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dimanche 24 septembre 2017

Massacre en salle de montage


Après avoir coupé son apparition au montage dans They Died with Their Boots On, sans doute par peur que le film ne dure trois heures, la Warner décida malgré tout de redonner sa chance à Eleanor Parker en lui faisant tourner le remake de Of Human Bondage, dans l'espoir que dix ans après Bette Davis, une nouvelle vedette pourrait émerger du studio. Hélas, suite à une avant-première ratée à la fin de l'année 1944, les pontes décidèrent de remonter ce travail d'Edmund Goulding avant de le sortir discrètement en salles avec deux ans de retard, pressentant que les critiques seraient défavorables malgré les nouvelles coupes. Le problème, c'est que ce faisant, la plus grande scène d'Eleanor Parker fut laissée sur le carreau, privant par-là même la jeune comédienne de faire les débuts remarqués qu'on aurait pu espérer, alors que Bette Davis elle-même lui avait écrit pour lui souhaiter que ce film puisse faire décoller sa carrière comme ce fut le cas pour elle en 1934. Ainsi amputé d'une grande scène d'agonie sordide apparemment criante de vérité, et de quasiment toutes les séquences impliquant la peu fameuse mais néanmoins très distinguée Alexis Smith, le film se retrouve essentiellement centré sur... Paul Henreid!

Paul Henreid! Sans conteste l'un des acteurs les plus lisses des années 1940, le seul personnage non mémorable de Casablanca, un capitaine de navire bien insipide dans The Spanish Main, la victime d'une Bette Davis dépressive qui n'en fait qu'une bouchée lors d'une croisière au Brésil, et dont le plus grand exploit reste d'avoir mis en ébullition les hormones d'Ida Lupino et Olivia de Havilland dans le rôle d'un vicaire... Bref, je n'aime pas être trop méchant, mais M. Henreid n'est clairement pas ma tasse de thé, aussi ne voir que son seul visage à l'apogée du film, alors qu'Eleanor Parker est recouverte à 90% d'un drap blanc dont n'émergent que quelques cheveux (!!!) est évidemment une déception sans nom, ce qui est d'autant plus cruel que ce devait être le grand morceau de bravoure de l'actrice! Quoi qu'il en soit, Paul Henreid est de toutes les séquences, mais il est constamment éclipsé par tous ses partenaires: Edmund Gwenn en patient sauvé par le médecin et qui devient son ami intime, ou encore Patrick Knowles, bien plus crédible en coureur de jupons susceptible de s'amouracher d'une petite serveuse vulgaire, quoique lui aussi trop âgé pour être convaincant dans le rôle d'un étudiant. De son côté, l'élégante Alexis Smith n'a pas les moyens de susciter autant d'émotions que la grandiose Kay Johnson dans la version de 1934, puisque son rôle est réduit à celui de confidente fidèle qui reste dans l'ombre d'un héros, qu'elle éclipse néanmoins par sa distinction naturelle.

Le film de 1934, réalisé par John Cromwell, n'est pas brillant, mais au moins, bien que Leslie Howard s'y fasse manger tout cru, on arrive à croire à l'attachement de cet étudiant médiocre et coincé à une femme vulgaire, qui réveille en lui des pulsions dont ses amies de la bonne société ne daigneraient même pas soupçonner l'existence. Mais en 1946, Paul Henreid échoue à faire croire qu'il puisse réellement s'intéresser à Mildred, et le manque d'alchimie entre l'acteur et sa partenaire n'est pas des plus heureux. En outre, si le film de Goulding n'est pas indigne pour sa capacité à recréer une ambiance historique assez agréable, notamment dans l'ouverture parisienne imprégnée d'un bon esprit de bohème, le rythme est quand même franchement pesant, et la mise en scène peu dynamique. J'avais la même impression de mollesse pour la version de 1934, mais au moins, le jeu émouvant de Kay Johnson et l'énergie furieuse de Bette Davis transcendaient largement ces défauts. Malheureusement, Alexis Smith étant coupée au montage, et Eleanor Parker ayant vu ses grandes scènes décapitées, il ne reste plus grand chose pour sauver la version de 1946 du marasme.

C'est dommage, car j'apprécie le parti pris du metteur en scène et de son actrice d'adopter un jeu plus moderne que celui de Bette Davis. En 1934, la future grande star dévorait tout sur son passage mais n'arrivait pas à contenir sa démesure: le résultat était impressionnant (dans le bon sens du terme, car c'est ainsi qu'a pu se révéler la grande actrice de composition qu'était Davis, alors que nul n'en faisait grand cas auparavant) mais aussi très daté, tant elle se forçait à surjouer la grossièreté de son personnage à chaque fois qu'il lui fallait ouvrir la bouche. Ici, Eleanor Parker est elle aussi constamment dans la composition, mais avec un peu plus de retenue: on arrive à croire qu'elle est réellement une pauvresse sans scrupules, alors qu'on voyait davantage l'actrice soucieuse de faire son petit effet chez Davis. Dans tous les cas, le résultat est parfois terrifiant chez Parker car je n'arrivais pas à retrouver mon actrice fétiche derrière l'insolence crasseuse du personnage! Malgré tout, si l'entrée en scène de la Mildred de 1946 est criante de justesse, le reste de la performance n'est pas toujours des plus heureux car d'une part, la voir se contenir un peu plus que Davis, hurler moins fort et casser des objets assez mécaniquement a une portée nettement moins retentissante que dans le premier film; et d'autre part, l'entendre constamment parler de cette même voix sèche sans trop de nuances finit par agacer. L'accent cockney est paraît-il réussi, mais l'absence de catharsis, la faute aux scènes finales coupées, empêche de savoir si l'actrice apportait d'autres dimensions à son personnage dans la version d'origine.

Moralité, Of Human Bondage est un film plutôt raté, d'une part à cause de raccourcis malheureux (eh, pourquoi diable montrer l'héroïne mourir de ses péchés quand on peut voir Paul Henreid papoter avec des personnages ultra secondaires?!), mais aussi à cause d'une mise en scène peu inspirée et d'acteurs trop lisses pour donner une véritable densité au tout. Eleanor Parker n'est évidemment pas incluse dans le lot: elle fait tout le travail de composition quand tous ses partenaires restent en surface, mais comme elle joue sa partition sur la même note tout du long et qu'on imagine que ses meilleures scènes ne figurent pas dans le produit finit, difficile d'être enthousiaste. Je suppose que même la version longue n'était pas très bonne à l'origine, mais les choix de coupes sont si surprenants qu'on ne peut vraiment rien tirer de ce qui reste une pâle copie d'un film déjà pas très appétissant au départ. Pour la note, disons 5- parce que la reconstitution d'époque fait malgré tout plaisir, mais j'ai l'impression d'être vraiment généreux. Quoi qu'il en soit, merci à ceux qui se reconnaîtront pour m'avoir offert un enregistrement de cette rareté!

mercredi 27 juillet 2016

Night and Day (1946)


Ajoutant encore de l'eau au moulin des imitations de 1946, Night and Day se veut la redite de Yankee Doodle Dandy, l'autre biographie musicale de Michael Curtiz sortie quatre ans plus tôt. Hélas, autant la vie de George M. Cohan surprenait par son inventivité, autant ce biopic de Cole Porter sent pour sa part le réchauffé, malgré un indéniable pouvoir de séduction auquel participe pleinement la couleur.

Cependant, biopic est-il un mot approprié? Apparemment, le film est un tissu de mensonges: Cole Porter ne fut pas plus soldat qu'hétéro, bien que tout le film relate sa grande histoire d'amour avec son épouse, relation mise à mal par son départ pour la guerre de 14/18... La prochaine fois, je propose une biographie de Tallulah Bankhead sur son vœu de rester vierge jusqu'au mariage, et un biopic de Greta Garbo qui n'aimerait rien tant que donner des interviews à tous les médias! Pour en revenir à ce bon Cole Porter, on admirera surtout le résumé sur la jaquette du DVD: "Ainsi, sa vie sexuelle décrite dans le film n'a aucun rapport avec la réalité (il était homosexuel et avait organisé un mariage de convenance avec une amie divorcée). De même, sa femme Monty Woolley avait le même âge que lui." Alors là, bravo! Si c'est ça que vous appelez mariage de convenance, c'est effectivement d'une discrétion à toute épreuve!

Ceci dit, le grand défaut du film n'est pas tant la réinvention complète de l'existence de son héros que l'ennui profond qui se dégage de cette intrigue sans enjeux. Il est notamment aberrant de voir à quel point les choses arrivent facilement à Cole: il monte un premier spectacle sans aucun problème et, alors que la guerre le fait rester dans l'anonymat et qu'il semble galérer pour percer, il lui suffit un jour de décréter qu'il en a assez des petits bastringues pour devenir immédiatement la coqueluche de Broadway. Il n'y a aucun enjeu dramatique: tout lui arrive sur un plateau, et les (minuscules) difficultés de l'anonymat sont complètement plaquées pour donner un peu d'épaisseur au tout. Dès lors, l'intrigue n'a d'autre choix que de se recentrer sur une relation hétérosexuelle des plus classiques, avec femme délaissée compréhensive et artiste très demandé qui ne se rend pas compte de ses erreurs. Si la rencontre des futurs époux est très prometteuse, avec ce quiproquo sur fond d'images de Noël à la Meet Me in St. Louis, le soufflé retombe inexorablement à partir du torpillage du Lusitania: Cole s'embarque pour la guerre au lieu de se marier, se blesse à la jambe et... retrouve Linda dans une infirmerie... veut l'épouser pour de bon mais en fait non parce qu'elle a voulu lui rendre service sans lui en parler d'abord... d'où son retour aux Etats-Unis qui lui vaut un franc succès d'un claquement de doigts... avant d'aller travailler sur un nouveau projet à Londres où... il retrouve Linda par hasard dans un parc et lui passe enfin (!!!) la bague au doigt de peur qu'elle ne fasse cinquante enfants avec son médecin! Tout lui arrive donc aussi facilement dans sa vie amoureuse que dans sa vie professionnelle, et une fois les bases posées, il faut encore passer une bonne heure de film devant une succession de spectacles et de grimaces d'épouse déçue de ne pas avoir son mari auprès d'elle plus souvent. Et c'est tout.

L'objectif du film est surtout de nous proposer de la belle musique, mais on regrette que ça ne raconte pas grand chose. On ne décroche pas pour autant: Night and Day contient de bons moments de grâce qui viennent piquer l'intérêt de temps à autres, à l'image du Noël en Indiana, cliché mais rassurant avec sa neige de studios, et des amusantes retrouvailles londoniennes avec tous ces petits enfants qui poussent comme des champignons. On s'étonnera en revanche que le parcours des personnages ne soit pas toujours très clair, car si Cole joue à Gontran Bonheur de son côté, Linda n'explique jamais pourquoi la jeune femme richissime, qui n'a d'autres soucis dans la vie que de se choisir des villas sur la Côte d'Azur ou des objets en or massif à faire graver, se retrouve subitement à gagner sa vie comme infirmière pour orphelins après la guerre. C'est tout à son honneur mais ce n'est jamais justifié par le scénario. En revanche, l'histoire fait un bon usage de la récurrence des coffrets à cigarettes, dont chaque inscription illustre l'évolution de la vie du couple. Dommage que les numéros musicaux ne soient pas mieux agencés pour suivre à leur tour un arc narratif: on colle des chansons de ci de là sans faire coïncider les paroles avec l'intrigue, et pour couronner le tout, on ne s'embarrasse pas de réalisme chronologique. I've Got You Under My Skin (1936) est ainsi introduit bien avant Anything Goes (1934)... Ces numéros sont tout de même agréables et l'on passe un bon moment avec les chanteuses et danseurs agiles, mais ça ne suffit pas à faire de Night and Day un récit digne de ce nom. 

Du côté des interprètes, Cary Grant en couleur atteint des pics de séduction, mais il ne fait rien de spécial: Cary Grant fait du Cary Grant, il est charmant comme tout mais n'a même pas le mérite d'être drôle. Pour sa part, Alexis Smith joue bien mais sa présence ne résonne pas dans le film: elle est non seulement coincée dans un rôle d'épouse dévouée à clichés, mais elle manque d'un peu de charisme pour contourner l'absence d'enjeux dramatiques et parvenir à nous attacher réellement à Linda. En revanche, Jane Wyman surprend en diva de la scène qui multiplie les amants, Monty Woolley reste à l'inverse en terrain connu en jouant... son propre rôle, sans aucun génie, et Eve Arden réussit quant à elle à énerver avec une seule minute de figuration tant elle surjoue, grimaces et accent français à l'appui. En fait, la palme de la coolerie revient à Ginny Simms, fascinante avec son visage arrondi, ses lèvres de sang et sa voix d'or. Par contre, je n'avais pas reconnu Dorothy Malone avant de lire son nom en rangeant le film sur mes étagères: je la préfère visiblement en danseuse de mambo éblouissante plutôt qu'en cousine modèle à peine espiègle...

Moralité: Night and Day est bel et bien un tissu de mensonges! Le mariage de convenance commet l'affront de remplacer Monty Woolley par Alexis Smith et c'est bien moins drôle que ce qu'annonçait la jaquette! Autrement, les jolis décors et costumes, portés par d'admirables couleurs désuètes, me charment absolument, de même que la musique, sans que ce soit les reprises que je préfère du célèbre artiste. La séduction est bien au rendez-vous mais l'intrigue est dérisoire: 5/10.