dimanche 28 mai 2023

Arras au point du jour


Seigneur, quelle semaine ! J'avais rendez-vous à Lille ce mercredi : je voulais donc mettre ce long voyage à profit pour explorer le Nord-Pas-de-Calais, une région où je n'aurai clairement pas l'occasion de revenir tous les quatre matins. Malheureusement, rien ne s'est passé comme prévu ! Ainsi, après un trajet interminable, je me suis retrouvé dans un gigantesque embouteillage dans le très déprimant bassin minier, je me suis ensuite égaré dans la banlieue de Lille, puis je me suis fait racketter de manière assez violente à deux reprises en finissant par gagner le centre-ville à pied, avant de faire une crise de panique dans un supermarché de Villeneuve-d'Ascq, car je n'avais rien mangé depuis la veille et me sentais complètement perdu au milieu de la foule, ce qui a nécessité l'intervention de la sécurité ! Qui dit mieux ? Cette suite pathétique en ré mineur m'a finalement conduit à changer mes plans : alors que j'avais prévu de visiter tous les musées de la conurbation, avec en point d'orgue la Piscine de Roubaix, pour enchaîner sur un détour par les grandes villes alentour (Tournai, Valenciennes, Douai, Cambrai), j'ai finalement quitté la Flandre sans demander mon reste pour aller me réfugier dans la campagne normande. Et je n'étais pas au bout de mes peines car, non content d'avoir choppé une insolation en flânant trop longtemps sous le soleil de Giverny sans chapeau, voilà que ma voiture est tombée en panne au beau milieu de la forêt du Perche ! Après des heures à attendre la dépanneuse puis un taxi, je me suis donc retrouvé au Mans où l'assurance m'a prêté une voiture rhodanienne (cherchez la logique !), non pas pour participer aux célèbres 24 h, mais tout simplement pour rentrer chez moi ! Ma voiture est donc immobilisée à l'autre bout de la France pour au moins deux semaines, ce qui ne m'arrange pas du tout. Sans compter que je n'avais pas spécialement envie de claquer des milliers d'euros cette année pour un véhicule qui n'a que 10 ans et qui a passé sans problème toutes ses révisions.


Bref, je suis épuisé ! À défaut d'avoir vu la Piscine de Roubaix, je passerai les deux jours de congés restants dans la mienne en écoutant le chant des oiseaux, histoire de me remettre de toutes ces émotions. Le bon côté des choses, c'est que j'ai quand même eu l'occasion de faire plein de belles visites cette semaine, à commencer par la capitale du Pas-de-Calais et de l'ancien Artois : Arras. Finalement, ça tombe bien, car c'était la ville qui m'attirait le plus dans cette région, et j'y ai passé une excellente matinée. Je la trouve même bien plus pittoresque que Lille, alors aucun regret. Arras a d'ailleurs l'extrême avantage d'être une ville à taille humaine : nettement moins peuplée que sa sous-préfecture Calais, et située assez au sud du département pour permettre de respirer avant l'enfer urbain de la Gohelle, cette cité n'a pour seul et unique défaut qu'une passion démesurée pour les panneaux "sens interdit". Stop ! À peine s'est-on engagé dans une rue qu'il faut déjà tourner dans tous les sens, sans jamais pouvoir suivre une ligne droite ! Heureusement, comme il était 6 h du matin, j'ai pu gagner sans encombres la belle place Victor Hugo, qui a l'avantage d'être un parking gratuit dans un joli cadre classique et octogonal unique en son genre. À partir de là, je suis parti à la découverte d'un centre-ville très riche d'une belle collection de bâtiments chargés d'histoire : forte de 157 édifices au moins en partie classés, Arras concentre en effet 35 % des monuments historiques de son département, et reste la septième ville de France qui en compte le plus.

Les places


Symboles de la ville, les deux places historiques d'Arras se distinguent par leurs façades d'influence flamande qui me faisaient rêver depuis toujours. La plus spacieuse est évidemment la Grand-Place, un véritable décor de théâtre qui, pour un visiteur venant du pays de l'art roman, représente le comble du dépaysement.


L'alignement parfait des maisons, qui gardent cependant toutes leur personnalité, est effectivement un régal. La seule anomalie, ravissante, de la Grand-Place est cette maison gothique au pignon à gradins, d'un exotisme tout septentrional.


La place des Héros, anciennement nommée Petite Place et baptisée ainsi en l'honneur des résistants fusillés en 1945, n'a rien à envier à sa voisine, avec sa panoplie de maisons flamandes aux belles arcades.


Cette place accueille en son sein l'hôtel de ville historique et son beffroi de 75 m de haut. Construit en deux phases, le cœur même de la cité mélange les styles gothique flamboyant et Renaissance. Au rez-de-chaussée, une exposition sur la reconstruction après guerre en apprend beaucoup sur le destin tragique d'Arras.

Au hasard des rues


Considérablement détruite durant la Première Guerre mondiale, Arras s'est relevée de ses cendres pour retrouver son éclat d'antan. Si les places ont été reconstruites à l'identique, certaines rues ont quant à elles vu se développer une architecture Art déco typique des années 1920. En témoigne cette façade fruitée très colorée rue Saint-Aubert !


Cette boulangerie place du théâtre n'est pas en reste, avec son décor de verger bleuté qui évoque tout sauf le pétrissage du pain. Un tout autre commerce devait s'y tenir au siècle dernier.


En dehors de l'Art déco, d'autres bâtiments plus anciens évoquent eux aussi des métiers disparus, ou tout du moins délocalisés. Par exemple, la place du théâtre était à l'origine le lieu où se tenait le marché aux poissons. Construit à l'aube du XVIIIe siècle, l'Ostel des Poissonniers fait justement écho à cette profession avec son décor de sirènes et autres dieux marins.


Ressuscitant elle aussi les fantômes des Lumières et de la Révolution, la rue Maximilien Robespierre abrite une maison où le tyran sanguinaire vécut peu avant l'embrasement de 1789. Pour l'anecdote, l'Artois est également le lieu d'origine de mon héroïne fictive préférée, Lady Oscar, la protagoniste de La Rose de Versailles de Riyoko Ikeda. Dans l'un des chapitres du manga, elle revient précisément sur les terres dont sa famille tire ses revenus, ce qui lui permet de discuter avec le futur dictateur natif de la ville, et surtout de se rendre compte de l'extrême misère dans laquelle vivent les paysans tandis que la noblesse dorée danse à Versailles. C'est l'un des éléments déclencheurs qui la conduisent à migrer de partisane de la monarchie à révolutionnaire convaincue.

La citadelle


De manière bien réelle, les témoins du fait militaire sont encore bien présent à Arras, notamment du côté de la citadelle édifiée par Vauban au tournant des années 1670. N'ayant jamais été attaquée et servant en premier lieu à contrôler la population locale, elle fut rapidement surnommée « la Belle Inutile ».


C'est peut-être pour cette raison que la charge de sentinelle de la place est désormais confiée à un troupeau de chèvres


Classée à l'UNESCO comme toutes les fortifications Vauban, la citadelle d'Arras se distingue notamment par sa belle chapelle Saint-Louis, avec sa façade d'inspiration flamande très élaborée.


Les fossés de la citadelle offrent quant à eux un témoignage autrement bouleversant des atrocités de la guerre, puisque 218 hommes de plusieurs nationalités européennes y furent fusillés entre 1941 et 1944. 218 plaques commémoratives leur rendent hommage en rappelant leur nom, leur date de naissance, leur ville d'origine et leur métier. On y retrouve sans surprise beaucoup de mineurs. La vision de toutes ces plaques sur les murs en brique reste bouleversante.

L'abbaye Saint-Vaast


Non moins impressionnante que la citadelle avec ses dimensions de la taille d'un quartier, l'abbaye Saint-Vaast accolée à la cathédrale accueille aujourd'hui le musée des Beaux-Arts de la ville. Et j'ai eu un gros coup de cœur pour cet ensemble : le bâtiment est aussi intéressant que les collections, et surtout, tous les secteurs culturels publics d'Arras y sont réunis, puisqu'on peut naviguer librement du musée à la médiathèque installée dans les mêmes bâtiments. Je trouve ce concept absolument génial pour inciter les publics à découvrir de nouvelles choses. L'entrée est gratuite, ce qui ne gâche rien !


Le rez-de-chaussée est principalement consacré aux arts médiévaux : on y retrouve par exemple les anges d'Humbert et de Saudemont sculptés à la fin du XIIIe siècle, qui vous adressent leur plus beau sourire tel leur cousin de Reims, ou de manière nettement moins angélique le transi du chanoine de Béthune, qui n'en finit plus de se décomposer depuis 1446 ! Le sceau de la fameuse Mahaut d'Artois, apposé sur une charte touchant l'organisation communale de la ville en 1302, les somptueux triptyques de Jehan Bellegambe, réalisés au début du XVIe siècle, les panneaux de la Légende de la sainte Chandelle, véritable bande-dessinée de la Renaissance, ou encore un gigantesque plan-relief de 1716 ajoutent à la magnificence des salles, par lesquelles on accède au cloître de l'abbaye, impressionnant de grandeur.


Le premier étage fait quant à lui la part belle aux peintures des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles. On y retrouve une partie des Mays de la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, déposés par le musée du Louvre en 1938 et peints par certains noms prestigieux du Grand Siècle comme Parrocel ou les pères et fils Corneille et Boullogne, mais encore une série de muses de Giovanni Baglione, que le duc de Mantoue offrit à cette teigne de Marie de Médicis en échange d'une faveur. D'un point de vue architectural, cet étage vaut également le détour pour la partie haute du vestibule, avec de belles rampes en fer forgé.


Le second étage est enfin destiné à la céramique toutes périodes confondues, dont une collection de théières asiatiques qui ne m'ont pas autant plu que je l'eusse cru, des oiseaux empaillés allant du pingouin au flamant rose en passant par le pélican, et surtout des peintures paysagistes françaises de l'école d'Arras qui m'ont enchanté. On y croise ainsi Camille Corot au fond des bois, Constant Dutilleux sous le feuillage et Charles Desavary au bord de l'eau. Parmi les autres courants, les bondieuseries de Jules Breton au milieu des blés ne manquent pas de faire leur petit effet malgré un sujet très démodé. Nous leur préférons sans honte aucune Le Spectacle de la folie humaine d'Auguste-Barthélemy Glaize, bien plus audacieux.


Pour sûr, les paysages forestiers de l'école d'Arras, de même que la promenade bucolique à l'aube dans la citadelle, furent un véritable havre de paix avant l'enfer lillois. Je ne regrette donc pas du tout cette escapade !

jeudi 18 mai 2023

Bergerac


Allez ! Aujourd'hui, je vais parler d'une ville où j'avais prévu de ne passer qu'en coup de vent, et où je resterai finalement un an et demi. Et plus si affinités. Située au sud-ouest de la Dordogne, Bergerac est une sous-préfecture dynamique, quasiment égale à Périgueux en nombre d'habitants et d'activités, mais surclassant cette dernière du côté du tracé et du trafic urbains. Centre touristique et œnologique d'importance, la capitale du Périgord pourpre est une ville à taille humaine avec tout ce qu'il faut pour s'y sentir bien, dont une médiathèque, plusieurs librairies, une programmation cinématographique tout à fait correcte qui n'oublie pas les séances en langues originelles, des marchés saturnaux très colorés, et plein d'autres manifestations diverses et variées, comme celle de samedi dernier où un groupe de musiciens égayait la ville au son d'instruments américains pour créer une ambiance digne de la Nouvelle-Orléans !



Cosmopolite, la ville attire des langages de plusieurs coins du monde, des langues orientales qu'on y entend tout au long de l'année, aux phrasés incontournables d'Angleterre et de Hollande dès qu'arrive l'été. Bergerac est d'ailleurs parfaitement animée pendant six mois sans interruption, d'avril à septembre, et très franchement, on y survit également très bien en automne comme un hiver, sans craindre l'ennui. Trop proche de la Gironde et du Lot-et-Garonne, j'avais de fortes appréhensions à mon arrivée, mais celles-ci sont très rapidement tombées. D'ailleurs, ce n'est sûrement pas un hasard si un nombre incalculable de personnes que j'y ai rencontrées, et qui avaient au préalable vécu à Libourne, m'ont toutes confié avoir détesté la sous-préfecture girondine, alors qu'elles adorent cette ville de Dordogne. Il ressort de ces conversations que les gens y sont particulièrement aimables, d'où une sensation de bien être. L'alliance très agréable d'un centre historique minuscule mais au patrimoine somptueux, et d'une campagne divinement variée entre vignoble au sud et forêts très vertes au nord, immédiatement au sortir de la ville, a certainement de quoi mettre tout le monde de bonne humeur. Voyons cela par étapes !

La place Pélissière


Symbole ultime du centre historique de Bergerac, la place Pélissière doit sa renommée à une statue de Cyrano qui attire de très nombreux touristes. Ce qui est un contresens total, puisque l'auteur des États et Empires de la Lune, Savinien de Cyrano, était originaire de la région parisienne et se parait du pseudonyme de Bergerac en raison d'un ancien fief familial situé dans la vallée de Chevreuse. Le héros d'Edmond Rostand, inspiré de l'auteur du XVIIe siècle, devint quant à lui Gascon pour donner une couleur épique à une pièce se déroulant entièrement à Paris. Les deux profils de Cyrano, dont la péninsule se découpe sur les toits des places Pélissière et de la Myrpe, ne témoignent ainsi en rien de l'histoire ou de la vie littéraire de la ville, malgré un fort potentiel touristique que la municipalité a très bien su exploiter.


Le vrai chef-d'œuvre des lieux est en fait l'église Saint-Jacques, qui rend hommage au célèbre apôtre puisqu'elle était située sur la via Lemovicensis qui conduit les pèlerins du nord-est à Saint-Jacques-de-Compostelle. C'est un superbe édifice dont l'aspect actuel date du XVIIe siècle, bien que certains éléments plus anciens comme l'œil-de-bœuf Renaissance aient survécu à la guerre de Cent Ans puis aux guerres de Religion. Il est d'ailleurs fort dommage que dans le paysage urbain, ce lieu de culte ait fini par être supplanté par la très laide église Notre-Dame au milieu du XIXe siècle. Le seul intérêt de cette concurrente est d'avoir un clocher assez haut pour être visible de très loin, chose idéale pour se repérer lorsqu'on flâne dans certains quartiers inconnus, où dans la campagne alentour. Mais si ça ne tenait qu'à moi, toutes les horreurs religieuses du XIXe siècle devraient être rasées, afin de ne conserver que de beaux monuments aux proportions harmonieuses.

Fontaines et dragons d'or


Parsemée de bars, restaurants, antiquaires et caves à vin, la rue des Fontaines est assurément l'une des plus vivantes de la ville, même à la morte saison. Au croisement de la rue Saint-James qui ramène à la place Pélissière, de beaux monuments à ogives de l'époque médiévale, où à fenêtres à meneaux de la Renaissance si l'on daigne lever les yeux, rendent la promenade des plus agréables. Les lieux doivent leur nom à plusieurs fontaines installées aux angles de quelques habitations. L'eau a certainement toute sa place au centre-ville, comme en témoignent les vestiges d'une centrale hydroélectrique installée en 1892 dans cette même rue, ainsi que les restes de la minoterie des Grands Moulins rue des Conférences.


Un autre motif récurrent dans toute la ville est le dragon, qui figure notamment sur les armes de la cité. Preuve irréfutable qu'il fallait que je vinsse à Bergerac au cours de ma vie, pour retrouver mes pairs ! Ceux-ci me font même une haie d'honneur à chaque fois que je passe par le vieux pont, puisque le blason apparaît sous chaque lampadaire, sachant que l'on retrouve encore un moulage de celui-ci sur une façade rue des Fontaines. Une petite rue du centre-ville s'appelle d'ailleurs la rue du Dragon !


Ces deux rues convergent d'autre part vers la place Louis de la Bardonnie, en hommage à ce viticulteur du Périgord pourpre qui entra dans la résistance dès juin 1940. Sur cette place se dresse le marché couvert, dont la rénovation n'en finit pas de s'éterniser, ainsi qu'une chouette librairie orientée à gauche, où l'on trouve de nombreux ouvrages féministes, anticapitalistes et anticolonialistes, en plus des grands classiques littéraires de tous les pays du monde. Nettement moins tolérante, Catherine de Médicis se rappelle à notre « bon » souvenir avec ces vestiges d'un hôtel particulier où elle dormit la nuit du 8 août 1565, lors du grand tour royal qu'elle fit entreprendre à Charles IX de 1564 à 1566.

La place de la Myrpe


Plus intime que la place Pélissière, la place de la Myrpe possède pour sa part un charme sans égal, grâce à de nombreuses maisons pittoresques qui entourent un square boisé, dont les escaliers conduisent à l'ancienne minoterie le long des quais.


Des jeux pour enfants y sont installés sous le feuillage, comme en écho à l'amusante statue blanche de Cyrano, ou à cette façade ludique ornée d'un chat et d'une rose. Malgré son côté attachant, cette place est aussi le témoin des heures les plus sombres de notre époque, puisque les arbres étaient déjà en fleurs la première semaine de janvier. C'est dramatique. La beauté des coteaux de Monbazillac sous la neige un peu plus tard dans le mois n'a pas su faire oublier ce nouvel an tragique car beaucoup trop chaud. Je suis très triste.

La rue d'Albret


Faisant face à la place de la Myrpe, la place du Docteur Cayla se distingue elle aussi par de jolies maisons à pans de bois, dont l'une menaçant ruine est d'ailleurs soutenue par des poutres gigantesques. On y distingue surtout le temple de la ville, dont l'intérieur est affreusement épuré comme dans tous les lieux dédiés à ce culte, mais dont la façade néo-classique n'en reste pas moins élégante.


Installé dans une ancienne église catholique, le temple touche le cloître des Récollets, un bel espace désormais dédié au vin et par lequel on peut redescendre vers la Dordogne par l'office du tourisme. Y sont énumérées les différentes productions de l'appellation d'origine contrôlée Bergerac, qui influence le cadastre viticole de toutes les communes alentour depuis les années 1940. N'ayant aucun goût pour l'alcool, je n'en ai goûté aucun ! En parlant de gastronomie, il n'est d'ailleurs pas toujours facile d'être végétarien en Dordogne, car certains restaurants ne proposent tout bonnement aucun menu végétal.


Pour couronner le tout, le bel arbre qui ornait le cloître a été abattu au printemps. Il tombait quasiment à l'horizontale sur le toit, peut-être n'y avait-il pas moyen de faire autrement. Mais tel Idéfix, cela m'a beaucoup perturbé.


Reliant la place du Docteur Cayla à l'hôtel de ville, la rue d'Albret comporte encore d'autres monuments distingués, telles les somptueuses maisons dites « des consuls », dont les arcades témoignent du désir de paraître qui animait les riches commerçants et artisans de la ville au XIVe siècle. C'est en passant devant ces façades que l'on arrive dans mon quartier favori de Bergerac.

La rue des rois de France et la place du Feu


Ce bel édifice à l'angle des rues des Rois de France et de l'Ancien Pont est l'hôtel des Peyrarède, du nom d'une famille de riches marchands dont l'un des membres fut reconnu comme poète au cours du XVIIe siècle. C'est en fait un îlot englobant plusieurs maisons dont les plus anciennes datent du XVe siècle, bien que la façade la plus célèbre ait été bâtie dans les années 1600, d'où son surnom de « château Henri IV ». C'est en fait Louis XIII qui y aurait logé, lorsqu'il reprit la ville aux huguenots durant l'été 1621.


La maison Peyrarède abrite depuis 1983 le musée du tabac, unique en France et en Europe, qui rappelle que le bassin versant de la Dordogne fut une terre de tabaculture. Ayant moi-même une aversion absolue pour la cigarette, il m'a fallu des mois avant de me décider à faire la visite, et contre toute attente je n'ai pas été déçu ! Les feuilles séchées dans la première salle dégagent par exemple une odeur végétale pas tout à fait désagréable, tandis que les étages contiennent de riches collections passant en revue tous les usages qui ont été fait du tabac à travers les siècles, des calumets d'Amérique aux pipes franc-comtoises, en passant par les narguilés d'Orient et les tabatières de l'aristocratie européenne qui s'enrichissait honteusement sur le dos de millions d'esclaves. L'une des pièces maîtresses du musée est la machine à sculpter des fourneaux de pipes inventée par Joseph-Honoré Dalloz, dont il n'existe que deux exemplaires au monde. Mon coup de cœur personnel va tout de même à ce superbe dragon taillé dans une racine de bruyère par un maître-sculpteur de Saint-Claude au cours des années 1980, et qui tient entre ses griffes le blason de la ville où figure évidemment un autre de nos compagnons reptiliens. Manifestement, l'industrie du tabac savait faire feu de tout bois, puisque les sujets d'ornement des fourneaux allaient des scènes champêtres aux évocations mythologiques, en passant par des figures politiques telle l'impératrice Eugénie ! Heureusement que la dame avait plusieurs pucelages : elle se remettra ainsi sans peine des jeux de mots douteux qui viennent inévitablement à l'esprit en de telles circonstances.



Aux quatre points cardinaux autour du musée se dressent de très belles maisons à pans de bois, qui font de ce quartier le plus pittoresque de la ville. Si la joliment nommée place du Feu attire les foules pour sa multitude de restaurants dont les terrasses sont établies sous un platane gigantesque, mon coup de cœur va à cette petite place anonyme au sud de la maison Peyrarède, où l'on peut s'asseoir au bord d'une fontaine devant de beaux colombages, en compagnie de sculptures d'église disposées de manière esthétique sous le feuillage.



Plus à l'est, la rue des Rois de France se fond dans la rue Saint-Clar, véritable labyrinthe de maisons médiévales aux motifs géométriques élaborés.



À l'ouest, cette rue prestigieuse conduit à la Dordogne en croisant la rue du Port. Malgré la beauté des lieux, cette croisée des chemins est une Désillusion totale, une œuvre de l'artiste Daniel Hourdé souhaitant rendre hommage à « l'oiseau pris dans la marée noire, au poète empêché, et à l'Indien oublié du Nouveau Monde. »

Les berges de la Dordogne


Par bonheur, la municipalité nous donne des raisons d'être optimistes depuis son transfert de la compétence espaces verts à... un troupeau de moutons ! Au lieu d'utiliser des pesticides, les agneaux accompagnés d'un bouc qui fait bande à part se chargent ainsi de tondre les berges d'une manière toute naturelle, ce qui rend la promenade le long de la Dordogne absolument plaisante !


L'un des grands avantages de Bergerac est qu'on y trouve tous les atouts d'une ville animée, tout en étant malgré tout à la campagne en moins de dix minutes, alors que le trafic reste parfaitement fluide même aux heures de pointe. En outre, la variété des paysages me rend très enthousiaste quant à un possible établissement ici, avec au sud les coteaux viticoles de Monbazillac, et au nord des forêts rafraîchissantes peuplées de multiples essences. Ce début de mois de mai était carrément euphorique grâce aux robiniers en fleurs, qui parfumaient la ville et ses environs d'une odeur d'acacia tout simplement enivrante.


Le seul défaut de la ville est finalement d'être placée en zone Seveso à cause de la poudrerie. Il y a d'ailleurs eu une explosion au mois d'août ayant fait un blessé grave, bien qu'il n'y eut heureusement pas d'émanations toxiques pour le reste de la population. Le bruit était tellement fort et inhabituel que j'ai pensé qu'une voiture venait de s'encastrer dans le bâtiment où je me trouvais ce jour-là.


D'un point de vue social, Bergerac reste une ville accueillante, peuplée de personnes saines d'esprit et plutôt souriantes dans l'ensemble. Quel contraste avec certaines villes de ma région ! Par exemple, quand on rentre dans un service public ou dans un magasin, les gens sont en général très avenants, ce qui fait un bien fou ! J'observe même des formes d'entraide au sein de plusieurs quartiers, ce qui est inimaginable dans d'autres centres urbains que je connais bien mieux. Alors, étant de nature plutôt introvertie, je ne laisse pas d'être étonné de voir que le contact se fait plus facilement ici qu'ailleurs. On peut même dire que j'ai plus sociabilisé à Bergerac en dix mois qu'en d'autres lieux en plusieurs années. Cela dit, j'ai désormais 35 ans, plus de recul et de stabilité à mon actif, et suis dans un état d'esprit autrement positif que durant la vingtaine, ce qui change certainement ma façon de voir les choses. Reste à savoir si je vais réussir à créer des liens durables ici pour décider si je vais m'y établir pour les prochaines années. En tout cas, ce n'est pas là que je risque de faire des rencontres sentimentales car la population masculine reste désespérément hétéro. Dommage ! Après, je ne sais pas comment interpréter cela, mais il y a peu, je confiais à des interlocuteurs m'a surprise de les entendre employer le mot « poche » pour désigner un sac de course, alors que je pensais qu'il s'agissait-là d'une expression typiquement charentaise que j'avais extrêmement honte d'utiliser moi-même. Le plus charmant d'entre eux m'a répondu qu'il n'y avait nulle gêne à avoir et qu'avec lui je pouvais m' « assumer sans problème » ! Je ne sais pas s'il fallait y lire un double-sens ou non. J'aimerais bien…


En attendant, je me sens très bien à Bergerac. La ville est non seulement charmante comme tout, mais en outre, il y a mille choses à voir dans les environs à moins d'une heure de route : les bastides d'Eymet, Beaumont, Issigeac, Molières et Monpazier, les châteaux de Biron, Bridoire, Lanquais et Monbazillac, les maisons fortes de Liorac-sur-Louyre, Cause-de-Clérans et Sainte-Alvère, l'écluse de Tuilières, les cloîtres de Cadouin et Saint-Avit-Sénieur, la grotte de Maxange, Limeuil et le cingle de Trémolat, et à peine plus loin le Périgord noir spectaculaire ou encore les excursions possibles de l'autre coté de la frontière à Duras, Villeréal et Monflanquin, voilà autant de choses qui rendent la région particulièrement attrayante pour se divertir. Je suis moins facilement conquis par les forêts de la Double et du Landais, mais elles sont loin d'être désagréables et valent également le détour. Alors, pour le moment, j'y suis j'y reste ! Ma seule crainte est que, me connaissant bien, j'ai tendance à vite avoir l'impression d'avoir fait le tour d'un territoire, d'où mon besoin compulsif d'en changer régulièrement. Je n'ai pas encore ce sentiment avec Bergerac au bout de presqu'un an, ce qui est bon signe ! 

dimanche 7 mai 2023

Mrs. Miniver


Comme chaque année, je suis pris d'une furieuse envie de revoir des films de William Wyler, possiblement mon réalisateur favori de l'histoire du cinéma. Mais autant j'ai revu L'Insoumise (1938), Les Hauts de Hurlevent (1939), La Lettre (1940), La Vipère (1941) et L'Héritière (1949) au moins un million de fois chacun, autant j'ai toujours tendance à faire l'impasse sur Mrs. Miniver (1942), vers laquelle je n'avais jamais pris la peine de revenir après une découverte déjà très ancienne à la fin de l'adolescence. Non que je n'avais pas aimé : j'ai toujours estimé qu'il s'agissait d'un bon film, mais celui-ci pâlit forcément par comparaison avec le chef-d'œuvre absolu que sont Les Plus Belles Années de notre vie (1946), pour rester dans la thématique de la guerre par le même metteur en scène. Ces deux films ont d'ailleurs triomphé de manière quasi identique aux Oscars à seulement quatre ans d'intervalle, avec des prix comme meilleur film de l'année, meilleure réalisation, meilleurs premier et second rôles (féminins pour les dames « anglaises », masculins pour les soldats américains), meilleur scénario, et meilleur prix technique d'importance (photographie pour Mrs. Miniver et montage pour Les Plus Belles Années).


Ces deux films avaient assurément réussi à capter l'air du temps : la guerre à proprement parler en 1942, et le retour à la vie civile quatre ans plus tard, d'où leurs grands succès critiques et populaires. Pourtant, le film de 1946 reste incomparablement supérieur à son aîné, qui souffre d'un aspect propagandiste qui nous paraît forcément moins subtil aujourd'hui. L'autre raison qui explique pourquoi je n'avais pas encore retenté l'expérience Miniver depuis tant d'années, c'est que lorsque je pense à Greer Garson, les trois mots qui me viennent systématiquement à l'esprit sont Prisonniers du passé (1942), un superbe film de Mervyn LeRoy qui reste le sommet incontesté de la dame. La redécouverte de Mrs. Miniver vient de me rappeler qu'elle était déjà excellente dans ce premier film sorti cette année-là, preuve qu'elle avait bien mérité son propre Oscar, qui pourtant lui valut d'emblée de vives critiques à cause d'un discours de remerciement notoirement interminable.

La première chose qui m'a frappé en revoyant Mrs. Miniver, c'est à quel point le premier acte souhaitant montrer la vie quotidienne avant la guerre est aussi exaspérant que le débit de paroles de l'actrice lors de la célèbre cérémonie ! William Wyler souhaitait visiblement accentuer le contraste entre une vie civile placée sous le signe de la joie de vivre avec d'infimes contrariétés, et la guerre atroce où tout le monde craint de perdre un fils au combat, ou de périr lors des terribles bombardements du Blitz. Le problème, c'est que les prémices du film sont tellement mièvres et petites-bourgeoises que j'ai eu toutes les peines du monde à dépasser la première demi-heure. Je me souvenais bien de cette histoire de chapeau hors de prix donnant beaucoup d'allure à Greer Garson, mais j'avais oublié l'hypocrisie allant avec. Ainsi, les Miniver passent leur temps à dire à leurs amis qu'ils sont dans l'embarras, et qu'ils doivent faire attention à ne pas trop vivre au-dessus de leurs moyens, alors qu'ils habitent dans une maison cossue ornée d'une véranda sur la Tamise (!), que Monsieur achète une voiture de luxe sans trop regarder à la dépense (!), que Madame court les boutiques de haute couture où les vendeuses lui réservent les meilleurs articles puisqu'elle est une bonne cliente (!), qu'elle se promène dans tout Londres avec un renard assassiné sur l'épaule (!), que le couple a les moyens de payer des cours de musique particuliers et à domicile à ses enfants (!), et qu'ils emploient une domestique à temps plein à qui ils imposent de rentrer à heure fixe même quand elle veut passer la soirée avec son petit-ami (!) ! Le cinéma était certes supposé vendre du rêve en période de crise économique, mais de là à écouter les Miniver se plaindre sans arrêt de  n'appartenir qu'à la classe moyenne alors qu'ils mènent clairement un train de vie bien supérieur à la majorité des gens de l'époque donne des envies de les assommer avec les décrets français d'août 1789 !!!


« Je vous demande de vous effacer, car je vous suis infiniment supérieure-han ! »

Échouant à faire des Miniver les représentants réalistes de la société britannique d'alors, le scénario les oppose aux très aristocratiques ladies Beldon afin de leur donner un semblant d'infériorité. Chose dont personne n'est dupe puisqu'il est acté d'entrée de jeu que les deux familles vont s'unir. D'ailleurs, elles siègent toutes deux au même rang à l'église, alors la grand-mère a beau dire qu'elle aurait espéré un meilleur parti pour sa petite-fille, on a déjà compris que les Miniver sont une alliance finalement très acceptable pour les nobles dames, parce que cette famille a des revenus et un comportement racé qui correspond à leurs attentes. Les premières confrontations sont toutefois houleuses, et tant mieux, puisque cela donne une petite dose d'énergie à toutes ces personnes très collet monté. L'entrée de Carol dans le monde des Miniver est notamment désastreuse, puisque Mademoiselle arrive dans son pire mode Marie-Ludivine de La Rochebeaucourt pour demander, comme si c'était un dû, que la plèbe ne participe pas au concours floral du village afin de laisser son aïeule triompher comme à l'accoutumée. Cela lui vaut les moqueries sarcastiques de Vincent, qui se fait tout de même réprimander par ses parents, affolés, autant que des Britanniques puissent l'être, que leur rejeton parle mal à leur voisine. De toute manière, cette tension n'est que l'étincelle du coup de foudre : les deux tourtereaux sont déjà fous amoureux, les deux familles déjà réconciliées avant même de s'être opposées, alors tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! D'ailleurs, Carol finit par admettre que sa démarche n'était pas très charitable, c'est dire ! Bon, Lady Beldon exige quand même que Mrs. Miniver lui serve le thé quand elle s'invite chez elle, mais dans le fond, toutes ces personnes ont bon cœur, et tout le monde fait preuve d'une exquise courtoisie au point que ce n'est certainement pas dans cette mini-confrontation sociale que le film maintien son suspense.

Cela dit, la guerre des Deux-Roses reste une excellente trouvaille pour nuancer les drames autrement poignants du second acte. On entrevoit même une infime percée démocratique dans le processus féodal, puisque par sa grâce et ses manières hautement bourgeoises, Kay Miniver parvient à convaincre sa nouvelle parente de laisser un travailleur remporter le concours, alors que le vote des jurés était verrouillé en sa faveur depuis des siècles. Après, l'idée reste surtout de jeter des miettes au peuple et de ne surtout pas renverser l'ordre établi : lady Beldon est assez altruiste pour proposer ses caves comme refuge à tous les habitants alors qu'une attaque imminente est annoncée, mais la hiérarchie sociale n'est jamais remise en cause par le film. Les bribes démocratiques esquissées par les Miniver ont surtout pour but de montrer à quel point il s'agit d'une gentille famille à laquelle le public est invité à s'identifier, et pour aller plus loin, ces petites frictions doivent surtout souligner à quel point le peuple anglais reste malgré tout uni face à un ennemi commun, quelle que soit leur origine sociale. La succession de sièges vides lors de la dernière messe dévoile d'ailleurs que les drames peuvent frapper n'importe qui, ce qui invite les spectateurs à délaisser l'embryon de critique du système aristocratique pour mieux faire front autour de valeurs communes et d'un fort patriotisme accentué par la partition de Land of Hope and Glory. Le rapprochement des deux êtres les plus coriaces dans chaque faction de la famille est à ce titre un symbole très fort.


Au cours du film, la guerre prend donc le pas sur les différences sociales, ce qui apporte beaucoup de densité aux personnages, tous gagnant ainsi en intérêt, de même que le montage et le scénario. Notons en outre que si Wyler avait eu la main un peu lourde sur la partie sociale saupoudrée de romance, il restait assez ingénieux dès le départ en invitant quelques travailleurs à commenter l'actualité entre chaque séquence impliquant les Miniver, histoire de donner la parole à tout le monde. C'est évidemment plus intéressant que de chanter les louages de l'héroïne dès le début, à travers le personnage d'Henry Travers qui ne tarit plus d'éloges sur Kay Miniver, au point de baptiser sa nouvelle création de son propre nom. Insister sans cesse sur la perfection de son comportement est une manière pas très subtile de nous inviter à aimer la dame du titre alors que nous ne la connaissons pas vraiment à ce moment-là. Mais il est vrai que ce qui a besoin d'être énoncé est ce qui ne va pas de soi : or, rien dans la folie dépensière de Mrs. Miniver, ou dans son petit air un peu supérieur devant les représentants du monde ouvrier, ne pouvait la rendre immédiatement sympathique, d'où ce besoin assez pesant de marteler sans cesse à quel point celle-ci est la matriarche britannique dont la grandeur d'âme saura faire chavirer les cœurs en ces temps troublés. Le contraste avec Paula Ridgeway de Prisonniers du passé ne joue d'ailleurs pas tout à fait en faveur de Kay Miniver, puisque là où la première savait venir en aide à un quidam sans porter aucun jugement sur lui, la seconde prend quand même le temps de montrer au chef de gare qu'elle n'a pas de temps à lui consacrer, et que céder à sa demande est une faveur qu'elle lui fait.

C'est donc le grand défaut du film à mes yeux : je n'arrive décidément pas à trouver les Miniver attachants, bien que le scénario fasse tout son possible pour en faire des héros réjouissants. Par exemple, la famille Gibbons dans Heureux mortels de David Lean, sorti au Royaume-Uni deux ans plus tard, me semble être un échantillon plus réaliste d'une famille de la classe moyenne anglaise du début du XXe siècle. Finalement, quoique d'esprit très britannique, Mrs. Miniver n'en reste pas moins un film américain, avec tout son lot de fantasmes et d'artificialité géniale dont Hollywood avait le secret. De toute façon, une famille ayant donné à son chat le prénom d'un dictateur odieux, et clairement pas pro-british, ne pouvait inspirer totalement confiance ! C'est donc l'arrivée de la guerre dans la paisible campagne proche de Londres qui permet de s'identifier enfin aux personnages, et d'oublier leurs travers pour vivre leurs drames avec angoisse. Les mouvements armés sont d'ailleurs les plus réussis dans l'ensemble du film, car Wyler y montre parfaitement l'horreur que vivaient les populations civiles au même moment. Ces instants-clefs sont d'ailleurs tous centrés sur le visage inquiet de Greer Garson, qui devient plus que jamais l'incarnation de la société en proie à la terreur. La tension est ainsi extrêmement palpable lors du bombardement du village, alors que la famille est réfugiée dans l'abri souterrain sans savoir si sa maison sera encore debout le lendemain. La rencontre avec l'aviateur allemand recherché est une autre séquence particulièrement marquante, puisque l'héroïne isolée de bon matin se retrouve menacée dans sa propre maison avec une arme à feu. Ici, le scénario ne s'embarrasse pas de subtilité et appuie tout particulièrement sur la folie meurtrière du nazi, certes immobilisé par sa blessure, mais dont le discours glaçant en fait évidemment un individu à mettre hors d'état de nuire, là où par contraste l'héroïne anglaise se révèle altruiste malgré sa situation délicate. Nous ne ferons certainement pas reproche au film de brosser un portrait sans nuance d'un tel ennemi : on ne peut pas discuter avec l'extrême-droite, il faut donc la combattre par tous les moyens, et rendre héroïque une femme banale pour renforcer la cohésion d'un peuple victime de la guerre est un outil tout à fait acceptable, à défaut d'être le choix artistique le plus captivant qui soit.

Ces deux séquences conduisent au point d'orgue du film que constitue le retour en voiture dans l'obscurité après le charmant interlude floral qui avait permis d'oublier la guerre quelques heures. Coincées sous les tirs et les bombardements, et ne pouvant évidemment pas allumer les phares sous peine d'être prises pour cibles, Carol et Kay se retrouvent subitement au cœur d'un combat dont l'issue est forcément tragique. La photographie de Joseph Ruttenberg soutient d'ailleurs très bien le jeu des actrices, alors que l'obscurité est parsemée d'éclairs lumineux provoqués par les flammes alentour. Une quatrième séquence marquante est aussi un fait d'armes, lorsque Mrs. Miniver regarde les avions passer depuis sa fenêtre en cherchant à reconnaître celui de son fils : son visage filmé sous un angle renversant exprime aussi bien la fierté que l'inquiétude, ce qui est tout à l'honneur de Greer Garson, qui porte effectivement le film sur ses épaules.


Il est d'ailleurs dommage que nombre de cinéphiles ne fassent plus grand cas de ses talents d'actrice de nos jours. Sur les quelques pages anglophones que j'ai consultées ces dernières années, la dame est souvent moquée pour sa filmographie redondante et ses trop bonnes manières, qui entraîneraient apparemment un manque de caractère ou de fantaisie qui ferait pâle figure face à des Bette Davis, Katharine Hepburn ou Barbara Stanwyck. Personnellement j'adore Garson ! Elle n'est pas nécessairement au premier rang de mes archi favorites, mais je suis absolument ravi qu'une actrice aussi courtoise et d'aussi bonne humeur ait évolué sur les écrans à un moment donné. Et certes, sa filmographie manque d'éclat par rapport à d'autres, mais même si je suis en train d'achever ma migration à l'extrême-gauche de l'éventail politique, je reste tout de même trop attaché aux notions de politesse et de bonnes manières pour renier Greer Garson. D'ailleurs, est-elle si barbante que ses détracteurs le prétendent ? Pas du tout ! Au revoir, M. Chips nous révèle ainsi une femme absolument charmante qui nous transmet sa joie de vivre particulièrement communicative, Orgueil et Préjugés nous montre pour sa part qu'on peut être une personne bien élevée tout en sachant faire preuve d'esprit et de détermination, tandis que Prisonniers du passé reste son chef-d'œuvre d'interprétation, avec une scène musicale écossaise délicieusement inattendue avant l'arrivée d'émotions plus sérieuses jouées avec une grande finesse. De leur côté, les versions âgées de Madame Curie et Mrs. Parkington soulignent un véritable goût pour la composition, avec d'ailleurs des traces d'humour bienvenues chez la seconde, et n'oublions pas que Greer Garson fut assez bonne actrice pour duper Citizen Kane lui-même et lui faire croire qu'elle était… un homme ! Et même si Rosalind Russell est une Auntie Mame imbattable, j'aurais adoré voir ce qu'en fit Garson lorsqu'elle la remplaça à Broadway. Si l'on en croit les bonnes critiques qu'elle y reçut, elle y trouva assurément le rôle comique qu'elle méritait et que La Belle imprudente en demi-teinte n'avait fait qu'esquisser.

Toujours est-il que même si un Oscar pour Random Harvest eut été préférable, elle n'a certainement pas volé sa victoire avec Mrs. Miniver. J'ai déjà parlé du passage des avions que l'héroïne regarde depuis sa fenêtre, celle-ci étant la parfaite illustration de ce que l'actrice propose dans l'ensemble du film, à savoir un heureux mélange entre drame et sourire. Greer a au moins le bon goût d'être réellement charmante bien que son personnage ne me soit pas vraiment sympathique à force d'être définie par sa prétendue perfection, ce qui est déjà rafraichissant dans les premières scènes qui sont, rappelons-le, les plus faibles de l'œuvre. D'autre part, bien qu'elle n'en soit pas vraiment responsable, j'apprécie son physique plutôt commun pour une star de son envergure, car cela apporte de l'authenticité à cette famille artificielle, et soutient d'autant mieux le processus d'identification souhaité par les concepteurs du film. Là où son travail de comédienne devient vraiment remarquable, c'est dans les scènes de guerre : toutes ont pour même principe de se focaliser sur la gravité de son visage, mais en y regardant de près, on décèle de multiples émotions à travers ce masque faussement opaque, qu'il s'agisse de la tentation d'agir de quelque manière que ce soit malgré la menace du revolver allemand, ou du désespoir encore plus profond lors du retour en voiture. Le dernier drame est d'ailleurs joué avec une grande justesse vocale et faciale, même si l'actrice ne va pas plus loin que les yeux humides. Peut-être ne savait-elle pas pleurer sur commande, comme en témoigne encore son fameux « Smithy » de Prisonniers du passé où l'économie lacrymale reste de mise, mais elle compense assurément cette limite par un jeu convaincant dans le registre de la souffrance digne. Et puis, elle cherche vraiment à jouer au maximum dans toutes ses scènes : les sourcils froncés en voiture dans le noir révèlent par exemple plusieurs degrés d'émotions sur son visage, là où Teresa Wright reste moins expressive quoique parfaitement juste elle aussi. Pour l'anecdote, notons que Greer Garson n'était pas tout à fait partante pour tourner ce film, mais elle y fut obligée par son contrat à la MGM après le désistement de Norma Shearer, qui avait notoirement refusé de jouer la mère d'un acteur adulte. Greer, qui approchait également de la quarantaine, s'empressa donc d'épouser l'acteur en question pour s'offrir une cure de jouvence après le tournage ! Le mariage ne dura que cinq ans, ce qui explique apparemment pourquoi Vincent n'est jamais mentionné dans la suite du film, L'Histoire des Miniver, sortie en 1950 et que je n'ai pas vue.


En dehors de l'actrice principale, tout le monde est très bon, bien que seule May Whitty soit vraiment remarquable au point de mériter une citation pour un prix. Incarnation inébranlable d'une duchesse revêche qui mène son monde à la baguette, cette très grande actrice prend bien soin de nuancer cette première facette en révélant le côté plus tendre d'une femme qui avait jadis su tenir tête à ses parents, et qui accepte, du bout des lèvres seulement, de reconnaître la victoire d'un adversaire quand elle sait celle-ci légitime. Les dernières émotions qui s'impriment sur son visage son magnifiques, et fort expressives malgré une retenue de bon aloi, ce qui fait de Lady Beldon le personnage le plus marquant de l'histoire. De son côté, Teresa Wright est parfaitement distribuée en jeune femme enjouée et bien éduquée, sa Carol étant en joli trait d'union entre son Alexandra de La Vipère et sa chère Charlotte de L'Ombre d'un doute. Dommage qu'elle n'ait jamais réussi à sortir de cet archétype, sa plus belle variation restant sa Peggy des Plus Belles Années. Sa grande force chez Mrs. Miniver est de composer un personnage finalement adorable malgré sa hauteur inappropriée lors de son entrée en scène, et après les scènes guillerettes, voire mièvres, du début, elle fait bien ressentir l'inquiétude qui l'étreint alors que la réalité de la guerre frappe les habitants du village de plein fouet. Les hommes sont un peu à l'unisson de sa performance : leurs personnages sont joués de manière tout à fait correcte, mais aucun d'entre eux n'est vraiment captivant. Cela dit, Walter Pidgeon n'a jamais été un acteur très excitant, tandis que Richard Ney reste assez limité dans ses expressions. Plus truculents, Henry Travers et Reginald Owens apportent une touche populaire à cette société un peu trop racée pour être honnête, tandis que le Viennois Helmut Dantine incarne un nazi assez caricatural et de facto mémorable. Enfin, Henry Wilcoxon est un vicaire… très séduisant ! Plus important, c'est lui-même qui a écrit le discours d'encouragement destiné à motiver le peuple et les troupes à poursuivre le combat pour la liberté, chose qui a énormément contribué au succès du film. Dommage qu'il n'ait pas été crédité comme scénariste pour son travail.

Tout cela appuie bel et bien sur la dimension propagandiste de cette œuvre, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut s'en offusquer, car en une période de guerre aussi affreuse qu'en 1942, toute arme était bonne à prendre pour servir une cause juste. Mrs. Miniver a cependant le défaut de présenter des personnages assez exaspérants dans un premier acte loin de la subtilité habituelle de Wyler, celui-ci s'étant largement rattrapé avec Les Plus Belles Années de notre vie avec sa galerie de caractères merveilleusement nuancés issus de toutes les couches de la société. Le public s'est néanmoins reconnu dans la famille Miniver en 1942, ce qui prouve que le metteur en scène avait vu juste, même si 80 ans plus tard nous ne sommes plus aussi enthousiastes. Le dérèglement du quotidien par la guerre est en tout cas parfaitement filmé, avec une tension qui va crescendo jusqu'à la fin, ce qui fait de ce film une réussite, bien qu'on reste loin du chef-d'œuvre.

dimanche 30 avril 2023

Amours fragiles

 

Tout en suivant activement l'actualité pour regarder les dernières heures de la dictature honteuse qui salit notre beau pays, j'essaie aussi de m'aérer l'esprit avec des choses plus sereines. C'est ainsi que, flânant dans une librairie en ce début d'avril, je suis tombé sur le nouveau tome d'une bande dessinée que j'aime beaucoup, Amours fragiles, une série historique belge de Philippe Richelle, imagée par Jean-Michel Beuriot, qui retrace le parcours d'un jeune Allemand opposé au nazisme dans l'Allemagne des années de guerre. Le sujet est évidemment très dur, mais cette série qui s'achèvera bientôt avec un neuvième tome vaut vraiment la lecture. Je l'avais découverte au milieu des années 2010, lorsque ma grand-tante Anne-Marie m'avait offert le premier opus lors du traditionnel repas de famille annuel. Cela change des livres d'occasion à moitié mangés par les rats, qu'elle avait eu l'audace de m'offrir les fois précédentes en prétendant les avoir achetés neufs chez un libraire mellois ! Quoi qu'il en soit, j'avais beaucoup aimé cette lecture, qui m'avait poussé à chercher la suite avec impatience. Mais je n'étais pas au bout de mes peines car, introuvables en librairie et constamment réservés dans ma médiathèque, il me fallut attendre longtemps avant de pouvoir enfin emprunter les précieux ouvrages à mon tour. Or, il s'était écoulé tant de temps depuis la lecture du premier volume que j'avais un peu oublié qui étaient les personnages secondaires, dont certains se ressemblent beaucoup, chose qui m'avait laissé un sentiment de confusion. La sortie du huitième tome ce mois-ci m'a permis de retrouver l'intégralité de la série en librairie, et de compléter enfin ma collection, en attendant la conclusion qui je l'espère ne mettra pas huit ans avant d'être publiée !

Parue dans un journal dès 1997, avant d'être formalisée dans un premier album édité en 2001, l'histoire du Dernier Printemps se concentre sur un jeune homme idéaliste du nom de Martin Mahner, issu de la classe moyenne allemande qui finit ses années lycée au moment de l'accession des nazis au pouvoir. Il observe alors impuissant comment tous les gens normaux de son entourage, y compris ses propres parents, se mettent à adhérer aux idées nauséabondes du parti, alors que lui-même s'éprend de sa nouvelle voisine juive, Katarina. Il retrouve celle-ci en France six ans plus tard dans Un été à Paris (2006), tout en se liant d'amitié avec ses colocataires également issus de la diaspora allemande, dont une certaine Maria. Celle-ci est l'héroïne du troisième album (2007), qui suit son retour dans son pays natal et son engagement contre les nazis, avant que l'histoire ne se recentre sur la relation compliquée entre Martin, désormais embrigadé contre son gré dans l'armée d'occupation, et Katarina, à présent appelée Catherine pour dissimuler ses origines. Ce quatrième volume au nom de l'héroïne (2009) évoque notamment le destin de son oncle, qui se voit spolié de ses biens par l'État français collaborateur, alors que tout le monde tente tant bien que mal de passer en zone libre. Le cinquième album voit Catherine s'engager dans la Résistance (2011) à Lyon, tandis que la tension est à son comble puisqu'une histoire de trahison est en jeu. En parallèle de l'épisode rhodanien, L'Armée indigne (2013) est intégralement consacré à Martin, qui a été envoyé sur le front ukrainien où il devient le témoin d'horreurs indescriptibles, avant qu'il ne parvienne à se faire rapatrier en Allemagne où il intègre une conspiration visant à tuer Hitler dans l'album En finir… (2015). Le Pacte, qui vient tout juste de paraître, fait directement suite à cette intrigue, puisqu'on y suit la vie clandestine du héros, obligé de se cacher de place en place, tandis que des milliers d'Allemands fuient l'arrivée des Russes à l'aube de la chute du régime.

En attendant le fin mot de l'histoire, ces huit albums sont absolument passionnants et permettent de croiser autant de personnages attachants dans toutes les strates des sociétés, des soldats humanistes forcés de taire leurs convictions aux travailleurs héroïques engagés dans la résistance, que d'admirateurs forcenés du régime prêts aux pires exactions, tout en passant par une galerie de personnes silencieuses qui font mine de ne rien voir. Tous les profils sont ainsi décrits eu gré des pages, ce qui rend la psychologique des personnages assez complexe pour être toujours captivante, puisqu'aucun être humain n'est absolument blanc ou noir, surtout dans des conditions politiques aussi extrêmes. Le trait est quant à lui clair et limpide, faisant la part belle aux gros plans sur les visages afin de transmettre toutes ces émotions tragiques au lecteur, avec une nette amélioration à partir du second opus. On apprécie d'autant mieux le sens du détail à propos des décors, autant à l'intérieur qu'à l'air libre : l'exiguïté des appartements d'étudiants, les salons bourgeois évidemment plus cossus, les villes en ruines et les champs d'Ukraine dévastés sous la neige sont autant d'images absolument marquantes qui laissent une impression durable. Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot ont d'ailleurs été distingués pour certains albums dans plusieurs festivals francophones, dont Angoulême, Montréal, Genève et Louvain, ce qui n'est que justice étant donné la qualité de leur travail. Montrer la guerre du point de vue allemand fut aussi un choix audacieux qui mérite d'être salué, car cela permet de sortir des sentiers battus tout en véhiculant des valeurs humanistes universelles.

Aimant beaucoup cette série, j'aurais même voulu que plusieurs personnages soient encore mieux développés afin de passer plus de temps avec eux. Je pense à Maria dans le troisième tome, ou encore Fredi dans le septième. C'est peut-être le seul défaut que j'adresserais à ces Amours fragiles, puisqu'à force de développer autant de personnages secondaires au fil des pages, on reste un peu frustrés d'en perdre de vue en cours de route. Malheureusement, étant donné les événements tragiques qui sont relatés, il fallait bien s'attendre à ce que nombre d'entre eux meurent dans d'atroces souffrances aux quatre coins de l'Europe, ce qui nous rappelle que la paix n'a pas de prix. La seule maladresse scénaristique est sans doute de toujours affubler Martin d'un meilleur ami différent dans chaque album, alors que ceux-ci sont tous calqués les uns sur les autres. Gunther, Henry ou encore Stefan sont finalement tous très similaires, les cheveux châtains contrastant avec la blondeur du héros, et tous fanfaronnant bien plus qu'un Martin finalement assez impersonnel par moments. Cela dit, je n'ai rien contre les personnes réservées, bien au contraire ! On trouvera aussi des similitudes clairement souhaitées entre Katarina, la femme fantasmée éloignée et Hilda, le havre de paix dans l'horreur, autant d'un point de vue physique que psychologique.

Comme je le disais, la galerie de personnages est telle qu'il est impossible de tous les passer en revue : j'en resterai donc à cette micro-critique très générale, afin de témoigner de mon grand intérêt pour cette série. Assurément, chaque histoire secondaire est aussi passionnante que la trame générale, ce qui fait d'Amours fragiles une réussite. J'attends donc la conclusion avec impatience, en tremblant de voir d'autres destins se clore prématurément alors que la guerre touche à sa fin. Notons que Philippe Richelle a également écrit une série consacrée aux guerres de Religion, avec le dessinateur Pierre Wachs. Je ne surprendrai personne en avouant que cela m'intéresse hautement !

mardi 21 mars 2023

Lutter contre le fascisme

 Voilà, je suis coincé dans un département rural, et j'aimerais beaucoup être dans une grande ville pour manifester. Comme tout le monde, je regarde les vidéos de ce qui se passe à Paris et dans les autres métropoles, ce qui fait naître en moi plein d'émotions : j'admire les Français qui se battent pour leurs droits, et je suis consterné par les violences policières qui témoignent que la France est bel et bien devenu un État fasciste. J'ai extrêmement honte qu'un gouvernement essaie de faire passer des lois de force en contournant l'Assemblée nationale. J'ai extrêmement honte de vivre dans un pays où la police gaze, tabasse et arrête des citoyens qui expriment pacifiquement leur opinion. Je ne supporte plus de voir les services publics et l'environnement se faire laminer pour le profit de quelques-uns. Le fait même que des manifestants se prennent des coups de matraques est une dérive autoritaire abjecte. Le gouvernement actuel est fasciste, il est de notre devoir de le dénoncer et de lutter contre lui.

Gloire au peuple.