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lundi 31 octobre 2016

Clair de femme (1979)


Si La Banquière est à mes yeux le plus beau film français de Romy Schneider, c'est néanmoins dans Clair de femme qu'elle donne sa meilleure performance francophone comme premier rôle. Peut-être que l'image d'une Romy dépressive aux cheveux longs m'a touché plus qu'il ne l'aurait fallu, mais c'est ainsi. C'est une œuvre de Costa-Gavras, inspirée par une histoire de Romain Gary, sur la rencontre improbable entre deux âmes en peine au cours d'une nuit particulière. En filigrane apparaît le thème de la difficulté à communiquer, à travers une palette de rôles secondaires tous plus excentriques les uns que les autres.


Est-ce pour accentuer ce thème qu'Yves Montand passe la moitié de ses dialogues à regarder par terre quand c'est un autre qui lui parle ? C'est très perturbant, et j'espère que c'est un choix délibéré. Sa performance est autrement réussie, car on sent bien sa douleur derrière une façade calme, le tout avec une agilité certaine dans le maniement de l'absurde, avec en point d'orgue l'échange avec l'époux rescapé d'un accident, qui se comporte de façon tout à fait normale mais est incapable de prononcer des mots cohérents. On notera d'ailleurs que le personnage de Montand est le plus communicatif de la distribution : il ne sait pas où il va et passe son temps à l'aéroport pour une destination au hasard, mais il ne craint pas d'aborder les gens, d'offrir un café à l'inconnue qu'il vient de bousculer sur le trottoir, d'encourager le monologue inventé du mystérieux directeur de spectacles d'animaux, ou d'inventer de nouveaux sons devant le rescapé, qui n'aura jamais été aussi loquace qu'en sa compagnie.


L'absurdité atteint son paroxysme avec la réception de la belle-mère de Romy, incarnée par une Lila Kedrova ne semblant pas savoir jouer autre chose que les femmes mûres complètement frappées, une quinzaine d'années après Zorba et Le Rideau hitchcockien. En vérité, aucun des nombreux hôtes ne semble vraiment savoir ce qu'il fait là, de quoi renforcer l'étrangeté de la relation qui se noue depuis le matin entre les deux inconnus. Du coup, les performances très équilibrées d'Yves Montand et Romy Schneider ancrent l'irréel dans le concret, afin de donner toute la mesure du drame qui se joue hors champs alors qu'on les suit dans les rues de nuit. Romy m'impressionne réellement dans ce rôle : elle y arbore un visage tragique qu'elle nuance par des sourires chaleureux, si bien qu'on se laisse émouvoir dès les premières minutes, avant de suivre avec grand intérêt son cheminement intérieur, entre doutes, choix relationnels inattendus et peine déchirante qui se révèle plus grande encore à chaque rebondissement. Pourtant, même une fois que toutes les pièces du puzzle sont en place et qu'on découvre la véritable motivation du héros, l'absurde n'est pas écarté d'un revers de la main, à l'image de la scène exubérante de conduite à contre-sens devant des gens d'armes impuissants.


Clair de femme me semble donc réussi car l'absurde et le drame se mêlent de façon cohérente, mais comme pour tous les autres films français de Romy vus jusqu'à présent, quelque chose me retient de le considérer comme un véritable succès. Cela tient peut-être de ce qu'on met du temps à comprendre où l'histoire veut réellement en venir, quoique cette série de dialogues improbables soit finalement le point fort de l'ensemble. Peut-être que mon ressenti mitigé vient davantage de son esprit trop manifestement "1970's", avec ces couleurs assez fades et ces fauteuils en cuir jaune dans la salle d'attente de l'aéroport. Il est vrai que le film n'est pas vraiment beau, malgré la présence de vitraux originaux chez la belle-mère russe. Le rythme ne m'a pas absolument absorbé non plus, bien que je n'aie pas de reproches majeurs à faire à une œuvre qui fonctionne finalement très bien en l'état. J'ajouterai simplement que la musique de Jean Musy reflète judicieusement l'ambiance générale, avec des accords mélancoliques où percent une note d'espoir, tandis que la flûte de pan rappelle le désir d'évasion du héros et le goût pour l'exotisme de sa nouvelle connaissance.


En somme, Clair de femme est un bon film, qui n'arrive néanmoins pas à me séduire autant qu'il faudrait. Romy est excellente en dépressive nuancée, Montand a plein de bons moments malgré ce tic insupportable de toujours regarder ses pieds, et les deux interprètes composent de fait des personnages attachants. J'en resterai malheureusement à 6/10 car un je-ne-sais-quoi d'indicible m'empêche d'attribuer un 7, et je m'en veux de ne pouvoir exprimer plus clairement ce ressenti. Le plus gros défaut du film sont en fait ces enfants qui jouent pendant vingt minutes à mimer les postures des silhouettes des feux à un carrefour ! Aucun enfant normalement constitué ne jouerait à ça dans la vraie vie ! Je mets donc la légère déception que me cause le visionnage sur cet indéracinable esprit "1970's" par trop daté.


La Banquière (1980)


La Banquière est, de tous les films français de Romy Schneider, celui qui me plaît le mieux : c'est beau, l'héroïne est charismatique et pleine de ressources, et l'atmosphère années 1930 en costumes empêche l'ensemble de sombrer dans la touche "France contemporaine des années 1970" qui a si mal vieilli. C'est un film de Francis Girod, inspiré par la vie de Marthe Hanau, la "banquière des Années folles", qui se hissa aux sommets d'un monde exclusivement masculin et se fit par-là même beaucoup d'ennemis. Renommée Emma Eckhert pour l'occasion, la financière scandaleuse reste un rôle en or qui donne à Romy l'occasion de livrer une bonne, voire très bonne, performance. Dommage que le film peine à tenir toutes ses promesses…


En réalité, tout commence en mettant l'eau à la bouche: l'introduction de dix minutes en noir et blanc est tournée à la manière d'un film muet, sur l'air d'un sympathique pianola d'Ennio Morricone, et le tout avec de jolis cartons semi burlesques narrant les mésaventures de la jeune Emma, traitée comme une paria pour son lesbianisme, mais toujours capable de rebondir par un mariage de convenance qui ne l'empêche nullement de poursuivre sa liaison avec une riche héritière, laquelle lui prêtera l'argent à l'origine de sa fortune. Après coup, le film passe en couleurs alors que la jeunesse des Années folles danse frénétiquement à l'aube de la crise de 1929, un moment-clef dans l'histoire de la finance qu'Emma saura mettre à profit pour devenir la banquière la plus populaire de Paris, via une histoire de taux à 8% à laquelle je n'ai rien compris, mais qui sera tout de même le début de ses déboires, à mesure que ses rivaux tenteront de la faire tomber. En filigrane se brosse un portrait de femme forte, ingénieuse et n'hésitant jamais à se servir de son entourage : elle utilise par exemple le prêt de son amante bijoutière avant de la délaisser d'un revers de la main, et elle n'hésite pas non plus à faire chanter l'homme dont elle vient de tomber amoureuse quand ça arrange ses affaires. Le personnage est donc complexe, suscitant autant la sympathie par son caractère faussement démocratique (elle prétend que même les petits épargnants ont le droit de s'enrichir, bien qu'elle fasse ce mouvement pour s'enrichir davantage elle-même), que l'antipathie à travers ses manipulations.


Ah ! Et oui, vous avez bien lu : "l'homme dont elle vient de tomber amoureuse". Le film n'a pas, hélas, le courage de faire d'Emma une véritable lesbienne : elle l'est simplement trois minutes le temps de faire fortune, après quoi elle jette son dévolu sur un blanc-bec à la pilosité d'ours, de quoi faire retomber l'histoire dans une romance des plus communes. Par bonheur, les luttes politiques que se livre le couple donnent du piquant à leur passion, et la relation trouble qui se noue entre Emma et la femme de son amant pimente d'autant plus l'affaire, mais force est de reconnaître que c'est surtout l'épouse qui semble attirée par Emma, qui en revanche cesse progressivement de s'habiller en homme à mesure qu'on avance dans l'histoire. C'est dommage, car cette bisexualité qui ne s'assume pas tout à fait sonne un peu faux. Par bonheur, ça n'enlève rien à la fascination qu'exerce Emma, mais cette romance hétéro qui occupe tout de même un bon tiers de film est loin d'en être l'aspect le plus intéressant, hormis lors de la question du chantage, quand la banquière n'hésite pas à briser la carrière politique de son amant pour se venger. Sauf qu'ils passent leurs temps à se rabibocher malgré ces coups d'éclat, alors quel intérêt de les voir s'embrasser à longueur de temps dans des chambres d'hôtel, alors que la musique devient de plus en plus quelconque dans ses accents romantiques?


L'intérêt, pour moi, vient surtout des deux autres actes. Le premier évite dieu merci (!!!) de trop s'attarder sur des questions financières, sauf sur cette histoire de 8% qui explique la popularité d'Emma et permet de créer une ribambelle de gâteaux en forme de 8, si bien qu'on suit avec plaisir dans un second temps la montée en puissance d'une femme d'exception, invitée dans les émissions de radio les plus prestigieuses pour parler de ses projets. Le troisième acte offre quant à lui bien du grain à moudre à Romy Schneider, puisque Emma passe par la case prison après une série de scandales, de quoi lui faire ravaler son orgueil et révéler enfin toute sa vulnérabilité. L'actrice est excellente dans cette partie, parce qu'elle n'oublie jamais la force de caractère du personnage malgré les drames, tout en humanisant l'héroïne froide et implacable esquissée jusqu'alors. C'est une jolie performance que je pourrais nommer à l'occasion, l'année restant très ouverte à ce jour. Pour les personnages secondaires, l'interprétation maintient toujours le cap, en particulier chez Marie-France Pisier, qui intrigue à mesure qu'elle se laisse envoûter par une héroïne qu'elle ne perçoit jamais comme une rivale, et chez Daniel Mesguich, très charismatique dans le rôle du politicien malgré son sourire niais au possible. En revanche, Jean-Louis Trintignant n'est pas du tout crédible en banquier teigneux prêt à tout pour faire tomber Emma, puisque l'acteur renvoie une image beaucoup trop douce pour un tel rôle. À vrai dire, la scène où il parle à son double imaginaire en jouant aux échecs n'est pas la plus heureuse de sa carrière.


Je finirai en évoquant la photographie de Bernard Zitzermann, à qui l'on doit également le Molière d'Ariane Mnouchkine, une photographie qui n'a rien d'exceptionnel en soi mais qui rend le film nettement plus beau que la plupart des œuvres françaises de Romy. En fait, l'aspect technique qui impressionne le plus sont les costumes, vraiment charmants avec leur touche "années 1930", en particulier lorsque Romy s'appuie contre la vitre de l'hôtel du Palais de Biarritz, une plume noire sur un turban blanc. Tout ceci rend la découverte agréable, mais cette romance qui tourne en rond, ces antagonistes trop fades et la durée un peu excessive de plus de deux heures empêchent tout de même La Banquière de se hisser au rang de grand film. C'est intéressant mais un peu décevant: 6/10.


lundi 26 septembre 2016

Une femme à sa fenêtre (1976)


Il y a cinq ans, j'ai hérité d'une parente qui avait une bonne partie de la filmographie de Romy Schneider en DVD. Il m'a tout de même fallu du temps avant de m'y adonner, le cinéma français des années 1970 n'étant pas, à première vue, une époque qui m'attire, mais étant un fan inconditionnel de la performance de Romy dans le Ludwig de Visconti, je voulais vérifier si elle ne pouvait pas gagner un second Orfeoscar, cette fois-ci pour un premier rôle. Voilà qui m'a motivé à regarder enfin ses autres œuvres, bien que je sois dans l'ensemble un peu déçu par cette série de films français.


Une femme à sa fenêtre fut celui qui m'a le plus immédiatement fait envie, la promesse de paysages grecs et de costumes années 1930 étant franchement alléchante sur le papier. C'est un film de Pierre Granier-Deferre, où Romy partage la vedette avec de gros noms du cinéma d'alors, Philippe Noiret et Victor Lanoux, le tout d'après un roman du controversé Pierre Drieu la Rochelle. Franchement, le début est très prometteur : le film s'ouvre sur le profil de l'actrice, impeccablement habillée, se détachant sur les hauteurs du mont Parnasse, introduction on ne peut plus enchanteresse qui donne sincèrement envie d'entrer dans l'histoire. Les bonnes choses s'enchaînent d'ailleurs pendant toute la visite du sanctuaire de Delphes, puisque Jean Ravel découpe les dialogues de façon originale à mesure que le trio marche au sein des ruines, avec en prime une série de métaphores antiques qui dans un premier temps font mouche en inscrivant l'intrigue dans une veine intellectuelle. On a d'autre part des doutes quant aux rapports des membres du trio lors de cette ouverture, étant donné que les réactions de Philippe Noiret, qui laisse Margot, l'héroïne, se faire courtiser par un autre homme sans qu'on sache encore à qui elle est mariée à ce moment là, ne laissent pas d'étonner.


Ce mystère trouve cependant très vite une réponse, et c'est hélas à ce moment-là que le film commence à basculer dans une synthèse maladroite entre fiction politique sur la contestation de la dictature du 4 Août, et romance bourgeoise où la décadence et la futilité des élites ne sont jamais épargnées. Malheureusement, ce mélange manque cruellement de souffle. Déjà, le rythme général est extrêmement lent, alors autant dire que passer deux heures en compagnie de bourgeois qui s'ennuient en regardant des matchs de tennis n'aide pas à rester éveillé. Pire : si le montage de l'introduction intriguait par son originalité, le découpage général est quant à lui assez brouillon, puisqu'on passe d'une époque à l'autre au gré des envies du réalisateur. Ainsi, n'importe quel synopsis vous dira qu'Une femme à sa fenêtre est l'histoire d'une épouse trompée qui s'ennuie, et qui trouve un nouvel élan à son existence en tombant amoureuse d'un militant politique persécuté. Mais cette rencontre, principal moteur de l'action, n'arrive qu'au milieu du film, aussi est-il assez abscons de voir les deux amants ensemble durant de longues séquences dans tout le premier acte. À ce stade, les références littéraires prennent même une ampleur pédante qui n'apporte rien au propos, et la partie politique échoue elle aussi à maintenir l'intérêt, et ce dès le commencement, avec ce long monologue du chef de la police qui narre des événements dont on ne saisit pas du tout les enjeux à ce moment là.


En revanche, on appréciera le jeu sur les différentes images de Romy Schneider penchée à sa fenêtre, afin de ramener le film au cœur du sujet, y compris lorsqu'il s'agit de vitres de voiture tandis que le chauffeur a du mal à se frayer un passage parmi une foule contenue par la police. Le sourire de la marquise, projetée pour la première fois dans la réalité de la dictature, ne manque évidemment pas de s'estomper devant tant de dureté… Les méfaits de la milice au pouvoir sont encore l'occasion de dériver sur de jolies images grecques, en particulier lorsque la fuite d'un fugitif permet de soulever un drap séchant au soleil, et de découvrir par-là même les hauteurs de l'Acropole. La photographie d'Aldo Tonti est de toute façon fort soignée, de quoi donner au film un cachet certain entre les jardins fleuris des villas de luxe, les vieilles voitures dans les rues couvertes de neige, les lignes courbes infinies du théâtre de Delphes, les routes sous l'ombrage des cyprès et les couchers de soleil pas trop kitsch sur les littoraux. De leur côtés, les costumes de Jacques Fonteray et Maria Baroni ne sont pas d'un ravissement exceptionnel, mais ils mettent bien en valeur la silhouette de la star, en particulier le foulard jaune-orangé sur un costume immaculé, sans parler de la robe bleue striée que Margot étale avec fierté en pleine réception.


Pour le reste ? Romy Schneider est toujours absolument fascinante, mais elle ne parvient à sortir le film de sa torpeur. Les incessants allers-retours entre passé et présent empêchent de nous prendre au jeu de sa passion envers le militant politique incarné par un Victor Lanoux peu mémorable, et Philippe Noiret campe pour sa part un personnage si volontairement médiocre qu'il n'y a aucune surprise quant aux sentiments de Margot à son égard. Le mari est quant à lui inintéressant au possible puisqu'on ne le voit que jouer au tennis, mais le dialogue avec la meilleure amie sur l'apologie de l'adultère parvient furtivement à donner un peu de piquant à ce match interminable. Quoi qu'il en soit, Une femme à sa fenêtre est l'archétype de la performance schneiderienne : elle y est très charismatique, extrêmement séduisante, et use d'un comportement libre qui la rend à la fois mystérieuse et attirante bien qu'elle n'hésite pas à jouer avec ceux qui se languissent pour elle. C'est une bonne interprétation, mais je n'y vois rien de spécial étant donné qu'elle a incarné de nombreux personnages similaires. Dans tous les cas, ça ne suffit pas à donner au film le souffle qui lui fait cruellement défaut. Un assemblage plus rigoureux entre les questions politiques, la romance passionnée et la déconstruction d'une strate sociale décadente aurait été souhaitable. En l'état, la note ne saurait dépasser un triste 5/10.


PS : Je reprendrai ma rétrospective 1946 en novembre puisque l'Anonyme au cœur fidèle a la bonté de me prêter Of Human Bondage et Temptation! J'inaugurerai donc une seconde saison 1946, en espérant que ça me laisse le temps de découvrir les films italiens de l'année, ainsi que les comédies introuvables de Danielle Darrieux, sur lesquelles je mise beaucoup pour donner un Globe comédie à l'actrice, qui n'est jamais aussi merveilleuse que dans ce registre. Affaire à suivre.


vendredi 26 février 2016

L'important, c'est le laid.


Ça y est, je viens enfin de voir L'important c'est d'aimer… en entier. J'apporte la précision parce qu'il m'aura fallu trois essais pour aller jusqu'au bout : la première fois, la laideur visuelle de la première scène ne m'avait pas motivé pour continuer, et j'avais dû abandonner pour rendre le film à la bibliothèque à temps. La seconde, j'avais réussi à passer le cap de la pénible première demi-heure, mais c'était déjà un gros effort, et l'arrivée de nouveaux personnages pervers et caricaturaux m'avait fait refermer l'étui pour le renvoyer dès le lendemain en rayon. Il aura donc fallu un troisième essai en direct devant un poste de télévision pour m'obliger à tenir jusqu'au bout, et je demande d'ores et déjà pardon à mes hôtes à qui j'ai infligé cette horreur dans leur salon.


Horreur. Le mot n'est pas trop faible, car la seule ligne directrice du film, c'est bien une dégringolade malsaine dans le sordide, où l'on part d'un tournage de film porno pour finir par se traîner sur le sol d'un urinoir public, en passant par à peu près toutes les perversions possibles et imaginables dans des intérieurs mal décorés. Évidemment, je ne suis pas stupide au point d'ignorer que c'est un choix assumé d'Andrzej Zulawski : le titre bucolique est je suppose censé percer coûte que coûte sous le vernis de toutes les misères du monde, afin de montrer que l'amour est effectivement la seule chose qu'il restera à Nadine, surtout qu'au milieu de ses égarements, elle n'est d'ailleurs plus définie que par sa capacité à aimer, entre les vestiges de sa reconnaissance envers son mari et ses sentiments naissants envers le photographe. J'en conclus donc que pour faire ressortir le verbe essentiel de l'histoire, le réalisateur a fait le choix d'en inonder sa définition sous le déluge le plus glauque du monde, et ce au prix d'une photographie aux teintes volontairement grisâtres supposées traduire l'état d'esprit "paumé" de l'héroïne. L'ennui, c'est que ces choix de luminosité appuient tellement sur le sordide que tout en devient vraiment affreux, et c'est insupportable à regarder. L'autre jour, je parlais de ma très agréable découverte du Juge et Assassin de Tavernier en évoquant une photographie à couper le souffle, une bonne surprise que je comparais avec "certains films avec Romy Schneider". Je pensais précisément à L'important c'est d'aimer, où chaque plan est si glauque et gris que c'en devient immonde. En outre, pour accentuer les tourments de Nadine, Zulawski s'amuse avec un jeu de zooms en continu, mais ça donne plus le tournis qu'autre chose et ça ne s'intègre pas forcément à l'histoire.


Quelle histoire d'ailleurs ? L'usage de ces zooms frénétiques est en fait rendu caduque par l'absence totale de scénario, si bien qu'on se retrouve devant un film volontairement laid qui en définitive ne raconte rien. Tout ça pour ça ? Je n'aime pas définir une œuvre comme prétentieuse, car c'est souvent un adjectif utilisé à tort et à travers quand on ne sait plus quoi dire, mais le terme est une fois n'est pas coutume très adéquat ici : Zulawski montre qu'il a des références en placardant des posters de June Bride et autres films de prestige partout dans l'appartement principal, mais ça tranche beaucoup trop avec cette atmosphère peuplée d'acteurs médiocres tout justes bons à tourner dans de la série Z, et ça ne fait même pas particulièrement avancer l'histoire, pas même par contraste puisque la question de faire jouer Nadine dans Richard III est rapidement mise de côté. Alors, que cherche-t-on a nous raconter plus on avance dans le film ? Pour mettre les choses au clair, on nous dit que l'important, c'est d'aimer. Sauf que lorsque le scénario se souvient du titre une fois toutes les demi-heures, c'est uniquement pour poser des questions creuses qui alourdissent d'autant plus l'intrigue au lieu de mieux en cerner les contours, comme lors de la séquence au café où Romy Schneider s'énerve : "Mais ça ne veut rien dire "je t'aime"!"


Pour être honnête, on peut éventuellement penser que ce genre de répliques illustre le désarroi de personnages définis comme "paumés", mais devant le montage aberrant qui saute d'une personne à l'autre sans prévenir, force est de reconnaître que si les protagonistes sont aussi largués, c'est que ça arrange surtout le réalisateur pour leur faire faire n'importe quoi sans souci de cohérence. Ainsi, on ne sait plus quoi faire pour dérouler le récit ? Vite, comblons les trous avec des orgies totalement gratuites, ou avec un personnage qui monte sur sa table pour déclamer des tirades tel un fou furieux. Franchement, la seule chose qui semble intéresser Zulawski, c'est de passer en revue une ribambelle de personnages vicelards et répugnants pendant presque deux heures, quand bien même certains n'apportent rien à l'affaire. Ce point de vue est d'ailleurs confirmé par des caricatures ahurissantes d'homosexuels dégoulinants de maquillage, ou par une scène de violence sanglante qui sort de n'importe où à la fin. Et que dire de ces dialogues complètement plaqués, comme celui sur les femmes au Yemen ? Le pire, c'est que pour combler les trous d'un scénario qui fait défiler le maximum de personnages malsains au lieu de donner un minimum d'épaisseur au trio central, on nous balance un thème de Georges Delerue pour augmenter le pathos de certaines séquences. Malheureusement, on n'est pas dans The Pumpkin Eater ici ! Autant dans le film de Jack Clayton les envolées lyriques étaient savamment dosées et uniquement au service d'un portrait de femme compliquée parfaitement brossé, autant l'usage répétitif de la même ritournelle à divers endroits du film de Zulawski donne davantage l'impression qu'on essaie de noyer un poisson qui n'a rien à raconter. À l'image des zooms et des posters de cinéma, le motif de Delerue participe plus d'un bricolage formel que d'un usage réfléchi pour servir une narration.


Le problème, c'est que tout ce vide et ces excès de laideur affectent la performance d'actrice, seul élément susceptible de maintenir un semblant de cohésion dans cet ensemble. La seule ligne à peu près cohérente dans l'histoire, quand on ne s'égare pas pendant des dizaines de minutes sur le quotidien de producteurs vicieux, la concerne d'ailleurs entièrement : arrivera-t-elle à choisir entre deux hommes bien qu'elle soit complètement perdue ? Alors Romy sait parfaitement jouer toutes les émotions qu'on lui demande, entre air hagard, larmes, séduction provocante et crise de nerfs sur une tasse de café, mais qu'essaie-t-elle de montrer dans tout ça ? Certes, elle est paumée, mais pourquoi ne le suggère-t-elle que par moments ? Pourquoi a-t-elle l'air aussi sûre d'elle et posée dans la moitié des séquences ? Méprise-t-elle vraiment son mari comme celui-ci a l'air de le penser ? Ressent-elle vraiment quelque chose pour le photographe avant les dernières minutes ? Ce n'est jamais très clair, mais ça ne me semble pas vraiment traduire les égarements de Nadine. En fait, on a plutôt l'impression que Romy fait comme le réalisateur : elle bricole, elle expérimente avec plusieurs effets qu'elle maîtrise très bien, sans savoir pour autant ce qu'elle a à raconter. On comprend néanmoins qu'elle fut très fière de ce rôle, qui non content de lui avoir donné du grain à moudre comme actrice a surtout eu le mérite de briser son image, encore que l'érotisme de La Piscine était déjà cent fois plus troublant que les images de fesses et les répliques vulgaires de L'important c'est d'aimer. Hélas, les trop fortes imprécisions de la mise en scène et du scénario font tourner ce personnage à vide (concrètement, on se contrefiche de savoir avec qui elle va finir au bout de seulement vingt minutes), aussi ai-je vraiment du mal à considérer cette performance comme la meilleure de l'année, à l'inverse de plusieurs sites que j'ai croisés ça et là. Désolé Romy, mais je donne le César à Adjani!


Pour le reste de la distribution, Jacques Dutronc est franchement mauvais : ses répliques sonnent faux dans sa bouche ("Elle a un cul d'adolescent, j'adore ça."), son air constamment amorphe ne colle pas au type geignard qu'il est censé jouer, et sa dernière séquence est tellement irréaliste qu'il n'est pas en mesure de dessiner les contours d'un personnage encore plus imprécis que Nadine. De son côté, Fabio Testi fut apparemment doublé ce qui rend difficile de juger de sa prestation, avec ce photographe qu'on ne comprend pas plus que les acteurs, et tous les autres personnages sont pour leur part trop hideux pour nous permettre d'avoir une once de sympathie pour les performances de leurs interprètes, tous passant leur temps à se rincer l’œil devant des priapées, à lécher du sang ou à se fourrer des godemichés dans le moindre orifice. Je ne sors pas du couvent, mais à ce stade d'obscénités, c'est vraiment navrant.


En somme, j'ai beau essayer de me convaincre qu'il y a tout de même une fine trame narrative à suivre, ces nombreuses séquences qui s'étirent en longueur à propos de tous ces rôles secondaires répugnants font davantage l'effet de divagations qui n'apportent rien à l'affaire. Le tout me semble inutilement glauque et absolument creux, et vous aurez beau m'accuser d'être passé complètement à côté du film, ça n'y changera rien : c'est détestable, et seule la mise en scène des laideurs humaines semble avoir intéressé Andrzej Zulawski. Impossible dès lors de voir ce que tout le monde peut bien trouver à cette œuvre, à laquelle je dois attribuer la note minimale tant c'est insupportable et désespérément affreux. Vivement le prochain film pour oublier tout ça!