samedi 19 novembre 2016

If I Were King (1938)


Après Basil Rathbone en roi cruel, Basil Rathbone en roi... excentrique? Difficile en effet de définir son Louis XI, personnage fascinant s'il en est, dont le portrait rathbonien ne laisse d'intriguer. C'est une œuvre de Frank Lloyd, décidément habitué aux films en costumes après, entre autres, The Divine Lady, Mutiny on the Bounty et Maid of Salem, soit autant d'histoires prestigieuses produites par les grands studios de l'époque, dont la Paramount pour ce qui nous concerne ici. C'est dire, alors, si ce remake de la version musicale de 1930, The Vagabond King, revêt une aura bien plus brillante que La Tour de Londres évoquée tout à l'heure. Pourtant, je préfère le film de série B à la production de prestige nommée pour quatre Oscars. Pourquoi?

Peut-être parce que le traitement comique ne fonctionne pas tout à fait pour une intrigue médiévale aux ferments dramatiques? En effet, bien que ces aventures se déroulent dans une capitale assiégée par les Bourguignons en pleine guerre de Cent Ans, et bien qu'on nous montre des connétables comploter contre un monarque lui-même fourbe, ou encore des révoltes populaires faisant des victimes, le ton n'en est pas moins celui d'une comédie, ce qui ne fonctionne qu'à moitié. Ainsi, François Villon vole des barriques de vin dès l'ouverture dans la joie et la bonne humeur, avant de partir draguer une jolie dame à la messe, et ce après une course-poursuite volontairement ridicule contre une garde royale tombant dans tous les pièges dressés sur sa route. Autre exemple: il est tout à fait normal d'interrompre le roi en pleine audience pour parler de problèmes culinaires comme si c'était de la plus haute importance! A vrai dire, chaque rebondissement est fort improbable: Louis XI se déguise pour espionner lui même ce qui se trame dans les auberges, avant de nommer le poète qui l'a insulté au plus haut poste de l'administration du royaume pour son propre amusement. Tout est donc traité avec drôlerie, si bien que les rebondissements dramatiques, dont la trahison du premier connétable, qui plus est tué dans une rixe, ou la mort d'un personnage sympathique, ne touchent d'aucune manière. On obtient alors un résultat étrange, certes pas déplaisant, mais l'histoire d'amour malheureuse du personnage le plus aimable en ressort d'autant plus odieuse.

Par ailleurs, le parcours du héros n'est pas spécialement captivant. Dans La Tour de Londres, le méchant Richard a au moins pour objectif de prendre le pouvoir. Mais ici, François Villon ne sait jamais ce qu'il veut. Il profite certes de sa promotion inouïe pour gracier ses compagnons de la Cour des Miracles accusés de vol, mais son rôle de connétable n'est jamais exploité puisqu'il passe le reste de son temps à courtiser la dame d'honneur de la reine. Le suspense vient de ce que nous savons, nous spectateurs, que le roi envisage de le supprimer au bout d'une semaine d'essai, mais comme on s'attache difficilement au poète amoureux, et comme le ton comique de l'ensemble ne laisse que peu de doutes quant à l'issue du défi, difficile de s'intéresser réellement à son avenir. Dans le rôle du célèbre écrivain, Ronald Colman livre une bonne composition non dénuée de charisme, mais sa performance ne contient aucun trait de génie: il fait de François l'archétype du héros justicier épris d'une belle dame, mais il n'y a aucune nuance malgré l'impression positive. Quoi qu'il en soit, on appréciera particulièrement ses éclats de rire lors de l'audience, alors qu'il se cache derrière son pupitre pour n'être pas reconnu de ses amis gueux. Dans le détail, cette séquence est d'ailleurs plus intéressante que l'arc narratif du personnage, puisque les motivations de chaque individu deviennent limpides: François ne veut que le bien de ses compagnons mais ne sait pas qu'il est espionné par le roi, et celui-ci admire à l'inverse le libéralisme de son nouveau conseiller, qui redore ainsi le blason royal auprès d'un peuple peu disposé à l'égard de son souverain.

Dans tous les cas, c'est bien le roi qui est le cœur du film, car sa complexité fait tout l'intérêt de l'histoire. On nous offre ainsi un portrait de roi fourbe et cruel, qui aime enfermer les gens dans ses fillettes, se réjouit de morts opportunes et prémédite des meurtres sadiques pour son bon plaisir, mais qui n'en est pas moins sympathique avec ses manières excentriques, au croisement d'un vieux misanthrope et d'une diva flamboyante, et qui sait finalement faire preuve de souplesse quand il reconnaît le mérite de sujets talentueux. La réplique "un monarque fort vous tuerait, un monarque faible vous laisserait la vie, et je vous propose alors une troisième solution" illustre particulièrement bien l'esprit retors d'un homme envisageant toujours toutes les facettes d'un problème. Louis XI m'a d'ailleurs toujours donné l'impression d'être l'un des rois les plus captivants de l'histoire de France, et Preston Sturges en a brossé un portrait somme toute crédible dans son scénario, malgré une tonalité comique qu'on associe mal à la période concernée. Cependant, outre ce que l'intrigue présente sur le papier, c'est bien la performance de Basil Rathbone qui achève de rendre le roi réellement complexe, et c'est de là que vient toute la difficulté d'appréciation du film. Est-ce une bonne interprétation? Le premier adjectif qui vient à l'esprit est certainement: "bizarre". L'acteur use en effet d'une voix volontairement nasillarde, mais encore d'une gestuelle frénétique et parfois plus que cocasse (la façon qu'il a de s'avancer comme le tyrannosaure de Jurassic Park à un moment donné!), et pour couronner le tout il change parfois de timbre au gré des répliques. 

La première fois, j'avais trouvé ça beaucoup trop surjoué et pour tout dire incohérent. Mais en y regardant de plus près, quelque chose fonctionne, car Rathbone prend en fait le parti d'adapter la personnalité du roi en fonction de son public. Il a donc parfaitement conscience que Louis XI est fourbe et manipulateur, et s'amuse ainsi à tromper son monde. Ainsi, la voix devient volontairement plus aiguë face à des courtisans qu'il méprise et devant qui il aime passer pour moitié fou afin d'accentuer le malaise; puis le timbre redevient plus autoritaire avec un cercle de conseillers triés sur le volet, ou lors de la supercherie à l'auberge alors que personne ne le reconnaît. Quant au ricanement peu subtil dont il use souvent une fois seul, on peut y voir une sorte de relâchement quand il n'a plus à jouer l'un de ses multiples rôles aux yeux de ses diverses audiences. Par contre, le dernier dialogue avec Villon est trop grimaçant alors que ça n'a plus lieu d'être, si bien que je me pose constamment des questions sur la pertinence des choix de l'acteur, choix qui fonctionnent tout de même dans la plupart des cas. Toujours est-il que cette interprétation fascine autant qu'elle intrigue, et si je pensais jadis que les Oscars auraient mieux fait de nommer Rathbone pour son séduisant aristocrate dans Robin des Bois cette même année, je me demande maintenant s'ils n'ont pas fait le bon choix, car son portrait de Louis XI est nettement plus riche et complexe que son interprétation strictement charismatique et sans nuances d'un méchant antagoniste. En outre, son roi de France attire réellement la sympathie sur lui malgré son caractère peu reluisant, ce qui reste un exploit. Je me verrais bien dans un tel rôle une fois âgé, mais il est vrai que quelque chose de si étrange se dégage de cette composition que je ne suis pas tout à fait sûr que ça mérite distinction. Dans tous les cas, le divin Basil électrise l'écran et vole la vedette à tout le monde en monarque excentrique.

Ceci dit, il n'est pas bien difficile d'éclipser une distribution composée de Frances Dee, l'Amelia Sedley de Becky Sharp, encore qu'elle ait un certain répondant non dénué d'humour ici, ce qui permet d'oublier ses grimaces dès que quelque chose la surprend; et d'Ellen Drew, dont le personnage est touchant, malgré une interprétation loin d'être exemplaire. Dans le rôle de la reine, Heather Thatcher renforce quant à elle le côté burlesque de l'intrigue, en riant aux éclats à des blagues pas drôles, ou en prenant un air béat lorsqu'elle écoute de la musique, avant de grimacer dès qu'elle s'étonne qu'un musicien n'arrive plus à suivre la partition, sans voir ce qui intrigue l'assistance dans son dos.

Pour finir, on complimentera l'équipe technique qui nous plonge dans un fantasme médiéval délicieux, avec une décoration de l'incontournable Hans Dreier dont les escaliers du palais, la cathédrale ou encore les toits en poivrière font rêver l'amateur d'architectures anciennes que je suis, même si rien de tout ça n'est au fond réaliste. Les costumes d'Edith Head sont eux aussi extravagants, mais la tenue du roi est très clairement inspirée par le portrait "officiel" de Louis XI, et ce jusque dans les coquilles du collier de l'ordre de Saint-Michel. Le maquillage rend par ailleurs le sublime Basil méconnaissable, mais j'arrive quand même à le désirer comme toujours malgré son aspect volontairement repoussant: priez pour moi! Du côté du son, la musique de Richard Hageman est correcte mais sans plus, partition typique des films d'aventures de ces années-là avec accélération du tempo lors des scènes de combat, mais aucune mesure ne reste en tête après coup. D'ailleurs, les batailles sont si brouillonnes et ridicules que la musique en devient presque drôle à son insu, de quoi rejoindre ce que je disais sur le comique un peu trop prononcé de l'ensemble. Enfin, la photographie est totalement quelconque, preuve que je préfère réellement La Tour de Londres, en particulier pour son ambiance de complots renforcée par de puissants jeux d'ombres.

Moralité: If I Were King se révèle plus divertissant la seconde fois, mais on aurait préféré une comédie qui s'assume vraiment, plutôt que cette atmosphère étrange où l'on est censé craindre la guerre, la famine et les émeutes, alors que tous les personnages réagissent à de telles situations comme s'ils fêtaient un anniversaire! Par bonheur, les décors et costumes sont orgasmiques même dans l'outrance, mais c'est vraiment Basil Rathbone qui donne tout son sel à l'histoire. Reste à savoir s'il faut le trouver catastrophique ou brillant, question que je suis incapable de trancher. 6/10.

La Tour de Londres (1939)


Plus d'une cinquantaine de brouillons m'attendent sur mon bureau: j'aimerais les publier tous au plus vite, alors ne vous étonnez pas si je m'égare sur divers chemins dans les fins de semaines à venir. Aujourd'hui, je suis d'humeur à parler de Tower of London, un film de Rowland Lee produit par l'Universal, à l'époque où le studio ne comptait pas parmi les plus prestigieux de Californie. D'ailleurs, la dose d'horreur qui vient pimenter la prise du pouvoir de Richard III d'Angleterre, et le casting mineur où se côtoient Boris Karloff, Barbara O'Neil, Ian Hunter, Rose Hobart, Vincent Price avant qu'il ne soit connu et Basil Rathbone époque Sherlock Holmes, montrent que tous les ingrédients de série B sont réunis. Pourtant, le résultat est nettement supérieur à ce que tout ceci laissait présager.

En effet, La Tour de Londres est une véritable réussite technique, travaillée avec soin. On est ainsi frappé par la beauté formelle de l'ensemble, en grande partie due à la photographie de George Robinson, un inconnu plutôt habitué aux resucées horrifiantes de Frankenstein et Dracula, mais qui s'est ici surpassé pour extraire le maximum de substance de chaque séquence. Et c'est superbe! Entre la salle de torture où les silhouettes menaçantes d'un sbire boiteux et de son corbeau se penchent sur les condamnés, et la hache du bourreau décapitant un malheureux alors que son frère prie au premier plan, on a là une galerie d'images fortes qui rehaussent l'ambiance de terreur recherchée à mesure que tombent les têtes selon l'ordre de succession. De même, les jeux d'ombres dans les escaliers, les armes en contre-jour lors des combats, le baiser du couple royal enveloppé dans des rideaux, les reflets géants des fanions sur les murs dénudés du palais, l'ombre d'un meurtrier apparaissant derrière sa victime en train de recommander son âme, les complots sous les voûtes sombres où les personnages donnent l'impression d'évoluer dans un théâtre chinois; toutes ces choses donnent au film son ambiance particulière pour notre plus grand plaisir. Les décors servent eux aussi l'intrigue avec les murs solides du château, les arcades et cheminées imposantes, les carrelages en damier, l'arène des joutes, les peintures de la fameuse tour derrière les spectateurs, ou encore les multiples colonnes de la chapelle, soit autant d'atouts qui n'ont rien à envier aux créations prestigieuses des grands studios, comme la Warner avec Elizabeth and Essex cette même année.

A vrai dire, même les acteurs sont transformés de façon crédible, notamment à travers leurs costumes. Les cottes de maille, le sanglier brodé de Richard, le voile blanc de la fiancée pure se détachant sur les buis du jardin, les fourrures d'hermine et les couronnes définissent par exemple très bien le caractère des personnages, avec pour seul bémol les coiffes de certaines dames qui lorgnent dangereusement vers les oreilles des enfants incestueux de Mickey Mouse et d'Hello Kitty. Plus réussies sont les coiffures, en particuliers celles des princes royaux aux cheveux longs, judicieusement inspirées par les tableaux de Millais. En fait, même les horribles cheveux mi-longs de Basil Rathbone confèrent à Richard l'image d'Epinal attendue, sans altérer la beauté de son visage! On peut respirer! Dans tous les cas, le film est parfaitement soigné, de quoi lui permettre de sortir du carcan des productions de seconde zone auxquelles son générique semble le rattacher.

Néanmoins, La Tour de Londres n'est pas un chef-d’œuvre, loin de là. L'histoire se suit pourtant avec grand intérêt, mais n'est pas exempte de petites scories. Par exemple, il aurait été plus judicieux de rester uniquement sur la prise du pouvoir par Richard à travers la série de meurtres qu'il organise pour accéder au trône, plutôt que de réduire son règne de deux ans en trente secondes afin d'aboutir à un dénouement trop ostensiblement moral, où le méchant périt dans un combat sorti de nulle part, tandis que le beau gosse qui ne sert à rien part convoler en juste noces avec la demoiselle d'honneur sage, sous les yeux attendris de la reine qui a pourtant perdu toute sa famille et qui n'a visiblement pas d'autres chats à fouetter! Evidemment, nous sommes à Hollywood, le Code n'aurait jamais laissé passé une fin triomphante pour le héros, mais d'un strict point de vue narratif, c'eût été bien plus pertinent. Ou alors, il aurait vraiment fallu étoffer le règne en tant que tel, afin que la conclusion ne tombe pas comme un cheveu sur la soupe en moins de cinq minutes. On notera au passage que le scénario ne suit pas exactement la trame de Shakespeare, mais si certains personnages gagnent en nuance (Clarence transformé en alcoolique peu reluisant), le dénouement heureux sur les héros secondaires épris de liberté colle très mal à l'atmosphère sombre générale. Autrement, les nombreuses séquences des figurines, montrant Richard jeter au feu chaque statuette après s'être débarrassé d'un cousin encombrant, restent une ficelle peu subtile mais ça ne tire heureusement pas l'histoire vers le bas. Finalement, le seul cliché qui ne passe vraiment pas, c'est cette cheminée volontairement comique par laquelle on peut rentrer au château comme dans un moulin, y compris la dame d'honneur qui se déguise en apprenti ramoneur pour mener à bien une mission!

On appréciera autrement le détail de procédés machiavéliques autres que le meurtre, à l'image de la manipulation du peuple par un Richard devenu régent, pour mieux apparaître comme le sauveur des opprimés et donc le seul roi légitime au détriment de pauvres enfants qui ne se méfient pas assez. Leur assassinat est assez pénible, car bien que filmé de façon elliptique, la main de Boris Karloff se détachant dans l'ombre, et la métaphore du faucon à qui l'on doit bander les yeux pour la nuit, suffisent à donner une dimension réellement tragique au sort des princes, après une scène assez mignonne où les deux frères viennent de converser tranquillement. En somme, le scénario est, dirons-nous, plutôt de qualité, mais ça ne s'épargne pas quelques défauts, principalement l'histoire secondaire des nobles justiciers dont le bonheur éclatant et la manie de passer par une cheminée donnent une dimension grotesque à la trame générale. Sans compter que le bel amant fougueux incarné par John Sutton reste très propre sur lui même en pleine séance de torture, les cheveux impeccablement peignés (!), ce qui prête plus à rire qu'autre chose. Pour finir, j'ajouterai simplement que si la reine agace à rester toujours trop forte même après avoir perdu ses enfants, la superbe créature incarnée par Rose Hobart et supposée faire frémir toute la cour de désir est hélas inconsistante à pleurer. Elle ne comprend rien aux complots, ne pleure pas son époux qu'elle est censée aimer, et elle épouse Richard sans sourciller, le prenant pour son sauveur... Les rôles de femmes ne sont donc pas spécialement bien écrits: l'une est trop digne sans raisons, l'autre insipide à se cogner la tête contre un mur, et la dame d'honneur déguisée en ramoneur aurait été plus à sa place chez les Marx Brothers qu'en compagnie de Richard III d'Angleterre...

En suivant l'écriture de départ, les actrices n'ont évidemment rien à se mettre sous la dent. Nan Grey est quelconque en dame d'honneur, Rose Hobart garde un visage figé dénué de toute émotion qui accentue la bêtise d'Anne Neville, qui rappelons-le est pourtant décrite comme une femme forte, la seule capable de faire fondre le cœur de Richard (!); et Barbara O'Neil déçoit quant à elle en écarquillant les yeux au maximum à chaque fois qu'elle pressent un drame. J'avais aimé la reine et l'interprétation la première fois pour son fort caractère, mais ça ne s'avère hélas pas très bon après revisite: c'est inutilement grimaçant, et l'actrice ne songe même pas à pleurer au moins une fois bien que la pauvre Elisabeth perde ses fils et son mari. La joie qui illumine son visage lors du mariage de sa chère dame d'honneur après cette série de drames n'aide pas à rendre le personnage attachant. Du côté des acteurs, les performances sont également loin d'être miraculeuses: Boris Karloff est égal à lui-même en bourreau monoexpressif supposé faire peur, Ian Hunter n'apporte lui non plus rien de spécial par rapport à ses autres rôles, se contentant de jouer au monarque débonnaire qui sait qu'il doit se méfier de Richard mais lui accorde contre toute attente une confiance absolue (!), tandis que Vincent Price est hélas assez mauvais en Clarence ivrogne et belliqueux, sachant qu'aucun de ses efforts pour surjouer ne lui permet de voler la vedette au seul véritable héros de la distribution: Basil Rathbone. Le sublime Basil, bien que peu à son avantage d'un point de vue capillaire, donne en effet la seule performance digne d'intérêt du film, en incarnant un Richard mesquin à souhait. Ainsi, malgré quelques regards de jouissance sadique assez peu subtils, la composition n'en reste pas moins passionnante: le duc suinte de charisme, on conçoit parfaitement son dépit d'avoir été rejeté depuis longtemps à cause de sa bosse, et il peut se montrer parfaitement charmant pour mieux manipuler ceux dont il a besoin. Rathbone nous offre alors un beau portrait de roi cruel, sans doute plus jouissif que complexe, mais la nuance n'est heureusement pas mise de côté. On a juste du mal à croire qu'il puisse être amoureux de Rose Hobart, mais celle-ci n'y met tellement pas du sien qu'aucun embryon d'alchimie ne peut naître de leurs rapports.

Moralité: Tower of London a l'apparence d'un film de série B, mais c'est nettement mieux qu'un film de série B. Les défauts sont présents, en particulier au niveau de l'histoire et de l'interprétation, mais le soin apporté aux décors et à la photographie, une ambiance obscure qui fait palpiter, des rebondissements qui s'enchaînent sans s'essouffler et une performance plaisante de Basil Rathbone permettent à l'ensemble de se hisser jusqu'à un honorable 7/10 bien mérité. Pour peu qu'on aime les films historiques et les complots, c'est parfaitement appréciable, même si je conçois qu'un public plus exigeant puisse avoir de plus amples réserves.

mardi 1 novembre 2016

Tea and Sympathy (1956)


Allez, un film américain pour conclure cette journée cinéma, ce qui me sera en outre bien utile pour me rafraîchir la mémoire sur une performance évoquée l'année dernière dans ma rétrospective 1956, dont j'avais alors peu de souvenirs. J'amorcerai en avouant que décidément, j'adore le cinéma en couleurs des années 1950! Ça me cause un tel plaisir et un tel sentiment de chaleur que ces images me donnent toujours envie d'être indulgent, même quand les histoires ne tiennent pas forcément leurs promesses.

Cette adaptation de Vincente Minnelli d'une pièce de Robert Anderson ne manque pas, en réalité, de tenir ses promesses, mais je comprends pourquoi ceux qui ont découvert la pièce d'abord sont généralement déçus. Et pour cause, la possible homosexualité du personnage principal n'y est jamais nommée, censure oblige! A la place, on doit se contenter d'un récit sur un garçon peu viril et maltraité par ses camarades de classe ne concevant pas la nuance. C'est à la fois d'avant-garde et daté. D'avant-garde parce qu'il fallait tout de même oser présenter un personnage masculin coudre des boutons avec des femmes dans l'Amérique des années 1950, encore que ce thé sympathique ne soit en rien précurseur en la matière, comme en témoignent le tablier du père dans Rebel Without a Cause un an plus tôt, ou l'homosexualité beaucoup plus précise de Plato dans le même film. Daté, parce que pour un spectateur européen du XXIe siècle, on est en droit de trouver certains rebondissements comme l'apprentissage de la virilité ou le dénouement pudique totalement ridicules. Par bonheur, le scénario ridiculise lui-même les comportements excessifs des hommes, de quoi faire passer la pilule. Minnelli oppose ainsi l'atelier couture de la plage avec une débauche de garçons torse nu qui se battent derrière les rochers, d'où une série d'images peu subtiles mais percutantes. Et l'on s'amuse bien sûr de voir le meilleur ami, seul soutien du héros, ne plus savoir où mettre ses mains quand madame Reynolds le titille sur ses propres valeurs masculines. En définitive, même si les garçons n'accusent pas Tom d'être homosexuel, ça ne change pas grand chose à ce que veut montrer le film, car le résultat est le même: on le traite d'efféminé en l'affublant du sobriquet "Sister Boy", et les conséquences d'un tel mépris sont tout aussi dures à assumer pour le héros.

Outre les scènes de bord de mer, Minnelli mobilise encore des images qui en disent long sur la société de son temps. La scène où Laura Reynolds écoute le père de Tom se vexer du comportement sensible de son fils est notamment bien trouvée, à l'aide d'une composition photographique très réussie par John Alton, puisqu'on y voit la dame occupée à faire le thé dans sa cuisine, tandis que les hommes conversent en se tournant les pouces dans le jardin. Il y a vraisemblablement la volonté de critiquer la place traditionnellement assignée aux femmes, place qui est d'ailleurs heureusement renversée à plusieurs autres moments, notamment quand Laura parvient à faire autorité sur le monde masculin qui l'entoure. La scène où elle fait essayer une robe à Tom pour la représentation théâtrale de fin d'année est en revanche plus ambiguë, car le héros a trop manifestement l'air ridicule dans le costume, comme si trop de féminité était tout de même perçu comme quelque chose de négatif. Le dialogue avec le meilleur ami dans la salle de musique revêt quant à lui un aspect à la fois positif et critiquable, car on y voit alors Tom sous son vrai jour, celui d'un jeune homme cultivé aimant la musique classique (positif), bien que son ami s'étonne qu'il s'intéresse davantage à la culture qu'aux bimbos qui passent dans la rue, et lui enjoigne d'apprendre à marcher de manière virile. Les arguments de cette sorte ont mal vieilli, même si Minnelli rectifie heureusement le tir en critiquant le comportement d'Al par la suite. Dommage que le dénouement un peu ridicule sur la lettre dans le jardin conclue le tout sur une note en demi-teinte.

Tea and Sympathy n'en reste pas moins un bon film, l'intrigue se suit avec intérêt malgré les non-dits, et la photographie est un plaisir de tous les instants. L'interprétation en est peut-être le point le plus faible. Non que ce soit mauvais, mais aucun personnage n'est vraiment très mémorable quand on y pense. Deborah Kerr domine la distribution: elle use d'un véritable charisme qui lui permet de ne pas se laisser marcher sur les pieds malgré sa frustration d'épouse délaissée, et elle ne manque pas de piquer l'intérêt par sa repartie, ou son désir de bien faire. Cependant, ce n'est rien d'autre qu'une bonne performance, qui ne gravite pas autour du sommet constitué par ses deux rôles de l'année suivante, par exemple. Son homonyme John Kerr est nettement plus problématique, car il ne parvient jamais à transposer son interprétation théâtrale à l'écran. Visiblement trop habitué à jouer le rôle sur scène, il se croit obligé d'écarter les mains à chaque moment de surprise, ce qui passe très mal devant une caméra. Son manque de charisme n'est pas des plus heureux, car Tom méritait davantage de force de caractère que le seul fait d'être poli et de jouer au tennis. On croirait même que l'acteur a peur de jouer avec le côté féminin du personnage, et fait donc le mauvais choix de rester le plus en retrait possible du cœur même du problème, en restant le plus masculin possible même lorsqu'il vient pour coudre un bouton. Mais n'ayant aucun problème avec des valeurs féminines que je ne peux pas nier moi-même, j'avais peut-être des attentes trop fortes vis-à-vis de ce personnage.

Moralité: Tea and Sympathy est d'une façon générale un bon film, malgré quelques aspects assez datés, ou trop en retenue par moments. L'histoire reste tout de même très digne d'intérêt, tandis que la forme offre de belles images qui servent le texte, à l'instar d'un dialogue entre mari et femme où l'épouse apparaît seulement dans un miroir, comme enfermée par un homme finalement peu ouvert d'esprit qui ne la comprend pas. Ce n'est pas parfait, mais ce n'est pas mal du tout: un petit 7/10 est mérité, bien que d'autres films de la décennie soient finalement plus riches dans le renversement des genres. Je pense surtout aux œuvres de Nicholas Ray, entre la virilité écrasante des héroïnes dans Johnny Guitar, et la féminité assumée des jeunes hommes sensibles de La Fureur de vivre.

Marie-Antoinette, reine de France (1956)


Dans mon article sur La Symphonie pastorale, j'avais écrit être à l'heure actuelle peu inspiré par Michèle Morgan, tout du moins pas autant que par les autres légendes du cinéma français classique comme Edwige Feuillère ou Danielle Darrieux. Son portrait de la dernière reine de France pourrait bien être le rôle susceptible de me réconcilier avec elle, car le fait est que si j'ai trouvé son interprétation simplement bonne lors du visionnage, certains aspects en ressortent vraiment grandis après deux mois de recul. La superbe scène où elle se moque de l'accent de Fersen à Trianon, avec un sourire ravageur qui m'a entièrement charmé, me revient constamment à l'esprit depuis ma découverte du film. Il s'est donc indéniablement produit quelque chose, reste à trouver quoi.

Le film a été réalisé par Jean Delannoy, à qui l'on doit précisément La Symphonie pastorale. La séduction opère essentiellement grâce aux costumes de Georges Benda, mais aussi grâce aux décors, l’œuvre ayant été tournée à Versailles même, d'où un cachet certain. On regrettera tout de même que la photographie présente des teintes pâles, alors que les jolies couleurs des vêtements et des salles d'apparat méritaient plus d'éclat. Autrement, l'histoire se suit avec intérêt, mais c'est trop linéaire: on va de la mort de Louis XV (d'où la justification du titre à rallonge, puisque l'intrigue commence quand Marie-Antoinette devient précisément reine, à l'exception d'une courte introduction festive) à celle de l'héroïne, en évoquant tous les événements qui jalonnèrent son règne, de l'affaire du collier à Varennes, en passant par la prise du palais. La ligne directrice reste néanmoins la romance avec l'amant suédois, ce qui offre une véritable cohérence à l'histoire, sans lui donner un aspect trop factuel. C'est sans doute moins captivant que si le récit s'était concentré sur une unique période de la vie de la reine, comme dans la version récente de Sofia Coppola, mais ce qu'on nous raconte n'est nullement déplaisant, bien au contraire. Le film atteint même une sorte de paroxysme dans la séquence finale, avec cette brillante idée de faire couler le sang de la dame sur l'autel dressé en catimini sous l'échafaud, où un prêtre prie pour son âme. On clôt ainsi le parcours par une image forte, de quoi finir sur une bonne impression, même si le procédé est apparemment décrié par certaines critiques, jugeant le film trop complaisant envers la reine et la royauté. Il m'est personnellement difficile de me faire une opinion: certes, la reine est montrée toujours digne et sous son meilleur jour même dans le drame, mais elle est loin d'être exempte d'imperfections. Elle est notamment frivole, fait du chantage à son mari pour favoriser la politique de sa mère en Europe, et se plaint encore de ses corvées alors qu'elle est ultra privilégiée. Je ne vois pas en quoi le film est plus indulgent que, mettons, la version avec Norma Shearer quant au personnage, qui reste insouciant et capricieux. Reste à savoir si le regard de mépris qu'elle jette aux Parisiens depuis son balcon versaillais est à prendre au premier degré, ou si ça sert à contraster la reine en la révélant imbue de son pouvoir et de ses origines.

En vérité, ces questions politiques ont peu d'importance, car Marie-Antoinette ne règne pas vraiment, préférant au contraire jouer à colin-maillard, boire du chocolat et se laisser conter fleurette par son amant. La désinvolture totale avec laquelle elle parle des Parisiens dont elle ne s'est jamais souciée, et dont elle dit: "Oh oui! Ils m'aiment bien!" renforce d'autant plus le décalage avec le métier qu'elle exerce en théorie, et la réalité des faits, ce qui ne rend pas l'héroïne aussi sympathique qu'on pourrait le croire. Là où l'on peut en revanche trouver le réalisateur trop complaisant, outre l'imagerie trop religieuse de la fin, c'est dans sa présentation du peuple, composé de gens extrêmement laids et vulgaires, qui jouent sur le lit royal comme des enfants, font une critique peu subtile du couple souverain au théâtre, et poussent le vice à agacer l'oreille en criant pendant cinq minutes sans interruption (!!!): "Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain! Du pain!" C'est si entêtant que la phrase me hante encore deux mois après! Mais, c'est bien là que le bât blesse, et que je comprends pourquoi le film est finalement problématique, car la comparaison entre un peuple exclusivement grossier et une reine trop digne et trop pure est effectivement gênante, même si le détail révèle malgré tout d'indéniables imperfections chez l'héroïne.

Pour le reste, comme le film se consacre essentiellement à la romance avec le bellâtre suédois, ça finit par patiner ça et là, mais ça n'ennuie jamais. De toute façon, l'ensemble se tire généralement vers le haut, du point de vue de la dramaturgie, par rapport à l'introduction assez désastreuse où l'on se croirait dans du pur théâtre de boulevard, entre la du Barry qui court comme une comédienne de burlesque pour chercher un médecin, et le roi qui n'a rien de mieux à faire que se transformer en magazine féminin ambulant à trois heures du matin, afin d'inciter son petit-fils à se déniaiser enfin avec sa femme! Sachant que l'épouse en question est justement en train de faire la fête, le ridicule de la situation en devient pathétique... On sent mieux le côté solennel, plus en accord avec le milieu social représenté, une fois passées ces premières minutes embarrassantes, mais c'est aussi que le texte devient nettement meilleur, en enchaînant les mots d'esprit comme il se doit dans une cour du XVIIIe siècle. La périphrase qu'emploie la reine pour annoncer qu'elle est enceinte, en disant à son mari qu'elle a "à se plaindre d'un sujet qui lui donne des coups de pied dans le ventre", est notamment bien trouvée.

La distinction naturelle de Michèle Morgan, et sa beauté imposante, servent finalement bien ce rôle taillé sur mesure pour elle. On jettera simplement un voile pudique sur l'ouverture au bal, où sa voix de gamine sonne faux ("Bas les pattes!"), mais le reste de la performance fonctionne. Comme je le disais, la scène à Trianon est charmante comme tout, lorsqu'elle s'amuse à imiter la voix et l'accent de son beau Suédois, un sourire ravageur aux lèvres, et d'une façon générale, la comédienne pétille dans le registre de la légèreté. Elle traverse les antichambres avec désinvolture et trouve le temps d'influencer la politique de Louis XVI pour "faire plaisir à Maman!", elle chantonne devant les gardes en rentrant du bal à l'aube, et elle ne manque évidemment pas de draguer allègrement le bellâtre en uniforme sur qui elle a jeté son dévolu, lui souriant au vu et au su de tous en plein passage en revue. Le registre dramatique n'est, de son côté, pas mal joué du tout, mais l'actrice y est un peu moins à l'aise. Quand elle pleure le départ de son amant, elle se cache le visage dans les mains d'une façon un peu trop théâtrale, tandis que l'arrivée des drames la voit rester toujours très digne, bien que le maquillage et les cheveux courts fassent la moitié de la composition dans ces moments. Là où le portrait devient le plus intéressant, c'est dans les passages où la reine, encore frivole, se comporte comme une adulte digne de ce nom, réagissant en secret aux calomnies qui la touchent de toutes parts, et nouant avec son mari une franche complicité, puisqu'elle ne lui ment jamais sur ses sentiments envers un autre. On sent d'ailleurs la reine beaucoup plus forte que le roi, mais le scénario joue clairement en sa faveur, en présentant un Louis XVI traditionnellement mou bien que Jacques Morel le rende véritablement humain malgré la caricature.

En définitive, le film est loin d'être déplaisant, on passe un bon moment en compagnie de jolis costumes et d'images ravissantes, et Michèle Morgan donne une interprétation charmante de la reine, dont l'effet croît davantage avec le recul. J'ai néanmoins toujours eu un faible pour les héroïnes légères quand elles savent devenir adultes après des accès de puérilité (coucou Scarlett!), aussi le pétillant me charme-t-il ici. Norma Shearer donne cependant une performance nettement supérieure à tous niveaux, en particulier dans le drame où elle se révèle franchement tragique et nuancée, là où Michèle Morgan ne reste que très digne, toujours un peu en surface. Je ne nommerai donc pas l'actrice pour ce rôle dans ma liste de prix, mais vraiment, les passages légers de Trianon m'amusent au plus haut point. A leur image, l'expérience est somme toute agréable, mais un scénario trop linéaire, une romance sans saveur particulière, une introduction calamiteuse et une complaisance effectivement gênante par moments me conforte dans l'idée qu'on restera sur un 6/10. C'est une note très correcte, mais on pouvait clairement faire mieux.

La notte (1961)


La Nuit constitue ma troisième rencontre avec Michelangelo Antonioni, après Blow-Up et L'avventura. Comme tout le monde, je lui reconnais beaucoup de talent, mais comme tout le monde, je trouve en général ses films... profondément ennuyeux. L'avventura m'a largué au bout d'un quart d'heure avec tous ces personnages errant sans but, et Blow-Up se révèle d'une cruauté sans bornes une fois qu'on réalise que la divine éclaircie redgravienne ne se reproduira plus jusqu'à la fin. Mais il y a évidemment trop de bonnes choses dans ces œuvres pour les balayer d'un revers de la main. Contre toute attente, j'ai pris plaisir devant La notte, et ce alors que je l'ai regardé à 5h du matin en proie à l'insomnie!

Eh bien oui, j'ose le dire, les errances m'ont pour une fois totalement diverti. Cette première partie, montrant Jeanne Moreau marcher au hasard des rues d'un Milan moderne, m'a donné envie de multiplier les captures d'écran tant la réussite photographique de Gianni Di Venanzo est indéniable, mais j'ai réellement trouvé quelque chose de fascinant à ces images qui ne racontent pourtant pas grand chose. Ce qui est en fait illustré ici, ce sont les difficultés à communiquer chez un couple qui ne s'aime plus vraiment, d'où leur égarement à tous deux alors qu'on les voit finalement peu ensemble dans un même plan. Et quand cela arrive, ils sont généralement séparés par quelque chose, un escalier, une plongée sur une façade d'immeuble laissant apparaître la dame à l'extrême bord, ou encore une rampe révélant deux paires de jambes se faire face sous les yeux de l'épouse. En vérité, tous les détails du décor sont utilisés pour mettre des barrières, y compris lorsque l'un des partenaires tente de communiquer avec d'autres personnes: la vitrine qui reflète davantage la rue déserte que le personnage à l'intérieur, le gros plan sur les bornes de la rue, voire la grille séparant Lydia des jeunes qui se battent, et qui ne lui font aucun cadeau dès qu'elle tente de leur parler. Le second acte, entièrement consacré à une réception des plus futiles où personne n'a quelque chose d'intéressant à raconter, est quant à lui dominé par un motif de damier, du carrelage de la piscine au plancher gigantesque de la salle de jeu, comme pour rappeler que tous ces gens ne sont que des pions qui se croisent sans se comprendre. Ainsi, lorsque certains se jettent à l'eau, d'autres trouvent refuge sur la terrasse, opposition illustrée par le rebord de la piscine traçant une ligne pour mieux séparer les groupes.

J'ai l'impression de parler du film d'une manière très scolaire, mais il m'est difficile d'appréhender Antonioni. Il n'en reste pas moins que le film fonctionne parfaitement compte tenu du sujet, bien qu'il soit difficile de se laisser émouvoir par des personnages principalement définis par leur capacité à marcher. Le jeu ultra minimaliste de Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni est de fait absolument en phase avec le récit, car après tout, ils sont plus las qu'autre chose et ne savent plus où ils vont, d'où l'errance, mais il est évidemment impossible d'être touché par l'un ou l'autre. En définitive, la personne qui ose montrer ses émotions, c'est la jeune héritière incarnée par Monica Vitti. Celle-ci apporte un incontestable dynamisme dès qu'elle entre en scène, car elle n'a pas peur de montrer sa joie même pour les choses les plus insignifiantes, en l'occurrence envoyer un palet sur la dernière case du damier; et elle n'a bien entendu pas honte de montrer son désespoir. On la sent finalement brisée au même titre que le couple principal, comme si Lydia lui communiquait son mal être lors de la séquence majeure où les deux femmes sont filmées en même temps, un verre et une bouteille d'alcool dans la main. Le clair obscur sur Vitti est sans surprise au-delà de tout éloge, afin de bien amorcer un dénouement qu'on a mine de rien hâte de voir arriver.

Il y a beaucoup plus à dire sur La notte, mais je ne vois pas trop comment analyser certains indices, à l'image des fusées qu'on tire dans la banlieue milanaise en fin d'après-midi. J'ajouterai simplement que la longue introduction à l'hôpital regorge d'intérêt, entre le meilleur ami mourant et la folle furieuse nymphomane qui brouillent d'entrée de jeu les formes de communication les plus "normales" pour le couple déchiré. Dans tous les cas, c'est fascinant, et tout fait sens. Le miracle est qu'on ne s'ennuie pas un seul instant alors que le film ne présente aucune émotion et devrait théoriquement assommer. Peut-être que le regarder à 5h du matin par une nuit de pleine Lune aide à mieux digérer le tout! C'est finalement très bon, mais ça ne touche pas: je ne peux rester qu'à un excellent 7/10 car je ne suis pas non plus ébloui au point de vouloir retenter l'expérience avant dix ans. Mais ça m'a beaucoup plus captivé que L'avventura, vraiment.