mardi 10 juillet 2012

Oscar de la meilleure actrice 1942

Au programme:

* Bette Davis - Now, Voyager
* Greer Garson - Mrs. Miniver
* Katharine Hepburn - Woman of the Year
* Rosalind Russell - My Sister Eileen
* Teresa Wright - The Pride of the Yankees

Une certitude pour commencer: la victoire de Greer Garson était donnée. Tout d'abord parce que Kate Hepburn et Bette Davis avaient déjà gagné et parce que Teresa Wright était programmée pour remporter le prix du second rôle lors de la même soirée. Ne restait que Roz Russell mais elle n'en était qu'à sa première nomination et ce pour un rôle comique, de quoi dégager amplement la voie pour Garson alors à sa troisième tentative. En outre, l'actrice britannique bénéficiait toujours d'un fort soutien de son studio, mais surtout, elle se trouvait au sein d'un film nommé pour douze Oscars, dont le sujet ne pouvait que toucher les spectateurs d'alors. Et si l'on ajoute que Garson avait obtenu la même année un très fort succès public et critique avec Random Harvest, on a bien la preuve qu'elle était indétrônable.

En face, deux rôles comiques, Hepburn et Russell, chose qui n'était pas arrivée depuis 1936. Les deux ont probablement dû surfer sur leurs grands succès respectifs de 1940, The Philadelphia Story et His Girl Friday, de quoi rester dans les mémoires et profiter d'une nouvelle nomination pour la première, voire d'un lot de consolation pour la seconde. De son côté, Teresa Wright jouissait d'une très forte popularité depuis son premier rôle dans The Little Foxes, ce dont témoignent ses deux nominations dans deux catégories différentes en 1942, la seconde étant pour Mrs. Miniver... quelle surprise! Enfin, on retrouve une incontournable Bette Davis qui régnait toujours de main de maître sur la Warner et se payait le luxe de recevoir sa cinquième nomination consécutive, record égalé trois ans plus tard par... Greer Garson herself.

Quoi qu'il en soit, un bon cru puisqu'aucun faux pas n'est à déplorer. Ce qui ne m'empêche pas d'effectuer quelques remaniements de mon côté!

Je retire :

Teresa Wright – The Pride of the Yankees : Allez savoir pourquoi, je n'attendais pas grand chose du film et j'ai finalement été agréablement surpris. Certes, pas au point d'avoir envie de le revoir dans l'immédiat, mais j'ai trouvé la relation Teresa Wright/Gary Cooper assez touchante pour piquer l'intérêt. De fait, l'actrice se révèle à nouveau tout à fait charmante et n'oublie pas de rester charismatique jusqu'au bout en ayant une grande complicité avec son partenaire. J"ai notamment apprécié le dynamisme et l'humour dont elle fait preuve comme lorsqu'elle arbore une fausse moustache alors qu'on sent poindre l'émotion sous cette apparente légèreté. Dès lors, il s'agit là d'une bonne performance mais... Teresa se comporte exactement comme dans tous ses autres rôles, aussi celui-là manque-t-il quelque peu d'originalité. En effet, qu'on regarde Mrs Miniver ou The Pride of the Yankees, on a l'impression de voir le même personnage, si bien qu'une seule nomination pour cette année aurait suffi.


Rosalind Russell – My Sister Eileen : Le film a beau avoir ses limites (à savoir rester le cul entre deux chaises avant de basculer entièrement dans le burlesque et laisser une première partie assez terne), Roz n'en pâtit jamais. Un peu comme dans le futur Auntie Mame, elle domine une galerie de personnages loufoques mais est cette fois-ci la plus sérieuse du lot, de quoi lui permettre de rester très lucide sur sa situation et plus encore sur le caractère problématique de la fameuse sister Eileen. Ce qui ne l'empêche évidemment pas  de faire preuve d'un déchaînement d'effets comiques toujours très drôles avec en point d'orgue ses tentatives désespérées de mettre à la porte un groupe de marins portugais venus danser dans son appartement, ou ses moqueries non dissimulées devant le rire particulièrement niais de sa soeur. L'actrice parvient d'ailleurs à faire passer la pilule dans les moments les moins débridés: ainsi, la découverte du trou à rats qui doit lui servir de logement a beau traîner en longueur, impossible de s'ennuyer grâce à la présence de Roz qui trouve toujours le moyen d'être hilarante quelle que soit la situation. En somme, une performance à la fois comique et humaine très réussie qui s'élève bien au-dessus du niveau général du film. Ceci dit, j'ai finalement décidé d'exclure ce rôle de ma sélection car le film est loin d'être le meilleur de l'année, sans compter que Roz a de bien plus grandes créations à son actif grâce auxquelles on la retrouvera à d'autres reprises.


Greer Garson – Mrs. Miniver : Je l'enlève uniquement parce que je la préfère dans Random Harvest, mais il n'empêche que Mrs. Miniver est sans conteste l'un de ses sommets, lequel qui lui donne l'occasion de figurer dans un très bon film captivant. D'emblée, on croit tout à fait à cette mère de famille charmante et qui plus est 100% normale, à l'image de son envie de se faire plaisir devant la vision d'un nouveau chapeau effectivement fort joli. Dès lors, bien qu'on ne la connaisse que depuis cinq minutes à ce moment-là, on n'a aucun mal à croire qu'elle soit populaire au point de donner son nom à une nouvelle variété de roses. Par la suite, l'actrice ne perd rien de son charme lorsque la guerre éclate et ajoute d'autres dimensions à son personnage. Elle sait ainsi parfaitement retranscrire la peur et l'angoisse lors des bombardements ou lors de sa confrontation avec le soldat allemand, tout en réussissant à mêler l'inquiétude à la fierté lors du départ d'êtres chers pour le front. Mais ce que j'aime le plus dans tout ça, c'est qu'elle évite de se la jouer mère-courage ostentatoire et choisit justement de rester digne et protectrice sans en faire trop, notamment dans son morceau de bravoure final lorsqu'elle se trouve coincée en plein champ de bataille. En somme, un très bon rôle patriotique empreint de détermination mais surtout de normalité, et c'est ma foi fort réussi et bien meilleur que les greergarsoneries habituelles.


Ma sélection :
Bette Davis – Now, Voyager : J'ai eu beaucoup de mal à juger cette performance, mais à présent, j'en suis un fan inconditionnel, et c'est de toute façon davantage le personnage qui me perturbe que le formidable travail de l'actrice. En effet, j'ai beaucoup de mal avec cette héroïne qui se sert de sa protégée moins pour le bien de celle-ci que pour son propre intérêt, preuve s'il en est qu'après sa métamorphose, Charlotte est en passe, sous le couvert d'une gentillesse trop évidente, de calquer le comportement de sa propre mère qui l'a toujours étouffée. Et disons que pendant longtemps, je n'étais pas sûr que Bette fut pleinement consciente de ce caractère de Charlotte, qui me paraît un brin obscur alors que tout le film est construit pour la sanctifier, mais un dernier visionnage m'incite à penser qu'au contraire, la star a parfaitement compris les ressorts de son personnage, au point que les notes négatives me semblent à présent voulues par elle, et savamment suggérées dès le départ. Ainsi, ce petit côté masochiste lorsque Charlotte se plaint d'être torturée va pleinement dans le sens de son regard de défi qu'elle lance à sa mère sur le bateau, et annonce justement le climax du film à travers cette grande confrontation avec Gladys Cooper. Tout est donc parfaitement mis en place, et si l'on ajoute que l'épanouissement progressif de Charlotte fait malgré tout plaisir à voir, alors cette performance mérite effectivement son statut légendaire. Je valide à 100%!


Katharine Hepburn – Woman of the Year : La première collaboration Hepburn-Tracy est décidément celle que je préfère aux côtés d'Adam's Rib, encore qu'il m'en manque certaines au compteur. Il faut dire que les deux stars prennent un plaisir si manifeste à se donner la réplique que chacun de leurs échanges devient particulièrement savoureux, et c'est magique! Dans le détail, Kate fait comme toujours preuve de beaucoup de charisme et, même si sa Tess Harding est plus une nouvelle incarnation de Katharine Hepburn qu'un personnage en tant que tel, ça passe tout seul, de quoi me séduire bien plus amplement que sa Tracy Lord de Philadelphia Story. En effet, comment ne pas être charmé par le côté un peu hautain mais très amusant d'un personnage bien plus doué pour les langues étrangères que pour les tâches domestiques? Et comment ne pas être immédiatement touché par tous les regards émouvants que l'actrice distille aux moments clefs de l'histoire? Ainsi, un charme incomparable opère, à l'image de ce final tout à fait délectable qui constitue, dans toute sa simplicité, l'un des passages les plus iconiques de la riche carrière de l'actrice. D'ailleurs, c'est sans doute là son meilleur rôle des années 1940 après Adam's Rib, et rien n'est plus crédible que ce titre qui va comme un gant à un personnage tout aussi marquant que son interprète.


Greer Garson - Random Harvest : En redécouvrant Random Harvest il y a peu, j'ai réalisé à quel point il s'agit de l'un des meilleurs films des années 1940, et à quel point cette dame britannique aux multiples noms est sans conteste le plus grand rôle de l'actrice. Il faut dire que je suis un très grand admirateur de ce genre d'histoires délicieusement improbables (mais c'est précisément ça, la magie du cinéma), et Greer Garson est justement idéale pour incarner ce personnage, sa présence lumineuse et son jeu d'une sobriété exemplaire arrivant à point nommé pour apporter toute la dose de crédibilité dont le tout avait besoin. Ainsi, prenant bien soin d'éviter toute note mélodramatique, l'actrice compose une héroïne extrêmement attachante qu'on aimerait tous rencontrer en vrai lorsqu'on touche le fond, et non contente de communiquer beaucoup d'espoir aux spectateurs, elle se paie en outre le luxe de mettre tout son public dans sa poche en révélant les affects de Paula sans jamais surjouer. Mais finalement, ce qui fait qu'on aime cette performance par-dessus tout, c'est cette scène absolument phénoménale où Garson prend un irrésistible accent écossais pour chanter She Is Ma Daisy : n'hésitez pas à vous repasser ce numéro en boucle, c'est réjouissant à souhait!


Carole Lombard – To Be or not To Be : On pourrait croire que cette nomination posthume soit un vote de sympathie, mais il n'en est rien! En effet, on parle de Carole Lombard, l'une des actrices les plus réjouissantes du Golden Age, et force est de reconnaître que son dernier rôle reste l'un de ses meilleurs, le tout dans un Lubitsch audacieusement satirique qui, sans être mon favori, n'en est pas moins une immense réussite. Pour commencer, son apparition en robe de soirée en lieu et place d'un costume de prisonnière donne le ton: on a affaire à une grande comédienne dans l'âme parfaitement équilibrée entre fiction et réalité, et dont les rapports avec son mari ou ses admirateurs sont absolument jouissifs de drôlerie, notamment lorsqu'elle pouffe discrètement de rire sous le nez de Jack Benny. De surcroît, le personnage se révèle judicieusement téméraire, comme en témoignent son engagement dans la résistance antinazie et plus encore sa façon très drôle de se jouer d'un traître au cœur même du QG des occupants. Carole Lombard est ainsi le choix idéal pour faire ressortir tout l'humour de ces situations tout en donnant une touche de classe inouïe au film, sans oublier de lui conférer la dose nécessaire de réalisme puisqu'elle mime parfaitement l'inquiétude. Voilà donc un rôle incontournable au regard duquel on ne peut que regretter la tragique disparition de l'une des stars les plus douées de l'histoire d'Hollywood.


Ginger Rogers – The Major and the Minor : Lors d'une année finalement riche en prestations comiques, Ginger Rogers n'est pas la dernière à faire des étincelles, notamment grâce à ce triple rôle où elle se révèle extrêmement convaincante dans chaque facette du personnage. Bien sûr, on ne peut pas croire à la fille de douze ans au niveau physique mais c'est précisément ça qui est drôle, surtout quand l'actrice accentue son ton enfantin pour échapper à des contrôleurs trop zélés ou à une mégère qui vampirise un Ray Milland bien sympathique. Si le long épisode avec les cadets militaires est un peu moins prenant que le reste, on ne peut  en revanche qu'admirer la grande connivence entre Ginger et Diana Lynn, de quoi ajouter au plaisir que procurent le film comme la performance de l'actrice. D'autre part, Rogers crève l'écran dès qu'elle apparaît en adulte, que ce soit pour ses reparties hilarantes d'esthéticienne désabusée ou pour l'émotion qu'elle dégage lorsque sa rivale la met en position de faiblesse. Et bien entendu, le passage où elle se fait passer pour sa mère est à l'unisson de ce rôle très réussi dans lequel les trois Susan Applegate sont formidablement reliées et ne donnent jamais l'impression d'avoir affaire à différentes personnes. En clair, c'est drôle et charmant, et on en redemande!

Voilà pour mes nominations, avec une majorité de performances comiques, ce que j'assume tout à fait. J'en profite également pour confesser que j'avais toujours été quelque peu mal à l'aise avec mon ancienne liste, aussi le retour triomphal de Davis me convient finalement bien mieux. Mais cela suffira-t-il à lui donner le précieux prix? La réponse dès à présent: la grande gagnante de l'année est...


Greer Garson - Random Harvest

1942 pose incontestablement un problème de taille, à savoir que c'est autant l'année Greer Garson que l'année Ginger Rogers. En cela, il est impossible de choisir, Ginger ayant insufflé une puissance comique sans égal à une série de rôles croustillants, qu'il s'agisse du Wilder dont j'ai dit tout le bien que je pensais plus haut, de son personnage aux identités multiples dans le très étrange Once Upon a Honeymoon, de son exquise saynète sauvant Tales of Manhattan du naufrage (avec celle de Charles Laughton, évidemment), ou de son explosion plus que dynamique dans Roxie Hart; tandis que Greer brille dans deux des meilleures productions de l'année. Mais finalement, il m'est possible de couronner Ginger à une autre occasion, même si j'aurais tout de même préféré la sacrer pour The Major, de quoi libérer la place pour la divine Greer dans son meilleur millésime. Et puis, n'ayons pas peur des mots : Garson mérite amplement un prix pour ses deux très bons rôles, notamment Random Harvest qui lui demande d'être tour à tour drôle et émouvante, avec en prime un caractère chaleureux qui permet bel et bien de comprendre pourquoi elle fut si adulée à cette époque. Et ce numéro musical est en tout point brillant! Ainsi, je classe Ginger n°2 pour les raisons évoquées, puis Bette Davis n°3 pour son formidable travail sur un personnage intrigant, Carole Lombard n°4 pour son chant du cygne en apothéose et Katharine Hepburn n°5 pour la plus charmante variation d'elle-même au sein de sa carrière.

D'autre part, 1942 a vu s'épanouir bien d'autres bonnes performances, ce qui donne, selon Sylvia Fowler:


dignes d'un Oscar : Bette Davis (Now, Voyager), Greer Garson (Mrs. Miniver) (Random Harvest), Carole Lombard (To Be or not To Be), Ginger Rogers (The Major and the Minor): voir ci-dessus.





dignes d'une nomination : Katharine Hepburn (Woman of the Year), Ginger Rogers (Roxie Hart) (Tales of Manhattan), Rosalind Russell (My Sister Eileen), Teresa Wright (The Pride of the Yankees): voir ci-dessus. Veronica Lake (Sullivan's Travels): un personnage touchant et sympathique au possible, bien que l'actrice ne soit pas aussi éblouissante qu'elle aurait pu. Elle est peut-être plus marquante la même année dans le sympathique I Married a Witch, mais pas au point de se hisser au niveau de ses consœurs comiques sus-nommées. Ceci dit, c'est du tout bon côté divertissement. Ona Munson (The Shanghai Gesture): une performance iconique, dans laquelle l'actrice donne de la chair à ce qui reste davantage un archétype symbolique, le Mal, qu'une héroïne en tant que telle. Et je veux la même coiffure pour mon prochain dîner!


séduisantes : Lucille Ball (The Big Street): peut-être pas entièrement crédible, et parfois assez agaçante quand elle en fait trop, mais rien que sa vigueur la rend totalement digne d'intérêt. Claudette Colbert (The Palm Beach Story): un rôle comique mené de main de maître, mais qu'une actrice de la trempe de Claudette Colbert aurait pu jouer les yeux fermés. Bette Davis (The Man Who Came to Dinner): un personnage pas très développé qui n'enlève rien au charme de Davis dans un registre moins habituel. Olivia de Havilland (In This Our Life): une héroïne nuancée qui vole allègrement la vedette à une furieuse Bette Davis. Irene Dunne (Lady in a Jam): une performance drôle, excentrique et délicate tout à fait plaisante. Joan Leslie (Yankee Doodle Dandy): une actrice pas encore très expérimentée dans un rôle charmant. Ginger Rogers (Once Upon a Honeymoon): un bon rôle mais une intrigue qui peine à trouver le bon équilibre entre comique et sérieux. Et ne pas oublier une Marlene Dietrich très drôle (The Lady is Willing), ou émouvante (Pittsburg).


sans saveur : Joan Crawford (They All Kissed the Bride): preuve que je préfère ma Crawford tragique et tourmentée. Bette Davis (In This Our Life): un personnage trop exagérément mesquin pour être crédible. Gene Tierney (The Shanghai Gesture): une insupportable enfant gâtée qui se fait manger en moins de deux par une Ona Munson extrêmement charismatique.


à découvrir : Jean Arthur (The Talk of the Town), Mary Astor (Across the Pacific), Marlene Dietrich (The Spoilers), Ida Lupino (Moontide), Norma Shearer (Her Cardboard Lover), Barbara Stanwyck (The Great Man's Lady)




jeudi 5 juillet 2012

Oscar de la meilleure actrice 1944

1944 est à mon goût une année assez excitante, portée par une brochette de grandes actrices dans des rôles juteux et variés, avec entre autres une mère-courage en temps de guerre, une folle tourmentée dans une demeure victorienne, une femme fatale calculatrice et une beauté vaniteuse qui se charge d'apporter au tableau la touche comique qui manquait à l'ensemble. Seule l'égérie de la MGM peine à sortir des sentiers battus eu égard à ses œuvres précédentes, ce qui ne veut évidemment pas dire qu'elle ait démérité. Au programme:

* Ingrid Bergman - Gaslight
* Claudette Colbert - Since You Went Away
* Bette Davis - Mr. Skeffington
* Greer Garson - Mrs. Parkington
* Barbara Stanwyck - Double Indemnity

A la réflexion, il est fort probable que la victoire se soit jouée entre les deux seules candidates qui n'avaient pas encore d'Oscar en poche lors de cette cérémonie: Ingrid Bergman et Barbara Stanwyck. Cependant, si la performance de Stanwyck est aujourd'hui unanimement louée, l'attribution du trophée à Bergman ne surprit personne à l'époque: elle venait de percer l'année précédente avec une nomination pour For Whom The Bell Tolls et un rôle de tout premier plan dans Casablanca, tout récent Oscar du meilleur film, et en 1944, elle incarnait une victime en costumes sous la direction de Cukor, soit un personnage de facto plus oscarisable que l'antipathique héroïne de film noir campée par sa rivale. De surcroît, Bergman avait perdu l'année précédente face à sa grande amie Jennifer Jones, aussi l'Académie a-t-elle dû penser que ça ferait sens de voir sainte Bernadette remettre l'Oscar à Bergman, par ailleurs bien mise en avant par son Golden Globe reçu un peu plus tôt, l'organisation étant alors toute récente mais déjà bien décidée à prédire les futurs Oscars. Enfin, comme tout le monde savait que son nouveau projet était The Bells of St Mary's, suite de Going My Way qui récolta sept Oscars lors de cette remise de prix 1944 et dont le tournage avait déjà commencé à ce moment-là, l'Académie a également pu imaginer que récompenser Ingrid Bergman ce soir-là permettrait d'obtenir des victoires fort harmonieuses entre l'actrice, Leo McCarey, Barry Fitzgerald et Bing Crosby. J'extrapole peut-être un peu ceci dit, mais il ne fait aucun doute que l'actrice était alors trop en vogue pour être battue, sans compter que son rôle dans Gaslight fit sensation. A vrai dire, Barbara Stanwyck elle-même a déclaré qu'il lui était impossible de se plaindre de sa défaite au regard de la performance de la lauréate. On notera au passage que l'Amérique avait en ces temps tragiques grandement besoin de garder la foi, d'où les sept victoires pour les bons sentiments religieux de Going My Way, au détriment du sombre Double Indemnity, le genre du film noir étant en passe de s'imposer au sortir de la guerre quoiqu'il fût alors trop tôt pour donner envie aux votants d'y goûter cette année-là. Dans ce contexte, la défaite de Barbara Stanwyck ne surprendra pas grand monde.

Pour les autres concurrentes, on retrouve Greer Garson... Quelle surprise! Elle en était alors à sa quatrième nomination consécutive, preuve qu'elle bénéficiait toujours d'une grande popularité, et d'un excellent soutien de la part de la MGM, cette machine à Oscars du côté des actrices, qui était toujours bien décidée à promouvoir son égérie dont les films rapportait gros, bien que le seul nom de Garson aurait justifié à lui seul une nomination, puisqu'elle était considérée à peu de choses près comme la plus grande actrice dramatique de l'époque. On imagine néanmoins qu'avec Ingrid Bergman dans la même studio, la MGM misa davantage sur sa nouvelle recrue, d'autant que Greer Garson avait déjà gagné deux ans plus tôt et que son rôle paraissait sans doute trop redondant pour justifier un nouveau prix aussi rapidement. De son côté, après un an d'absence, Bette Davis revint dans le champ des candidates à l'Oscar, mais cette fois-ci pour la dernière fois de la décennie. A vrai dire, comme pour Garson, le seul nom de Davis lui aurait permis d'être nommée à peu près n'importe quelle année pour le moindre rôle un tant soit peu exigeant, mais il est difficilement concevable qu'elle fût une menace sérieuse en 1944: après tout, si les Oscars n'avaient pas réussi à la récompenser pour ses quatre nominations précédentes, on les imagine mal le faire pour ce rôle en particulier. Plus original est en revanche le grand retour de Claudette Colbert dans la course, une dizaine d'années après avoir été récompensée, ce qui s'explique aisément par son film, une gigantesque production sur un sujet alors plus que d'actualité, et son rôle plus sérieux que les comédies auxquelles l'actrice était davantage habituée, les Oscars ayant presque toujours privilégié le drame au détriment de la comédie.

Mais voilà qui ne répond pas à la grande question: malgré cet historique excitant, l'Académie a-t-elle fait de bons choix? La réponse ci-dessous.

Je retire:

Ah bon???
Ingrid Bergman - Gaslight: Pouah. Bergman a-t-elle réalisé à quel point elle était mauvaise dans ce Cukor pourtant réussi? J'ai bien peur que non... et ce n'est pas bon signe du tout. Non seulement c'est le genre d'héroïne que je ne supporte pas au départ, mais l'actrice ne fait rien pour la rendre plus intéressante: dans le genre jeune mariée au coeur d'un mystère domestique, je préfère un milliard de fois Joan Fontaine dans Suspicion qui elle au moins se donne la peine de... réagir! Ici, la pauvre Paula ne sait rien faire d'autre que pleurnicher en public en attendant qu'un tiers vienne lui expliquer la situation: en voilà une héroïne courageuse! Mais tout cela aurait tout de même pu passer n'était le jeu extrêmement mauvais de l'interprète. Parce qu'entre ses regards vides de toute substance et sa façon complètement exagérée de rendre l'incompréhension qui s'empare du personnage, elle n'a malheureusement aucun moment qui vient relever le niveau. Pis encore: alors qu'elle aurait pu se sauver par le revirement de situation final, elle choisit au contraire de... rater sa scène de façon monumentale, surjouant comme si elle tournait pour la première fois. Dès lors, je suis d'autant plus remonté contre Bergman qu'elle fait tache ici et m'a empêché de passer un bon moment. Par ailleurs, impossible de faire une capture d'écran où elle n'ait pas l'air complètement demeuré... donc... plus qu'une broche ou un couteau, c'est ici une nomination qui va disparaître: pschhhh!


Greer Garson - Mrs. Parkington: J'avoue, j'ai longtemps été réfractaire aux "greergarsoneries", car malgré tout mon amour pour l'actrice, on l'a trop longtemps distinguée pour le même type de rôles, au point que j'étais en passe de me lasser au fur et à mesure de ses nominations officielles. Pourtant, j'ai revu Mrs. Parkington récemment, et je fus bien davantage séduit la seconde fois, d'autant que la performance est vraiment réussie. En fait, c'est un rôle qui se divise en deux parties en fonction des flashbacks remémorés par l'héroïne. Or, la vieille Susie Parkington est jouée on ne peut mieux par l'actrice qui épingle tous les tics de dame âgée pour nourrir sa composition, et donner d'autant plus d'humour et de chaleur au personnage. Ainsi, outre de charmantes intonations dites d'une voix un peu chevrotante, elle n'hésite pas à souffler sur ses lunettes avant de lire un document, sans toutefois en faire trop dans le registre comique afin que la vieille dame puisse aussi frapper par son sérieux, son intelligence, et sa capacité d'en imposer à sa famille. La jeune Susie, qui occupe l'essentiel du film, est quant à elle dotée de ces mêmes qualités, sachant qu'elle peut être aussi drôle, quand elle essaie des robes de luxe notamment, qu'empreinte de gravité, en particulier lors des scènes de ménage; et que l'actrice prend soin de la nuancer en présentant en certain détachement pour faire croire que Susie n'a pas regretté l'absence de son époux tout en suggérant qu'elle est en fait ravie de le retrouver. Le seul bémol dans cette performance, c'est que Greer Garson en fait un peu trop dans le registre de l'humilité, surtout quand elle prend une voix de petite fille face à une Agnes Moorehead qui la met mal à l'aise au début, puis quand elle s'excuse d'avoir fait une fausse couche après un accident, c'est trop ostensiblement lourd, et ça nuit clairement à la puissance émotionnelle du rôle. Mais dans l'absolu, la performance est réussie, même si Garson n'est jamais totalement à l'aise lorsqu'elle doit jouer une extrême jeunesse à quarante ans passés (voir The Valley of Decision l'année suivante). En écrivant, je me demande si je ne vais pas la réintégrer dans ma sélection... Dans l'immédiat, la scène du tremblement de terre, un peu ratée, m'en empêche.


Ma sélection:

Claudette Colbert - Since You Went Away: Dans la veine des films où la guerre est vue du côté des civils à l'instar de Mrs. Miniver. Ici, ce n'est pas Wyler qui est à la réalisation, ce qui n'empêche nullement Since You Went Away d'être une grande réussite dont on ne voit pas passer les 3h de fiction. Evidemment, Colbert n'est pas la dernière à contribuer à ce succès puisqu'elle constitue le coeur du film dont la majeure partie repose sur ses épaules. Or, elle est absolument épatante, oscillant de façon très pudique entre humour et drame, et prenant toujours soin de dévoiler des émotions tout en retenue sans jamais perdre sa lucidité, notamment lorsqu'elle doit annoncer une nouvelle tragique à l'une de ses filles. Ainsi, elle compose un personnage marquant et attachant, plein de vie et d'espoir, qui montre fort bien comment appréhender l'absence d'un être cher. Voilà de quoi lui permettre de dominer une distribution pourtant prestigieuse dont Hattie McDaniel qui ne prend pas de gants pour la mettre en face de ses talents très relatifs de cuisinière! En clair, une très grande performance de l'une des plus grandes, au point que même ses détracteurs ne peuvent s'empêcher de reconnaître après ce film que "Claudette Colbert est une très bonne actrice"!


Bette Davis - Mr. Skeffington: En me promenant un peu sur le net ces deux dernières années, j'ai réalisé que cette performance a en fait très mauvaise réputation, alors que dans mon esprit il n'a jamais fait aucun doute qu'il s'agit là d'un véritable challenge pour l'actrice. Je suis néanmoins d'accord pour dire que ce n'est certes pas son meilleur rôle, mais Davis a au moins le mérite de faire preuve d'originalité dans la mesure où, loin de ses personnages forts, elle doit incarner une femme irrémédiablement superficielle et piquer l'intérêt avec cette seule caractéristique pendant plus de deux heures de film. Force est de reconnaître qu'elle relève le défi en ajoutant un humour féroce qui donne à Mr. Skeffington toute sa cohérence, sans quoi l'œuvre n'aurait sans doute pas fonctionné. A ce titre, Davis n'a pas son pareil pour rendre amusante une héroïne clairement antipathique au prix de succulents battements de paupières dont on ne se lasse pas, et d'accord, ça ne lui demande peut-être pas un grand effort, mais c'est mortel: sans une parole, elle rend ainsi tout le mordant et le pathétique d'une situation, comme lorsque sa nouvelle conquête commet une bévue en la comparant à sa fille, ou lorsqu'elle récite l'un des leitmotivs du film en donnant vie au personnage fantôme de Janie Clarkson, scènes à mourir de rire. D'autre part, pour ajouter du pathétique à l'humour, elle joue beaucoup avec ses expressions faciales, ce que d'aucuns lui reprochent mais qui fonctionne à mon sens parfaitement dans un tel contexte, sans compter qu'elle n'oublie jamais de se toucher le visage et les cheveux, même dans les séquences les plus anodines, afin de suggérer l'ampleur de la vanité de Fanny. Ceci dit, Mr. Skeffington n'est pas qu'une comédie, et les passages dramatiques sont eux aussi très bien compris, puisque l'actrice instaure toujours une grande distance avec des événements pas à même d'affecter une héroïne autocentrée, ce qui explique pourquoi elle cherche davantage à se mettre en avant en pleurant la mort de son frère plutôt que d'être sincèrement crédible dans ses larmes. En fait, seule la diphtérie la touche vraiment de plein fouet, suite à quoi Davis donne un côté touchant au personnage qui se regarde flétrir dans le miroir, jusqu'à une scène stridente quand Fanny craque enfin une fois seule avec sa bonne, séquence qui horrifia sans doute les frères Epstein, lesquels en ont beaucoup voulu à l'actrice d'avoir réécrit des pans entiers du scénario pour se mettre davantage en avant, quoique cet exercice narcissique soit en fait bien en phase avec l'esprit de l'héroïne. Je conclurai en ajoutant que la star réussit vraiment l'exploit de passionner si longtemps avec un personnage aussi creux, notamment parce qu'elle souligne que Fanny est en fait moins stupide qu'égocentrique, et qu'elle sait faire marcher les autres dans son sens: on sent donc toujours quelque chose de fort derrière la façade, sans que ça perturbe la fidélité au personnage, et c'est justement ça qui séduit et me fait sincèrement aimer cette performance.
    

Barbara Stanwyck - Double Indemnity: Quand on pense qu'elle a presque failli décliner le rôle, on ne peut que se féliciter de la pugnacité de Wilder à l'avoir convaincue. Parce que c'est non seulement l'un des sommets de l'une des plus grandes carrières de l'histoire d'Hollywood, mais c'est aussi une interprétation élevée d'emblée au rang de mythe dans l'histoire du cinéma. Perruque aux reflets d'or sur la tête, lunettes obscures au beau milieu d'un magasin, et ça y est: Stanwyck est fin prête pour composer un personnage de garce froide, machiavélique et sexy mue par l'appât du gain. Mais évidemment, elle est loin de s'arrêter à cette seule dimension puisqu'elle sait parfaitement humaniser Phyllis Dietrichson sans en faire trop: révélant des regards angoissés aux moments cruciaux, Stanwyck est aussi très convaincante dans sa façon de faire croire à son innocence. Ainsi, on a beau savoir ce qu'elle mijote lors de son interrogatoire, on la croirait parfaitement sincère, et il en va de même lorsqu'elle tente de se victimiser afin de conquérir son futur complice. Mieux encore: tout en sachant que ce n'est qu'un leurre, on a presque envie d'être touché par sa manière d'expliquer qu'elle agit parce que tout l'argent ira à sa belle-fille et qu'elle sera ainsi injustement lésée. Ou alors, c'est juste moi qui n'ai aucune moralité... Quoi qu'il en soit, une performance brillante qui sied incomparablement à ce chef d'oeuvre suprême du film noir.


Tallulah Bankhead - Lifeboat: Là, c'est Tallulah Bankhead dans le rôle de sa vie et c'est aussi l'un des personnages les plus originaux de l'univers hitchcockien, le tout dans un chef d'oeuvre technique qui fait date. Comme toujours, elle montre qu'on est là pour voir Tallulah dans toute sa splendeur mais sa performance reste géniale: qu'il s'agisse de faire du shopping avec une désinvolture peu commune parmi les débris d'un navire coulé, de courtiser un marin en se remaquillant comme à une soirée mondaine, d'apaiser les peurs d'un patient en passe d'être amputé via un clin d'oeil désarmant, de parler sentiments avec la seule autre rescapée féminine, de mimer à la perfection les sensations de faim et de soif ou de dire quelques phrases dans un allemand parfait: Tallulah domine complètement cette distribution tout en ayant une grande connivence avec chaque passager. Et puis surtout, il y a ce rire interminable, le plus classe de toute l'histoire du cinéma, qui constitue son inimitable signature et aurait justifié à lui seul que l'AMPAS crée une catégorie de l'Oscar du meilleur rire. Donc, c'est du tout bon pour celle qui a en partie inspiré le nom de ce blog.


Joan Fontaine - Jane Eyre: Le film est sorti en 1944 aux Etats-Unis, aussi Fontaine peut-elle décrocher une nouvelle nomination bien méritée. En effet, le rôle est totalement fait pour elle, dans la lignée des héroïnes gothiques amorcée par Rebecca, et autant dire que l'actrice s'en sort une fois de plus avec brio. Tout d'abord parce qu'elle se montre forte et fait preuve de détermination: on appréciera notamment comment Jane tient tête au directeur d'école rien qu'en gardant un air froid mais pas discourtois, avant d'admirer la façon dont l'actrice ne se laisse pas écraser par l'imposant Orson Welles, dont la taille et la voix de stentor auraient pourtant pu l'éclipser. Mais il n'en est rien, et Fontaine a suffisamment d'audace pour composer à ses côtés un très bon duo. Leurs échanges lui permettent notamment de révéler une héroïne forte qui sait dire ce qu'elle pense sans toutefois jamais oublier sa place, d'où le langage corporel assez soumis qu'adopte l'actrice malgré sa franchise, et lorsque les deux protagonistes deviennent complices, l'actrice conserve judicieusement tous ces aspects tout en y ajoutant une plus grande sensibilité émotionnelle qui émeut. Elle est notamment très bonne lorsque les larmes lui montent aux yeux lors de la réception, et la grande scène où Jane confesse enfin ses sentiments est réellement touchante par sa justesse de ton, et ce d'autant plus qu'avant d'en arriver là, Fontaine a parfaitement joué sur le mode de l'inquiétude, en faisant par exemple très bien naître le dépit sur son visage à propos des tourments causés par la présence d'une supposée rivale au château. La comparaison avec la brillante invitée souligne d'ailleurs le talent de l'actrice à adopter des manières très simples qui rendent crédible sa façon de se croire peu attirante, de même que sa relative réserve et sa politesse sont parfaitement en phase avec ce personnage de gouvernante. L'angoisse, élément clef de l'intrigue, est encore une sensation que l'actrice sait très bien faire sentir dans ses regards, de quoi rehausser le mystère que renferme la demeure ancestrale de Rochester, mais par bonheur, tout n'est pas qu'obscurité dans ce rôle, puisque Fontaine est absolument lumineuse dans les séquences plus enjouées avec Margaret O'Brien, ce qui étoffe joliment sa composition. Dès lors, si l'on peut reprocher le traitement quelque peu lapidaire de l'histoire à cause de la durée du film, Fontaine n'en pâtit nullement et livre à nouveau une très bonne performance digne de son talent.

Voilà pour mes cinq candidates, et je précise d'ores et déjà que si chacune me plaît beaucoup, trois se détachent toutefois de la sélection grâce à des performances absolument brillantes qui mériteraient toutes d'être récompensées. Cependant, il me faut n'en choisir qu'une et, bien que ce soit difficile, le choix me paraît tout de même évident. Ladies and Gentlemen, the winner is...


Tallulah Bankhead - Lifeboat

Eh bien oui: Barbara Stanwyck est certes mythique, Claudette Colbert est certes énormément bien, mais Tallulah est incontestablement la sensation de l'année! Comme Stanwyck, elle figure au sein d'un chef d'oeuvre absolu mais il y a vraiment le je ne sais quoi de plus qui m'incite à voter pour elle sans l'ombre d'un regret. Probablement parce que le personnage est vraiment original et qu'il permet à l'actrice de briller dans différents registres tout en faisant du Tallulah de façon complètement assumée. Donc, même si les regards sont heureusement tournés vers Barbara et malheureusement tournés vers Bergman, 1944, c'est Tallulah, un point c'est tout.

Bien. Et à présent, laissons Sylvia Fowler établir le classement des performances...

dignes d'un Oscar : Tallulah Bankhead (Lifeboat), Claudette Colbert (Since You Went Away), Barbara Stanwyck (Double Indemnity)





dignes d'une nomination : Bette Davis (Mr. Skeffington), Joan Fontaine (Jane Eyre): voir ci-dessus. Judy Garland (Meet Me in St. Louis): le film est clairement l'un des plus grands chefs-d'oeuvre musicaux d'Hollywood, et permet à Judy de briller de mille feux. Elle n'a d'ailleurs jamais été aussi jolie qu'avec les cheveux longs, et elle se montre aussi touchante que drôle tout au long de l'histoire, portée par les délicieuses chansons de Ralph Blane et Hugh Martin parfaitement adaptées à sa voix grave. Il est néanmoins dommage qu'elle se fasse voler la vedette dans certaines séquences, en particulier par Margaret O'Brien. Autrement, la performance reste plus que séduisante, et Judy est clairement mon sixième choix pour cette année.


séduisantes : Lauren Bacall (To Have and Have Not): j'ai beau ne pas être le plus grand fan de Bacall, son premier essai devant une caméra fait des ravages tant elle y est charismatique. Et elle fait naître l'alchimie avec son plus célèbre partenaire avec une facilité inouïe. Joan Bennett (The Woman in the Window): j'ai du mal à trouver le personnage si intéressant que ça, surtout si l'on compare Alice Reed avec la très similaire, et plus coriace, Kitty March de Scarlet Street. La séduction est néanmoins bien présente. Irene Dunne (The White Cliffs of Dover): comme on parle d'Irene Dunne, c'est toujours très bon, même si elle n'a pas réussi à rendre ce film plus passionnant, et que le rôle est tellement convenu qu'on frôle parfois la catégorie pas très intéressant. Ainsi, je l'aime nettement plus dans Together Again, une charmante romance où son génie comique fait à nouveau merveilles, bien que la fin peu féministe détruise tout ce qui a été bâti avec beaucoup d'élégance dans le reste du film. Deanna Durbin (Christmas Holiday): un premier essai dramatique pour Deanna Darling, qui loin d'être raté laisse quand même le spectateur un peu sur sa faim. Et même si je comprends que l'actrice ait souhaité sortir d'une image trop policée qui ne lui correspondait pas, je préfère malgré tout ma Deanna comique et intrépide. Le contre-emploi reste toutefois très intéressant, mais on ne s'étonnera pas de me savoir bien davantage séduit par sa délicieuse performance comique dans Can't Help Singing, où elle est aussi drôle que débrouillarde de retour dans son élément. Greer Garson (Mrs. Parkington): parce que c'est quand même une bonne performance, même si j'ai du mal à m'y intéresser. Ruth Hussey (The Uninvited): je ne sais pas vraiment si c'est un premier rôle, mais son importance est indéniable. Reste une actrice sympathique à forte personnalité dans une performance un peu quelconque, mais pas inintéressante pour autant. Jennifer Jones (Since You Went Away): pas tout à fait crédible lorsqu'elle tente de minauder comme une jeune fille, elle se révèle néanmoins excellente dans toute la partie dramatique du film. Je lui aurais même laissé sa nomination si elle n'était pas aussi ostensiblement leadingMerle Oberon (The Lodger): au faîte de son charisme et de sa beauté, elle évite toute fausse note, notamment dans sa voix ici parfaitement maîtrisée. Dommage qu'elle ait tendance à se faire éclipser par d'autres membres du casting, notamment Laird Cregar et Sara Allgood. Ginger Rogers (I'll Be Seing You): une prestation très honorable, lumineuse sous son aspect sévère, qui prouve à nouveau que Ginger Rogers n'était pas seulement une danseuse d'exception. Elizabeth Taylor (National Velvet): à seulement douze ans, Taylor se révèle déjà comme une actrice très charismatique bien que le rôle ne soit pas un grand challenge pour une jeune fille de son âge. On suit néanmoins avec grand intérêt ses aventures équestres. Gene Tierney (Laura): à l'image du film, une performance mythique qui me laisse trop perplexe, d'autant qu'on ne comprend pas trop bien pourquoi l'actrice enclenche le mode "regard méchant" au moment où le personnage en aurait le moins besoin. Elle est néanmoins très charismatique et plus séduisante que jamais, bien que l'histoire peine à me convaincre.


sans saveur : Jean Adair & Josephine Hull (Arsenic and Old Lace): dans le fond, elles sont quand même bien rigolotes, mais à force de passer deux heures à jouer avec les mêmes tics ultra théâtraux, elles finissent par en perdre tout leur charme. De toute façon, à l'exception de It Happened One Night, les comédies de Capra me laissent totalement de marbre, et les gags poussifs d'Arsenic n'échappent pas à la règle. Jeanne Crain (Home in Indiana): elle est sans doute plus légitimement secondaire, mais elle est plus développée que les autres dames du film. Quoi qu'il en soit, elle a beaucoup de personnalité, mais elle ne fait rien que donne envie de recommander ce film, nettement dépassé par le déjà pas exceptionnel National Velvet la même année. Marlene Dietrich (Kismet): dans l'absolu je n'ai pas de reproches à faire à l'actrice qui, à défaut d'être subtile, reste fabuleusement divertissante, mais ce rôle est tellement kitsch que je ne sais plus trop quoi en penser. Et qu'on se le dise, kitsch est un euphémisme! Nina Foch & Osa Massen (Cry of the Werewolf): je sais, c'est de la série B, mais Nina Foch a au moins le mérite d'être pas mal dans les extrêmes limites de son rôle, tandis qu'Osa Massen parvient à être divertissante malgré son jeu limité. Rita Hayworth (Cover Girl): elle est vraiment mignonne à tenter de faire rire, bien que ça ne fonctionne pas vraiment. Betty Hutton (The Miracle of Morgan's Creek): j'ai tenté de me convaincre que j'aimais cette performance, mais en fait non. Je n'accroche pas du tout à son sur-jeu comique, et c'est sans doute le Preston Sturges que j'aime le moins. L'actrice se fait d'ailleurs éclipser par Diana Lynn, à l'inverse de And the Angels Sing où elle domine cette fois-ci sa partenaire et Dorothy Lamour, bien qu'on oublie tout d'elles aussitôt après le générique de fin. Finalement, la meilleure performance de Hutton cette année, c'est son double rôle dans Here Come the Waves, mais si elle est correcte en sœur sérieuse, elle en fait tant et tant en cruche écervelée qu'elle agace plus qu'elle ne fait rire. Maureen O'Hara (Buffalo Bill): elle ne sait pas du tout pleurer, mais son charisme est tel qu'on ne voit pas trop ses défauts. Malgré tout, elle n'est pas à même de rester mémorable, ou de donner du peps à ce film franchement médiocre. Merle Oberon (Dark Waters): le film laisse grandement à désirer, et il en va malheureusement de même pour l'actrice qui peine à captiver tout du long, d'autant qu'elle n'est pas forcément très crédible dans ses pleurs. Gail Russell (The Uninvited): elle n'est pas mauvaise, mais que ce personnage est niais!


crispantes : Ingrid Bergman (Gaslight): voir ci-dessus. Veronica Lake (The Hour Before the Dawn): une fois de plus, une Veronica Lake complètement figée, incapable d'esquisser la moindre émotion sur son visage. Que faire d'elle?





à découvrir : Mary Astor (Blonde Fever), Lucille Ball (Meet the People) Anne Baxter (The Fighting Sullivans), Virginia Bruce (Action in Arabia) (Brazil), Mady Christians (Address Unknown), Claudette Colbert (Practically Yours), Jeanne Crain (Home in Indiana), Laraine Day (Bride by Mistake), Marian Jordan (Heavenly Days), Elyse Knox (A Wave, a WAC and a Marine) (Army Wives), Hedy Lamarr (The Conspirators) (Experiment Perilous), Ida Lupino (In Our Time), Constance Moore (Atlantic City), Ella Raines (Hail the Conquering Hero), Vera Ralston (Storm Over Lisbon), Ginger Rogers (Lady in the Dark), Alexis Smith (The Adventures of Mark Twain), Helen Walker (Abroad with Two Yanks), Teresa Wright (Casanova Brown), Jane Wyman (Crime by Night), Loretta Young (And Now Tomorrow)


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vendredi 29 juin 2012

Oscar de la meilleure actrice 1941

A mon avis, une autre très bonne année après 1939 en ce qui concerne les performances d'actrices US. Au programme:

* Bette Davis - The Little Foxes
* Olivia de Havilland - Hold Back the Dawn
* Joan Fontaine - Suspicion
* Greer Garson - Blossoms in the Dust
* Barbara Stanwyck - Ball of Fire

Evidemment, ce qui était très attendu à l'époque, c'était le duel fratricide entre Joan et Olivia, la première ayant notamment raflé l'Oscar que la seconde estimait devoir gagner si la date de sortie de Suspicion n'avait été avancée (le film est sorti en janvier 1942 en Californie mais la première ayant eu lieu en novembre 1941, Fontaine put être sélectionnée). Il faut dire que si l'on mesure la popularité d'une nomination à l'intensité des applaudissements les soirs de remises de prix, cette cérémonie aurait dû se jouer entre Olivia et Barbara Stanwyck, de quoi ajouter de l'eau au moulin de la soeur déconfite. Mais de fait, même si la performance de Joan Fontaine dans Suspicion n'était pas la plus populaire, l'AMPAS était très tentée de lui offrir un lot de consolation après sa défaite pour Rebecca un an plus tôt, de telle sorte qu'elle avait peu de chance de perdre cette année-là. Pour le reste de la compétition, Bette Davis battait son propre record en étant nommée pour la quatrième fois consécutive, mais les regards étaient visiblement tournés ailleurs après ses deux victoires de la décennie précédente. Greer Garson recevait quant à elle sa seconde nomination, et la première d'une série de cinq consécutives, preuve qu'elle était en passe de s'imposer comme The Actress MGM de ces années de guerre, époque à laquelle Norma Shearer et Greta Garbo tournaient leurs derniers films quand Joan Crawford entamait une traversée du désert qui devait la conduire à quitter le studio peu après.

Quoi qu'il en soit, voilà une sélection où se côtoient de nombreux grands noms du cinéma des années 1940. Mais pour ma part, vais-je laisser les soeurs de Havilland s'entretuer dans ma propre liste? C'est ce que nous allons voir dès à présent!

Je retire:

Greer Garson - Blossoms in the Dust: De loin la performance la moins intéressante de ce champ, et qui me pose le même problème que Roz Russell dans Sister Kenny, à savoir que l'héroïne a beau être charismatique tout en étant excellemment interprétée, il manque quelque chose qui empêche de s'intéresser à elle plus avant. Pourtant, elle a pas mal de bons moments, au premier rang desquels ses tentatives de secouer la société et les hommes de loi qui veulent freiner ses projets, mais il m'est néanmoins bien difficile de me passionner pour une femme dont la seule raison de vivre est de récupérer tous les orphelins qui lui tombent sous la main, sous l'oeil bienveillant d'un mari trop accommodant. A l'image de cette performance, le film se voudrait flamboyant, mais il n'est ni plus ni moins qu'un mélodrame ultra conventionnel dont la pellicule en technicolor fait plus mal aux yeux qu'autre chose. Alors... je sais que tout le monde aime Greer Garson, mais en ce qui me concerne, elle commence sérieusement à m'énerver toute bonne actrice qu'elle soit... Et ce n'est pas cette performance calibrée pour les Oscars par son studio qui lui fait gagner des points.


Joan Fontaine - Suspicion: Je l'ai pourtant beaucoup appréciée, mais... si je devais ne retenir qu'une chose de sa prestation, ce serait ce sourcil gauche qui se barre en live toutes les 3 secondes! Et mine de rien, ça fait beaucoup pour un film d'1h30. Toutefois, si l'on ferme les yeux sur cet aspect irritant, que reste-il? Un bon rôle que j'aime beaucoup et qui aurait mérité sa nomination dans ma liste si une concurrence particulièrement rude ne lui faisait face la même année. En effet, Fontaine a beau incarner une victime, elle prend toujours la peine d'affirmer sa personnalité, de quoi lui permettre de tenir tête à un Cary Grant à nouveau désarmant. Elle est de surcroît très bonne dans ses tentatives de percer un mystère angoissant, et même si la fin n'était pas celle prévue par Hitchcock et apporte justement une petite déception, ça n'enlève rien à la force de la performance de l'actrice. En somme, Joan Fontaine s'allie fort bien à Hitchcock et Cary Grant pour faire passer un très bon moment avec un personnage dynamique, mais souffre malheureusement d'une rivalité trop forte pour gagner sa place dans mes propres nominations. Dommage. 


Barbara Stanwyck - Ball of Fire: C'est Barbara, je l'adore, y compris dans ce rôle qui lui permet de faire preuve d'émotion via ses sentiments contrariés tout en brillant dans le registre comique avec en point d'orgue cette entrée phénoménale chez Gary Cooper, clin d’œil vulgaire mais jouissif à l'appui. Ceci dit, malgré cette indéniable réussite qui n'a certainement pas volé sa nomination, Barbara est encore meilleure la même année dans un autre film... Vous avez tous deviné de quoi je veux parler!


Ma sélection:

Bette Davis - The Little Foxes: Là, c'est la collaboration Wyler-Davis portée à son paroxysme, aussi le film comme la performance de la star ont forcément un aspect plus que génial. Pour commencer, Davis se montre parfaitement crédible en mère de famille aigrie alors que deux ans auparavant elle incarnait encore des jeunes filles: elle n'a ainsi aucune difficulté à faire croire qu'elle est la soeur où l'épouse d'acteurs nés une vingtaine d'années avant elle, ou qu'elle est la mère de Teresa Wright de seulement dix ans sa cadette. Et bien entendu, cette réussite est moins le fait des costumes rétro qu'elle porte avec beaucoup d'élégance que de son incroyable talent à composer n'importe quel personnage. Mais en parlant de talent, ça me rappelle justement le Stardust où Jane Fonda remarquait que la performance de Davis dans ce film est tellement subtile qu'on a l'impression que c'est sans efforts apparents qu'elle se révèle d'une intensité rare, notamment dans la scène clef avec Herbert Marshall. On ne peut qu'être d'accord: aux antipodes de ses déchaînements furieux de Of Human Bondage, elle reste ici totalement calme et posée, figeant son visage dans un aspect glacial et terrifiant, si bien que rien n'est plus percutant que sa façon de dire les pires choses au monde avec un dédain paroxystique. La perfidie de Regina n'en est que plus admirable.       
   

Olivia de Havilland - Hold Back the Dawn: Plus je vois ce film, plus je l'aime. Et s'il me faut reconnaître que je n'ai pas trouvé la performance d'Olivia transcendante la première fois, j'en suis à présent un fan inconditionnel. Parce que l'air de ne pas y toucher, c'est bel et bien elle qui laisse la plus forte impression, très crédible qu'elle est en jeune femme certes naïve mais dont le dynamisme et la vivacité sont heureusement loin de la pesanteur agaçante de son rôle pourtant bien plus célébré dans The Heiress. On a dès lors affaire à un personnage attachant et rafraîchissant qui vient illuminer le monde étouffant de ces immigrés européens désespérés de ne pouvoir franchir la frontière: espoir pour Charles Boyer qui n'attend que de se servir d'elle pour pouvoir enfin retourner aux Etats-Unis, son Emmy Brown constitue également un espoir pour le spectateur puisque c'est grâce à elle qu'on peut enfin sortir de la torpeur d'un hôtel frontalier et s'engager dans un voyage lyrique et dépaysant à travers le Mexique. Et puis, cerise sur le gâteau, elle sait se montrer bien plus forte que prévu en ayant de très bonnes réactions finales avec les différents protagonistes, en particulier lorsqu'elle défie Paulette Goddard d'un sourire éteint en refusant de lire l'inscription sur la bague, et lorsqu'elle remet ses lunettes après un interrogatoire où elle vient de révéler une force insoupçonnée. Je suis donc tout à fait conquis, allant jusqu'à penser qu'il s'agit là de son meilleur rôle.


Barbara Stanwyck - The Lady Eve: Le premier film grâce auquel j'ai découvert le talent comique de Barbara, et force est de reconnaître que j'ai fait un bon choix! Parce que si le film est drôle à se tordre les côtes, c'est essentiellement grâce à Stany qui en porte la plus grande partie sur ses épaules avec ce double-rôle hilarant. Dès qu'elle entre en scène, elle impose d'emblée un personnage détonant qui entre dans la vie d'Henry Fonda de façon mémorable en renvoyant les greluches du bateau se rhabiller tant elle se montre sexy et pétillante. En outre, on retrouve le côté touchant de Ball of Fire dans sa façon d'aborder ses sentiments, ce qui appelle une seconde partie encore plus éclatante. Redoutablement élégante, Stanwyck fait ainsi très bien la transition entre l'aventurière américaine en croisière et la lady anglaise éminemment distinguée, et ce grâce à un jeu sur les accents et les intonations particulièrement efficace. On prend dès lors un énorme plaisir à la voir se jouer d'Henry Fonda si bien qu'une fois le générique de fin arrivé, on n'a plus qu'une envie: relancer le film et s'embarquer immédiatement pour une nouvelle odyssée comique des plus jubilatoires.


Irene Dunne - Penny Serenade: Une question me taraude: pourquoi avoir nommé Cary Grant pour ce rôle qui, certes réussi, n'est certainement pas son meilleur, si c'est pour snober Irene Dunne qui est de son côté une nouvelle fois éblouissante? Comme à son habitude, elle prend soin de ne jamais verser dans la moindre note mélodramatique afin de se révéler déchirante dans les moments difficiles, tout en n'oubliant pas d'être à nouveau excellente dans les instants plus drôles. De fait, elle manie toutes les émotions possibles et imaginables avec dextérité tout en s'attachant parfaitement toute notre sympathie et plus encore: impossible de ne pas tomber instantanément amoureux d'elle dès son apparition dans un magasin de disques. De surcroît, l'alchimie qui se dégage de ses rapports avec Cary Grant fait une fois de plus des merveilles, si bien qu'on regrette que ce soit leur dernière collaboration. En somme, il s'agit encore d'une très grande réussite d'Irene dont la non nomination aux Oscars ne cessera jamais de m'étonner vu le sujet particulièrement fort de ce film émouvant à souhait.


Joan Crawford - A Woman's Face: La première fois que j'ai vu ce Cukor, je l'ai classé comme chef-d'oeuvre. La seconde, je l'ai encore mieux aimé. Et autant dire de suite que Crawford n'y est pas pour rien! Parce que lorsqu'on s'appelle Joan Crawford, l'essence même du glamour, et qu'on ose se défigurer le temps d'un rôle, c'est déjà très courageux. Mais quand on s'approprie de surcroît le personnage pour le jouer de façon aussi parfaite, ça mérite de figurer haut dans ma liste des meilleures interprétations du Golden Age. En effet, loin de se reposer sur le seul maquillage, Crawford rend fort bien la profondeur et la complexité de cette Anna Holm: des blessures psychologiques qui percent sous une apparente dureté au tiraillement affectif que lui impose un choix cornélien, sa performance est menée de main de maître et donne une saveur toute particulière à une poignée de scènes au suspense haletant. De surcroît, je l'ai trouvée encore plus subtile que Bergman dans la version suédoise de 1938. Je n'ai donc que des éloges à faire à l'actrice, et rien ne m'irrite plus que cette performance ait été snobée à cause du peu de recettes qu'a recueilli le film.

Bon, et maintenant je fais quoi? Parce que je viens quand même de nommer cinq actrices issues de très bons films voire de chefs-d'oeuvre, dont les performances mériteraient toutes cinq étoiles si je devais faire un barème. Un peu comme en 1939, sauf que là, pas de Scarlett O'Hara pour faire la différence de façon évidente. Donc... autant dire que mon choix final va être plus que difficile et que les résultats seront des plus serrés. Ceci dit, un je ne sais quoi de particulièrement extatique m'incite à donner mon vote à...

Olivia de Havilland - Hold Back the Dawn

Ainsi, 1941 est une année réellement exceptionnelle, et n'importe laquelle de mes candidates aurait mérité un Oscar. Mais après de longues années de réflexion, Olivia de Havilland et Barbara Stanwyck arrivent finalement en tête dans mes préférences, et Hold Back the Dawn est à mon avis le plus beau rôle d'Olivia, loin devant The Heiress, aussi est-ce le bon moment pour lui attribuer le trophée. Sans compter qu'elle brille la même année dans un registre complètement différent avec son hilarant second rôle dans They Died with Their Boots On, si bien que 1941 apparaît clairement comme son meilleur millésime. Sur ce, Barbara Stanwyck se classe seconde pour sa prodigieuse prestation comique, Joan Crawford troisième pour son courage physique au service d'un grand rôle de composition, Bette Davis quatrième pour l'un de ses nouveaux sommets, tandis qu'Irene Dunne ferme la marche pour l'une des performances les plus émouvantes jamais données.

D'autre part, si j'ai pris beaucoup de plaisir devant toutes les actrices nommées ici, il ne faut certainement pas oublier d'autres très grandes réussites en cette année qui peut se mesurer à 1939 sans avoir à rougir. Voici donc sans plus attendre l'indispensable classement fowlerien des performances...

dignes d'un Oscar : Joan Crawford (A Woman's Face), Bette Davis (The Little Foxes), Olivia de Havilland (Hold Back the Dawn), Irene Dunne (Penny Serenade), Barbara Stanwyck (The Lady Eve): pour les raisons évoquées plus haut. Lana Turner (Ziegfeld Girl): un premier grand rôle où l'actrice révèle un génie insoupçonné en volant la vedette à tous ses partenaires grâce à une performance à la fois poignante et charismatique, avec tout ce qu'il faut d'émotions intermédiaires pour marquer durablement les esprits, du désabusement à la franche camaraderie, surtout que l'actrice est d'autant plus touchante lorsqu'elle se berce d'illusions alors que le succès lui monte à la tête.


dignes d'une nomination : Mary Astor (The Maltese Falcon): une fabuleuse performance nerveuse à souhait, portée par une actrice qui devait courir entre chaque prise pour avoir l'air essoufflé, même si c'est surtout en révélant la vulgarité du personnage derrière sa façade élégante qu'elle devient réellement fascinante. Sans compter l'autodérision dont elle fait preuve en avouant être une menteuse compulsive. Vivien Leigh (That Hamilton Woman): une version pleine d'humour et d'esprit qui renvoie l'Emma de Corinne Griffith aux oubliettes. Et l'alchimie avec Laurence Olivier fait des miracles, surtout aux débuts de leur rencontre où l'actrice présente Emma avec une vivacité qui n'est pas sans rappeler les grandes heures de Scarlett O'Hara.


séduisantesJean Arthur (The Devil and Miss Jones): une grande performance comique mais qui ne marque pas autant les esprits que ses tours de force dans The Talk of the Town et The More the Merrier. Joan Crawford & Greer Garson (When Ladies Meet): un joli duel de stars où Crawford ne fait rien qui sorte de l'ordinaire, tout en restant impeccable, et où Garson est délicieuse lorsqu'elle se prête au jeu de dupes qui la fera vite déchanter. Bette Davis (The Great Lie): elle y est vraiment bien, d'autant qu'elle n'hésite pas à mettre en lumière les aspects les plus pervers de l'héroïne malgré une sympathie très prononcée, mais il y a quand même Mary Astor en face qui s'arrange pour lui voler la vedette à chaque échange. Ceci dit, Bette est loin de se démonter, mais qui en aurait douté? Marlene Dietrich (The Flame of New Orleans): dans la continuité de ses performances hilarantes dans Desire et Destry Rides Again, un rôle où l'actrice est à mourir de rire en jouant sur les deux tableaux, entre jeune femme respectable et fieffée friponne. Sa réplique culte: "Clementine, I'm going!", est drôle à se rouler par terre! Irene Dunne (Unfinished Business): une délicieuse performance touchante à souhait qui aurait mérité un support un peu plus éclatant. Joan Fontaine (Suspicion): voir ci-dessus. Greta Garbo (Two-Faced Woman): un sens de la comédie aiguisé dans un film hélas quelque peu inégal à cause d'un remontage qui en altère le sens. Mais la Divine y est fort drôle en se dévergondant sur une piste de danse, ou en faisant un clin d’œil irrésistible au téléphone. Greer Garson (Blossoms in the Dust): voir plus haut. Carole Lombard (Mr. and Mrs. Smith): avec Robert Montgomery, un duo d'acteurs qui fait tout son possible pour sortir ce propos du marasme. Merle Oberon (That Uncertain Feeling): une actrice qui aboie sous la direction de Lubitsch ne pouvait que me séduire. Rosalind Russell (They Met in Bombay): une voleuse de bijoux trop classe pour être ignorée, bien que le film perde tout intérêt avec une seconde partie dramatique mal amenée. Barbara Stanwyck (Meet John Doe): un rôle qui démarre sur les chapeaux de roues avant d'être mis de côté à cause d'un scénario mal équilibré. Mais elle y est impeccable, une fois encore, sans y être cependant aussi mémorable que dans Ball of Fire.


sans saveur : Claudette Colbert (Skylark), Barbara Stanwyck (You Belong to Me): deux rôles supposément drôles dont je n'ai plus aucun souvenir. A revoir. Alice Faye (That Night in Rio): non qu'elle y soit mauvaise, mais le film l'est tellement qu'il ne reste pas grand chose à tirer de sa performance. Olivia de Havilland & Rita Hayworth (The Strawberry Blonde): deux approches plutôt pataudes du registre comique. Ida Lupino (High Sierra): son charisme la rend forcément très intéressante, mais elle ne sait effectivement pas pleurer, ce qui rend sa dernière scène fort décevante. Par ailleurs, elle n'a pas réussi à rendre le film plus captivant pour moi, malgré sa jolie photographie. En réalité, l'actrice est bien plus mémorable la même année dans Ladies in Retirement, mais cette dame de compagnie assez glaciale me laisse toujours sur ma faim, d'autant qu'Elsa Lanchester lui vole la vedette à chaque instant.


ratées : Ingrid Bergman & Lana Turner (Dr. Jekyll and Mr. Hyde): la preuve qu'il n'aurait pas fallu intervertir les rôles. En effet, Turner aurait été bien plus à sa place en prostituée, tandis que Bergman qui fait sa princesse affectée ne sait nullement s'adapter à son environnement sordide. Par contre, elles seraient sans doute plus à leur place comme seconds rôles, tout du moins Turner pour sûr. Je ne me souviens plus du temps d'écran de Bergman par contre.