dimanche 16 octobre 2016

La Cérémonie (1995)


Nouvelle année, nouvelle collaboration d'Isabelle Huppert avec Claude Chabrol, La Cérémonie étant d'ailleurs considérée comme leur sommet, avec sept nominations aux César, une coupe Volpi pour les deux actrices principales, et quelques prix américains dans les catégories de films étrangers. Pourtant, si Isabelle Huppert remporta son seul et unique César cette année-là, Jeanne, la postière au comportement trouble, relève davantage d'un second rôle, au même titre que les membres de la famille bourgeoise, dans une histoire entièrement centrée sur Sophie, la domestique mystérieuse dont la docilité apparente semble cacher bien des choses…

Huppert n'en est pas moins excellente : elle incarne un "cas social" avec un naturel impressionnant, en montrant bien que Jeanne est encore enfant dans sa tête, et n'est pas du tout apte à réaliser la gravité de ses actions, jusque dans la mort de sa propre fille. Tout ça impressionne vraiment parce qu'aucune ficelle n'est apparente : l'actrice se glisse parfaitement dans la peau de ce personnage irresponsable, qui tranche avec ses héroïnes plus froides d'autres films, ou tout du moins plus distinguées, comme la marchande de chocolat au somnifère. Cerise sur le gâteau : l'interprétation n'est pas dénuée d'humour, et lorsqu'elle jette de vieux vêtements à la tête d'un couple de retraités, ou quand elle rit comme une gamine en découvrant que les Lelièvre achètent du poisson non produit par leur conserverie, elle parvient à rendre le personnage très drôle. Néanmoins, La Cérémonie appartient vraiment à Sandrine Bonnaire, qui est de quasiment toutes les séquences, et qui livre une performance toujours intense alors que Sophie est en apparence terne et très discrète. L'actrice fait vraiment sentir qu'il y a beaucoup d'émotions derrière cette façade, de quoi épicer abondamment le trouble émanant d'elle, depuis les sourires de petite fille sérieuse à la honte qui la ronge dès qu'elle se retrouve en difficulté, en passant par une dureté effrayante qui va crescendo, avec toujours une bonne dose d'irresponsabilité qui la pousse à s'enfermer dans sa chambre ou à se coiffer comme sa nouvelle meilleure amie flamboyante. Grâce à Sandrine Bonnaire, Sophie ne laisse pas d'intriguer, en particulier parce que l'actrice sait la rendre attachante en soulignant sa force de caractère contenue, ainsi qu'une bonne part d'ingéniosité insoupçonnée. Quoi qu'il en soit, ces deux interprétations se marient très bien tout au long du film, les excentricités de l'une étant l'heureux contrepoint du calme de l'autre, et vice versa, mais c'est quand même Sandrine Bonnaire qui impressionne le plus.

Les seconds rôles se résument quant à eux à la famille Lelièvre. Les performances sont très adéquates, mais les personnages servant surtout de prétexte pour faire évoluer l'arc narratif de Sophie, on est en droit de les trouver un peu trop didactiques pour ressentir vraiment quelque chose pour l'un des membres de la maisonnée. Jean-Pierre Cassel incarne ainsi un maître de maison particulièrement odieux, et son fils n'est quant à lui pas très intéressant puisqu'on sait juste qu'il envisage de se déniaiser avec la bonne, mais les femmes ont plus de grain à moudre, sans doute parce les valeurs conservatrices de cette famille poussent les dames à avoir une proximité plus grande avec les tâches domestiques (ce sont elles qui cuisinent quand Sophie n'est pas là). Virginie Ledoyen est en tout cas bien distribuée dans un rôle qui lui est consubstantiel, celui de la tête à claques de bonne famille qui prend toujours ses grands airs pour faire la morale à tout le monde, sans se rendre compte à quel point elle est odieuse de son côté. Elle est tout de même moins insupportable que dans Huit Femmes, mais c'est aussi que le point de vue sur le personnage est plus subtil : par exemple, elle aide de bon cœur la postière dont la voiture peine à redémarrer, mais elle lui jette le mouchoir taché d'huile au nez avec une incroyable désinvolture. Plus loin, elle reprend sa famille en disant qu'il ne faut "pas dire la bonne parce que c'est dégradant pour les honnêtes gens qui font ce métier", mais elle n'a aucune gêne à lui donner des ordres impératifs ("Tiens, c'est pour vous !") ou à lui faire passer le test "Quelle salope êtes-vous ?" sans s'interroger si Sophie pourrait être embarrassée par ce genre de questions. Et bien sûr, elle ne peut se départir de cet insupportable ton paternaliste lorsqu'elle découvre le secret de Sophie.

Jacqueline Bisset est sans doute le personnage le plus appréciable du lot, parce qu'elle cherche réellement à être agréable à sa domestique, malgré un ton évidemment paternaliste dont elle n'a pas conscience, car intégré à son habitus probablement depuis la naissance. Elle s'imagine ainsi que la chambre de bonne, toute sombre, est un véritable Trianon pour une personne de la qualité de Sophie, et elle pousse de hauts cris lorsque celle-ci, qui a pourtant préparé un gigantesque buffet à elle seule, n'est pas là pour apporter quelques glaçons à un invité. Elle se croit néanmoins très bonne quand elle accepte de la conduire en voiture, mais il est impossible de lui être défavorable puisqu'elle ne se rend pas compte de sa condescendance innée. En fait, l'énorme rebondissement final est terrifiant, parce qu'au fond, aucun des membres de la famille n'est volontairement abject, alors que le comportement de Sophie se met à la rendre de plus en plus antipathique. Dès lors, toutes les pistes amorcées dans le film se retrouvent brouillées dans le dernier acte, parce qu'on ne sait plus vers qui diriger notre sympathie. On reprochera peut-être simplement à Claude Chabrol, et à sa scénariste Caroline Eliacheff, de forcer un peu trop le trait dans la critique sociale : les Lelièvre sont tout de même des caricatures ambulantes, de gros ploucs avec de l'argent qui n'ont en fait aucune manière, et qui écoutent Mozart davantage comme marqueur social que par réel intérêt ("Mozart, nous voici !") ("Je digère ce que j'ai entendu !"); tandis que la critique de la religion alourdit d'autant plus l'ensemble, avec cet abbé teigneux et intolérant tout droit sorti d'un cartoon. La question de "faire le bien" que se pose constamment Jeanne revient également un peu trop à la charge pour être honnête. Mais ce forçage de trait est heureusement estompé par le personnage de Jacqueline Bisset, qui veut bien faire sans réaliser à quel point elle peut être insupportable, et par l'idée que les socialement dominées Jeanne et Sophie ont quand même d'énormes tares qui les empêchent d'être blanches dans cette histoire.

Dans tous les cas, La Cérémonie est un excellent film : tous les personnages ont une part de nocivité, Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire sont hors de tout reproche, et le tout comporte assez de nuances pour captiver à chaque seconde, entre la drôlerie mal placée, et souvent effrayante, des gamineries de Jeanne, l'embryon de critique sociale plus sérieux, et le drame secret couvant derrière les apparences de ce domaine breton pas si tranquille que ça. D'un point de vue technique, il n'y a hélas rien à signaler, mais l'histoire et les performances suffisent largement à faire monter la note à 8/10. Pour finir sur une note plus joyeuse, j'aurais plutôt donné le César à Sandrine Bonnaire (Isabelle Huppert gagnant de préférence un premier prix en 1988), et pour en revenir au paragraphe de départ, j'hésite vraiment à considérer Jeanne comme un second rôle. Elle a bien une ou deux scènes pour elle seule, mais les trois quarts du film sont consacrés à Sophie.

dimanche 9 octobre 2016

Merci pour le chocolat (2000)



Après Une Affaire de femmes, voici Merci pour le chocolat, une nouvelle collaboration Claude Chabrol / Isabelle Huppert autour d'une héroïne ambiguë. En vérité, le film aurait pu s'appeler Merci pour le somnifère, non que ce soit ennuyeux, mais parce que la quasi totalité du casting est précisément droguée aux substances endormantes qui la font parler... comme si... zzzzzzzzzzzzzzz...


Le problème du film, c'est que l'histoire ne raconte rien. L'ensemble tourne pourtant autour de deux mystères a priori intrigants, mais en fait, le scénario s'en fiche: on nous révèle tout dès les premières minutes, on ne résout rien, et le film aligne les incohérences comme des perles sur un collier. Du coup, est-il vraiment intéressant de savoir si oui ou non Mika, qui s'est remariée avec son amour de jeunesse après que celui-ci fût devenu veuf d'une seconde femme lui ayant fait un enfant, est effectivement coupable d'empoisonner sa famille? Non, parce que la réponse ne fait aucun doute dès les premières minutes, puisque celle-ci s’assoit constamment à côté d'un napperon couleur chocolat comme la toile qu'elle vient de tisser. Alors, il serait temps de se demander pourquoi elle le fait, mais hélas, la solution sortira de n'importe où, n'ayant visiblement pour but que de montrer qu'Isabelle Huppert sait pleurer lors d'un gros plan. De l'autre côté, les interrogations qui subsistent quant à l'identité de Jeanne, la jeune pianiste qui se rapproche de la famille de Mika parce qu'elle a failli être échangée avec le fils à la naissance (!), finissent par perdre tout intérêt puisque l'histoire passe son temps à noyer le poisson: un coup elle ressemble effectivement à l'épouse décédée, un coup elle est bien la fille de sa mère, un coup elle découvre que son père n'était pas son père, etc. Bref, on n'en saura pas plus à la fin, ce qui est ridicule, parce qu'on parle bien d'un possible échange de fille et de garçon dans une maternité, comme si les mères n'avaient pas vu à quel sexe appartenait leur rejeton sitôt l'accouchement!


Outre ces imprécisions notoires, le film ne fonctionne pas parce que c'est monté comme une enquête, alors qu'aucun des indices n'a la moindre cohérence. Par exemple, si Mika est bien une empoisonneuse, elle n'a aucun intérêt à faire exprès de renverser du chocolat drogué en présence d'une inconnue, qui s'empresse évidemment de la suspecter. Et si Jeanne la soupçonne, elle n'a aucun intérêt à prendre sa voiture après avoir bu elle-même une boisson préparée par Mika. Ce sont là les seuls exemples qui me viennent spontanément à l'esprit, mais au cours du visionnage, j'ai relevé au moins une dizaine de rebondissements qui n'ont aucun sens! Parfois, des pistes sont carrément abandonnées en cours de route. Ainsi, Jeanne fait analyser le chocolat par son petit-ami laborantin qui y découvre effectivement de fortes doses de somnifères? Ok, et puis? Plus loin, Mika veut imposer sa volonté à un associé qui l'ennuie profondément? Eh bien on ne reverra plus l'associé de tout le film alors qu'ils s'étaient quittés sur une question de la plus haute importance qui attendait d'être résolue! Et il en va de même pour la moitié des intrigues secondaires.


Par contre, l'histoire a beau n'avoir aucun but, ça se suit tout de même sans déplaisir, parce qu'on est intrigué par les rapports ambigus qu'entretiennent les personnages entre eux. On aime par exemple observer Mika se mêler de la vie privée de la mère de Jeanne sans gêne aucune, on est toujours tenu en haleine par la volonté de Jeanne, qui s'introduit de son plein gré chez cette famille qu'elle ne connaît pas, et tout ceci parvient à retenir l'attention malgré l'inanité totale des diverses enquêtes. L'essentiel du plaisir vient surtout de la performance d'Isabelle Huppert, qui donne une interprétation rigolote et chargée d'humour noir, qui secoue admirablement la torpeur de cette distribution à moitié endormie. Pour ce faire, elle use d'un jeu simple mais redoutablement efficace, qui se résume à un petit sourire exemplaire d'affabilité pour mieux cacher ses véritables désirs à ses invités. "Hé! Buvez votre café (drogué bien entendu), ça vous donnera du tonus!", dit-elle en souriant comme un angelot! Et lorsqu'elle ébouillante sciemment son beau-fils, prétend être affolée par sa maladresse, et lui demande de s'asseoir au plus vite pour le soigner mais "Non! Pas là, pas sur mon châle!"? Eh bien honnêtement, présentée de la sorte, la scène parvient à faire sourire malgré le comportement odieux de la dame. Toujours est-il que Mika a l'art de dire spécialement ce qu'il ne faut pas au mauvais moment, et tout ça avec le sourire, de quoi donner un point de vue original à ce qui avait davantage l'air d'un drame sur le papier. C'est en tout cas nettement plus drôle que les tentatives d'humour désastreuses de Elle, mais ces petits crimes au chocolat se prêtent plus facilement au second degré. Dommage que l'originalité de l'interprétation soit plombée par cette fin totalement bâclée.


Dommage, également, qu'en dehors d'Isabelle Huppert, l'interprétation soit aussi calamiteuse. Certes, Jacques Dutronc et Rodolphe Pauly sont déjà drogués tous les soirs lorsque l'histoire commence, mais leur jeu manque tellement de naturel dans l'endormissement que c'en devient pathétique. Quant à Anna Mouglalis, pourtant pas empoisonnée car longtemps extérieure à la famille, elle récite ses répliques de façon si mécanique qu'on ne croit pas à la moindre phrase qu'elle prononce. "Oh-non-t'as-bou-si-llé-mon-pull." "C'é-tait-pas-mon-père-et-c'est-mai-te-nant-que-tu-me-le-dis?" Bref, ces acteurs sont si apathiques que le film n'est jamais loin de franchir la ligne de l'insupportable par leur faute. Le seul second rôle intéressant, c'est Brigitte Catillon incarnant la mère de Jeanne, puisqu'elle s'efforce de rester digne en toutes circonstances bien qu'on sente qu'elle cache des choses.


Pour finir, je dirai simplement que sur la forme, Merci pour le chocolat ressemble quand même à un téléfilm, sauf lorsque les moulures des plafonds prennent la peine de se refléter assez joliment sur le sommet des pianos. Ce n'est malheureusement que son moindre défaut, le principal écueil étant toujours cette histoire aux multiples rameaux cousus de fil blanc. Ça se laisse néanmoins très bien regarder au cours d'une soirée divertissement, en particulier grâce à l'amusante performance d'Isabelle Huppert. Mais le prix Louis-Delluc surprend: n'y avait-il vraiment pas de meilleur film français à couronner cette année-là? L'absence de nominations aux César semble prouver que si. 5/10.


Une Affaire de femmes (1988)


Comme vous le savez, j'ai haï le dernier film d'Isabelle Huppert, Elle, une œuvre bas de gamme digne d'un téléfilm (la scène des volets), et dont le point de vue, en tant qu'individu frappé et touché contre son gré, m'est apparu comme un soufflet insultant. Malgré tout, j'en avais assez de n'avoir que cette image de l'actrice, que j'avais adorée en la découvrant jadis dans 8 Femmes, aussi me suis-je décidé à parcourir sa filmographie plus avant, afin de comprendre pourquoi tout le monde la qualifie de plus grande actrice française en activité.

C'est ainsi que j'ai acheté une demi-douzaine de ses films les plus connus hier, dont Une Affaire de femmes, un film de Claude Chabrol inspiré par l'affaire de la "faiseuse d'anges" Marie-Louise Giraud, qui valut à sa muse la première de ses coupes Volpi. On y croise aussi des noms bien connus du cinéma français, dont François Cluzet en époux soumis, plus intéressant que sa médiocrité le laisserait supposer, Marie Trintignant en prostituée complice, et Dominique Blanc en cliente affaiblie par des grossesses à répétition. C'est néanmoins Isabelle Huppert qui domine cette distribution, en donnant l'une de ses meilleures performances. Vraiment. Elle passe par à peu près toutes les émotions imaginables, et tout est parfaitement nuancé, sans qu'on doute jamais que le personnage est terriblement humain, entre l'attachement que Marie Latour suscite pour sa vivacité, et l'antipathie qu'elle suggère par son agacement vis-à-vis de ceux qu'elle n'aime pas, ou par sa rapacité qui l'empêche de refuser de l'argent même après un avortement qui a conduit une "patiente" au tombeau.

Le personnage est en fait très complexe dès le départ: elle aime ses enfants mais dit parfois des choses désobligeantes sur son fils, elle cherche à écarter un mari qu'elle n'a jamais aimé en demandant à sa bonne de se substituer à ses devoirs conjugaux, elle n'a aucun scrupule à se lancer dans une affaire très lucrative en louant des chambres à des prostituées, et l'on sent vraiment qu'elle prend plaisir à se vanter, alors qu'elle n'a pratiqué qu'un unique avortement, et ce par hasard, à ce moment-là, qu'elle est une experte en la matière. En réalité, Marie ne cesse jamais de s'illusionner sur son sort: elle pense pouvoir mener grand train du jour au lendemain par ses activités sans attirer les soupçons, de même qu'elle s'imagine pouvoir monter sur les planches un jour bien qu'elle chante de façon désastreuse. Lorsque son fils, devenu narrateur vers la fin, avoue qu'elle avait à l'époque le même âge mental que lui, c'est tout à fait crédible, et Isabelle est idéale pour incarner cette femme vivant dans le déni, et pas toujours sympathique au demeurant.

La performance va toutefois nettement plus loin, puisque Marie est aussi une personne attachante qu'on a envie de voir sortir de son quotidien miséreux. Ses pleurs sont sincères quand sa meilleure amie est déportée, elle ne juge jamais ses clientes et veut vraiment leur bien, et l'arrivée du doute dans son esprit est jouée de façon impressionnante. En effet, alors qu'une dame définie comme "chrétienne" lui suggère que les fétus ont une âme avant leur développement, Marie sent les larmes lui monter aux yeux comme si elle venait de réaliser quelque chose d'important, et l'on sent que cette interrogation ne la quitte plus même lorsqu'elle va chercher du plaisir auprès de son amant. En outre, cette scène de confrontation avec la dame pieuse (j'ignore le nom de l'actrice, mais elle est excellente dans cet unique caméo) mêle la stupeur de l'annonce d'un décès et du doute envahissant l'héroïne à quelque chose de plus malsain, puisque c'est à ce moment qu'elle prend de l'argent à son interlocutrice malgré les vifs reproches de celle-ci. En somme, le personnage est complexe, touchant mais non dénué de zones d'ombre, et Isabelle Huppert lui insuffle une énergie impressionnante entre joie de vivre et désir d'évasion, illusions perdues et ennui profond auprès d'un époux qu'elle méprise. 

Il est par ailleurs intéressant de voir comment les rôles s'inversent au sein du ménage, entre un mari au foyer soumis et trompé avec allégresse, et une femme forte qui tient les comptes et mène la vie libre dont elle a toujours rêvé. En outre, si le titre du film fait avant tout référence aux travaux qui ne concernent que des femmes, il n'en prend pas moins une dimension plus générale à mesure que les dames sont clairement mises en lumière par rapport aux hommes. Ainsi, Isabelle Huppert a cent fois plus de volonté que son époux médiocre, Marie Trintignant est nettement plus chaleureuse que son client collabo, et Dominique Blanc émeut par son épuisement physique, à cause d'un mari qui lui interdit de se refuser à ses avances et qui lui a fait sept enfants en sept ans! Le film peut alors se voir comme une déclaration d'estime envers toutes ces anonymes que la société méprise, alors qu'elles en sont les principales victimes et qu'elles sont bien plus compréhensives et solidaires que tous les hommes réunis.

Toutes ces choses, avec en point d'orgue la complexité d'une héroïne pas exempte de reproches, font du film une oeuvre très riche qu'on suit avec intérêt, mais c'est vraiment la performance d'Isabelle Huppert qui rend le tout vraiment très bon. Visuellement, Une Affaire de femmes ne m'impressionne pas, malgré la puissance de certaines images, dont les multiples gros plan sur l'actrice principale, ayant ainsi tout loisir d'user de toutes les couleurs possibles de sa palette, ou encore ce plan fixe assez furtif sur des aiguilles à tricoter plantées dans une pelote de laine, avant la grande confrontation centrale. Les dialogues sont quant à eux travaillés avec soin dans bien des cas, comme en témoigne le premier échange entre Isabelle Huppert et Marie Trintignant: celle-ci lui demande quelles sont donc les activités secrètes dont Marie se vante, en l'appelant d'abord innocemment "mon ange", puis en insistant par ce verbe tranchant: "accouche!" Avec tous ces bons aspects à son actif, Une Affaire de femmes mérite bien un bon 7/10, et j'irai même jusqu'à dire qu'Isabelle Huppert méritait le César cette année-là, malgré la performance de qui l'on sait en face.

samedi 8 octobre 2016

Molière (1978)


J'avais le DVD sur mes étagères depuis 2005, mais sa durée de quatre heures et le caractère "c'est pour le Bac français" du présent m'avaient quelque peu refroidi, aussi m'aura-t-il fallu onze ans avant de poser enfin les yeux sur le Molière d'Ariane Mnouchkine, une grande fresque relatant la vie de l'auteur de l'enfance à la mort. Visuellement, ça confine au sublime, mais le film a tout de même un énorme défaut: son histoire, un comble pour une œuvre consacrée au plus célèbre des écrivains français.

En réalité, cette biographie est un assemblage de vignettes sans rapports entre elles, bien que présentées par ordre chronologique. Hélas, toutes ne sont pas dignes d'intérêt. Par exemple, quel est le but de passer six minutes entières sur deux carrosses se bloquant l'un l'autre dans une rue sans que cela n'ait aucune incidence sur le personnage central? Et à quoi sert ce chariot enflammé qui manque de renverser les passants qui se promènent tranquillement la nuit tombée? Dieu merci, bon nombre de séquences ont bien un rapport avec la famille Poquelin, mais là encore, y avait-il besoin de consacrer une demi-douzaine de minutes à une galette d’Épiphanie pour savoir qui aura quel morceau et qui gagnera la fève? Que l'heureuse élue choisisse son roi en la personne de Jean-Baptiste finit tout de même par faire écho à la royale reconnaissance dont jouira le héros dans le futur, mais dans bien des cas, on a affaire à des tranches de vie sans véritable enjeu, pas même pour l'avenir de l'écrivain, qui s'éternisent bien trop longtemps. Au regard de toutes ces vignettes, alourdies par la diction très théâtrale d'une voix off, la durée de 4h20 tout de même (!!!) se fait cruellement sentir, bien que les ors versaillais de la seconde époque parviennent à tromper l'ennui de temps en temps. Autrement, c'est tout à l'honneur de la réalisatrice de ne pas se laisser éblouir par la gloire attendue, et d'ancrer ainsi son film dans une dimension sociale où l'on sent bien la réalité boueuse de la grande majorité de la population de l'époque.

La reconstitution historique est en fait la grande force de Molière: les décors et costumes sont tous très réalistes, et rendent l'ensemble très beau. Les rues de la ville furent apparemment entièrement créés par Guy-Claude François qui usa abondamment de bois et de polystyrène afin de changer rapidement l'aspect des toits, ou de modifier l'emplacement des bâtiments à chaque changement de lieu. Or, à l'exception d'une maison échouant à faire illusion, ces rues sales et surpeuplées sonnent constamment juste et donnent au film un grand cachet. Les costumes de Daniel Ogier donnent également vie aux personnages, sans avoir l'air d'être simplement promenés sur leurs épaules, ce qui ajouté à la réussite de la décoration inscrit Molière dans une veine réellement cinématographique, ce que la mise en scène théâtrale ne réussit pas tout à fait, à l'image de ce prologue de cinq minutes où l'on se croit clairement devant du théâtre filmé. Certaines critiques parlent du film comme de la preuve vivante que théâtre et cinéma peuvent parfaitement coexister dans une même histoire, ce qui est à la fois mérité et un peu exagéré: une histoire mieux rythmée, et moins axée sur des personnages mangeant ou marchant sans mot dire des minutes entières, aurait à mon avis moins accentué l'aspect théâtral de l’œuvre pour mieux la marier avec sa part de cinématographie. Quoi qu'il en soit, le résultat visuel est saisissant, la caméra de Bernard Zitzermann ayant parfaitement su capter de bien belles images, des scènes de repas aux nombreux protagonistes dignes des plus grandes peintures flamandes, au voyage des gondoles dorées dans les montagnes enneigées, en passant par ce moment bizarre où une scène s'avance au grand galop dans les prés, entre les troupeaux de moutons! Un bémol pour la musique, néanmoins, car entendre Lully décrire les rêves de gloire de Louis XIV sur Le Roi Arthur de Purcell, ça ne fonctionne pas vraiment pour un film cherchant à atteindre un tel degré de réalisme.

Pour finir, la chose la plus frappante de ce Molière, c'est la volonté d'Ariane Mnouchkine de toujours rappeler la dimension collective de son oeuvre, celle "de tous ceux et toutes celles dont les noms suivent", comme le rappellent le générique et le livret accompagnant le DVD. Dommage que malgré cette foule de noms impressionnante, je ne sois pas saisi par l'interprétation. En effet, les comédiens appuient énormément le burlesque dans les scènes de théâtre, ce qui était peut-être la manière de jouer de l'époque mais qui a personnellement tendance à m'irriter, et leur jeu est de toute façon beaucoup trop théâtral dans les (excessivement) nombreuses tranches de vie quotidienne, une approche ne fonctionnant pas du tout pour une œuvre filmée. La diction, qui serait parfaite sur les planches, ne passe hélas pas devant une caméra, de même que certains gestes, à l'image du père Poquelin agitant ses mains tels des moulins en plein orage dès que le ton monte.

Finalement, Molière reste une jolie fresque, sensationnelle au niveau de l'image, mais ça ne suffit hélas pas à pallier certains défauts qui ôtent bien du plaisir au spectateur. Une longueur interminable pour une histoire sans enjeux, où l'on passe de tel événement à tel autre sans aucun liant, et où l'on ne peut s'attacher au moindre personnage parce que leur construction psychologique se laisse emporter par ce torrent de vignettes quotidiennes, où l'on passe plus de temps à choisir des couronnes de Noël qu'à montrer l'envie de la troupe de triompher de ses échecs ou de savourer sa gloire; constituent en effet un obstacle de taille. Même d'un point de vue pédagogique, je ne suis pas sûr que des professeurs de lettres puissent recommander le film à leurs étudiants: c'est trop long et il ne se passe quasiment rien dans la moitié des séquences, alors pas sûr que voir un grand-père manger de la galette pendant six minutes ait un réel intérêt historique ou littéraire. Mais ne soyons pas trop méchant, ceci dit: c'est très beau, et il y a tant de bonne volonté de la part de l'équipe qu'il reste malgré tout bien des choses à admirer. 6/10.

samedi 1 octobre 2016

Petit traité de joie de vivre!


Vous souvenez-vous de Devotion, le biopic sulfureux des Sœurs Brontë où Charlotte tente de piquer le vicaire d'Emily? Eh bien voici la version française de 1979 par André Téchiné, avec les trois grâces Isabelle Adjani (Emily), Isabelle Huppert (Anne) et Marie-France Pisier (Charlotte); une version évidemment meilleure puisque ayant décidé de faire la part belle aux talents artistiques de la fratrie, et non à d'insipides histoires d'amour avec des curés. Pourtant, malgré cette distribution enchanteresse et la promesse d'une lande magnifiée par la caméra de Bruno Nuytten, le ton est si déprimant dès les premières secondes que la séduction peine à affleurer.

Certes, j'imagine que passer sa vie dans une paroisse pluvieuse, rester vieille fille et mourir jeune n'est pas une existence des plus joyeuses, mais tout de même, les actrices s'ingénient à accentuer la dépression de leurs personnages jusqu'au point de non retour. Ainsi, lorsque Charlotte veut manifester sa joie après avoir reçu une lettre qui lui fait grand plaisir, elle ne trouve rien de mieux à faire que de se promener dans sa maison à minuit avec une tête d'enterrement, pour mieux expliquer à sa sœur avec la voix de Garbo un soir de déprime qu'effectivement, "la lettre n'est pas dénuée d'éloges". D'accord, mais je n'ose imaginer ce qu'une mauvaise nouvelle lui aurait causé. Et quand on félicite Emily sur sa façon de jouer du piano, celle-ci répond avec un air de dépressive à deux doigts du suicide que "si c'est un compliment, je vous remercie." Bon... D'ailleurs, les sœurs ne rient jamais, sauf à une occasion, lorsque Anne raconte apparemment la blague du siècle en révélant que la riche famille qui l'emploie comme gouvernante lui verse un salaire lui permettant de subsister. "Hihihi!", pouffent les deux autres devant tant d'humour, et ce sera hélas le seul moment de gaieté en deux heures de film! En outre, si vous observez bien la deuxième image en haut de l'article, vous constaterez qu'Anne vient juste de dire: "Je me sens revivifiée! Heureuse!" Eh bien heureusement que le mot "heureuse" est prononcé, parce que vu l'expression enjouée d'Isabelle Huppert, on se demande réellement si l'on a bien entendu...

Evidemment, tout ceci est un choix. Le réalisateur et ses actrices ont voulu souligner la dure condition de jeunes femmes précaires dans l'Angleterre du XIXe siècle, mais vous ne me ferez pas croire que les sœurs Brontë n'ont jamais ri une seule fois dans leur vie. Même Emily, la plus dynamique des trois, ressemble déjà à Adèle H. dès son apparition, avec ses haillons, ses cheveux en bataille et son visage hagard. Le comble, c'est que les dialogues sont plutôt bien écrits, en montrant notamment que les sœurs ont bel et bien une sensibilité littéraire à parler avec des métaphores florales, mais les actrices font hélas le choix d'une diction monotone qui massacre dès le départ la portée de leurs répliques. Par exemple, le très beau monologue du houx, qui reste vert telle l'amitié alors que l'églantier ne fleurit qu'un temps éphémère tel l'amour, est récité de façon atone et monocorde, ce qui en altère sa force. Je me suis néanmoins demandé si cette morosité ambiante ne servait pas le film dans sa conclusion, laquelle reprend ce même monologue et concluant par les mots d'Anne: "mais c'est une plante humble, et triste, et banale". Ces mots ramènent en effet les héroïnes à leur condition première, d'humbles jeunes filles tristes et banales qui n'auront même pas savouré leur gloire littéraire. Néanmoins, passer deux heures entières à entendre les actrices énoncer leurs phrases comme des puritaines du XVIe siècle ôte toute connivence qui pourrait se faire entre les personnages et les spectateurs. La fratrie est terne, les interprètes sont trop occupées à jouer aux dépressives, en particulier lorsque Marie-France Pisier se flagelle verbalement pour regretter son départ de Bruxelles, ou quand Isabelle Adjani pleure derrière sa porte parce qu'on a violé l'intimité de ses poèmes, mais tout cela est trop ostensiblement gris pour créer un véritable effet émotionnel.

Le rythme général est également très lent, et il paraît même que le montage d'origine durait trois heures! Sans mentir, trois heures de visages égarés, de regards dans le vide et de diction largo n'aurait pas été supportable. Le scénario peine de son côté à faire mouche car même si l'on nous épargne les curés ténébreux, on nous impose tout de même l'intégralité de la vie des Brontë hormis leur naissance, et ce en préférant les montrer tous très dépressifs au lieu de faire ressentir en quoi leur existence a pu influencer leurs sombres écrits. Il est certes fait mention d'un fantôme lors d'un trop bref échange, mais à part ça et le monologue du houx, on ne voit pas les sœurs écrire, si bien que la publication de leurs œuvres tombe comme un cheveu sur la soupe à la grimace qui alimente les trois quarts du film. Du coup, l'histoire est nettement plus réussie que la version Warner à l'eau de rose, mais à l'inverse, Olivia de Havilland et Ida Lupino avaient l'air d'êtres de chair et d'os, bourrés de sentiments et d'énergie, pas comme leurs consœurs françaises dont la diction sonne constamment faux. Ici, le seul coup d'éclat, c'est lorsque Emily se venge de la langue de vipère de la pension bruxelloise en lui fourrant une plante urticante dans le décolleté, mais même ce faisant, Isabelle Adjani peine à suggérer une once de dynamisme dans cet océan de lymphe. Elle semble même s'ennuyer quand elle s'entraîne au tir à vue dans la lande, pourtant l'un de ses loisirs favoris! Et lorsque les sœurs se croisent dans le couloir rouge de leur maison, elles restent à se regarder longuement sans mot dire, avant de passer leur chemin telles Liv Ullmann et Ingrid Thulin dans Cris et Chuchotements. Sauf que les héroïnes de Bergman ne manquaient pas de vitalité malgré leurs peines, elles!

Malgré tout, le film est une incomparable réussite visuelle qui fait tout de même plaisir. La photographie de Bruno Nuytten en est principalement responsable, avec ses magnifiques images de lande sous la grisaille, les rues mornes du village où se détache inlassablement la robe rouge de la pauvresse qui y dort par tous les temps, l'églantier belge dans une campagne plus clémente, la chambre rouge de la tante, la gravure de navire sur la fenêtre donnant sur la mer, ou encore le tableau crépusculaire qui orne le hall de l'opéra. Par ailleurs, une scène intrigante pallie pour sa part la fadeur de la mise en scène, lorsque Madame Robinson monte les escaliers pour emmener Branwell au sommet de la tour où naîtra leur liaison, tandis qu'Anne les suit discrètement et apparaît peu de temps après dans la même position que la maîtresse des lieux, quoiqu'elle interrompe son ascension après avoir compris ce qui se trame. Dans le rôle de l'épouse malheureuse, Hélène Surgère donne plus de dynamisme à elle seule que toutes les autres actrices réunies, dans un monologue envoûtant aux cheveux détachés. En revanche, Pascal Greggory souffre du même problème que ses partenaires, en composant un Branwell si ostensiblement dépressif qu'on a du mal à s'émouvoir pour lui.

Moralité: Les Sœurs Brontë n'est pas un mauvais film, mais André Téchiné et ses actrices ont tout de même le défaut de trop accentuer la morosité ambiante, alors qu'un peu plus de vivacité aurait rendu plus humaines les réactions de la fratrie. La diction des dames ôte hélas toute crédibilité à leurs émotions... Cette partition largo déçoit donc, mais la beauté du tableau rend malgré tout l'expérience agréable: 6/10.

Souriez, vous êtes filmées!