dimanche 16 juillet 2023
Roses de Picardie
vendredi 14 juillet 2023
Ruines et paysages
Le château cathare de Montaillou
dimanche 2 juillet 2023
Passages
Quel dommage, car Passages brille pourtant par sa grande originalité ! En effet, le scénario traite de l'adultère dans un couple bourgeois, chose qui n'avait jamais été vue à l'écran avant aujourd'hui… Avec en prime un héros tyrannique qui s'interroge sur sa propre sexualité, puisque le voilà très attiré par une femme après plusieurs années de mariage avec le même homme. Ce faisant, le réalisateur perfectionniste, Tomas, se laisse porter au gré de ses désirs, en entraînant son entourage dans une spirale infernale et autodestructrice qui finit très vite par agacer. Il faut dire que je suis las de ces personnes toxiques qui ne pensent qu'à l'instant du moment sans se soucier des autres : j'en ai rencontré beaucoup trop dans ma vingtaine pour continuer à leur chercher des excuses, et tout cela m'a rappelé une période déplaisante de ma vie. Ici, Tomas prend carrément plaisir à blesser tous ses partenaires, en avouant d'entrée de jeu à son mari qu'il l'a trompé, tout en continuant à s'inviter chez lui sans gêne aucune lorsqu'il a une folle envie d'être enculé. Idem pour sa conquête féminine, qu'il envisage sans problème de larguer après l'avoir mise enceinte sans jamais vouloir assumer son rôle de parent.
Dès lors, difficile de s'intéresser à un film où un personnage aussi nuisible est de tous les plans. Franz Rogowski a beau être extrêmement attrayant dans ses vêtements à la mode, et jouer de belles émotions de type égaré à travers ses regards, Tomas n'en reste pas moins une personne nocive à qui il est impossible de trouver des circonstances atténuantes. Je ne suis pas non plus attaché au mari trompé joué par le très laid mais très bon Ben Whishaw, puisque celui-ci se sert également sans vergogne d'une nouvelle conquête pour passer ses frustrations en attendant le retour de l'être aimé. Ainsi, Martin a beau promener dans tout le Marais ses yeux rougis, il fait preuve d'une immaturité consternante, ce qui achève de rendre le film vraiment irritant. Eh ! On parle de types autour de la quarantaine qui se comportent de manière aussi égoïste que des lycéens qui viennent juste de perdre leur pucelage : grandissez un peu bon sang !
Passages enchaîne donc tous les clichés sur la communauté gay parisienne sans avoir quelque chose de neuf à raconter sur le sujet. On ne nous épargne même pas l'écrivain intello soit disant pas intéressé par sa carrière ou la célébrité : pitié ! Le personnage le plus touchant pourrait éventuellement être la femme incarnée par Adèle Exarchopoulos, bien qu'elle aussi n'ait aucun scrupule à coucher avec son crush d'un soir alors qu'elle le sait marié. On se demande également comment une institutrice a réussi à s'agréger au milieu branché du cinéma indépendant, ce qui rend toutes ces relations assez insaisissables. Notons au passage qu'on tergiverse à n'en plus finir sur le film de Tomas, dont le tournage d'une séquence ouvre l'histoire, mais qu'on ne voit jamais ne serait-ce qu'une bribe du produit fini. Moyen de signifier à quel point celui-ci est perdu dans sa propre vie ? Pour illustrer son propos, le réalisateur ajoute cent cinquante mille séquences de circulation où le héros conduit sa voiture ou sa bicyclette en tournant en rond dans la ville, sans respecter la signalisation routière, preuve que le monsieur manque sérieusement d'imagination.
À vrai dire, même les doses d'humour qu'il tente d'injecter à son histoire s'inscrivent uniquement dans le malaise. En témoigne cette rencontre de Tomas avec les parents d'Agathe, devant qui il se présente sans s'être changé après avoir couché avec son ex, et qui en retour le questionnent de manière insistante avec un mépris non dissimulé. Il n'y a décidément pas une relation saine dans l'ensemble du film, ce qui est insupportable. L'abus d'ellipses pour brouiller les repères temporels afin de nous plonger dans la psyché tourmentée du héros plombe également l'intégralité du projet. On n'a par exemple jamais l'impression que les deux hommes ont pu se supporter pendant quinze ans avant d'en arriver là. Même la rencontre des deux personnes trompées est désagréable au possible, avec cette tentative de présent avortée et cette volonté manifeste de blesser l'autre sous le manteau de la courtoisie. Après tout, le cadeau d'adieu de Martin n'a pour but que d'éloigner Agathe de sa vie, bien que celle-ci ait un argument de taille à faire valoir pour compromettre le voyage idyllique des amants retrouvés.
En définitive, j'ai beau chercher, je ne comprends pas comment il est encore possible de faire un film pareil en 2023. Tous les clichés éculés depuis un siècle sur l'adultère, autant sur la forme que sur le fond, sont moulinés par Ira Sachs pour aboutir à un résultat hyper toxique qui donne envie de fermer la porte à tous ces personnages malveillants. L'imitation sans saveur de la Nouvelle Vague n'aide pas : dans un registre un peu similaire de bourgeois qui se cherche en faisant du mal autour de lui, le très beau Once More de Paul Vecchiali savait montrer des personnes bien plus attachantes voilà déjà 35 ans. Finalement, le seul apport de Passages à l'histoire du cinéma, c'est une très belle scène de cul entre deux hommes, pour une fois convaincante, là où nombre de réalisateurs se plantent généralement sur toute la ligne. Celle-ci s'oppose d'ailleurs brillamment à la séquence bien plus laide de sexe hétéro au début de l'histoire, ce qui la renforce par contraste. Néanmoins, une unique scène réussie dans l'ensemble d'un film interminable et très irritant ne suffit clairement pas à rendre ces Passages dignes d'intérêt. Cette séquence donne bien envie de baiser, mais clairement pas avec des monstres d'égoïsme qu'il conviendra de fuir de toute urgence.
mardi 6 juin 2023
Guerre écarlate
Visuellement, il n'y a rien d'intéressant à remarquer : c'est un produit télévisuel pur jus. Les cadrages sont tout à fait corrects, mais ce n'est qu'un enchaînement de vignettes dans des intérieurs de luxe très mal décorés, qui reflètent cependant très bien le mauvais goût de toutes ces stars dont le succès est monté trop vite à la tête. La reconstitution des années 1930, quarante ans après les faits, est néanmoins convaincante, ce qui donne un certain réalisme à ce téléfilm, dont l'intérêt réside avant tout dans son jeu d'imitations.
Le scénario aurait pour sa part gagné à avoir plus d'ambition : on égrène ainsi une liste de noms prestigieux pour captiver le public, mais les enjeux manquent de hauteur. On se croirait en fait davantage dans Femmes, où toutes ces dames se lancent des piques à distance pour parvenir à leurs fins dans une atmosphère particulièrement dérisoire, sans que l'histoire ne s'attarde sur la véritable signification de la recherche de la Scarlett idéale, pour ces multiples actrices trentenaires désireuses de relancer leur carrière. Par exemple, pour Joan Crawford dans sa période « poison du box-office », décrocher le rôle ne semble qu'un caprice de superstar au pouvoir bien établi, sans que jamais sa position subalterne de Norma Shearer à la MGM soit mentionnée. Il suffit d'ailleurs qu'on lui envoie une limousine enrubannée en guise de mot d'excuses pour qu'elle rie aux éclats et passe à autre chose à la vitesse de l'éclair, comme si le nouveau script qu'on lui remet allait continuer à nourrir une carrière pourtant sur le déclin dans son propre studio. Finalement, si même les principales intéressées ont l'air de ne pas faire grand cas de cette guerre en dentelles, c'est que le téléfilm rate légèrement sa cible, faisant état de trop de superficialité sans remettre les carrières d'actrices dans leur contexte. On avait certainement connu Garson Kanin plus inspiré dans ses collaborations scénaristiques avec Ruth Gordon, notamment pour Adam's Rib trente ans plus tôt. En outre, certains anachronismes sont vraiment désastreux, mention spéciale au triomphe théâtral de Tallulah Bankhead dans La Chatte sur un toit brûlant, une pièce évidemment écrite par Tennessee Williams en… 1955 ! N'y avait-il pas moyen d'évoquer Victoire sur la nuit ?
Le scénario est tout de même capable d'humour afin d'asseoir son pouvoir de divertissement, avec en point d'orgue cette réception improbable où toutes les candidates en lice pour le rôle de Scarlett se retrouvent sur la même piste de danse, y compris Jean Arthur ! C'est l'occasion pour Carole Lombard et Tallulah de contracter une alliance afin d'arroser David O. Selznick de soupe en s'exclamant "Frankly my dear, I don't give a damn !" On aurait pu trouver mille moyens de rendre cette séquence vraiment drôle, mais dans le contexte du téléfilm, ça reste un petit moment amusant.
Reste donc l'interprétation. Le name-dropping est d'ailleurs le véritable moteur de cette histoire, puisque c'est en attendant les apparitions des vedettes qu'on parvient à rester éveillé, sans mourir d'ennui lors de dialogues un peu trop plats. Eh bien, force est de reconnaître que je suis plutôt conquis ! Certes, les comédiens ont tous des têtes d'acteurs de seconde zone loin d'avoir le charisme de leurs aînés, mais la plupart font un bel effort vocal pour imiter les stars d'antan, ce qui rend l'ensemble du projet tout à fait viable. Nous ne dirons rien de Tony Curtis, seul grand nom véritable du casting, qui est insignifiant à pleurer dans le rôle du tout puissant Selznick, mais Louis B. Mayer, George Cukor ou encore Chaplin sont portraiturés de manière correcte, tandis que Clark Gable a un phrasé assez bien reproduit pour que l'on croie à son personnage tout du long.
Du côté des actrices, je suis agréablement surpris par Joan Crawford, décidément très star, avec un côté agressif et passionné tempéré par une bonne dose d'autodérision. On est évidemment loin du festival opératique qu'allait offrir Faye Dunaway un an plus tard, mais la problématique est tout autre, et c'est finalement très chouette de voir Crawford pour une fois interprétée comme une diva sans névroses. Certes, elle n'hésite pas à coucher pour accentuer ses chances de succès, et elle reste assez vulgaire pour courtiser Gable sous les yeux de Lombard, mais cela ne surprendra personne dans l'univers impitoyable de l'usine à rêves. Carole Lombard, justement, m'a quant à elle fait un peu peur lors de son entrée en scène particulièrement cynique, à l'occasion de ce repas sous haute tension avec son futur mari où l'on sent une véritable concurrence professionnelle. Après, on imagine sans peine que la dame à la ville n'était pas aussi clownesque que dans les comédies délirantes où son talent s'exprimait au mieux, mais la dureté que l'actrice projette en elle a nécessité un temps d'adaptation. Heureusement qu'elle s'allie à Tallulah pour injecter la dose d'humour dont le téléfilm avait grand besoin. Par bonheur, Tallulah en personne est incarnée par Carrie Nye, une comédienne qui avait une grande expérience de la scène, et qui reproduit sa diction d'une manière entièrement convaincante, avec toute la démesure lyrique dont la dame aimait jouer au quotidien. Par contre, les efforts pour la rajeunir ne parviennent jamais à masquer son âge, ce qui est vraiment problématique : Carrie Nye avait en effet 43 ans au moment du tournage, alors que Tallulah n'en avait que 36 en 1938 ! Sa nomination aux Emmy est méritée, mais impossible de croire un seul moment que cette personne-là ait pu être pressentie pour jouer Scarlett !
Katharine Hepburn n'a quant à elle qu'une apparition très limitée au téléphone, mais l'effort pour retrouver son accent impossible et son allure sans gêne les pieds sur la table est appréciable. Les choses sont en revanche plus en demi-teinte pour Paulette Goddard, qui joue plutôt bien le bout d'essai qui la fait momentanément passer devant toutes ses rivales, mais qui dans les scènes du quotidien est incarnée d'une manière particulièrement idiote qui a dû faire honte à la principale intéressée. La scène où elle apprend que Tallulah vient de la coiffer au poteau, et où elle hurle les bras au ciel dans toutes les pièces de sa maison pendant dix minutes, est vraiment la pire caricature qui se puisse imaginer.
Malheureusement très caricaturale elle aussi, la peinture brossée de Miriam Hopkins n'est clairement pas de celles qui vont redorer son blason auprès des cinéphiles. La pauvre est hélas complètement siphonnée ! Pétrie de superstitions, et dédaignant toutes ses collègues à la réception, elle finit par se mettre à dos tout le monde au point que même George Cukor avoue qu'il préférerait mourir sur le champ plutôt que d'avoir à la diriger dans son film ! Consolons-nous en songeant qu'ils ont au moins pris une comédienne assez jolie pour l'incarner. Ce qui n'est pas le cas de Jean Arthur, tragiquement affublée d'un physique de mémère qui était très loin d'être celui de cette jolie dame en ses plus belles années. En outre, les propos quasi malveillants qu'on lui fait tenir, sous le manteau d'une décontraction assez incongrue au milieu de la foule, sont à mon avis totalement hors sujet. S'invitant également au bal des cyniques, Margaret Sullavan a elle aussi droit à son lot de répliques acerbes, chose moins surprenante de sa part quand on sait la violence dont la dame était capable hors caméras. L'effort de ressemblance physique est également à saluer, même si le personnage n'est quasiment pas exploité. Idem pour une Joan Bennett certainement ravissante mais assez fantomatique. Ces portraits laissent assurément un arrière-goût amer, d'autant que cette séquence gretallulienne où toutes ces actrices sont réunies dans le même jardin fait en réalité mal au cœur, puisqu'on a surtout l'impression que toutes ces femmes se détestent les unes les autres : la brève entente de Carole et Tallulah ne parvient certainement pas à rendre ces interactions plus aimables.
En conclusion, The Scarlett O'Hara War est de facto divertissant pour moi, parce qu'il m'était scientifiquement impossible de ne pas prendre plaisir devant ce défilé de stars tout droit sorties des pellicules en noir et blanc. Malgré la faible épaisseur des dialogues, des enjeux et de la mise en scène, on ne s'ennuie finalement pas car on guette avec impatience les apparitions de chacune. Toutefois, seule la moitié des interprétations sont vraiment agréables. L'apparition finale de Vivien Leigh résume l'œuvre à elle seule : malgré un véritable effort de reconstitution de la mythologie hollywoodienne, ces visages de sitcom n'ont pas un quart de l'aura souhaitée pour donner du cachet à l'ensemble. Le projet reste tout de même plus sain d'esprit et réaliste que les tentations révisionnistes de Ryan Murphy ces dernières années. Malgré tout, mieux vaut revoir les bonus du disque d'Autant en emporte le vent : les commentaires historiques sur la véritable recherche de Scarlett sont autrement palpitants, avec en prime la présence bien réelle des grandes actrices d'antan.
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