis des lustres mais dont j'ai conservé la critique parmi mes archives. L’œuvre avait également été détectée par mon radar grâce à l'excellent blog Films classiques, où le personnage de Clara Varner était l'élue du cœur du général Yen. Ce n'était donc qu'une question de temps avant que je ne tente l'expérience à mon tour. Le film et surtout connu pour être la première collaboration du couple mythique Newman-Woodward, qui s'épousèrent la même année. Aussi avais-je très envie d'aimer.

Ce n'est pas tout à fait le cas. L'ensemble est tout à fait correct, mais j'ai eu du mal à me passionner pour l'histoire ou pour les personnages. Je pense que les similitudes avec La Chatte sur un toit brûlant, un film que j'aime beaucoup malgré ses défauts, n'ont pas fait pencher la balance du bon côté, peut-être parce que le texte est un peu moins piquant, les protagonistes moins flamboyants, et la mise en scène assez convenue. L'ambiance du sud est assurément bien retranscrite, et les conflits de générations dramatiques à souhait, mais j'ai finalement trouvé le film un peu trop sage à mon goût. Il me manquait sûrement une Elizabeth Taylor survoltée, un héros tourmenté, et un patriarche tyrannique plus consistant. Savoir que Ben Quick et Will Varner sont des personnages roublards et manipulateurs, n'hésitant pas à mentir pour arriver à leurs fins et amasser de l'argent, ne les a certainement pas rendus aussi sympathiques qu'un jeune homme de bonne famille dans le placard et son père qui lui témoigne de l'affection malgré ses gueulantes. La complicité entre ces deux hommes finalement assez rustres, Ben rappelant à Will sa propre jeunesse, n'a dès lors pas su m'intéresser.

Je crois bien que le plus gros défaut du film est la performance calamiteuse d'Orson Welles, proprement immonde dans un rôle d'ogre trop maquillé, et qui passe tout son temps à aboyer ses répliques au point qu'on ne comprend pas la moitié de ce qu'il dit. Devant ce repoussoir absolu, impossible d'avoir envie de suivre les émois de son fils aîné pour gagner sa confiance, ou de sa maîtresse pour gagner un statut plus enviable, même si entendre sa fille le remettre à sa place avec beaucoup d'aplomb a réussi à piquer ma curiosité à plus d'une reprise. Assurément, Welles ne soutient absolument pas la comparaison avec un Burl Ives magnifique la même année dans un rôle dantesque de Big Daddy. The Long, Hot Summer aurait pu surpasser La Chatte du côté des seconds rôles, plus subtils que les viles caricatures de Jack Carson et Madeleine Sherwood, mais en dehors du quatuor principal, les personnages restent assez effacés : Lee Remick n'a ainsi pas assez de temps d'écran pour faire d'Eula autre chose qu'une jeune fille délurée ; Richard Anderson est pour sa part beaucoup trop lisse dans le rôle d'Alan, un homme bien élevé soumis à l'autorité de sa mère ; Sarah Marshall ne bénéficie quant à elle que d'une seule scène pour apporter un dialogue novateur sur le désir sexuel féminin ; tandis qu'Angela Lansbury injecte assez de vulgarité au personnage de Minnie pour donner de la consistance à sa relation avec le propriétaire monstrueux, mais Orson Welles est tellement affreux qu'il lui est impossible de créer une véritable alchimie avec lui. Heureusement qu'elle chasse un étalon de sa maison avec un balai pour rester parfaitement mémorable avec son petit rôle peu développé ! Entendons-nous bien, en dehors de Welles, tous ces interprètes sont bons, mais leurs rôles ne sont pas vraiment renversants, d'autant que certaines problématiques ont assez mal vieilli, comme la relation protectrice et terriblement chaste entre Alan et Clara.

Le second rôle le plus développé est celui de Jody, bien interprété par Anthony Franciosa, qui passe très bien de l'homme épanoui et volontaire avec son épouse au garçon qui manque de confiance en lui en face d'un père terrifiant. Dommage qu'il se laisse trop facilement duper par l'appât du gain pour me toucher autant qu'il l'aurait fallu. Dans le rôle principal, Paul Newman joue pour sa part un très bon contre-emploi par rapport à Brick Pollitt : ouvertement séducteur, extrêmement déterminé à obtenir ce qu'il veut quitte à provoquer les autres, pas vraiment éduqué mais réellement futé pour se tirer des plus mauvais pas, son Ben Quick reste très charismatique et parvient à électriser les deux heures de film. Dommage qu'il reste trop antipathique pour me le faire aimer, malgré un physique de rêve qu'on n'oubliera pas de sitôt !

 

Reste enfin Joanne Woodward, qui compose le plus beau personnage de l'histoire avec un indéniable talent. Incarnant très bien la complexité de cette héroïne, l'actrice parvient ainsi à nuancer sa grande force de caractère par sa difficulté à lutter contre ses désirs envers un homme qu'elle voudrait ne pas aimer. Sa rencontre avec Ben, encouragée par Eula, n'est certainement pas des plus agréables dans la mesure où elle ne voit en lui qu'un beau parleur aux manières frustes, mais ses propres déceptions par rapport à son lien sans avenir avec Alan ne peuvent lui permettre de résister aux séductions du nouvel employé de son père, ce qui ajoute une tension dont l'histoire avait grand besoin. La scène où Ben la nargue en petite tenue devant sa chambre, et où elle se sent prise au dépourvu sans pouvoir masquer un réel agacement apporte une charge érotique franchement saisissante, qui contraste à merveille avec l'image d'institutrice un peu rigide qui range son bureau le soir, et qui n'est pas sans préfigurer Rachel, Rachel. Clara est finalement une personne attachante, qui sait ce qu'elle veut et qui n'hésite pas à dire leurs quatre vérités aux filous qui l'entourent, que ce soit son père ou son fantasme secret, mais qui n'aspire finalement qu'à construire son bonheur selon ses propres principes. La jolie scène de confessions lors du pique-nique, où après des propos acerbes de bon aloi elle finit par supplier Ben de ne plus la tourmenter, est à nouveau parfaitement maîtrisée par l'actrice. Ce n'est pas le rôle que je préfère dans la carrière de Joanne Woodward, peut-être parce que Clara est un peu trop saine d'esprit par rapport aux Ève tripolaires, aux Rachel dépressives ou aux Mary St. John frustrées, mais c'est une belle composition qui nous permet de comprendre pourquoi la critique de l'époque n'a pas tari d'éloges sur ce nouveau rôle ayant suivi son Oscar.

En dehors de l'histoire et des personnages, The Long, Hot Summer reste un film tout à fait correct, parfaitement dans l'air du temps, avec de jolies images et des costumes et décors bien exploités, mais ce n'est objectivement pas un chef-d’œuvre du septième art. Je l'ai préféré au Bruit et à la fureur, autre drame familial du sud des États-Unis où Joanne Woodward fut mise en scène par Martin Ritt, mais on est loin de l'excellence d'Hud, la pièce maîtresse du cinéma de Ritt, avec Paul Newman dans un grand rôle toxique. Par bonheur, l'alchimie entre les futurs époux légendaires faisait déjà des étincelles lors de leur première collaboration, la relation compliquée entre Ben et Clara étant assurément le point fort de ce film estival.

dimanche 7 juin 2026

Les Habits neufs de Lucifer


La seule et unique raison pour laquelle j'ai payé ma place au cinéma pour cette chose, c'est parce que j'étais à Milan le mois dernier. Et comme nous avions une soirée de libre après de merveilleux moments passés à randonner autour des grands lacs du Piémont et de Lombardie, mon fiancé et moi sommes donc allés voir ce navet, dans le seul but de nous amuser à repérer à l'écran les lieux visités quelques jours plus tôt, entre le lac de Côme et la capitale économique de l'Italie. Cette œuvre commerciale plus que médiocre, à la limite de la nullité, ne méritait évidemment pas tant d'honneurs.

Le Diable s'habille en Prada 2 est, tout comme le premier opus d'il y a vingt ans, un film de David Frankel scénarisé par Aline Brosh McKenna, soit deux noms qui ne se sont clairement pas illustrés dans du grand art. Le premier film était loin d'être brillant, et cédait souvent à des facilités insupportables (les amis d'Andy, le Paris de carte-postale, etc.), mais l'interprétation exceptionnelle de Meryl Streep avait réussi à élever ce produit convenu vers une dimension quasi iconique, générant nombre de mèmes toujours utilisés sur internet de nos jours. Ce n'est pas que les répliques fussent follement littéraires sur le papier, mais la manière que Meryl Streep avait de les prononcer, composant un personnage surprenant de monstre au calme olympien qui sortait totalement des sentiers battus, parvenait à rendre chacune de ses apparitions absolument mémorables, du monologue sur le bleu céruléen aux fleurs du printemps, en passant par de multiples propos odieux pourtant restés dans les annales.

Vingt ans plus tard, l'équipe a tenté de capitaliser sur cette gloire passée, mais sans avoir une once d'idée originale. Le seul moteur de ce truc, c'est de multiplier les clins d’œil aux moments les plus célèbres du film de 2006, mais en dehors de ces images subliminales, c'est le vide absolu. On verra ainsi dès les premières minutes une affiche géante sur une collection printanière considérée comme « révolutionnaire », un type vendant deux ceintures bleues d'aspect similaire mais « tellement différentes » dans un jardin public, et sûrement d'autres choses que je me suis empressé d'oublier, mais c'est tout. La seule nouveauté, c'est que Miranda n'a désormais plus le droit d'être ouvertement méchante avec le personnel afin d'éviter des procès dans l'équivalent américain des prud'hommes, si tant est que cela existe dans ce pays fasciste, de telle sorte que le personnage a considérablement perdu de sa superbe. Mais tout cela est très hypocrite, puisque le succédané d'Emily, une vicomtesse Bridgerton complètement inutile, interdit malgré tout au deuxième assistant d'aller uriner s'il en a envie, ce qui ne fait que reproduire un schéma toxique qui n'amuse plus personne. La direction du casting tente alors de rendre le film plus inclusif pour capter l'air du temps, mais les seconds rôles frisent constamment la caricature (l'assistant en surpoids ouvertement gay), voire le racisme (l'assistante chinoise biberonnée au culte de la performance qui récite son curriculum vitæ d'une façon robotique), ce qui est consternant. Si le film avait vraiment souhaité être original, la production aurait pu développer et donner une dimension humaine à ces personnages, mais ce n'est certainement pas le cas.

Pour compenser, le scénario tente de suivre une ligne directrice visant à critiquer la place prépondérante des contenus sensationnels en ligne et des réseaux sociaux, au détriment des journaux traditionnels délivrant une information de qualité. Bien entendu, ce ressort ne peut pas marcher, puisqu'il faut vraiment s'accrocher pour imaginer une seconde que Vogue, ou son homologue Runway, aient un jour publié du contenu digne d'intérêt. Car non, des mannequins maigrichonnes habillées de manière ridicule ne me donneront jamais envie de feuilleter ce genre de torchons. Consciente de ses limites, la scénariste n'a même pas le mérite d'essayer, et préfère se contenter de saboter chaque rebondissement dès qu'elle le peut. Ainsi, à chaque fois qu'un nouveau conflit fait surface, tout est résolu en l'espace de deux minutes, ce qui est d'une pauvreté intellectuelle sidérante. Par exemple, le journal fait face à un scandale insoluble ? Hop, Andrea rédige un article, et tout rentre dans l'ordre. La rédaction désespère de ne pouvoir interviewer la milliardaire la plus inaccessible du cosmos ? Hop, Andrea passe un appel, et le rendez-vous est décroché illico presto. Le nouveau propriétaire de l'enseigne veut mettre le magazine au placard ? Hop, Andrea fait alliance avec sa némésis, et une solution est immédiatement trouvée. L'ennemie en question s'avère plus fourbe que prévu ? Hop, on recontacte la gentille milliardaire et le magazine est sauvé en l'espace de trente secondes. Et c'est tout. Cette histoire est un néant total.

On ne comprend même pas ce qui pousse l'héroïne à revenir se jeter dans la gueule du loup. Certes, elle se retrouve au chômage au début du film, mais elle en profite au passage pour jeter à la benne ses belles valeurs pour devenir l'une des odieuses capitalistes qu'elle critiquait dans le premier opus, se mettant à faire la morale à tout le monde alors que sa seule problématique est de s'offrir un appartement de luxe avec vue sur l'Hudson, se jetant au passage dans une liaison romantique d'une inanité navrante dont le seul but est de cocher le cahier des charges de toute comédie romantique qui se respecte. Pour tout dire, même le principal rebondissement du film de 2006, l'humiliation de Nigel qui avait fait prendre conscience à Andrea de la toxicité ultime de ce milieu, est ici traité sur un mode gentiment humoristique, puisqu'il est précisé que Miranda a fait preuve de rouerie envers son partenaire à plus d'une reprise. Tout va bien alors, puisque c'est après avoir entendu cela que l'insupportable héroïne décide de devenir amie avec son ancienne patronne tyrannique, allant même jusqu'à montrer son égo boursouflé lors d'un week-end dans les Hamptons pour faire avouer à Miranda que celle-ci n'avait pas pu l'oublier. Et avec ceci ? Un cappuccino ? Sans surprise, Anne Hathaway, qui fut un temps bonne actrice sans jamais parvenir à me passionner, est inintéressante au possible dans ce rôle de personne qui vend son âme au capitalisme et aux relations humaines nuisibles. Le seul moment remarquable du film est lorsque son éditrice lui dit : « J'ai Stockholm au téléphone, ils réclament leur syndrome ! », mais la comédienne ne fait rien pour donner de la profondeur aux choix indignes de son personnage.

Les autres comédiens ne sont guère meilleurs. Stanley Tucci compose un second rôle toujours sain d'esprit mais complètement soumis qui n'évoluera jamais, Emily Blunt hérite quant à elle d'un rôle difficile qu'elle tente d'équilibrer de son mieux entre conflits intérieurs et ridicule assumé avec le peu qui lui reste à disposition, tandis que Kenneth Branagh ne sert à rien et que Justin Theroux est abominable en mec inculte au possible. Meryl Streep avait quant à elle eu le bon goût de se faire discrète ces derniers temps après avoir aspiré tout l'oxygène du cinéma américain de la décennie passée. Malheureusement, la voilà prête à revenir sur le devant de la scène, ce qui est totalement aberrant, car la pauvre femme n'a plus la moindre idée de comment il convient de jouer correctement devant une caméra après vingt ans de caricatures immondes qui lui avaient valu une reconnaissance incompréhensible. Si sa première version de Miranda était révolutionnaire car elle avait su éviter de brosser le portrait attendu d'un dragon tyrannique qui aurait pu crier sur tout ce qui bouge, préférant au contraire faire passer sa cruauté sous une retenue de bon aloi, sa nouvelle composition est incohérente à pleurer. Forcée d'adoucir son personnage pour éviter des scandales de ressources humaines, elle hésite constamment entre sa monstruosité passée et une affabilité qui sonne faux, si bien que Miranda n'a plus aucun impact dans son propre film. On a dès lors du mal à comprendre pourquoi Hollywood continue à donner des rôles à cette actrice qui ne prend même plus la peine de faire un effort depuis de longues années. Pour sûr, ni Bette Davis, ni Katharine Hepburn, ni Vanessa Redgrave et autres actrices de légende n'auraient accepté de se reposer sur des lauriers après cinquante ans de carrière, si bien que la paresse et la médiocrité déployée par Mme Streep depuis trop longtemps sont particulièrement pénibles à observer. Je pardonnerais cette bassesse d'âme à des personnes politiques, des banquières, des animateurs et autres gens de ce calibre-là, mais pas à une artiste née un 22 juin !

Le Diable s'habille en Prada 2 n'a dès lors rien à proposer. C'est un film creux, dynamité par une histoire ratée, une mise en scène inexistante et des choix de musique calamiteux, puisqu'on va jusqu'à nous infliger un concert de Lady Gaga, qui ne sait ni jouer la comédie ni chanter, comme sa performance désastreuse dans la nouvelle version d'Une étoile est née l'avait hélas prouvé il y a quelques années. Finalement, cette œuvre a beau jeu de dénoncer les contenus putaclic d'internet alors qu'elle n'est elle-même qu'un truc putassier destiné à générer de l'argent au détriment de l'art. La seule minute culturelle est la conversation entre les deux héroïnes devant une réplique de La Cène de Léonard de Vinci du couvent Santa Maria delle Grazie, mais ça ne suffit pas à relever le niveau. La villa del Balbiano à Ossuccio et la galerie Victor-Emmanuel II à Milan étaient pour leur part bien plus admirables en vrai, et je regrette que ces belles images soient entachées par la vision de ce produit de mauvaise qualité. Vite, replongeons-nous dans les photographies de l'église San Maurizio al Monastero Maggiore pour oublier tout ça !

If I Had Legs I'd Kick You

Me revoilà de passage sur Gretallulah pour évoquer brièvement ma nouvelle découverte, If I Had Legs I'd Kick You, un film américain de Mary Bronstein sorti l'année dernière, pour lequel l'immense Rose Byrne a reçu sa première nomination aux Oscars. Si vous me lisez, vous savez que je suis un grand admirateur des talents comiques de l'actrice australienne depuis exactement vingt ans : ses apparitions dans Marie-Antoinette me font toujours autant hurler de rire qu'au printemps 2006, tandis que ses seconds rôles dans les films vulgaires de Paul Feig, Spy et Bridesmaids, restent de véritables pépites d'interprétation malgré le niveau lamentable des œuvres en question. Dès lors, quand j'ai appris que la dame avait remporté le Golden Globe dans la catégorie comédie en début d'année, j'ai tout de suite eu très envie de voir le film qui lui valut ce triomphe, venu s'ajouter à l'Ours d'argent de Berlin et à la plupart des prix de la critique américaine, dont New York et Los Angeles. Le film n'est finalement jamais sorti sur grand écran en France, sûrement en raison de sa bizarrerie, mais on peut tout de même le voir sur une plateforme en ligne en ce moment.

Pour être honnête, je ne peux pas cacher ma surprise devant l'absence de distribution de cette œuvre au cinéma, car à trop vouloir sortir des sentiers battus, elle finit par ne ressembler à rien. En effet, pour mettre le spectateur dans la tête de Linda, la psychothérapeute qui s'enfonce dans un burn-out total entre sa fille malade, son mari absent, sa maison qui prend l'eau et ses patients agressifs, Mary Bronstein inscrit son film dans une nervosité permanente qui ne permet jamais de respirer, de telle sorte que l'on ressort du visionnage aussi lessivé que l'héroïne, laquelle ne peut décidément plus cacher son épuisement absolu à mesure que se déroule l'histoire. Ce choix de mise en scène, à travers des aléas qui n'en finissent pas de tourner en rond, aurait pu faire mouche s'il y avait de la nuance, mais le scénario n'est qu'une boucle infinie de malheurs qui ne conduisent même pas Linda à une conclusion : celle-ci s'enfonce toujours plus avant dans son effondrement psychique, sans que la perspective d'une remontée à la surface ne semble envisagée par la créatrice. Les symboles qui parsèment le film, notamment ce trou béant dans le plafond qui semble faire écho à la sonde posée dans le ventre de l'enfant, n'ont pas non plus l'aura qui nous aurait donné envie de décortiquer le film après le visionnage : on est simplement content que tout cela s'arrête.

Pour moi, cet ensemble déroutant m'a totalement perdu avec la séquence du hamster, absolument répugnante et qui n'aurait jamais dû être infligée aux spectateurs. Je prie pour que ce fût tourné en images de synthèse, mais quand bien même ce serait le cas, je n'ai aucune envie de voir une chose pareille lorsque je m'installe devant un écran. Au passage, notons que le film n'est certainement pas une comédie, contrairement à ce que les Golden Globes auraient voulu nous faire croire, car je ne vois pas ce qu'il y a de drôle à voir une femme se faire hurler dessus par tout le monde pendant deux heures, à l'exception de l'employé du motel dans un rôle hélas caricatural d'adjuvant à l'écoute. If I Had Legs I'd Kick You est bel et bien un drame, culminant avec une tentative de suicide due à un harassement permanent et à la réminiscence de trop nombreux regrets. La seule chose de vraiment remarquable dans la réalisation de Mary Bronstein est de ne jamais filmer le visage de la fille, afin de mettre en exergue la difficulté qu'il y a à être une mère esseulée qui laisse sa santé à se tracasser sans arrêt pour un enfant qui réclame beaucoup d'attention : quelque chose sonne très juste dans cette manière d'aborder la maternité, ce qui s'explique par le fait que la scénariste à choisi de parler des traumas qu'elle a elle-même vécu en tant que mère d'un enfant malade. Quel dommage que le tout soit si abjectement épileptique et dérangeant.

Rose Byrne est en revanche hors de tout reproche. Assurément idéale pour le rôle, elle est de tous les plans, principalement des plans rapprochés très déroutants, et parvient à faire ressentir les difficultés traversées par son personnage avec une grande justesse. Elle montre ainsi Linda dépérir à vue d’œil tout en restant constamment captivante, mais elle a surtout le bon goût d'éviter les pièges attendus en composant un personnage qui reste constamment professionnel avec ses patients, piquant ses crises de nerfs hors de leur vue, et tâchant de rester à l'écoute bien que ses forces l'abandonnent. Sa manière de rester constamment disponible pour sa fille, tout en essayant de ne pas lui hurler dessus malgré l'extrême nervosité que lui provoque celle-ci, tient pour sa part du numéro d'équilibriste, tant elle essaie de contenir tout ce bouillonnement en elle. L'explosion a toujours lieu quand elle n'est pas en présence des personnes qu'elle doit aider : ceux qui en font les frais sont à juste titre son mari réprobateur mais jamais là, le gardien du parking et la caissière du motel qui lui montrent d'entrée de jeu une hostilité ahurissante, la doctoresse sèche au possible qui la regarde de haut, et son propre thérapeute et collègue qui la laisse également tomber bien qu'il soit plus nuancé que le reste de la distribution. Ces relations exténuantes attirent de facto la sympathie sur Linda, mais Rose Byrne ne cherche pourtant pas à attirer la pitié sur son personnage : dans l'abîme psychique où elle se trouve, elle n'a pas le luxe d'être toujours agréable, mais cette situation est rendue passionnante par le sens du rythme d'une actrice ayant puisé dans ses talents comiques pour brosser ce portrait tragique. Renonçant à se montrer sous son meilleur jour, la comédienne incarne finalement avec beaucoup de précision le sentiment de culpabilité et la peur de l'échec, bien que l'héroïne passe en réalité son temps à se couper en quatre pour résoudre de multiples problèmes qui se greffent les uns aux autres, et ne devrait dès lors pas avoir à s'excuser de ne pas être parfaite sur tous les fronts à la fois.

If I Had Legs I'd Kick You est ainsi un film des plus étranges, qui doit quasiment tout à sa performance d'actrice, mais qui reste extrêmement désagréable et irritant. Une fois de plus, il est donc fort dommage que Rose Byrne soit sensationnelle dans un film qui ne mérite vraiment pas de rester dans les annales, à l'instar des comédies avec Melissa McCarthy de la décennie passée. Je n'ose comparer les comédies graveleuses avec ce projet plus ambitieux, mais le fait est que dans un cas comme dans l'autre, on est très loin du chef-d’œuvre. Espérons que l'Ours berlinois et la nomination aux Oscars permettent à la comédienne d'être distribuée dans de meilleurs films à l'avenir, car ce sera toujours un plaisir de la voir à l'écran.

mercredi 28 janvier 2026

Hamnet

 J'ai retrouvé mes codes de connexion à Blogger quasiment une année après ma dernière publication, aussi profité-je de l'occasion pour écrire à nouveau. Mon choix se porte ce soir sur le film dont je sors à l'instant, Hamnet, l'un des plus sérieux concurrents en lice pour les Oscars, porté par une histoire qui évoque la relation entre William Shakespeare et son épouse Agnes Hathaway durant la brève existence de leur fils, lequel donna son prénom à l'une des plus célèbres pièces de l'écrivain. La littérature étant toujours avec l'histoire et la musique l'une de mes grandes passions, j'y suis allé sans trop faire attention à l'affiche, ce qui n'a pas manqué de me causer quelque inquiétude lorsque, installé sur mon siège durant les pages publicitaires, j'ai réalisé que la metteuse en scène n'était autre que Chloé Zhao, qui avait commis il y a quelques temps l'affreux Nomadland, une purge contemplative à la gloire d'une multinationale américaine où la dame humiliait son héroïne en la montrant dans des situations totalement dégradantes. Son nouveau film, adapté d'un roman de Maggie O'Farrell, évite heureusement ces deux derniers écueils, sans toutefois parvenir à contourner le premier.

Fidèle à sa marque de fabrique, Chloé Zhao n'a assurément pas peur d'inscrire son œuvre dans le registre de la contemplation, avec de nombreux plans apparemment poétiques sur la campagne anglaise. L'ennui, c'est qu'elle n'a aucun talent pour susciter l'engouement chez le spectateur, qui se retrouve pris au piège dans des images d'une beauté froide où les personnages restent inaccessibles. C'est le problème de la première partie basée sur la rencontre, où les personnages ont l'air coupés du monde et ne semblent s'unir que par défaut, gardant toujours entre eux une distance qui rend difficile la connexion émotionnelle alors que ce premier acte n'en finit pas de s'éterniser. Le scénario va même jusqu'à amorcer plusieurs pistes qui sont toutes abandonnées les unes à la suite des autres, d'où une énorme frustration. Ainsi, pourquoi suggérer qu'Agnès est une sorcière si cela ne lui porte aucun préjudice en société ? Pourquoi appuyer sur l'hostilité de sa belle-mère si c'est pour voir les deux femmes complices dans les épreuves à venir sans que ne soit esquissé l'élément perturbateur dans cette relation ? Je suppose que pour rester dans l'air du temps, les dames ont cherché à faire de l'héroïne une sorcière et à accentuer le concept de sororité, ce qui en soi est très bien, sauf que le scénario est si minimaliste dans cette première partie que cela ne permet pas au film de se démarquer sur ce terrain-là. En effet, on a un sentiment d'un manque d'originalité flagrant, dans la mesure où de nombreuses œuvres qui se revendiquent féministes usent de sorcellerie et de complicité féminine ces dernières années. L'histoire, eût-elle cherché à étoffer ces aspects-là, aurait sûrement amélioré le résultat à l'écran, mais en l'état, cette entrée en matière semble bien vide. Par ailleurs, ces longues séquences qui n'en disent pas assez sont desservies par des choix de couleurs exaspérants, qui oscillent entre des teintes trop saturées pour la forêt et une grisaille alarmante qui alourdit fortement la tonalité déjà bien tragique d'une histoire centrée sur le deuil et la souffrance. Le mélange entre ces deux styles de couleurs est finalement irritant.

Le deuxième acte sur la naissance et les premières années des enfants est le plus réussi, car la réalisatrice n'a pas peur de filmer la douleur atroce de l'accouchement, ou celle, intolérable, du deuil. Bien que toujours alourdies par une palette désespérément grise et des intérieurs tout à fait anxiogènes, ces séquences-là sont autrement réussies car la mise en scène touche quelque chose de vrai, comme en témoigne la souffrance physique très bien retranscrite sur le visage de Jessie Buckley. Pour avoir retrouvé certaines ancêtres dans ma propre généalogie qui ont perdu parfois jusqu'à dix enfants en bas âge, on comprend totalement les tourments qu'ont pu vivre les femmes d'antan qui accouchaient à domicile et craignaient pour la santé de leur progéniture dans des environnements rudes. Les horreurs de la peste, que nous avons la chance extrême de ne plus subir en Occident, sont également criantes de vérité avec l'apparition des bubons sur le corps des enfants, mais là où Chloé Zhao réussit vraiment son film, c'est dans sa manière très poétique de filmer la relation entre les deux jumeaux. La complicité entre le frère et la sœur, qui aiment se faire passer l'un pour l'autre, et sont prêts à se sacrifier par pure abnégation, reste assurément le plus bel aspect du film. La réussite de cette partie centrale tient aussi à la présence plus importante accordée aux seconds rôles, qui sortent de manière éphémère de leur statut de simples silhouettes. Un bémol tout de même pour l'accouchement en forêt : cette scène a beau être lyrique à souhait, on se demande bien comment la dame esseulée partie sans aucun outil sur elle a réussi à couper le cordon ombilical. C'est n'est qu'un détail, mais une histoire écrite par des femmes aurait dû éviter ce genre de maladresses.

Le troisième acte, montrant comment William Shakespeare a couché sa douleur sur le papier pour écrire son chef-d’œuvre, est quant à lui très intéressant, avec en point d'orgue une longue représentation de la pièce au théâtre du Globe. Malheureusement, Chloé Zhao ne peut s'empêcher d'alourdir le propos avec une mise en scène pesante. Franchement incapable de suggérer l'émotion par quelques regards subtils, elle s'oblige à faire parler son héroïne haut et fort durant la pièce pour expliquer ce qui est déjà montré par les images, choix d'autant plus exaspérant que je hais littéralement les personnes qui se permettent de parler au théâtre sans souci pour les spectateurs autour d'elles. La réalisatrice se voulait émouvante, mais j'avais malgré tout une furieuse envie d'intervenir à l'écran pour demander à Madame Shakespeare de cesser de se prendre pour le centre du monde et de se tenir correctement en public, ce qui n'était objectivement pas l'effet recherché lors du tournage. Et alors que je trouvais malgré tout les parallèles entre la pièce et la vie personnelle de l'auteur vraiment poignants, au point d'envisager de monter jusqu'à un petit 7 dans ma notation personnelle, voilà que la réalisatrice eut la très mauvaise idée de nous balancer dix minutes d'On the Nature of Daylight de Max Richter pour nous imposer des émotions que ses images auraient dû se contenter de suggérer. Sincèrement, employer cette musique en 2025 après une surutilisation dans de nombreux films des quinze dernières années est un choix d'une pauvreté lamentable. Cette partition reste très belle en l'état, mais si elle est infligée au spectateur pour le prendre en otage, cela démontre une absence totale d'originalité qui, conjuguée aux défauts pointés dans le reste du film, me confirme la médiocrité de Madame Zhao comme réalisatrice. D'autant qu'avec un minimum de culture musicale, il n'y avait pas besoin de creuser bien loin pour accompagner l'émotion de l'histoire avec des musiques moins galvaudées. Pourquoi pas Flow, my tears de John Dowland, sublime chanson lacrymale ayant en outre le mérite d'être contemporaine du récit ? Cette réalisation indigeste reste fort dommage car un scénario solide éclairant l'écriture d'Hamlet par le destin d'Hamnet aurait pu aboutir à un excellent film. Le seul bémol littéraire de l'histoire est l'utilisation peu originale du mythe d'Orphée et Eurydice, qui ne me semble pas appropriée dans un récit centré sur le deuil d'un enfant, tout en comprenant les efforts des parents pour ramener celui-ci de l'ombre à la lumière de la scène.

En revanche, si Chloé Zhao ne m'a pas convaincu par ses images et sa mise en scène générale, on ne peut pas lui reprocher d'être une excellente directrice d'acteurs. En effet, l'interprétation élève considérablement le film, que ce soit du côté de Paul Mescal, très bon dans l'expression d'une souffrance silencieuse, notamment sur scène dans le rôle du fantôme, ou du côté de Jessie Buckley, tout à fait convaincante dans la douleur physique et mémorable dans sa force de caractère. La comédienne gagnera l'Oscar cette année : si je ne suis pas absolument ébahi par son travail, je suis au moins satisfait de savoir que sa victoire ne sera pas volée, en attendant de découvrir mon idole Rose Byrne dans ce qui est annoncé comme une performance exceptionnelle. Les seconds rôles d'Hamnet sont eux aussi excellents, à commencer par le jeune Jacobi Jupe, qui impressionne tant on a rarement vu un enfant aussi bien jouer, et rester parfaitement attachant jusqu'à sa révérence. Malgré tout, la lumière de la distribution reste à mes yeux l'immense Emily Watson, qui en une poignée d'apparitions apporte une épaisseur éblouissante à son personnage de belle-mère, dont elle fait ressentir les douleurs du passé sous une apparence de maîtresse-femme. C'est très gentil aux scénaristes de lui avoir offert un petit solo où elle peut dévoiler les bribes de son vécu, mais quand on a Emily Watson sous contrat, le protocole veut qu'on lui donne beaucoup plus de grain à moudre. Vraiment, l'indifférence avec laquelle cette comédienne, qui en remontre aisément aux grandes stars de sa génération, reste traitée par le cinéma depuis trente ans est absolument sidérante. En effet, lorsqu'elle est invitée à participer à un projet important, c'est uniquement dans de petits rôles à la limite du caméo, ce qui est proprement incompréhensible.

En guise de conclusion, je pense que malgré certaines ellipses exaspérantes, Hamnet est doté d'un bon scénario s'inscrivant dans la catharsis par le théâtre et l'écriture, mais que Chloé Zhao n'est pas encore assez expérimentée pour éviter les nombreux pièges tendus par la réalisation d'une œuvre ambitieuse. Des séquences contemplatives qui masquent une incapacité à créer un mouvement, un verbiage incessant pour expliquer ce que la caméra est déjà en train de montrer lors des scènes les plus poignantes, et un manque d'originalité franchement apocalyptique dans le choix des couleurs ou de la musique plombent ce qui aurait dû être un bon film. Le récit et l'interprétation rendent cette œuvre tout à fait correcte, mais des mauvais choix de mise en scène en trop grand nombre lui font perdre de sa valeur, sans pour autant faire regretter d'avoir payé son entrée.

samedi 29 mars 2025

Queer

 Je ne vais plus du tout au cinéma ces dernières années, toutefois, quand un synopsis me plaît, je m'arrange tout de même pour faire le déplacement en tâchant d'éviter la foule. Ce dernier point n'était pas un problème pour Queer, le dernier film de Luca Guadagnino, le guichetier et l'ouvreur de billets m'ayant tour à tour dit que cette œuvre avait enregistré très peu d'entrées dans la ville où je réside actuellement. Les deux ont conclu que c'était dommage, l'ouvreur de billets ajoutant tout de même que le sujet n'était pas sa « came », tandis que le guichetier m'a en revanche avoué que le thème le concernait au premier chef. J'aurais pu en prendre note si nous n'avions pas eu une bonne quinzaine d'années d'écart, malheureusement, la quarantaine se rapproche à grand pas, ce qui ne me rassure guère.

La différence d'âge est d'ailleurs bien mise en évidence par le scénario de Justin Kuritzkes, l'histoire racontant les déboires de Lee Williams, un écrivain quinquagénaire exilé au Mexique dans les années 1950, qui tente de tromper l'ennui en passant ses nuits avec des hommes plus jeunes, dont certains attendent sans surprise d'être payés pour leurs services. Chose qui n'est pas le cas du jeune Eugene Allerton, un soldat tout aussi désœuvré qui erre dans la même ville et qui se met à fasciner l'écrivain d'une manière obsédante. Entre distance et rapprochement, les deux hommes partent finalement faire un tour de l'Amérique du Sud à la recherche d'une plante mystérieuse connue pour ses pouvoirs télépathiques, dans l'espoir pour le héros de lire dans les pensées de son inaccessible fantasme.

C'est là où le film m'a perdu. Autant la première partie fonctionne avec ces jeux de chats et de souris qui s'attirent et se repoussent dans les très beaux décors reconstitués dans les célèbres studios Cinecittà, autant le changement d'histoire à mi-parcours m'a profondément ennuyé. En effet, les interminables délires de drogués au beau milieu de la forêt tropicale m'ont tellement laissé de glace que j'ai pris le temps de rechercher une clef égarée quelque part dans mon sac, tout ça pour réaliser, une fois ma trouvaille satisfaite, que les deux junkies en étaient encore à en voir de toutes les couleurs au milieu des plantes, sous l’œil d'une Lesley Manville vraiment pas mise à son avantage, mais dont nous saluerons la performance d'actrice vu l'énorme différence avec les personnages qu'elle avait incarnés par le passé.

Ainsi, non seulement cet acte entier consacré aux hallucinations végétales ne m'a pas convaincu, quoiqu'il me faille avouer être à des lieues de pouvoir comprendre ce qui se passe dans la tête d'un drogué ; mais surtout, le film me semblait déjà bancal dès la première partie à cause de l'interprétation désastreuse de Drew Starkey, un acteur qui ne fait absolument rien pour donner un semblant de vie à son personnage. On pourrait même parler de non interprétation : se contentant de promener son joli minois dans les rues de Mexico, il semble incapable de manifester la moindre émotion, en dehors d'une indifférence générale à tout ce qui lui arrive. Manifestement pas attiré par l'écrivain bien qu'il couche occasionnellement avec lui, il n'a pas l'air plus amoureux de la femme à qui il semble faire un brin de cour, si bien qu'il ne reste qu'un pantin désincarné inapte à pousser le héros dans ses retranchements. La relation est alors si bancale que cela ennuie très vite, au point qu'on aimerait que Lee jette son dévolu sur un amant plus consistant.

Deux autres points qui m'ont semblé hautement détestables sont la violence sous toutes ses formes, qu'il s'agisse de cruauté envers les animaux ou d'homicides révoltants. En effet, les deux hommes se croisent pour la première fois au cours d'un combat de coqs insoutenable, avant que l'écrivain ne tente de séduire le soldat en lui racontant le sort d'un cochon cuisiné vivant, ce qui est quand même le pire plan drague qui se puisse imaginer. Concernant l'homicide avec un verre d'eau, la mise en scène a beau atteindre une perfection formelle dans le symbolisme, l'image n'en reste pas moins extrêmement choquante et irritante. Comme je ne savais rien du roman d'origine avant d'aller voir le film, je me suis empressé de chercher quelques renseignements à son sujet après coup, tout ça pour réaliser que l'auteur de l'autobiographie en question a effectivement tué sa femme de la même manière alors qu'il était sous l'emprise de la drogue. Et comme il fuit le Mexique pour éviter son procès, il se contenta d'être condamné par contumace et ne purgea nullement sa peine. Queer est donc l'adaptation du remords d'un assassin qui mena une longue vie après un acte épouvantable, ce qui rend l'ensemble du projet particulièrement odieux et me fait me demander ce qui a bien pu passer dans l'esprit de Guadagnino et de son scénariste pour choisir une horreur pareille au lieu de millions de projets autrement sains. L'image du film me cause encore des cauchemars un mois plus tard, me faisant regretter d'être aller le voir alors que j'aurais fait l'impasse dessus si je m'étais informé de son sujet plus tôt.

Entre désintérêt total pour les errances de drogués dans un film constamment bancal et répugnance absolue pour un projet haïssable, autant dire que je regrette fortement cette expérience. Du point de vue de la conception du projet, tout n'est pas raté, ce qui permet d'admirer tout de même la belle reconstitution surannée des années 1950, l'ambiance musicale parfois envoûtante à grand renfort de Nirvana, une jolie scène de fellation vraiment réussie, et la performance de Daniel Craig, vraiment très bon dans un rôle de vieux pédé aux multiples addictions. Heureusement qu'il est là pour donner un souffle au film face à un partenaire inanimé. En dehors de Lesley Manville, les personnages secondaires ne sont d'ailleurs pas remarquables, le seul dont on se souvienne étant Jason Schwartzman en homme grossier et dépourvu d'attraits, ce qui n'aide pas à rendre le film plus aimable. Le dernier plan est quant à lui une véritable réussite esthétique, mais reste tout à fait traumatisant, en rappelant que l'on va tous vieillir et finir à bout de forces, ce qui donne envie de se jeter dans la rivière après le meurtre déprimant filmé quelques minutes plus tôt. Finalement, si Luca Guadagnino parvient à sauver quelques meubles avec des images vraiment cinématographiques, Queer n'en reste pas moins un projet extrêmement désagréable que je regrette d'avoir regardé.