samedi 15 mai 2021

Le Bal des 41

                                              
Enfin un film gay que j'ai bien aimé : c'est assez rare pour être noté! En général, je trouve le cinéma lesbien plus réussi, en particulier le magnifique Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, alors que les romances entre hommes encensées par la critique m'ont toujours laissé un peu froid, du sinistre Brokeback Mountain au sirop de pêche trop sucré Call Me by Your Name. Ce qui ne veut pas dire que Le Bal des 41, de David Pablos, soit parfait, loin de là, mais force est de reconnaître que ça m'a davantage ému. Sans doute parce que je vis mentalement dans le passé, et que je me reconnais davantage dans les mœurs patriciennes du XIXe siècle, au sens large du terme, que dans les moyens de rencontres contemporains. Disons que je suis plus attiré par les hommes bien costumés d'antan, tels Félix Youssoupov ou mon fantasme ultime Basil Rathbone dans le palais Karénine, que par les bombes insipides de notre époque tels Armie Hammer ou Jake Gyllenhaal. Ainsi, voir deux moustachus latins évoluer de rivières en palais était sûrement plus attrayant pour moi, mais chacun ses goûts. Le plus surprenant, c'est qu'il s'agit d'un film mexicain, alors que j'ai habituellement une peur panique de ce pays là, pour deux raisons. La première, c'est que je reste traumatisé par les vingt premières minutes d'un film des années 1970 qui repousse les limites de ce que peut supporter l'esprit humain; la seconde, c'est qu'une amie m'a certifié que les images d'Épinal de crimes et de cartels abondamment diffusées par les informations sont loin d'être des clichés. Heureusement, rien de tout cela dans ce film élégant, plus proche de l'esthétique impériale de Juarez de William Dieterle, qui me plaît tant.

L'histoire est inspirée de la réalité. Le 17 novembre 1901, quarante-et-un hommes de la haute société de Mexico, membres d'un groupe homosexuel clandestin, furent arrêtés par la police du président Porfirio Díaz à l'occasion d'un bal travesti. La rumeur disait qu'un quarante-deuxième participant, le député Ignacio de la Torre y Mier, était également impliqué, mais qu'il ne fut pas inquiété puisqu'il était le propre gendre du président, depuis son mariage avec Amada Díaz. Le film retrace les événements qui ont mené au drame, à travers cette union de convenance forcément ratée, et l'histoire d'amour parallèle entre Ignacio et le bel Evaristo Rivas, secrétaire au parlement.

La mise en scène est de facture classique, nous offrant de belles images qui emprisonnent les héros dans des relations sans avenir. Par exemple, l'hôtel particulier du couple de la Torre a beau être tapis de couleurs chatoyantes, il n'en reste pas moins une cage dorée dont les lignes verticales des vases et des étagères diminuent le moral des habitants. De même, la photographie sombre des rendez-vous nocturnes à la lueur des bougies laisse planer une ombre sur une vraie passion qui ne peut se vivre au grand jour. Surtout, le montage final qui alterne entre les tourbillons ralentis de la danse travestie et l'arrivée martiale de la milice, est notoirement saisissant. Les personnages, qui voulaient simplement s'offrir quelques moments de grâce pour se libérer d'une vie publique hautement codifiée, sont vraiment attachants, ce qui rend l'attente du sort final d'autant plus pénible, et le verdict d'autant plus insoutenable. David Pablos réussit un joli balancement entre carcan et désir d'évasion, ce qui au-delà des sentiments individuels est également le tableau d'un régime politique hautement controversé. En effet, la présidence de Porfirio Díaz paraît pour le moins ambivalente : je ne connais pas assez l'histoire du Mexique pour en juger, mais il semble bien que malgré la modernisation de son pays orchestrée par ses soins, il fût avant tout un dictateur qui s'est accaparé le pouvoir pendant 35 ans, et qui n'a pas hésité à réprimer sévèrement toute forme de contestation. Le film reflète bien cet état des choses, faisant du chef d'État une figure froide ne supportant pas la contradiction au sein même de sa famille, et toujours cernée par la présence inquiétante de son garde du corps impassible.

Pour donner un peu de contraste à ce climat politique glaçant, le réalisateur donne à ses images une sensualité toute pyrique, montrant Evaristo et Ignacio porter leur nudité avec autant d'élégance que leurs vêtements luxueux, et filmant leurs étreintes avec un véritable sens du raffinement, sans jamais rien de vulgaire. C'est là un savoir-faire qui rend leur amour d'autant plus fort, et qui est plus à même de susciter bien des fantasmes : Emiliano Zurita et Alfonso Herrera ne sont pas mon genre dans la vraie vie, mais leurs barbe et moustache à l'ancienne leur donnent un charme certain, tandis que la force de conviction de leur jeu les rend particulièrement touchants. Les costumes savent également les mettre en valeur, la robe de bal d'Ignacio parvenant même à le rendre aussi séduisant en femme qu'en homme. J'ai moi aussi souvent rêvé de me travestir à l'occasion, mais à l'unique condition que le résultat soit élégant : mes modèles sont Eleanor Parker dans La Mélodie du bonheur, et Marlene Dietrich dans Désir. Je suis dès lors ravi de découvrir un film où des hommes parviennent à être magnifiques en femmes, sans avoir rien d'une drag-queen.

En revanche, David Pablos ne peut s'empêcher de tomber dans le mauvais goût concernant les personnages secondaires. Les réunions du club se transforment rapidement en priapées, ce qui malgré la distinction des membres de l'élite mexicaine est très éloigné de mes propres désirs : j'adore l'amour comme tout le monde, mais n'étant pas prénommé Tallulah, c'est une chose que je ne peux concevoir qu'à deux, dans l'intimité d'une chambre! Cela dit, l'orgie en question est plutôt joliment filmée, même si cela implique pour les personnages un courage et une abnégation que je n'aurais jamais en la matière. Pour sûr, la sensibilité du metteur en scène est fascinante, car elle parvient toujours à donner une certaine allure au trivial le plus pur, qu'il s'agisse d'un duel théâtral aux épées phalliques, ou d'un massacre de La Flûte enchantée par un ministre qui s'improvise diva. Ces choses là auraient pu me gêner terriblement, mais David Pablos parvient à les rendre captivantes, preuve que le talent revêt toujours une part de mystère.

Enfin, outre la beauté plastique des corps et de la décoration d'intérieur, le film doit également beaucoup à ses interprètes de qualité. Alfonso Herrera est un très bon héros, complexe comme il se doit, torturé par le rôle qu'il doit jouer à la ville mais n'éprouvant jamais de honte dès qu'il retrouve ses compagnons de route. Il esquisse également très bien le côté misogyne d'Ignacio, qui ne sait rien faire d'autre que blesser sa femme en consommant leur union avec force maladresse, et qui cherche à l'exclure de sa vie avec un ton paternaliste aussi insupportable que celui de son beau-père. Ce conflit marital prend d'autant plus d'ampleur que Mabel Cadena ne se contente pas de rester dans l'ombre. Humiliée et rejetée dans l'intimité du foyer, Amada tente de faire bonne figure avec une vraie lumière devant ses amies cancanières, mais on sent bien à quel point le dépit la ronge, jusqu'à la transformer en machine de guerre beaucoup plus venimeuse que la May Welland du Temps de l'innocence. Quand sa condition la fait trop souffrir, elle ne cherche plus à emprisonner son mari sous des flots de douceur feinte et de fausse soumission, préférant au contraire une joute ouverte à l'issue de laquelle des vies sont en jeu. L'actrice passe ainsi très bien de l'oie blanche qu'elle s'est efforcée de jouer contre son gré à la digne fille de son père, conduisant par-là même l'histoire vers une conclusion qui ne manque pas de laisser une empreinte indélébile. Emiliano Zurita, qui reste un peu dans l'ombre de son partenaire, est quant à lui très bon, également, quoiqu'un peu moins marquant.

Conclusion : je n'ai finalement que du bien à dire sur ce beau drame à l'ancienne, qui me touche sincèrement plus que les romances gays américaines de ces dernières années. Concrètement, je n'ai rien à reprocher au film, et cependant, je ne me verrai pas monter à plus de 7/10. J'ai beaucoup aimé, l'histoire est fort émouvante, la mise en scène est bien huilée, le sensuel confine au sublime et les trois personnages centraux sont tous complexes et bien développés, mais quelque chose me retient de crier au chef-d'œuvre, sans que je puisse exactement définir quoi. Cela dit, sur la vingtaine de films vus pour l'année 2020, Le Bal des 41 reste tout de même mon favori à ce jour, ce qui est bon signe. Comme complément d'information, soulignons qu'un groupe de lesbiennes a subi le même sort que les hommes en cette fatale année 1901 à Mexico, bien que l'événement fût nettement moins commenté par la presse. Tout cela est désolant et me donne envie de hurler : j'ai vraiment toutes les peines du monde à comprendre pourquoi une chose aussi naturelle que l'homosexualité a été réprimée pendant tous ces siècles.

2 commentaires:

  1. Pour l'instant, j'ai commencé à regarder, j'ai trouvé l'ensemble beau et honnête. Et j'ai été horrifié par la nuit de noce. Et maintenant, j'ai extrêmement hâte, après t'avoir lu, de découvrir comment la gentille épouse va se transformer en mégère redoutable. D'accord sur le commentaire sur le travestissement, les acteurs sont magnifiques dans ces tenues.

    Le vengeur de Rosalind

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    1. Ah! Tu me diras ce que tu penses de l'épouse alors. Et tant mieux si le film te plaît jusqu'à présent. Merci de ta lecture!

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