mercredi 24 août 2016

Mogambo (1953)


Autre film "africain" de la MGM en cette décennie colorée des années 1950, voici Mogambo, dont le titre ne veut rien dire, sinon qu'il s'agit d'un jeu de mot avec Mocambo, le nom d'une boîte de nuit connue à l'époque. C'est dire le sérieux de l'affaire ! Cependant, si l'on ajoute John Ford aux commandes et Clark Gable dans le premier rôle, on est tout de même en droit de s'attendre à un bon film. Sans compter que ce sont surtout les femmes qui mènent la danse : Ava Gardner et Grace Kelly.

Malheureusement, Mogambo n'est pas un bon film. En effet, si Les Mines du roi Salomon ne racontaient pas grand chose mais avaient au moins le mérite de divertir grandement par leurs images, cet opus fordien tombe dans l'écueil inverse : on n'a pas assez de beaux paysages, et l'on a beaucoup trop de sentiments, le film n'étant qu'un soap opera de la pire espèce. L'histoire reprend en fait la formule amoureuse de Scaramouche sorti un an plus tôt : un héros très occupé qui n'avait jamais pris le temps de se soucier des femmes auparavant, une courtisane agitée qui enchaîne les remarques caustiques bien qu'elle soit sincèrement amoureuse, et une jeune fille de bonne famille très accomplie. Le problème, c'est qu'autant les personnages de Scaramouche étaient drôles et nuancés (la courtisane n'était pas vulgaire et la princesse était complice et amusante), autant ceux de Mogambo sont dénués de tout charme : Donald Nordley, le gros nigaud de l'affaire qui ne se rend même pas compte que sa femme a une liaison sous son nez, est lisse à mourir (on le croirait d'ailleurs plus amoureux de Clark Gable que de Grace Kelly puisque, selon ses propres mots, il le trouve très séduisant) ; son épouse Linda est une insupportable mijaurée qui fait des manières et traite toute l'équipe du haut de son imbuvable mépris ; et Victor Marswell, le vieux chasseur solitaire, n'a hélas pas grand chose pour lui : il met des animaux en cage et blesse des cœurs sans arrière-pensées, bien qu'il essaie maladroitement de présenter des excuses à Eloise, la danseuse de cabaret débarquée dans la savane par le plus grand des hasards.

Le plus gênant, c'est que l'histoire est un sommet de misogynie. Le film a beau tourner autour de ses deux héroïnes, celles-ci ne pensent qu'à une seule chose : les mâles. On ne connaîtra rien de leurs centres d'intérêt : elles se battent seulement pour les faveurs de Marswell, et quand Eloise tente de faire contre mauvaise fortune bon cœur en trouvant des qualités à sa rivale, elle lui dit que celle-ci a tout pour elle car… elle est belle et bien mariée. Par ailleurs, à aucun moment la flamboyante Eloise, pourtant capable de s'adapter à n'importe quel environnement, ne parviendra à penser à elle : elle enchaîne les remarques acerbes envers la liaison adultérine qui se joue sous ses yeux, et les propos de son meilleur soutien parmi l'équipe sont quant à eux trop lourdement appuyés pour lui être de quelque secours que ce soit, notamment lorsqu'il suggère allègrement que Marswell s'est trompé de partenaire idéale. Heureusement, Eloise a droit à quelques bribes sur sa vie passée, où l'on apprend qu'elle n'a pas toujours été la danseuse vulgaire qu'on connaît, mais tout ce qui touche à sa vie présente la ramène à une sorte d'instinct amoureux assez bestial qui ennuie vite. Autrement, la présenter comme bonne chrétienne malgré sa vie tumultueuse nous paraît aujourd'hui très daté et maladroitement réactionnaire.

Dès lors, l'histoire pâtit énormément de ce quatuor amoureux nauséabond, auquel l'exotisme des lieux ne parvient pas à donner de piquant. En fait, la trop longue première partie sur la mise en place des passions se déroule exclusivement en intérieur, dans des studios hollywoodiens, si bien qu'il faut attendre bien trop longtemps avant de voir enfin les belles images d'Afrique promises. Nous montrer des animaux en cage comme une chose positive n'aide évidemment pas à redorer le blason de l'intrigue, sans compter que j'ai absolument horreur de cette mythologie de la chasse, où les humains se croient autorisés à tirer sur des animaux pour se défendre alors que ce sont eux qui violent le territoire des gorilles. Bref, tout cela me rend nerveux, et la mise en scène de John Ford n'est hélas pas assez inspirée pour faire sortir ce mélodrame sans relief de sa torpeur. Certes, l'opposition entre les deux femmes est parfois soulignée avec intelligence, à l'instar de ce jeu de mouchoirs pendant Comin' Thro' the Rye, où Grace Kelly s'évente élégamment sous le porche pour s'éloigner de ces gens qu'elle méprise, tandis qu'Ava Gardner tortille son propre carré de tissu en chantant à cœur joie, mais comme tout le texte s'ingénie à faire dire des bêtises aux héroïnes, les contrastes imagés sont hélas assez vains.

Avec autant de clichés qui inondent le film, les acteurs ont évidemment du mal à toucher par leurs performances. Clark Gable a bien un regard sympathique lorsqu'il réalise qu'Eloise est une brave fille dans le fond, mais comme les trois quarts de l'intrigue le montrent intéressé par la sainte nitouche, le personnage perd soudainement tout intérêt. Pour la petite histoire, il paraît que l'acteur souffrait de son manque de pilosité et aurait imposé à tous les hommes de la distribution de s'épiler le torse afin de rester le plus viril d'entre eux… Comme si tripoter Ava Gardner et une bouteille d'alcool dans le même plan ne suffisait pas à nous "rassurer" sur cette sacro-sainte virilité… Bien que davantage touchant et heureusement pas autant obsédé par sa masculinité que son partenaire, Philip Stainton est hélas oubliable dans un rôle à la Thomas Mitchell. Grace Kelly reste quant à elle imperturbable pour bien souligner sa distinction face à sa rivale qui se déhanche au moindre mouvement, mais elle est atrocement mauvaise dès qu'elle doit exprimer de l'inquiétude ou du désarroi : elle grimace à n'en plus finir, ce qui passe très mal pour ce personnage déjà insupportable sur le papier. Un peu plus de nuance n'aurait pas été de trop. Reste donc Ava Gardner, seule lumière du film, qui parvient à dynamiser cette histoire mortellement ennuyeuse rien que par son interprétation. Certes, elle en fait des tonnes, se promenant toujours en s'agitant, et bougeant la tête à chaque fois qu'elle apparaît dans le cadre, mais ça sert tellement bien le personnage qu'on ne regrette rien. Ses scènes les plus calmes révèlent de leur côté toute l'émotion qui affleure chez ce personnage blessé, si bien qu'on ressent vraiment quelque chose pour Eloise malgré la misogynie du scénario, qui la présente comme un joli corps sans cervelle. Seul bémol : elle grimace également lorsqu'elle voit un animal menaçant, mais par bonheur pour elle, ça n'a lieu qu'une fois. Dans tous les cas, on appréciera l'effort de composition d'une actrice qui ne s'est pas toujours investie dans ses rôles, même si le résultat est un peu plombé par le soap opera dans lequel elle est coincée. Un bonus tout de même : elle se moque des grandes oreilles de Clark Gable en imitant Dumbo, ce qui lui vaut mon respect éternel !

Conclusion : Mogambo n'est qu'un combat de femmes pour les faveurs d'un homme, et l'on ne pouvait pas faire plus sexiste et ennuyeux. On a par ailleurs trop de scènes renfermées dans des chambres en lieu et place des paysages africains, qui finissent heureusement par arriver en cours de route. Tout ça est bien décevant, seule Ava Gardner parvenant à sortir l'ensemble de sa torpeur, sans trouver pour autant le rôle du siècle… 5/10.

Les Mines du roi Salomon (1950)


Etant bloqué dans ma motivation pour 1946 (sur mon programme, c'est l'heure de Centennial Summer et Scandal in Paris qui ne me tentent pas du tout pour une revisite, et je ne me sens pas le courage de revoir Utamaro dans une version aux sous-titres décalés), j'ai décidé de passer la journée en Afrique, en commençant par Les Mines du roi Salomon, un film de Compton Bennett, remplacé en cours de tournage par Andrew Marton, apparemment sur demande de Stewart Granger qui ne pouvait s'entendre avec le premier. Deborah Kerr complète la distribution bien qu'il n'y ait pas de personnage féminin dans le roman: le changement est hélas peu excitant une fois le film lancé, la faute à une histoire qui ne sait pas vraiment comment exploiter son aventurière.

Evidemment, selon le film, une femme ne peut aller explorer l'Afrique au XIXe siècle que pour une seule et unique raison: retrouver son mari explorateur égaré dans la zone inexplorée à l'est du futur Congo. En outre, l'époux était parti à la recherche des mines de diamants du légendaire roi Salomon (qui n'aurait pas du tout vécu en Afrique mais au Proche-Orient...), de quoi rendre les recherches d'autant plus alléchantes. Malheureusement, on restera sur sa faim dans les deux cas: le film n'est qu'un long safari où les Anglais ne semblent jamais se soucier de leur proche disparu, et la mine de diamants n'est finalement une motivation pour personne. Concernant l'héroïne, le scénario prend tout de même soin de préciser qu'elle cherchait davantage à se fuir elle-même qu'à retrouver son mari, ce dont on se doutait depuis un bon moment vu son peu d'enthousiasme tout au long de ses recherches. Concernant les mines, les diamants sont hélas de la vulgaire verroterie éclairée par des lampes multicolores, et c'est flagrant. On se retrouve dès lors avec une histoire basique au possible sur la tension sexuelle entre la dame anglaise bien habillée et son guide bourru qui passe son temps à mépriser ses manières. Mais pour le reste? Aucun ornement n'est susceptible d'enrichir ces aventures: le frère qui accompagne la troupe est lisse à mourir, et les personnages africains sont relégués au second plan. Il paraît d'ailleurs qu'Umbopa, le mystérieux inconnu qui tient à se joindre à la troupe, est à l'origine l'un des héros du livre, mais c'est à peine si on arrive à le distinguer tout au long du film... Les Mines du roi Salomon ne sont dès lors pas autre chose qu'un très long safari destiné à faire rêver les spectateurs occidentaux.

Pour être honnête, cet aspect là est réussi. En effet, si l'histoire ne raconte rien, la caméra de Robert Surtees nous offre de très jolies images exotiques pour compenser, et l'on n'en demande pas plus. Comme tous les enfants qui ont rêvé d'aventures, nous sommes surtout là pour voir des paysages, des coutumes locales et des vêtements colorés, ce dont le voyage n'est pas avare. Pourtant, bien des scènes ont été tournées aux Etats-Unis pour des raisons de budget, à l'image de la grotte et du désert filmés au Nouveau-Mexique, mais ce n'est nullement dérangeant: ces lieux revêtent une incomparable beauté qui donne bien du souffle à l'intrigue. Les paysages africains constituent tout de même le clou du spectacle, à l'image de la savane se détachant sur un ciel d'un bleu éclatant, de la rivière où se reflètent des nuages rafraîchissants, ou du plateau tempéré qui ressemble à la campagne anglaise. Deborah Kerr souffre d'ailleurs très bien lors de son périple afin de nous faire ressentir les dangers et les effets de la chaleur, de quoi ajouter une bonne touche d'angoisse à ces cadres idylliques. Les vêtements colorés et les maisons en paille ajoutent quant à eux au charme de l'ensemble.

Mais tout de même, bien qu'on ne puisse reprocher à cette histoire coloniale d'être anglo-centrée, il reste fort dommage que les peuples africains ne soient là que pour faire joli. Comme je le disais, Umbopa ne doit pas prononcer plus de dix mots et se contente de marcher derrière la troupe, avant d'avoir droit à un mini développement personnel recalé dans les cinq dernières minutes; et quand il doit y avoir des morts, ça concerne toujours les porteurs noirs. A vrai dire, lorsque le meilleur ami du guide est tué à son tour, celui-ci ne semble pas s'en émouvoir outre mesure, et quand tout le monde devrait faire preuve de bon sens en s'abritant derrière des rochers lors de la débandade des ongulés, les deux personnages qui paniquent et se font écraser sont des porteurs de la région, qui ont pourtant déjà vu un feu de brousse et ne devraient donc pas réagir comme ça. Mais je suppose que le film avait besoin de son quotas de colonisés idiots pour glorifier l'image des blancs par contraste... On notera d'ailleurs que l'insupportable héros est toujours là pour donner des ordres, même dans les régions où il n'a jamais mis les pieds. Ainsi, en voyant les montagnes jumelles au bout du désert, il est capable d'évaluer la distance à parcourir bien qu'il ne soit jamais venu ici avant. Le pauvre Allan Quatermain perd encore un précieux capital sympathie en mobilisant tout un imaginaire viril assez ridicule, sortant toujours de sa tente torse-nu un revolver à la main pour protéger sa cliente... Autant je trouvais Stewart Granger séduisant dans Scaramouche, autant je le trouve lisse et passablement grotesque ici... Seule sa gentillesse envers les animaux pourrait nous mettre de son côté, mais c'est à double-tranchant: il ne tue pas les éléphants, mais il regarde ses clients les massacrer sans sourciller. Bref, Allan n'est pas un héros attachant, loin de là, à tel point que, vu l'inanité totale de son histoire d'amour peu crédible avec Elizabeth, et étant donné l'incroyable inutilité des fameuses mines dans la narration, on regrette que le film ne se soit pas recentré sur Umbopa et sa reconquête du pouvoir. C'eût été audacieux, mais évidemment, nous sommes dans un film américain des années 1950.

Autrement, Deborah Kerr n'a rien à faire à part souffrir plus ou moins élégamment et... se couper les cheveux. La scène aurait apparemment fait hurler de rire les spectateurs de l'époque, puisqu'elle ne sait visiblement pas comment se servir de ciseaux, bien qu'on la retrouve impeccablement coiffée dans la scène suivante. Par ailleurs, force est de constater que le seul personnage maladroit de la troupe est précisément... la femme! Elle est la seule qui tombe dès qu'elle fait un pas, afin de permettre au héros de venir la secourir toutes les cinq secondes, ce qui est affligeant. Pour le reste, sa performance n'a pas grand intérêt: elle est éclipsée par les animaux du safari (j'adore le plan sur les autruches cernées par deux grands arbres devant la savane), et elle ne crée pas une alchimie foudroyante avec Stewart Granger. Leur relation orageuse en paraît d'autant plus plaquée. Malgré tout, il ne faut pas s'attarder sur les défauts du film: on est surtout là pour voir de jolies images, et le pari est totalement réussi de ce point de vue; et ce jusque dans la composition du cadre à la façon dont sont positionnés arbres ou roches. Mais c'eût été plus intéressant avec un peu plus d'émotions, ne serait-ce qu'à travers le faux prétexte de l'héroïne par rapport à son mari, ou à travers la douleur de la perte d'un ami cher pour le héros. L'absence de musique n'est en revanche pas du tout gênante: ça renforce même la magie des lieux. 6/10.

samedi 20 août 2016

Lucia di Lammermoor (1946)


Ce soir, interlude musical avec un registre particulier: l'opéra cinématographique. Le célébrissime opéra de Gaetano Donizetti a donc été adapté pour le grand écran par Piero Ballerini, avec Nelly Corradi dans le rôle-titre. Si la dame fut avant tout une cantatrice, ses quelques crédits de cinéma montrent qu'elle devait se cantonner après coup à ces opéras filmés, puisqu'elle enchaîna avec L'élixir d'amour, Le Barbier de Séville, La traviata, Faust ou encore La Force du destin. Que penser de tout cela?

Etant spécialisé dans le baroque, je ne suis pas le plus grand connaisseur de Donizetti, mais Lucia est à la base une œuvre qui me plaît beaucoup: tous les airs ont quelque chose de mémorable, ou tout du moins de très divertissant, ce qui n'est pas le cas de tous les opéras, où pour quelques morceaux de bravoure on a souvent droit à des musiques intermédiaires pas toujours inspirées, voire rébarbatives lorsque les compositeurs reprennent leurs refrains les plus fastes. Lucia compte évidemment ses arias d'anthologie tels le duo final du premier acte entre l'héroïne et son soupirant Edgardo, le légendaire sextuor du second acte, puis l'incomparable scène de la folie, qui me touche moins que les deux autres malgré une écriture virtuose. Mais comme je le disais, tous les autres airs me plaisent. On n'en dira pas tant du livret de Salvadore Cammarano, adapté d'un roman de Walter Scott: Lucia ne peut s'empêcher de tomber dans les pires travers des histoires d'opéra, avec ces héros qui décident de mourir à la moindre embûche sur leur chemin, au lieu de réagir normalement à une situation donnée. Mais après tout, les opéras brillent rarement par leurs intrigues, la musique étant ce qui compte en priorité. Cette adaptation pour les écrans de 1946 réussit-elle à conserver la magie de Donizetti?

Dans l'ensemble non, mais l'expérience a tout de même ses qualités. En fait, le cinéma ouvre le champ des possibles en parvenant à illustrer l'action pendant la narration. Le film fait donc la part belle à des superpositions d'images tandis que les chanteurs content leur destinée tragique, à l'instar de la mort drapée qui revient hanter ciels et fontaines pour annoncer le dénouement. Tout cela est fort innovant, mais on perd totalement la magie du métier même de chanteur lyrique. Par exemple, la scène de la folie, la scène à ne surtout pas rater quand on s'en prend à Lucia di Lammermoor, ne trouve rien de mieux à faire que de dissimuler la cantatrice sous des images de harpes, ce qui empêche totalement de se focaliser sur le personnage ou sur la technique de l'interprète. Avant ça, le premier acte préfère montrer des fontaines pendant la moitié des airs de Lucia, y compris sur les passages les plus virtuoses, quand le tempo s'accélère à mesure qu'on doit monter dans l'aigu, de quoi rendre cette adaptation bien vaine.

L'autre problème, c'est la synchronisation assez catastrophique du son et de l'image. Au départ, les scories, encore minimes, donnent encore envie d'être indulgent bien qu'on s'étonne déjà que les mouvements des lèvres ne correspondent pas toujours au son recherché, mais le ratage total de la folie est ahurissant. L'autre moment attendu, le sextuor du second acte, souffre quant à lui d'un enregistrement sonore assez daté qui le rend hélas plus cacophonique qu'autre chose. Mais le son à l'ancienne n'est pas toujours déplaisant: la promenade dans le parc est notamment délicieuse avec ses accords surannés à la harpe, de quoi mettre dans de bonnes dispositions dès le premier acte. Hélas, c'est quand même le négatif qui l'emporte, malgré un montage sonore cohérent au gré des séquences. Dans tous les cas, le film prouve que rien ne vaudra jamais un véritable opéra sur scène, un genre très riche qui émerveille par sa fluidité, sans que les plans de coupe de cinéma ne tentent d'en altérer l'effet.

Parmi les choses positives, on relèvera tout de même la beauté des décors, bien qu'ils n'aient rien d'écossais: le jardin est italien jusqu'au bout des racines, et les escaliers intérieurs n'ont absolument rien des marches rocailleuses des forteresses d'Ecosse. Ce n'est pas pour me déplaire dans la mesure où les paysages écossais m'angoissent, et puis de toute façon, Lucia di Lammermoor est un opéra italien, aussi la latinisation des lieux ne dérange-t-elle pas. Toutefois, ce sont surtout les costumes de Flavio Mogherini qui impressionnent, avec leur aspect idéalement inspiré du temps des guerres de religion, sans compter que, miracle (!), les hommes arborent enfin la touche celtique attendue grâce aux tartans. Un bémol cependant: la robe blanche de la folie reste totalement immaculée... alors que Lucia vient de tuer son époux! Les spectateurs de l'époque ne pouvaient-ils supporter de voir des taches de sang sur grand écran? Nous sommes à l'opéra que diable, le lieu des passions violentes et des sentiments exacerbés, alors pas de demi-mesure s'il vous plaît!

La demi-mesure est également le problème de l'interprète principale, Nelly Corradi, franchement fade dans le rôle-titre. Certes, Lucia di Lammermoor n'est pas spécialement le personnage féminin du siècle, mais on la sent tout de même trop appliquée et pas assez charismatique pour porter l'opéra sur ses épaules. Certains trouvent qu'elle est mauvaise chanteuse mais ce n'est pas le cas: elle possède un médium correct qu'elle exploite sans génie particulier, et seules ses notes les plus aiguës sont un peu aigres, en particulier lors de la conclusion de la folie. Après, tout le monde ne peut pas être Joan Sutherland, mais Nelly Corradi ne donne pas une performance indigne: c'est simplement assez peu mémorable, et le travail de synchronisation est hélas raté au moment même où il aurait fallu viser l'excellence. Pour le reste de la distribution, Loretta Di Lelio est trop théâtrale dans le rôle de la suivante, sa grimace d'étonnement dès son entrée en scène passant fort mal à l'écran; Afro Poli offre un certain panache au méchant frère de Lucia, tandis que Mario Filippeschi est assez lourd en amoureux transi.

Moralité: diffuser le bel canto pour le plus grand nombre, c'est bien, mais rien ne vaut le charme d'un véritable opéra. Le grand drame de cette adaptation, c'est que si vous n'êtes pas amateur du genre, ce n'est pas ce film qui vous le fera aimer, alors que si vous l'êtes, vous serez forcément déçu que ce ne soit pas là le meilleur hommage qu'on ait pu rendre à Donizetti. Malgré tout, le son à l'ancienne et les charmantes images de jardins font passer un bon moment si l'on tient à passer outre les limites évidentes de la transposition à l'écran. Mon ressenti est donc assez mitigé: j'ai aimé passer deux heures en compagnie du film, mais on est loin du charme véritable du métier. Je suppose que je vais encore en revenir à la rassurante zone tampon entre le 5 et le 6.

From This Day Forward (1946)


La même année que The Best Years of Our Lives sortit From This Day Forward, un film de John Berry, avec Joan Fontaine et Mark Stevens. On y suit le parcours d'un homme, Bill, devant se réadapter à la vie civile après la guerre. L'histoire mélange le présent à travers la difficile recherche d'emploi, et le passé avec de nombreux flashbacks sur la vie pauvre d'avant-guerre et la rencontre avec son épouse, Susan. A la différence du film de Wyler, le métier de soldat n'est jamais suggéré afin de montrer comment la vie du héros se retrouve affectée par le retour à une existence civile, le scénario préférant se concentrer uniquement sur des thématiques sociales. C'est clairement moins intéressant, car l'absence de conflit intérieur ôte tout mouvement à l'intrigue. Il y a bien un ferment de psychologie quand on comprend que seuls les revenus de Susan parviennent à faire vivre le ménage, chose que Bill vit assez mal, en particulier lorsqu'il se retrouve en tablier à faire cramer tout ce qu'il essaie de préparer pour le dîner. Mais pour le reste, le film n'est qu'une succession de vignettes "sociales": ici ils se rencontrent sous la pluie et tombent instantanément amoureux; là ils parlent à leur voisins pauvres eux aussi chômage; ici Susan commet la folie de s'offrir une robe pour aller danser; là ils nettoient leur cuisine, etc. Le contexte est en fait plus intéressant que l'histoire en tant que telle: le réalisateur John Berry et le scénariste Hugo Butler étaient apparemment connus pour leurs sympathies de gauche, ce qui leur valut d'être inscrits sur la liste noire du McCarthysme, quelques années plus tard.

Bien que pas du tout captivant, leur choix de se focaliser sur la vie des bas quartiers new-yorkais n'en reste pas moins pertinent, afin d'offrir quelque chose de neuf face à la quasi totalité des films hollywoodiens destinés à faire rêver le public devant de belles choses. Le film se veut même le pendant américain du néoréalisme italien qui florissait à l'époque. Mais attention! Ça reste du néoréalisme à la sauce hollywoodienne. On ne nous épargne pas une certaine dose de glamour à travers une Joan Fontaine bien coiffée et bien maquillée qu'on filme sous toutes les coutures, ce qui tranche quand même pas mal avec la réalité de la misère qu'on voudrait nous montrer. D'ailleurs, le couple raffiné que forment Bill et Susan n'a de cesse de détonner parmi leur entourage. Par exemple, lorsqu'ils arpentent leur rue en tenues immaculées, on dirait davantage des bourgeois égarés là par hasard, au milieu de tous ces chômeurs en maillot de corps qui prennent l'air dans les escaliers. Quand Bill doit sauver un petit chien isolé au milieu des canalisations apparentes qui distribuent de la boue dans toute la rue, il le fait avec tant de grâce qu'on dirait vraiment un notable parmi tous les petits enfants pauvres qui jouent à côté. On comprend donc pourquoi certaines critiques s'élevèrent dès la sortie du film pour contester la forte idéalisation de la pauvreté selon les auteurs.

From This Day Forward est également très soigné sur sa forme, ce qui est ambivalent. D'un côté, ça rend le film presque trop beau par rapport au quotidien décrit, mais de l'autre, ça sert plutôt bien les notes d'optimisme qui résonnent tout au long de l'histoire. Après tout, la date de sortie n'est pas anodine, l’œuvre étant destinée à redonner le moral à tous ceux qui avaient souffert de la Dépression puis de la guerre. Surtout, les qualités techniques empêchent le film de sombrer dans les pires travers du néoréalisme, ce qui n'est pas sans me réjouir, le genre étant très loin de mes favoris. On notera donc que la photographie de George Barnes est très élégante, qu'il s'agisse des gros plans sur le couple qui allume une cigarette encore enlacé, ou des plans larges sur la ville, en particulier avec l'alternance entre plongées et contre-plongées sur le pont. Les ombres chinoises dans l'usine et les reflets dans un grand miroir lors des préparatifs du bal rehaussent encore la beauté du film, tandis que la musique de Leigh Harline ressemble à toutes les partitions de mélodrames féminins de l'époque; au prix d'une chanson-titre standard mais pas désagréable du tout. Ces qualités ne suffisent hélas pas à piquer l'intérêt: on s'ennuie ferme devant ce quotidien absolument quelconque, et les interprètes ne sont pas assez charismatiques pour sauver l'ensemble. Mark Stevens est vraiment très oubliable et Joan Fontaine semble bien terne hors de ses robes gothiques ou romantiques. Elle est même très mauvaise quand elle crie à la fenêtre dans ce qui aurait dû constituer la scène la plus poignante du film.

Moralité: From This Day Forward est à la fois trop et pas assez "social". La succession de vignettes quotidiennes ennuie à mourir tandis que la touche glamour empêche de prendre tout ça au sérieux. Ceci dit, c'est toujours mieux que du néoréalisme pur et dur qui m'aurait complètement endormi au bout d'un quart d'heure, mais le résultat est tout de même trop particulier pour satisfaire pleinement. 5-.

vendredi 19 août 2016

Le Général est mort à l'aube (1936)


Comme vous le savez, j'adore les histoires chinoises produites par Hollywood dans les années 1930, aussi The General Died at Dawn était un must-see, après Shanghai Express de Sternberg, The Bitter Tea de Capra, et The Painted Veil de Boleslawski. En outre, j'en avais entendu parler en bien par le Général Yen dans sa rétrospective sur Madeleine Carroll, et l'Anonyme au cœur fidèle m'avait confié que la dame y faisait "un peu du Dietrich, mais d'une manière qui [le] touche personnellement davantage." Si l'on ajoute que le film est de Lewis Milestone (All Quiet on the Western Front), tous les ingrédients semblaient réunis pour me faire passer le plus exquis des moments.

Malheureusement, je n'ai pas vraiment accroché. Tout d'abord, j'ai trouvé le rythme excessivement lent: les dialogues s'étirent inutilement en longueur, et les rebondissements les plus mouvementés se révèlent à peu près aussi palpitants qu'une partie de pêche à la ligne, à l'image de l'évasion de Gary Cooper filmée de façon bien peu intrépide. Le scénario elliptique renforce souvent la lenteur générale, parce qu'on ne comprend pas toujours les motivations des héros. Par exemple, alors que le complice d'O'Hara passe plus de cinq minutes à le mettre en garde, afin qu'il ne prenne jamais le train et se déplace exclusivement en avion pour ne pas être pris par les milices ennemies, ledit O'Hara est montré aussitôt après au beau milieu d'un voyage... en train. La rencontre avec Madeleine Carroll, qui le courtise ouvertement depuis le compartiment contigu, met quant à elle du temps à faire mouche, parce que le dialogue met trop de temps à préciser que les deux se connaissaient d'avance, et s'étaient probablement (mais ce n'est pas clair), donné rendez-vous à la gare: on a donc l'impression de voir deux parfaits inconnus se parler familièrement sans sourciller, ce qui perturbe un bon moment. Evidemment, il s'avère que la troublante Judy est de mèche avec le méchant général Yang, et que son but est de séduire O'Hara pour lui voler ses documents et le faire arrêter. Ce faisant, elle en tombe amoureuse et regrette immédiatement son acte, mais du coup, il n'y a pas vraiment de suspense dans la première partie: O'Hara est inévitablement arrêté puisqu'il voyage en train, et comme on prévoit ce qui va arriver avec dix minutes d'avance, on s'ennuie. En outre, comme O'Hara n'oppose aucune résistance au général, et semble le premier surpris de comprendre que Judy l'a trahi en lui faisant prendre le train malgré la mise en garde antérieure, l'excitation tombe carrément à plat.

Après ça, j'ai eu beaucoup de mal à suivre le reste de l'intrigue sans décrocher. Je suis quand même allé jusqu'au bout mais sans enthousiasme, et ai par conséquent regretté que Lewis Milestone n'ait pas donné plus de dynamisme à ces aventures. Il y a bien une certaine forme de suspense via la manie du général d'envoyer ses soldats maladroits se suicider à la moindre erreur, mais c'est trop bref pour tenir en haleine jusqu'à la fin. La mise en scène offre néanmoins des surprises intéressantes de part et d'autre, à l'image de ce gros plan sur Madeleine Carroll menacée par le revolver de Gary Cooper après qu'ils ont entendu du bruit dans le couloir, ce qui tranche de façon très nette avec le dialogue amoureux qui précédait, et préfigure le retournement de situation à venir. Le film est aussi connu pour sa division de l'écran lorsque deux personnages secondaires s'interrogent sur le sort des protagonistes, alors que les destins en question sont révélés dans chaque angle du cadre au fur et à mesure de la conversation. Mais le morceau de bravoure, c'est bien entendu l'exceptionnelle photographie de Victor Milner, qui surprend par sa manière innovante de transformer un bouton de porte en boule de billard d'un plan à l'autre, avant de jouer sur les ombres chinoises des antagonistes menaçant les héros, ou de contraster avec brio les noirs et blancs des scènes nocturnes. On a d'ailleurs tort de prétendre que Citizen Kane est le film le plus influent de tous les temps: Le Général était déjà remarquable d'originalité cinq ans plus tôt. En outre, le photographe ne ménage pas ses gros plans sur la blondeur de Madeleine Carroll, quitte à en rehausser l'effet en la plaçant à côté d'une lampe, de quoi ajouter au plaisir des yeux. Notons que Gary Cooper n'est pas mal servi non plus, avec plusieurs passages torse-nu vraiment très séduisants*.

Autrement, j'aime beaucoup le générique, où les crédits défilent sur les voiles des barques traditionnelles, mais le film rate l'un de ses points techniques avec la question du maquillage. En effet, l'Arménien Akim Tamiroff et l'Irlandais Dudley Digges donnent l'impression d'avoir des visages de cire, de quoi faire regretter une fois de plus le problème du whitewashing. J'apprécie tout de même de voir des acteurs au profil réellement asiatique n'être jamais ridiculisés, ceux-ci faisant même preuve d'une certaine dose de charisme assez plaisante, avec des voix parfaitement maîtrisées et jamais stéréotypées. Toutefois, l'interprétation n'est pas brillante, en particulier du côté d'Akim Tamiroff, un bien piètre méchant qu'on a du mal à trouver menaçant. Porter Hall en complice nerveux est lui-même loin d'être génial, tandis que Madeleine Carroll reste un peu sur la même note, à deux ou trois petites nuances près dans ses regards, quand elle doit se montrer plus inquiète. Plus encore qu'à Dietrich, c'est surtout à Garbo version Mysterious Lady qu'elle fait penser, à travers cette femme forte prise au piège de ses sentiments, et dont l'apparition inattendue dans le compartiment du train rappelle immanquablement les aventures polonaises de la Divine. Enfin, au risque de surprendre tout le monde, j'aime beaucoup Gary Cooper, un acteur considérablement méprisé sur la toile américaine par un nombre incalculable de gens qui le trouvent raide, ce que je conteste fortement: je le trouve très drôle dans ses comédies avec Marlene Dietrich, Claudette Colbert et Barbara Stanwyck, et son charisme suffit amplement à me combler dans ses partitions tragiques, quoiqu'il ne possède effectivement pas la palette expressive la plus variée qui soit. Ici, il ne fait hélas rien de particulier et se contente de faire du charme à la caméra, ce qui laisse un peu sur sa faim, sans être déplaisant en soi.

Conclusion: Le Général est mort à l'aube regorge de belles inventions, mais je me suis ennuyé comme une autruche à une partie de bridge. J'attendais sans doute davantage de ces aventures exotiques, le rythme et le scénario étant les principaux coupables ici. Je suppose que j'en resterai à un petit 6/10, même si j'avais prévu d'être moins indulgent sur le moment.

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* Tallulah: Dont vous devriez poster des photos, dahling! Après tout, ce divin Gary Cooper est la principale raison pour laquelle je suis venue à Hollywood!