Puisque Mort sur le Nil, ce sommet de camp indispensable pour qui aime les garces flamboyantes, les vieilles biques peinturlurées et autres nymphomanes en turbans, a été évoqué dans un récent commentaire, amusons-nous à classer les personnages du pire au plus cool, histoire de voir qui, parmi les noms légendaires du casting, mériterait une nomination aux Orfeoscar.
Néanmoins, je ne reviens pas sur le film en lui-même, à propos de quoi tout a déjà été dit: oui, à l'image de la Tour infernale du même réalisateur, c'est une oeuvre divertissante le temps qu'il faut sans être un grand film pour autant, et oui, c'est surtout l'exotisme, les costumes orgasmiques d'Anthony Powell et plus encore le casting de luxe, qui font le film. Il faut dire que l'intrigue en tant que telle est indigeste, Agatha Christie étant elle-même l'auteur anglophone le plus lourd qui soit (oui, même dans ses romans sérieux sous un pseudonyme, le style est pesant comme tout, malgré un petit talent à poser des atmosphères conflictuelles assez excitantes, avant d'en massacrer aussitôt l'effet pour se réorienter vers des meurtres et des énigmes dont on se contrefiche), et c'est bel et bien de voir les interprètes donner de la couleur à leurs personnages, quoiqu'une performance sur deux soit atroce, qui rend le film appréciable.
Qui s'en sort le mieux, alors?
Les pires
Linnet Ridgeway (Lois Chiles)
En toute honnêteté, la riche héritière se prenant pour le centre du monde est un personnage excitant à souhait qui mériterait d'être classé bien plus haut... n'était-il esquissé par une actrice réussissant l'exploit d'être encore plus mauvaise ici que dans Moonraker, et encore plus oubliable que dans ses caméos dans des films bien plus prestigieux (The Way We Were et Broadcast News). Mais vraiment, ses grimaces et sa tignasse ébouriffée au sommet de la pyramide, lorsqu'elle réalise que sa rivale la suit partout, la font davantage passer pour l'enfant incestueux du Sphinx et d'une vendeuse idiote de gaines en dentelle; tandis que ses fabuleuses remontrances au médecin allemand soulignent son talent à passer, avec une précision inouïe, par pas moins de huit grimaces stupides en seulement trois secondes. Je retire ce que j'ai dit: c'est une performance de génie.
Une bonne alternative? Emily Blunt dans la version télévisée de 2004, où elle épingle à merveille le côté prétentieux de la peste, en particulier lors d'un superbe dialogue de pétasses avec sa fausse meilleure amie, un moment plus que jouissif où l'on entend, entre autres: "Mais pourquoi n'épouses-tu pas ce lord? Il est tellement riche." "Et moi donc. Héhéhé." "Oh, comme tu es méchante avec ta bonne." "Elle s'en remettra. Hahaha." "Belle et riche, je devrais te haïr." "Allons donc, tu détestes déjà tout le monde." "Moi? Ah oui."
Jim Ferguson (Jon Finch)
Salut, je sers à rien, si ce n'est qu'on avait besoin d'un témoin pour raccompagner la folle furieuse agitée de la gâchette à sa cabine, afin de faire avancer l'histoire.
Une alternative? Alastair Mackenzie dans la version télé, bien plus intéressant en aristo communiste sûr de lui, bien décidé à voler dans les plumes d'une vieille rombière conservatrice pour demander la main de sa nièce empotée.
Louise Bourget (Jane Birkin)
Gnagnagna, et ça pleurniche pour servir le thé, et ça pleurniche en croisière, et gnagnagna, et ça minaude pour faire plier une garce qui ne lui versera jamais le moindre centime de plus. Heureusement que le personnage sait quand même saisir les opportunités quand celles-ci se présentent, sans gagner en charisme pour autant. A noter aussi que Jane Birkin se double elle-même dans la version française... de telle sorte que le seul personnage supposément français devient aussi le seul à parler avec un accent anglais. Bien joué.
Rosalie Otterbourne (Olivia Hussey)
Si la Juliette de Zeffirelli ne s'était pas suicidée dix ans plus tôt, serait-elle devenue cette jeune femme insignifiante au possible, qui a quand même le mérite de dire les choses en face à ceux qui la mettent dans l'embarras? Quoi qu'il en soit, l'actrice n'est pas mauvaise dans sa minuscule scène de larmes, mais comme celle-ci ne dure que dix secondes, elle peine évidemment à marquer les esprits, en n'ayant rien d'autre à se mettre sous la dent.
Une alternative? Zoe Telford dans la version télé, où elle transforme le personnage en une flapper jalouse bien plus flamboyante, avec tout ce qu'il faut d'émotion pour briller dans plusieurs registres, tout en piochant allègrement dans la garde-robe de Maggie Smith dans la version qui nous occupe.
Andrew Pennington (George Kennedy)
Un homme d'affaires véreux parfaitement standard qui a au moins le mérite d'avoir une bonne bouille d'enfant de chœur pervers lorsqu'il projette d'aller escroquer sa pupille depuis son bureau new-yorkais.
Colonel Race (David Niven)
Un personnage sympa cinq minutes qui conserve un certain panache grâce à son épée déguisée en canne, même si son humour tout britannique tombe constamment à plat.
Simon Doyle (Simon MacCorkindale)
En soi, le personnage est une tête-à-claques à qui l'on doit toujours parler comme à un gentil petit chien de compagnie, mais il sait tout de même réagir en certaines occasions, et sa place centrale dans l'histoire le rend plus consistant que les caricatures précédentes. Un bonus: son petit polo entrouvert dans la chaleur de Gizeh, qui le rend bien plus sexy que ses collègues (mais vu la concurrence en face, ce n'est pas très difficile).
Les plus fun
Hercule Poirot (Peter Ustinov)
En théorie, le héros est absolument imbuvable, tout du moins sur le papier, mais Peter Ustinov réussit l'exploit d'en faire un personnage sympathique, certes imbu de lui-même et souvent moralisateur, mais aussi assez compatissant et toujours prompt à user d'humour noir, même devant un cadavre. Ça lui fait gagner des points, et sa composition reste nettement plus légère, même dans ses gestes les plus maniérés, tel le doigt agité sous le nez de David Niven, que l'atroce caricature d'Albert Finney dans l'Orient-Express (nommé pour un Oscar pour ça???).
Herr Dr. Bessner (Jack Warden)
Un autre personnage bouffi d'importance qui n'a pas, pour sa part, le besoin de faire la morale à tout le monde, morale qu'il transgresse allègrement avec sa clinique aux soins douteux à base d'urine de mule. Quoi qu'il en soit, avec son accent germanique réussi et le mépris universitaire dont il se drape pour jouer à la diva offusquée, l'acteur prête constamment à sourire malgré son air peu avenant.
Jacqueline de Bellefort (Mia Farrow)
Comme la plupart de ses collègues, Mia Farrow a déjà été bien plus mémorable ailleurs, et sa performance dérive parfois vers quelque chose d'assez lourd dans ses expressions interloquées. Peu importe, le personnage est jubilatoire et attire constamment la sympathie sans trop la chercher, sans compter que toutes ses apparitions rocambolesques en plein désert, pour y aller de son petit commentaire sur l'architecture antique, sont à mourir de rire dans leur outrance, surtout quand l'actrice, foulard au vent, arbore un sourire de satisfaction tellement exagéré qu'on se demande si elle n'a pas sniffé de la poudre de pharaon en plein orgasme pour en arriver à un tel point d'extase.
Miss Bowers (Maggie Smith)
Là, nous entrons dans le trio de tête, une triade de choc tellement au-dessus du lot que c'est bel et bien parmi ces dames qu'il faut chercher la plus méritante pour une nomination. Sans avoir ma préférence, Maggie Smith reste une concurrente de choix pour son portrait camp à souhait de crypto-lesbienne ultra-virilisée, veston-cravate et cigare à l'appui, qui fait toujours preuve de sarcasme envers sa patronne diabolique en lui envoyant plein de répliques assassines à la figure. En fait, chacun de leurs dialogues est un grand moment en soi, en particulier le savoureux "You bloody old fossil!" qu'elle jette à Bette Davis, preuve que leur alchimie fait des merveilles.
Salome Otterbourne (Angela Lansbury)
Mais plus camp encore que Maggie Smith, c'est bien Angela Lansbury qui est en passe de s'imposer comme le véritable moteur du film, avec son personnage chargé d'alcoolique nymphomane se promenant toutes voiles dehors, et dont chaque froufrou et chaque turban ferait pâlir de jalousie les drag queens les plus exigeantes. Portée par sa voix chaleureuse et sa capacité à se vautrer avec allégresse dans les abysses de ridicule d'une Barbara Cartland sous acide, Lansbury livre ainsi une composition détonante constamment drôle, en particulier lors d'un superbe tango érotique (quand elle se courbe, le bras sur le visage: mythique!), et lorsqu'elle chancelle sur le pont pour retourner à sa cabine, après avoir énoncé sa thèse sur le désir sexuel devant tous les passagers, histoire de bien enfoncer le clou. La séquence où le personnage se glorifie de pouvoir faire une révélation capitale est elle aussi à mourir de rire, avec tous ces gestes ampoulés de la main qu'a parfaitement su capter l'actrice.
Mrs. Van Schuyler (Bette Davis)
Cependant, malgré tout mon amour pour Maggie Smith et Angela Lansbury, c'est quand même Bette Davis qui s'impose comme mon grand coup de cœur nilotique, notamment pour sa capacité à sortir des sentiers battus et s'amuser avec le scénario, au lieu de jouer à la vieille bique rigide du roman. Ainsi, on adore la voir titiller Maggie Smith au fil des séquences, on adore l'entendre dire des répliques telles "Temper, temper, Bowers!", "Well, you should be grateful. If he hadn't, you would have missed out on the pleasure of working for me." ou "You need a nice cool holiday. I was thinking of a trip along the Gobi Desert!"; on adore la voir rire aux phrases désobligeantes que lui lance son infirmière pour rendre les coups, on adore la voir tout observer derrière sa grosse loupe, on adore la voir se cacher dans un placard avec un visage maquillé comme pour un spectacle de kabuki, et l'on adore sa collection de chapeaux! On dirait vraiment mon pendant féminin dans quarante ans, et rien que sa façon de dire "Wrongy!" ou de rire, très fière d'elle, après avoir fait chanceler Maggie Smith me la rend extrêmement sympathique. Angela Lansbury a sans doute un plus gros effort de composition à faire, mais Bette Davis est merveilleuse même en ne faisant rien, et l'exploit est à saluer mille fois.
Nominations possibles: Meilleurs costumes pour Anthony Powell, avec victoire plus que probable, et meilleur second rôle féminin pour une ou plusieurs actrices, à choisir entre Bette Davis, Maggie Smith et Angela Lansbury. Éventuellement meilleure musique originale pour Nino Rota, mais c'est moins prioritaire.
Prochain casting camp à classer: Murder on the Orient-Express (1974). Entre les princesses russes, les divas américaines, les secrétaires flamboyantes et les peignoirs chinois, on sait d'ores et déjà qu'on ne sera pas déçu du voyage.








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