Cela faisait seize ans que j'avais le film dans ma collection, et je viens enfin de me décider à le regarder. Pourquoi m'aura-t-il fallu tant de temps alors que j'aime beaucoup le cinéma des années 1950, Paul Newman et Joanne Woodward ? Je ne le sais pas, et je regrette d'avoir attendu que ce titre soit tristement de circonstance pour sauter le pas. The Long, Hot Summer (Les Feux de l'été) fut réalisé par Martin Ritt et sortit en mars 1958. Il s'agit d'une adaptation de deux nouvelles et d'un roman de William Faulkner, Spotted Horses (1931), L'Incendiaire (1939) et Le Hameau (1940), mais le ton du film est également très influencé par La Chatte sur un toit brûlant, célèbre pièce de Tennessee Williams (1955), adaptée au même moment par Richard Brooks avec à nouveau Paul Newman dans le rôle principal.
Le film qui nous occupe raconte comment l'arrivée d'un journalier accusé d'avoir incendié des granges dans d'autres villes, Ben Quick, va faire éclater et résoudre des conflits au sein d'une famille de la grande bourgeoisie du sud des États-Unis. Autour de lui gravitent ainsi Will Varner, propriétaire le plus riche de la ville ; sa fille Clara, jeune institutrice en passe de devenir vieille fille car n'arrivant pas à se marier avec son prétendant, Alan Stewart, probablement homosexuel bien que le texte ne le précise pas ; son fils Jody, prêt à tout pour conquérir l'estime de son père ; sa bru Eula, épouse de Jody, jeune mariée extravertie qui ne pense qu'à s'amuser ; et sa maîtresse Minnie Littlejohn, qui aimerait bien être enfin épousée en bonne et due forme.
Les Feux de l'été m'avait été recommandé par une ancienne camarade de classe, perdue de vue depuis des lustres mais dont j'ai conservé la critique parmi mes archives. L’œuvre avait également été détectée par mon radar grâce à l'excellent blog Films classiques, où le personnage de Clara Varner était l'élue du cœur du général Yen. Ce n'était donc qu'une question de temps avant que je ne tente l'expérience à mon tour. Le film et surtout connu pour être la première collaboration du couple mythique Newman-Woodward, qui s'épousèrent la même année. Aussi avais-je très envie d'aimer.
Ce n'est pas tout à fait le cas. L'ensemble est tout à fait correct, mais j'ai eu du mal à me passionner pour l'histoire ou pour les personnages. Je pense que les similitudes avec La Chatte sur un toit brûlant, un film que j'aime beaucoup malgré ses défauts, n'ont pas fait pencher la balance du bon côté, peut-être parce que le texte est un peu moins piquant, les protagonistes moins flamboyants, et la mise en scène assez convenue. L'ambiance du sud est assurément bien retranscrite, et les conflits de générations dramatiques à souhait, mais j'ai finalement trouvé le film un peu trop sage à mon goût. Il me manquait sûrement une Elizabeth Taylor survoltée, un héros tourmenté, et un patriarche tyrannique plus consistant. Savoir que Ben Quick et Will Varner sont des personnages roublards et manipulateurs, n'hésitant pas à mentir pour arriver à leurs fins et amasser de l'argent, ne les a certainement pas rendus aussi sympathiques qu'un jeune homme de bonne famille dans le placard et son père qui lui témoigne de l'affection malgré ses gueulantes. La complicité entre ces deux hommes finalement assez rustres, Ben rappelant à Will sa propre jeunesse, n'a dès lors pas su m'intéresser.
Je crois bien que le plus gros défaut du film est la performance calamiteuse d'Orson Welles, proprement immonde dans un rôle d'ogre trop maquillé, et qui passe tout son temps à aboyer ses répliques au point qu'on ne comprend pas la moitié de ce qu'il dit. Devant ce repoussoir absolu, impossible d'avoir envie de suivre les émois de son fils aîné pour gagner sa confiance, ou de sa maîtresse pour gagner un statut plus enviable, même si entendre sa fille le remettre à sa place avec beaucoup d'aplomb a réussi à piquer ma curiosité à plus d'une reprise. Assurément, Welles ne soutient absolument pas la comparaison avec un Burl Ives magnifique la même année dans un rôle dantesque de Big Daddy. The Long, Hot Summer aurait pu surpasser La Chatte du côté des seconds rôles, plus subtils que les viles caricatures de Jack Carson et Madeleine Sherwood, mais en dehors du quatuor principal, les personnages restent assez effacés : Lee Remick n'a ainsi pas assez de temps d'écran pour faire d'Eula autre chose qu'une jeune fille délurée ; Richard Anderson est pour sa part beaucoup trop lisse dans le rôle d'Alan, un homme bien élevé soumis à l'autorité de sa mère ; Sarah Marshall ne bénéficie quant à elle que d'une seule scène pour apporter un dialogue novateur sur le désir sexuel féminin ; tandis qu'Angela Lansbury injecte assez de vulgarité au personnage de Minnie pour donner de la consistance à sa relation avec le propriétaire monstrueux, mais Orson Welles est tellement affreux qu'il lui est impossible de créer une véritable alchimie avec lui. Heureusement qu'elle chasse un étalon de sa maison avec un balai pour rester parfaitement mémorable avec son petit rôle peu développé ! Entendons-nous bien, en dehors de Welles, tous ces interprètes sont bons, mais leurs rôles ne sont pas vraiment renversants, d'autant que certaines problématiques ont assez mal vieilli, comme la relation protectrice et terriblement chaste entre Alan et Clara.
Le second rôle le plus développé est celui de Jody, bien interprété par Anthony Franciosa, qui passe très bien de l'homme épanoui et volontaire avec son épouse au garçon qui manque de confiance en lui en face d'un père terrifiant. Dommage qu'il se laisse trop facilement duper par l'appât du gain pour me toucher autant qu'il l'aurait fallu. Dans le rôle principal, Paul Newman joue pour sa part un très bon contre-emploi par rapport à Brick Pollitt : ouvertement séducteur, extrêmement déterminé à obtenir ce qu'il veut quitte à provoquer les autres, pas vraiment éduqué mais réellement futé pour se tirer des plus mauvais pas, son Ben Quick reste très charismatique et parvient à électriser les deux heures de film. Dommage qu'il reste trop antipathique pour me le faire aimer, malgré un physique de rêve qu'on n'oubliera pas de sitôt !
Reste enfin Joanne Woodward, qui compose le plus beau personnage de l'histoire avec un indéniable talent. Incarnant très bien la complexité de cette héroïne, l'actrice parvient ainsi à nuancer sa grande force de caractère par sa difficulté à lutter contre ses désirs envers un homme qu'elle voudrait ne pas aimer. Sa rencontre avec Ben, encouragée par Eula, n'est certainement pas des plus agréables dans la mesure où elle ne voit en lui qu'un beau parleur aux manières frustes, mais ses propres déceptions par rapport à son lien sans avenir avec Alan ne peuvent lui permettre de résister aux séductions du nouvel employé de son père, ce qui ajoute une tension dont l'histoire avait grand besoin. La scène où Ben la nargue en petite tenue devant sa chambre, et où elle se sent prise au dépourvu sans pouvoir masquer un réel agacement apporte une charge érotique franchement saisissante, qui contraste à merveille avec l'image d'institutrice un peu rigide qui range son bureau le soir, et qui n'est pas sans préfigurer Rachel, Rachel. Clara est finalement une personne attachante, qui sait ce qu'elle veut et qui n'hésite pas à dire leurs quatre vérités aux filous qui l'entourent, que ce soit son père ou son fantasme secret, mais qui n'aspire finalement qu'à construire son bonheur selon ses propres principes. La jolie scène de confessions lors du pique-nique, où après des propos acerbes de bon aloi elle finit par supplier Ben de ne plus la tourmenter, est à nouveau parfaitement maîtrisée par l'actrice. Ce n'est pas le rôle que je préfère dans la carrière de Joanne Woodward, peut-être parce que Clara est un peu trop saine d'esprit par rapport aux Ève tripolaires, aux Rachel dépressives ou aux Mary St. John frustrées, mais c'est une belle composition qui nous permet de comprendre pourquoi la critique de l'époque n'a pas tari d'éloges sur ce nouveau rôle ayant suivi son Oscar.
En dehors de l'histoire et des personnages, The Long, Hot Summer reste un film tout à fait correct, parfaitement dans l'air du temps, avec de jolies images et des costumes et décors bien exploités, mais ce n'est objectivement pas un chef-d’œuvre du septième art. Je l'ai préféré au Bruit et à la fureur, autre drame familial du sud des États-Unis où Joanne Woodward fut mise en scène par Martin Ritt, mais on est loin de l'excellence d'Hud, la pièce maîtresse du cinéma de Ritt, avec Paul Newman dans un grand rôle toxique. Par bonheur, l'alchimie entre les futurs époux légendaires faisait déjà des étincelles lors de leur première collaboration, la relation compliquée entre Ben et Clara étant assurément le point fort de ce film estival.


