mardi 30 janvier 2024

Vesunna : ville antique


J'avais un dîner d'affaires à Périgueux ce vendredi, ce qui me donne l'occasion d'évoquer cette ville particulière que je tâche de contourner autant que faire se peut depuis trois ans que je travaille en Dordogne. Pour tout vous dire, en dehors de deux rendez-vous professionnels, je n'ai visité la préfecture du Périgord qu'à deux reprises : une première fois en 2019, où j'étais resté sur ma faim, et une seconde fois cet automne où… j'ai eu la certitude que je ne voulais surtout pas m'y établir malgré sa position centrale dans le département. D'ailleurs, tous les Périgourdins avec qui j'ai eu l'occasion de discuter ces dernières années me disent la même chose : il vaut bien mieux rester à Bergerac qu'à Périgueux, propos qui ne m'étonnent guère dans la mesure où Bergerac est mieux située par rapport aux points d'intérêt touristiques, où l'on y circule mille fois mieux par comparaison avec sa rivale constamment embouteillée, et où les gens y sont tout de même plus souriants. Toutefois, cela ne veut pas dire que Périgueux manque d'attraits. C'est même tout le contraire, car la ville regorge de monuments antiques et Renaissance de toute beauté. Sur le papier, je devrais donc adorer cette ville, mais le charme n'opère décidément pas.


J'évoque aujourd'hui le quartier de l'antique Vesunna, capitale des Pétrocores nommée en hommage à la déesse gauloise de l'eau et de la fécondité. Riche d'une histoire bimillénaire, cette cité est le quartier le plus agréable de l'agglomération, et mérite son propre développement en raison de son patrimoine incomparable. Sur les vues aériennes, on distingue particulièrement bien la ville antique, à l'ouest de l'affreuse place Francheville, de la cité médiévale Puy-Saint-Front avec son lacis de ruelles étroites resserrées autour de la cathédrale. Les deux bourgs ne s'unirent officiellement qu'en 1240, après plusieurs années d'entente cordiale. En attendant d'évoquer la ville la plus récente, passons en revue les plus belles stations de Vésone, toponyme qui mériterait de redevenir celui de la commune pour la beauté du son.

L'église Saint-Étienne-de-la-Cité


Cette église romane n'est évidemment pas un monument antique puisqu'elle fut construite entre le XIe et le XIIe siècles. Elle occupe toutefois un emplacement déjà consacré au divin aux premiers siècles de notre ère, puisque s'y élevait à l'origine un temple dédié à Mars. C'est l'évêque Chronope II qui fit édifier une première église à la place au début du VIe siècle, avant que l'édifice que nous connaissons de nos jours ne commence à prendre sa forme, 600 ans plus tard. Aujourd'hui, Saint-Étienne a l'air d'un pavé agréable à regarder posé au milieu d'une place, mais il faut imaginer que le bâtiment était bien plus imposant au Moyen Âge puisque, fort de ses quatre coupoles, il faisait office de cathédrale de Périgueux. Malheureusement, un incendie, les guerres de Religion puis la Fronde, le mutilèrent sévèrement, d'où son aspect modeste qu'on lui connaît depuis lors. Redevenue simple église depuis la consécration de Saint-Front en 1669, Saint-Étienne vaut surtout le détour pour ses façades extérieures, qui ont su garder une véritable majesté malgré les drames. À l'intérieur, un joli retable du XVIIe siècle, ainsi que les vestiges du tombeau de l'évêque Jean d'Asside, qui se distinguent par une belle arcade sculptée du XIIe siècle, égayent quelque peu des murs d'une triste pâleur.

L'amphithéâtre romain


À deux pas de l'église, l'amphithéâtre nous ramène aux toutes premières années du premier siècle, puisqu'il fut édifié sous le règne de Tibère, après une commande d'une famille influente de Vesunna, les Pompeia. Ses vastes dimensions de plusieurs centaines de mètres, encore bien visibles de nos jours, en firent l'une des plus grandes arènes de la Gaule aquitaine, pouvant accueillir entre 18 et 20 000 spectateurs. Cet amphithéâtre est par exemple plus grand que celui de Mediolanum Santonum (Saintes), que j'ai déjà évoqué il y a plusieurs mois.


Démoli à partir du IVe siècle, le monument servit en partie à la construction des remparts de la cité ainsi qu'à l'élévation d'un donjon comtal dont il ne reste rien, sans parler de quelques bâtiments alentours qui bénéficièrent des pierres du lieu antique. Il reste heureusement quelques vestiges à admirer au sein d'un jardin public qui m'angoisse quelque peu, sûrement parce que la majeure partie des pierres ayant échappé à la démolition est désormais enterrée de façon assez sinistre.


Des passages voûtés et des vomitoires réussissent tout de même à émerger, comme pour défier l'usure du temps. La partie nord des vestiges reste la plus impressionnante. La végétation chaotique qui l'entoure et la recouvre lui confère en effet un éclat singulier, qui m'inspire autant qu'il me terrifie. L'histoire des arènes doit beaucoup aux fouilles de Wlgrin de Taillefer au début du XIXe siècle, ainsi qu'aux publications de la Société historique et archéologique du Périgord, la bien nommée SHAP, qui sur un autre sujet vient de mettre en ligne toutes les notices du chanoine Brugière, un historien qui écrivit des fiches détaillées sur chaque commune de Dordogne au XIXe siècle, agrémentées de quelques croquis des plus beaux monuments. C'est une vraie mine d'or pour les amateurs d'histoire locale. La notice générale consacrée à Périgueux montre justement le quartier que j'évoque ce soir vu depuis l'amphithéâtre. On y distingue l'église de la cité, la tour de Vésone, mais aussi le château Barrière.

L'enceinte gallo-romaine


Construite au IIIe siècle dans un souci défensif pour faire face aux incursions d'Alamans, l'enceinte entourant la cité antique a laissé de nombreux vestiges, le long de ce qui est aujourd'hui une voie ferrée. L'une des entrées de la citadelle, encore debout à notre époque, est qualifiée de porte normande, car elle aurait servi aux habitants du haut Moyen Âge à se défendre contre les Vikings. Juste à côté se trouve le château Barrière, édifié pour sa part au XIIe siècle en étant intégré aux remparts antiques. Embelli entre la période gothique et la Renaissance, il se para de fenêtres à meneau et d'une belle porte aux ornementations flamboyantes. Mais à l'image de Saint-Étienne, les guerres de Religion lui furent fatales, et le château ne s'est pas relevé de ses ruines depuis lors.


De l'autre côté de la rue, apparaissant derrière une allée de cyprès des plus agréables, s'élève le Centre national de la préhistoire, lui aussi édifié sur l'ancienne muraille défensive. Ce bâtiment se situe dans la continuité du château Barrière, dont on aperçoit le donjon à l'ouest. D'autres restes de l'enceinte, du côté des bien nommées rue Romaine et rue de la Cité, peuvent également s'admirer en certaines occasions.

La tour de Vésone


La promenade des cyprès conduit aussitôt après à un jardin public plus aéré que celui des arènes, où trône en majesté le monument emblématique de Périgueux, la tour de Vésone. Il s'agit de la cella d'un temple dédié à la déesse Vesunna, qui fut édifié aux alentours du IIe siècle de notre ère, et qui était partie intégrante d'un sanctuaire assez vaste qui fut mis à jour au cours de différentes fouilles tout au long du XIXe siècle.


Mise à nu avec la disparition du temple et du péristyle originels, la tour n'en reste pas moins impressionnante avec ses 24 m de haut et ses 19 m de diamètres. La stupéfaction est d'autant plus grande qu'un chemin a été aménagé afin de pouvoir circuler en son centre, pour un séjour aussi grandiose qu'envoûtant. La gigantesque brèche fut causée par l'extraction de la porte d'entrée, qui causa l'effondrement d'une partie de l'édifice, bien que les catholiques, toujours prompts à pourrir la vie de leur prochain, prétendent que l'évangélisateur saint Front aurait éventré la tour pour combattre un dragon qui y logeait. Foutez-nous la paix, et laissez-nous vivre où bon nous semble !

Le musée Vesunna


La domus de Vésone, surnommée domus des Bouquets d'après le nom de la rue qui la longeait lorsqu'on découvrit le site dans les années 1960, eût été un logement tout aussi digne pour mes collègues reptiliens. Cette somptueuse maison gallo-romaine achevée au IIe siècle abrite depuis vingt ans l'un des plus beaux musées de France, Vesunna, qui fait décidément l'unanimité auprès de toutes les personnes de ma connaissance qui l'ont visité.


Mis en valeur par une immense verrière due à l'architecte Jean Nouvel, le musée offre un parcours très enrichissant qui témoigne du génie de nos ancêtres. Outre les objets consacrés à l'éclairage intérieur, aux ustensiles de beauté, à l'écriture et aux jeux en tous genres, on peut également y admirer des peintures murales bien conservées, même si mon coup de cœur est allé au fabuleux système de l'hypocauste, par lequel on se chauffait il y a 2000 ans. L'alcôve consacrée à cette invention ingénieuse m'a entièrement fasciné.


Loin de s'arrêter là, le musée se distingue également par une magnifique collection lapidaire, dotée de multiples colonnes et chapiteaux ornés d'animaux finement sculptés. Assurément, ce bestiaire m'a enchanté. Pour ne citer que quelques exemples parmi tant d'autres, évoquons un chapiteau toscan orné de dauphins affrontés de coquilles, sommet d'une colonne elle aussi en calcaire, où se détachent un loup, une panthère, un sanglier, des oiseaux et des griffons. Une autre colonne du IIe siècle montre quant à elle des écureuils croquant des raisins, tandis que juste à côté, une frise marine fait la part belle aux chevaux de mers et dauphins sur un amas d'armes.


Un peu plus loin, une sculpture de Mercure révèle le dieu voyageur en compagnie des animaux qui lui sont chers, du coq à la tortue en passant par le bouc et les deux serpents enlacés formant le célèbre caducée d'Hermès, dont Mercure est la transposition. Pour abréger ce passage en revue qui pourrait durer des heures tant la visite fut plaisante, concluons par cet autel taurobolique dédié à Cybèle, qui fut retrouvé entre la porte normande et l'actuel château Barrière. C'est malheureusement sur cette pierre que l'on sacrifiait des animaux jadis, comme en témoignent les bandelettes sacrificielles pendant aux oreilles du taureau, l'arme du crime, la patère et le vase à libations. Cet autel date de la fin du IIe siècle ou du début du IIIe et n'a rien perdu de son aura.

Exposition temporaire


Bonus ! L'année dernière s'est tenue à Vesunna une exposition consacrée à une romancière bien connue de tous les lecteurs du monde entier : Agatha Christie, en quête d'archéologie. Je ne suis pas le plus grand admirateur de la dame et de ses personnages manichéens, mais quelques portraits plus fins qu'à l'accoutumée, comme l'héroïne de Je ne suis pas coupable et l'universitaire borgne de Cinq petits cochons, resteront de bons souvenirs de lecture, sans parler de ses grands classiques exotiques qui continuent de me faire rêver à travers le tourisme de luxe des années 1930, et de me divertir grandement grâce aux étoiles du cinéma qui s'y sont données à cœur joie dans des adaptations bien connues des lecteurs gretalulliens, de l'inimitable Wendy Hiller à l'énergique Piper Laurie, en passant par l'ogresque Lauren Bacall, l'hilarante Ingrid Bergman, la divine Vanessa Redgrave, l'exquise Rachel Roberts, l'élégante Jacqueline Bisset, les trois grâces Bette Davis, Maggie Smith et Angela Lansbury, l'effrayante Mia Farrow, la schizophrène Jane Birkin, notre mascotte Lois Chiles, les trois garces Elizabeth Taylor, Geraldine Chaplin et Kim Novak, la vampirique Diana Rigg, la non moins distinguée, ou pas, Sylvia Miles et bien sûr, le fameux maillot de bain de Meurtre au soleil capable de convertir tous les hommes de l'univers aux délices de l'inversion !


Plus sérieusement, j'ai beaucoup aimé cette exposition, moins consacrée aux meurtres en tous genres qu'au travail de terrain d'Agatha Christie et Max Mallowan en Mésopotamie. Débutant par un voyage à bord de l'Orient-Express au son du jazz des Années folles, la visite nous conduisait sous le soleil irakien à travers une reconstitution aussi réaliste qu'instructive, mention spéciale aux combinés téléphoniques d'époque qui permettaient d'écouter des citations des mémoires de l'écrivaine. Aux côtés de la maison syrienne partiellement reconstituée, des panneaux explicatifs apportaient quelques informations tout à fait dignes d'intérêt. J'ai notamment appris que sur les chantiers, les piocheurs touchaient tous le même salaire quel que fût leur âge, et qu'il y avait toute une hiérarchie sur le terrain, puisque après les piocheurs, qui avaient le plus de chance de faire les plus belles découvertes, venaient les bêcheurs, et à leur suite les enfants chargés d'évacuer la terre, qu'ils ne manquaient pas de fouiller dans l'espoir de trouver un fragment oublié susceptible de leur valoir une bonne récompense. Le racisme était également présent sur les lieux, puisque le comptable chargé de verser les salaires avait apparemment l'habitude de soupirer à l'idée de voir l'argent « partir entre des mains musulmanes ». Sans commentaires…


Ayant elle-même participée au nettoyage et à l'inventaire des poteries, en plus de son travail documentaire de photographie et d'écriture, Agatha Christie fut le témoin privilégié de ce métier qui fait forcément rêver l'ancien étudiant en histoire que je n'ai jamais cessé d'être. Pour faire le lien avec le patrimoine antique évoqué dans les textes, l'exposition avait abondamment sollicité le département des Antiquités orientales du Louvre, à travers quelques pièces syriennes et irakiennes toutes plus somptueuses les unes que les autres, dont ce cachet en forme de chien de la période d'Uruk, trouvé à Girsu lors de la mission d'Ernest de Sarzec en 1881, un sceau cylindrique en marbre noir de la période d'Akkad représentant une scène de banquet, et cette figurine de capriné de la fin de l'âge du bronze, retrouvée lors de la mission d'André Parrot en Syrie entre 1931 et 1932.



Hormis le Louvre, d'autres fonds furent sollicités pour compléter cette exposition, à l'instar du musée des Beaux-Arts de Lyon ayant prêté cette tête de dignitaire assyrien trouvée à Nimroud. Pour illustrer plus précisément le travail d'Agatha sur le terrain, les fonds Christie et Mallowan ont également répondu à l'appel, avec entre autres la reproduction en aluminium de la clef en fer de leur maison à Bagdad, que l'autrice jugeait plus légère à transporter dans son sac à main, des photographies prises par la dame elle-même, l'appareil qui lui servit à immortaliser ces clichés, et le passeport avec lequel elle voyagea, plus tard, dans les années 1950. Rajeunie d'un an pour une raison inconnue sur ce précieux document, sa profession est par ailleurs mentionnée sous les mots prestigieux de « married woman ». Sans commentaires, pour la seconde fois. Le tout n'en a pas moins formé une excellente exposition grâce à laquelle j'ai pu m'immerger dans un métier de rêves à une autre époque. Je reste tout de même sceptique, car les œuvres d'art conservées hors de leur pays d'origine restent le fruit d'un énorme pillage.

Conclusion


Si Périgueux est loin d'être une ville enchanteresse, les monuments de l'antique Vesunna en font tout de même une étape obligatoire pour les amoureux d'histoire et de patrimoine. La tour de Vésone et le musée qui lui est associé sont réellement impressionnants et méritent amplement le détour. Je ne suis pas sûr d'en dire autant du quartier Saint-Front que je tâcherai de décrire dans un prochain article, malgré la beauté indéniable des bâtiments Renaissance qui le parsèment.

mardi 23 janvier 2024

Une question

 

J'ai arrêté d'écrire sur le blog parce que je suis vraiment, vraiment choqué par la montée du fascisme en France et ailleurs, ainsi que par le génocide palestinien. Tout cela me sidère et je me sens totalement impuissant.

Pour essayer d'aborder un sujet plus léger, je viens de regarder les nominations aux Oscars, et j'ai une question si quelques personnes passent encore par-là pour y répondre : qui est la favorite pour l'Oscar de la meilleure actrice ? Je note qu'Annette Bening est nommée pour la cinquième fois, mais je n'ai pas l'impression que son film soit assez solide pour pousser jusqu'à la victoire. Si certains d'entre vous ont suivi la compétition, avez-vous un idée de qui risque de gagner ?

Je ne suis plus les Oscars depuis bientôt cinq ans, mais cela me divertit de regarder la sélection ce soir. Je ne peux pas commenter car je n'ai vu que quatre films en lice à ce jour. Ainsi, tout ce que je peux dire c'est…

… qu'Anatomie d'une chute est un excellent film, très intelligemment mis en scène, et porté par une très grande interprétation de Sandra Hüller. Le seul bémol de cette œuvre c'est le portrait de la magistrate qui ne m'a pas vraiment convaincu à travers sa décision de laisser l'enfant sous la garde de sa mère pendant le procès (l'actrice incarnant la juge m'a paru plus sinistre qu'impartiale), mais autrement, j'applaudis des deux mains et espère vivement que Sandra Hüller et Justine Triet soient récompensées. Mention spéciale pour la réalisatrice qui a eu l'honneur de dénoncer le gouvernement ordurier que nous avons en France lors de sa palme d'or cannoise.

… que Barbie est loin de faire mouche dans sa dénonciation du patriarcat. On me l'avait tellement vendu comme un film féministe lors de sa sortie que j'y suis allé en espérant y voir une œuvre plus spirituelle que sa surface en plastique le laisserait supposer, mais je suis resté sur ma faim. En outre, je me suis profondément ennuyé, avec cette seconde partie interminable consacré aux Ken, auxquels Greta Gerwig a finalement donné plus de jeu qu'aux actrices. Par ailleurs, ça reste surtout une publicité géante pour une marque, et à travers elle tout ce que je déteste : le plastique, les canons de beauté classiques, les voitures, la fraude fiscale (qu'elle retourne comme quelque chose de marrant), ce qui m'a sorti du film assez rapidement. Margot Robbie était de mémoire bien distribuée avec sa gestuelle parfois robotique, mais le seul personnage dont je me souvienne six mois plus tard, c'est Weird Barbie et ses cheveux en pétard. Enfin, je ne comprends absolument pas la nomination d'America Ferrera pour un personnage aussi transparent que celui de l'employée de la firme de l'autre côté du monde enchanté.

… que Nimona m'a bien plu grâce à ses héros atypiques, et notamment le chevalier Ballister Boldheart, merveilleusement introverti. Malgré un twist qui arrive assez vite et qu'on devinait aisément, la morale de l'histoire est belle, les émotions sont au rendez-vous, et le contraste de deux personnalités aussi opposées que Ballister et Nimona rend toutes leurs interactions particulièrement savoureuses.

… que Nyad m'est tombé des mains. Je ne l'ai pas encore fini à ce jour après une pause de plusieurs mois. Franchement, la première partie m'a laissé de marbre, avec ce discours hyper rabâché sur le fait de croire en ses rêves et de réussir à triompher de l'adversité même quand plus personne ne croit en vous. Annette Bening est une excellente actrice et ne démérite certainement pas, de même que Jodie Foster qui la complémente bien, mais ni l'une ni l'autre n'a réussi à susciter mon enthousiasme pour un film bien trop conventionnel pour me plaire.

Alors, sauriez-vous de dire qui remportera la statuette cette année ? Quelle performance vous a le plus enchanté ? Et qu'en est-il des seconds rôles ? Je vois qu'Emily Blunt a enfin décroché sa nomination (il était temps !), mais je n'ai pas eu envie de voir son film.

Et à tout hasard : qui était votre favorite l'année dernière ? Sur le moment, j'étais ravi que Michelle Yeoh ait empêché Cate Blanchett d'être trop récompensée, mais en vrai, je préfère quand même l'interprétation de l'Australienne qui pour moi donnait la performance de sa carrière, sans avoir besoin de surjouer autant que d'habitude, alors que je n'ai rien compris à Everything Everywhere All at Once qui m'a laissé de glace.

J'espère que vous allez bien, et peut-être à bientôt pour de nouvelles discussions.

jeudi 24 août 2023

40°C à Lalinde



Depuis un an que je circule le long de la Dordogne, je n'avais jamais pris le temps de m'arrêter à Lalinde. Idem pour Beaumont-du-Périgord, autre ville sans cesse traversée mais finalement jamais visitée, souvent parce que je suis pressé de rentrer et que je ne suis pas toujours motivé pour faire des arrêts. Cela dit, ma mission à Limeuil touche à sa fin, et j'ai réalisé que je n'allais pas repasser à Lalinde avant un bon moment : malgré la canicule, hier soir était le seul jour de libre pour y faire quelques pas, ce que je ne regrette pas.


Ce qui m'a totalement décidé à errer une petite heure dans les ruelles de l'ancienne bastide par une température absolument insoutenable, c'est cette vue sur les rives du fleuve, typiquement parsemé de cygnes en cet endroit, le long des îlots émergés entre la grande commune évoquée et sa voisine Pontours. Lorsque l'on arrive de Sarlat, le reflet de l'affreuse église Saint-Pierre-ès-Liens qui se découpe à contre-jour au milieu des oiseaux blancs revêt un charme singulier qui m'évoque, dans une certaine mesure, l'introduction d'Alice au pays des merveilles de Walt Disney, une image qui m'a toujours fasciné. Le cadre est tout de même moins apaisant à Lalinde, puisque le débit de la Dordogne y est autrement tumultueux que dans ce village anglais, mais les cygnes et les algues dans les flots bleus rendent le paysage vraiment bucolique.


Côté ville, le rivage est également peuplé de maisons pittoresques qui se laissent agréablement admirer depuis le pont, passage obligé pour gagner le Périgord noir par la rive sud. J'avais même failli habiter à Lalinde, puisqu'en cherchant un hébergement en Périgord pourpre l'année dernière, j'avais postulé pour une cohabitation chez une habitante de la place, qui n'était cependant pas disponible avant septembre, ce qui ne faisait pas mes affaires. Pas de regret de toute manière, car Bergerac est une ville autrement animée, et plus proche de ma région natale qui plus est.


Ancienne bastide fondée par Henri III Plantagenêt, le cœur du bourg se démarque par son quadrillage presque parfait. Dans l'un des carrés centraux se situe une halle construite en 1865, où les habitants aiment s'arrêter prendre un rafraîchissement.


Ce n'est cependant pas le plus beau monument de Lalinde : on est en droit de lui préférer ce bel édifice médiéval qui accueille aujourd'hui l'office de tourisme intercommunal des Bastides Dordogne-Périgord, dont Lalinde est justement le siège.


Aménagé le long de la Dordogne, cet édifice offre une vue imprenable sur le pont, ce qui rappelle le rôle joué par la ville dans le commerce d'antan entre l'Auvergne et l'Aquitaine.


Trois pas plus loin, la place du souvenir permet elle aussi d'admirer le célèbre fleuve, bordé en cet endroit par une jolie balustrade ajourée. Sur la colline d'en face à Couze-et-Saint-Front, la petite église Saint-Front-de-Colubri s'élève avec discrétion au milieu des bois, ce qui ne l'empêche nullement de faire ombrage au vilain clocher de Lalinde qui lui répond depuis la rive nord.


Pour être franc, les bâtiments les mieux mis en valeur au bord de l'eau ne sont pas les plus charmants de la cité. Loin s'en faut. En témoignent les vestiges du château de Lalinde, dit de la Bastide : deux tourelles d'angle du XIIIe siècle se retrouvent désormais intégrées à ce pastiche du XIXe siècle. L'ensemble est à la fois très laid et complètement fascinant, ce qui est assez troublant.


Mieux vaut tout de même revenir dans les ruelles du centre-bourg pour y collectionner les fenêtres d'un bien meilleur goût : linteaux en accolade…


… fenêtres à meneau…


… façades à colombages…


… ou fenêtres Renaissance, il y en a pour tous les goûts, pour peu que l'on prenne de la hauteur.


Toutefois, le clou du spectacle lindois n'est pas une fenêtre mais une porte. Il s'agit de la bien nommée porte de Bergerac, évidemment ouverte sur l'occident, et dernier témoignage des remparts édifiés autour de la ville au XIVe siècle. La partie haute fut cependant rebâtie deux siècles plus tard, après les guerres de Religion.


Ces quelques vues font de Lalinde une étape agréable sur la route de sites autrement pittoresques dans la vallée de la Dordogne, vallée qui mériterait d'ailleurs d'être classée à l'Unesco vu toutes les beautés naturelles et patrimoniales que l'on peut y admirer tous les dix mètres. Lalinde souffre un peu de la comparaison avec des villages justement plus célébrés, mais la découverte de l'ancienne bastide fut loin d'être indigne en cette chaude soirée d'août. En regagnant Bergerac, je n'ai pas manqué de suivre le canal de Lalinde, difficile à photographier au bord de la grand route, mais absolument ravissant au soleil levant ou déclinant, lorsque les rayons dorent les feuilles des platanes dans la pénombre. De curieux aménagements hydrauliques en aval de la Dordogne seront évoqués prochainement, de même que de nouvelles découvertes cinématographiques qui m'ont permis de passer des soirées au frais devant l'écran d'argent, de l'effervescente Barbie à la plus solennelle Anatomie d'une chute. Stay tuned !

samedi 12 août 2023

Cingle et confluent


J'ai la chance de travailler à Limeuil pour tout l'été, depuis début juillet jusqu'à fin août. Je n'avais jamais entendu parler de ce village avant d'arriver à Bergerac l'année dernière, et je trépignais depuis d'impatience pour le visiter. Je profite donc des pauses dîner pour joindre l'utile à l'agréable, sans compter que j'ai vue sur le confluent formé par la Dordogne et la Vézère depuis mon bureau. Et comme j'adore mon travail, il n'y a décidément que du positif à retirer de ce séjour.


Classé parmi les plus beaux de France, le village mérite le détour pour ses maisons pittoresques qui s'étagent à flanc de colline, et surtout pour son réseau hydrographique de toute beauté. En effet, la commune est le point de rencontre d'un fleuve majestueux en provenance d'Auvergne et d'une somptueuse rivière prenant sa source dans le Limousin. Et ce n'est pas tout, puisque la Dordogne augmentée de la Vézère eut le bon goût de former un cingle surprenant à l'ouest du village, ce qui rend la navigation particulièrement plaisante le long des berges. Comme j'ai profité de la chaude soirée d'hier pour nager d'un cours d'eau à l'autre, c'est l'aspect aquatique que je choisis de mettre en avant pour ce premier article consacré à cette localité fort attrayante.


Cette proximité de l'eau fit de Limeuil un centre de batellerie d'importance au cours des XVIIIe et XIXe siècles. La rue principale du village, qui descend le long de l'éperon rocheux, se nomme d'ailleurs rue du port, témoignage du dynamisme économique d'antan, aujourd'hui supplanté par le tourisme.


Deux ponts, sur chacun des cours d'eau, furent construits à partir de 1891, avant d'être agrandis au cours du XXe sicle afin de permettre aux voitures de mieux s'y croiser. Leurs arches s'observent parfaitement depuis les jardins panoramiques installés tout en haut du village, à l'emplacement de l'ancien château fort, lesquels feront l'objet d'un prochain article.


En attendant, les ponts et le confluent sont également très bien mis en valeur depuis le jardin de l'hôtel de ville, où diverses plantes roses se marient élégamment au bleu des eaux qui se rejoignent, sous l'ombrage d'une tonnelle de vigne vierge fort agréable. C'est l'endroit idéal pour manger son pamplemousse du midi ! Avec les gens en terrasse sur le port et ceux qui se baignent sur chaque rive, on a vraiment l'impression d'être en vacances au travail, c'est fabuleux !


Je ne fais jamais de publicité pour les restaurants car j'ai horreur de m'y sustenter, mais notez qu'il existe un bistro très recommandable rue du port, qui a le bon goût de proposer une salade végétarienne fort copieuse avec des fraises, ainsi qu'un succulent gâteau au chocolat recouvert de mousse. Ce qui n'est malheureusement pas très diététique : moi qui me réjouissait d'avoir perdu 24 kilos l'automne dernier et d'avoir gardé le cap toute l'année, voilà que j'ai déjà repris 3 kilos en un mois. C'est catastrophique. Même en ne mangeant que des légumes pendant une semaine pour compenser, le résultat sur la balance ne baisse plus depuis fin juillet, ce qui me désespère.


Pour me refaire une santé, j'essaie donc de marcher le plus possible dès que je peux. Je m'amuse à remonter la très raide rue du port au pas de course, au grand étonnement des touristes qui doivent se demander qui peut bien être assez masochiste pour s'infliger ça, et quand j'ai un peu plus de temps devant moi, je prends également plaisir à sortir du village historique pour admirer les fresques médiévales de la chapelle Saint-Martin, ou pour contempler les falaises calcaires du cingle depuis les hauteurs.



En rejoignant la rive d'en face, sur la plage de Sors à Alles-sur-Dordogne, on peut admirer ces superbes roches striées de traits horizontaux de plus près. C'est un autre endroit idéal pour pique-niquer.



Si Limeuil a donné son nom au cingle, les falaises les plus impressionnantes se situent très exactement dans le territoire limitrophe de Paunat, autre village touristique renommé pour son église abbatiale qui compte parmi les plus anciennes de Dordogne, et que je n'ai pas encore visitée.



Cet environnement minéral peint de belles couleurs froides rappelle l'importance de la pierre dans l'histoire du Périgord. Ces vues sont évidemment moins spectaculaires que celles, plus célèbres, de la vallée de la Vézère aux Eyzies ou de la vallée de la Dordogne à La Roque-Gageac, mais le tableau n'en est pas moins envoûtant.



Dans leur prolongement occidental, les falaises ressemblent par endroit à des cheminées de fées, ce qui ne manque pas de stimuler l'imagination pour donner envie d'écrire des contes en lien avec la Préhistoire, ou avec des bateliers qui feraient des rencontres mystiques sur un chemin de halage.



Le cingle de Limeuil est cependant moins connu que son voisin, le cingle de Trémolat, un méandre plus étroit d'où rayonnent des champs multicolores qui rendent cet autre point de vue enchanteur. Toutefois, les falaises de Limeuil m'inspirent davantage. Des images du bourg médiéval et des jardins magiques suivront dans les jours qui viennent : affaire à suivre !

mardi 8 août 2023

f(x) = ax + b


Ce n'est pas du tout d'actualité, mais je viens enfin de terminer Proof, un film sorti en 2005 dans lequel Gwyneth Paltrow incarne une mathématicienne luttant contre la folie dans l'espoir d'achever l'œuvre de son père. Adaptée d'une pièce écrite par David Auburn, qui remporta le célèbre prix Pulitzer cinq ans plus tôt, cette fiction a été réalisée par John Madden, le type qui avait déjà dirigé Gwyneth dans le fameux Shakespeare in Love, avant de se reconvertir en animateur de maison de retraite avec les aventures de Mémé Dench aux Indes. Je dois avouer que j'ai eu beaucoup de mal à entrer dans le film, ce qui m'avait conduit à faire une pause de plusieurs mois, avant de m'y remettre cet été. Surprise : la dernière heure est bien plus captivante que l'interminable introduction.

Je pense que j'avais été refroidi par deux choses. D'une part, l'impossibilité du metteur en scène à rendre son sujet cinématographique : n'arrivant pas à masquer l'origine théâtrale de son huis clos peuplé de seulement quatre personnages dans une maison meublée de carnets d'équations, il lui était certainement difficile de passionner son public à partir d'un langage mathématique. Après, le pauvre homme n'y est pour rien si je reste hermétique à cette langue : après une scolarité en dent de scie dans cette discipline, alternant entre les 8 et les 18 d'un exercice à l'autre sans jamais trouver de juste milieu, j'avais heureusement fini par avoir le déclic grâce à mon excellente professeure de première, la dame n'hésitant pas à illustrer, avant chaque chapitre, à quoi celui-ci avait servi concrètement aux hommes à travers l'histoire. Elle nous parlait autant de l'utilisation des dés pipés à travers les âges que du film Matrix, tant et si bien que j'avais fini le lycée avec 17 au bac de maths, ce qui était franchement inespéré dans cette matière ! J'ai bien entendu oublié tout cet apprentissage 17 ans plus tard, mais je garde cette petite fierté d'avoir compris, à un instant de mon existence, le sujet complexe des fonctions dérivées ! Par bonheur, Proof est finalement moins mathématique que littéraire : cela reste une pièce digne d'intérêt sur les conflits familiaux et le rapport à une psyché défaillante, sachant que la seule lecture d'une formule pendant le film est en réalité un poème sur les saisons que le pauvre père devenu fou a pris pour une démonstration scientifique de génie. Ainsi, le texte ne s'égare pas dans les méandres des f(x) et compagnie, mais l'entrée en scène, filmée de manière assez laborieuse par John Madden, ne mettait pas exactement dans les meilleures dispositions pour se laisser prendre au jeu.

L'autre difficulté à surmonter, c'est le caractère de l'héroïne, Catherine, une gentille personne qui tâche de faire au mieux pour s'émanciper des tares de son père sans pour autant renier son héritage et son talent, mais qui passe l'ensemble du film dans une dépression si profonde qu'il est parfois assez difficile de la suivre. Tout du moins ce personnage nécessite-t-il un temps d'adaptation pour passionner le spectateur, et ne pas donner envie à celui-ci de se trancher les veines avec une feuille de calcul ! Par ailleurs, si les joutes entre Catherine et son père sont électrisantes, les deux autres personnes qui gravitent autour d'elle sont d'horribles clichés qui plombent un peu tout ce que l'histoire a d'intéressant à raconter. Je ne sais pas ce qu'il en est dans la pièce, mais peut-être qu'une interprétation plus affirmée de ces deutéragonistes aurait rendu le film plus fort. En l'état, nous nous retrouvons avec une grande sœur matérialiste, qui coche toutes les lignes de son agenda dès qu'une action programmée a été accomplie, et qui jalouse de la complicité de Catherine avec leur père et de leur génie qui lui échappe ne fait rien pour vraiment soigner celle-ci. Hope Davis reste très sobre dans cette caractérisation, pour servir de contrepoint à l'héroïne nerveuse tout en apportant des nuances bienvenues montrant que Claire a sa propre complexité, mais cette performance reste tout de même trop superficielle pour rendre cette personne vraiment humaine.

Pire : Jake Gyllenhaal, qu'on a beaucoup de mal à imaginer en scientifique brillant, campe un adjuvant intègre qui ne cherche jamais à nuire à l'héroïne, et qui prend au contraire le contrepied de la sœur pour l'aider à surmonter ses névroses. Problème : ces personnages n'existent pas dans la vraie vie. Le théâtre et le cinéma sont certes supposés nous vendre du rêve, mais dans le monde réel, la pauvre Catherine se serait fait piquer sa découverte révolutionnaire et aurait fini ses jours à l'asile sans le moindre état d'âme pour son entourage. L'interprétation très lisse de l'acteur ne permet pas à un tel personnage d'être crédible. Les personnes gentilles attirent toujours des gens qui cherchent à tirer d'elles un bénéfice, et je ne crois pas qu'Hal soit une Audrey Hepburn cachée pour être réellement bienveillant envers Catherine. Tout l'intérêt du texte est de nous faire douter d'Hal pour nous placer dans le point de vue tourmenté de l'héroïne, mais impossible de croire à un tel dénouement à la manière dont l'acteur se comporte dans le film. Dans tous les cas, il ne s'agit jamais d'un être en chair et en os : il aurait fallu un comédien bien plus vigoureux pour résoudre cette difficulté majeure posée par le scénario.

La découverte d'un mystérieux carnet permet assurément au film de rebondir après un premier acte difficile d'accès. À partir de là, un véritable mystère anime le propos, puisqu'il s'agit de savoir qui, de Catherine ou de son père, est l'auteur de la formule extraordinaire supposée révolutionner je ne sais quoi dans le monde des nombres premiers. Luttant contre la folie, et craignant de plonger dedans si elle se remet à faire des calculs, l'héroïne doit chercher dans les fragments épars de sa mémoire pour se souvenir de ce qui s'est passé à l'époque, sachant qu'outre le savoir scientifique, elle a aussi hérité de l'écriture de son père, ce qui rend difficile l'identification du véritable auteur. La voir chercher en elle-même, le visage tendu et les yeux plissés, alors que la moindre évocation du patriarche la plonge dans une profonde léthargie dont elle risque de ne pas revenir, reste finalement passionnant à observer, malgré l'environnement froid, et donc assez opaque, dans lequel cette recherche a lieu. Cela dit, ce dynamisme qui m'a finalement permis de me laisser prendre au jeu est en grande partie dû à l'écriture : la mise en scène de John Madden reste quant à elle trop classique pour se démarquer, ce qui n'est finalement guère étonnant vu sa filmographie. Alternant entre retours dans le passé et scènes du temps présent dans une maison qui se vide, il filme cette quête d'une manière tout à fait correcte, avec parfois un montage haletant qui révèle un bout de solution sans en dire trop tout de suite, mais sans jamais donner au projet une dimension hautement cinématographique. C'est une jolie adaptation d'une bonne pièce théâtrale, ni plus ni moins. Les séquences improbables qui s'enchaînement dans la seconde partie, avec une course-poursuite contre une voiture à toute allure, un lancer de carnet qui arrive comme par hasard à destination, ou encore l'inévitable croisement de regards parmi la foule d'un campus, ne sont clairement pas les témoins d'une mise en scène très inspirée.

Ce qui rend donc Proof totalement divertissant en fin de compte, c'est l'interprétation d'Anthony Hopkins et de Gwyneth Paltrow. L'acteur britannique de légende est vraiment très bon dans cet excellent second rôle de scientifique passionné par son art doublé d'un père aimant, mais qui ne se rend pas compte qu'il sombre dans la folie et ne réalise pas qu'il en est à l'hiver de son existence. C'est en quelque sorte la répétition générale de sa performance exceptionnelle dans The Father, le grand film de Florian Zeller sur la perception du monde à travers la démence. Gwyneth Paltrow prouve de son côté, mais il n'était déjà plus besoin de le démontrer en 2005, qu'elle fut une grande actrice. On peut trouver la dame irritante dans la vraie vie, mais elle n'a certainement pas volé sa renommée cinématographique bien qu'elle eut la chance de tout avoir sur un plateau à la naissance. Les cinéphiles se sont longtemps moqués d'elle à cause de son Oscar supposément volé à Cate Blanchett, mais il est aussi permis de trouver en Gwyneth une actrice tout aussi intéressante que sa collègue prestigieuse. Car ce qu'elle perd en charisme par comparaison, elle le compense par un jeu toujours juste, et finalement plus en retenue, que celui de l'Australienne emphatique (ce qui, en aparté, n'inclut pas sa brillante composition dans Tár, où la sobriété avec laquelle elle tempère sa théâtralité légendaire m'a totalement surpris). Bref, pour en revenir l'insupportable dame qui se lave les fesses avec du marc de café, elle est totalement dans son élément ici : fière, certainement distante, absolument convaincante dans le portrait du doute et de la dépression, avec un visage naturellement fatigué sans maquillage qui soutient parfaitement ce type de personnages, elle ne manque jamais d'être expressive sans avoir besoin d'en faire trop. Elle alterne entre abattement et scènes de colère qui montrent que l'héroïne se raccroche coûte que coûte à la vie malgré la tentation de sombrer définitivement, le tout avec une dose bien acide d'autodérision.. Ses confrontations avec Anthony Hopkins atteignent quant à elles des sommets, entre tendresse, froideur, inquiétude, et embryon de jalousie. Dommage que Jake Gyllenhaal soit si lisse à ses côtés, car elle donne un peu l'impression de jouer toute seule dans son coin dans les scènes du présent : Hope Davis est heureusement une partenaire bien plus coopérative.

Conclusion : je suis finalement content d'avoir vu Proof, car une pièce digne d'intérêt et un duel de comédiens en très grande forme constituent un excellent divertissement, mais une mise en scène peu inspirée, des seconds rôles à clichés et une entrée en matière laborieuse rendent le tout difficile d'accès de prime abord. Anthony Hopkins et Gwyneth Paltrow auraient mérité un film plus à la hauteur de leur engagement, mais bientôt vingt ans après les faits, on se contentera de ce qu'on nous offre. Pour sûr, j'aurais voté pour l'actrice principale parmi les cinq candidates au Globe d'or cette année-là, même si je garde un bon souvenir de Maria Bello dans le très supérieur A History of Violence. J'aurais également apprécié une nomination pour Anthony Hopkins, mais c'est une autre histoire.