Affichage des articles dont le libellé est Daniel Gélin. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Daniel Gélin. Afficher tous les articles

mercredi 3 août 2016

Martin Roumagnac (1946)


Pour clore la journée, voici Martin Roumagnac, une œuvre de Georges Lacombe ayant la particularité d'être la seule rencontre à l'écran entre les amants célèbres Marlene Dietrich et Jean Gabin. C'est aussi, sauf erreur de ma part, le seul film où la sublime Allemande parle français, si l'on excepte sa reprise de Quand l'amour meurt dans Morocco, et dieu sait si l'accent de Marlene est séduisant, bien qu'on ne comprenne pas absolument toutes ses fins de phrases. Autrement, Martin Roumagnac est une sorte de film noir à la française, une expérience particulière qui ne me convainc qu'à moitié.

En fait, l'histoire est inintéressante au possible. Certes, je dis ça à chaque fois qu'on en vient aux intrigues criminelles, mais c'est une thématique qui ne me parle vraiment pas. Ici, l'assertion est tout de même justifiée parce que le scénario ne sait jamais où nous conduire: on nous présente une héroïne perçue comme une vamp des années 1920, on enchaîne sur une romance avec plein de clins d’œil à la filmographie de Dietrich dans les années 1930, entre galipettes dans le foin et brin de paille à la bouche telle Catherine II, puis on migre vers du film noir pur et dur de style années 1940 avant de finir sur une interminable séquence de procès. Tous ces aspects forment un rendu spécial, daté et pas vraiment fluide, et surtout, j'ai horreur des intrigues où l'un des personnages principaux disparaît à mi-parcours, à moins que ce ne soit nécessaire comme dans Psychose. Malheureusement, Martin Roumagnac perd tout intérêt dans sa dernière demi-heure, et c'est bien triste. Par ailleurs, il est dommage que le tracé de l'héroïne, Blanche, soit des plus flous: les notices françaises la présentent comme une aventurière alors qu'elle vend sagement des oiseaux dans une paisible boutique champenoise, la sœur de Jean Gabin l'assimile quant à elle à une prostituée bien qu'elle ne soit jamais entreprenante envers Martin, et finalement, on ne comprend jamais pourquoi cette veuve hébergée par son oncle se retrouve demandée en mariage par un consul. A vrai dire, on ne sait même pas pourquoi elle va voir un match de boxe alors qu'un tel sport la laisse de marbre!

Pour compenser le peu d'intérêt du scénario, Georges Lacombe nous gratifie heureusement de belles séquences qui permettent de suivre le tout sans déplaisir. La scène des violons au restaurant donne notamment lieu à de jolies images que renforcent les décors sophistiqués (parce que c'est bien connu, les petits villages champenois ont tous leur cabaret bohémien où l'on joue la sérénade aux amants!). La fin est également bien travaillée, avec le plan sur le titre du journal et les jeux d'ombres et de lumière dans des recoins secrets. Mais le clou du spectacle, c'est cette rencontre à la campagne où Marlene tente de réconforter un Daniel Gélin tout timide, en lui disant qu'elle ne l'aime pas mais qu'il doit être heureux malgré tout, car l'important, c'est d'aimer. La photographie de Roger Hubert (Les Enfants du Paradis) donne vraiment de la vigueur à l'ensemble, de même que certains effets symboliques un peu pompiers se mariant néanmoins bien au tout, à l'image de la porte de la grange battant à tous vents tandis qu'il se passe des choses à l'intérieur, ou de l'envol des oiseaux quand Blanche se met à craquer à force de se sentir prisonnière dans cette petite bourgade. Sa façon de pousser la glace de sa penderie qui débouche sur un vaste plan de ring de boxe (c'est fou tout ce qu'on trouve au cœur de la Champagne!) constitue encore un mouvement digne d'intérêt.

Deux petits bémols tout de même: d'une part, la descente d'escaliers par le prisme des jambes ne ressemble qu'à une mauvaise parodie de Double Indemnity, la faute à des marches en colimaçon qui masquent l'essentiel de ce qu'il faudrait voir. D'autre part, la séduction de bas étage est loin d'aboutir à l'effet escompté, entre ces images où Marlene s'apprête à dégrafer son décolleté les yeux à moitié plissés, et ces tactiques de collégiens énamourés pour mettre l'autre dans son lit. Ainsi, quand Gabin ramasse le bijou tombé devant les mollets de la troublante héroïne, nous avons droit à ce dialogue ridicule: "C'est joli, mais c'est dommage que ce soit en argent." "Pourquoi?" "Parce qu'on dit que l'argent fait pas l'bonheur." "Qu'est-ce que c'est le bonheur?" "Alors là, j'vais pouvoir vous répondre! Héhé!" Et que dire de cette technique de drague enfantine? "Tiens voilà l'orage! Ça monte vite! Allons nous réfugier dans la grange! Vite! Courons dans les champs tels des cabris!" Et un peu plus tard, quand les deux amants ressortent ébouriffés de leur abri de fortune: "Mais? Il n'a pas plu!" "Tiens donc! L'orage est parti aussi vite qu'il est venu!" Sans parler du couplet sur les inséparables qu'on ne peut acheter que par paire... Par la suite, on mise sans scrupules sur les jambes pour bien faire comprendre aux spectateurs quel est le point fort de l'héroïne, avec Marlene raccommodant ses robes la jambe à l'air sur un tapis, Marlene passant sur la place du village en se déhanchant, Marlene remontant furtivement sa jupe en se couchant dans l'herbe, etc. Le message est clair.

Du côté de l'interprétation, c'est assez mitigé. Jean Gabin est égal à lui-même mais il joue bien son attirance pour la paire de jambes qui s'exhibe devant lui. En revanche, Marlene n'a pas l'air concerné outre mesure par ce qu'elle fait. A chaque fois que j'ai voulu faire une capture d'écran en phase de séduction, elle semblait plus s'ennuyer qu'autre chose, et franchement, ses regards n'ont rien de magnétique. Mais la séquence rustique avec Daniel Gélin la voit tout de même briller momentanément, entre baiser d'amante qui n'accordera rien d'autre et gestes de la main plus maternels. Le jeune acteur est quant à lui correct en blanc-bec qui ne s'en remet pas d'avoir parlé à une femme mure, Jean d'Yd est pour sa part très mou dans un rôle d'oncle peu captivant, tandis que Marcel Herrand en fait des tonnes sous sa veste de consul hautain. Le pic de la distribution est en fait Jean Darcante qui, non content de voler la vedette à tout le monde lors du procès, est apte à dynamiser considérablement cette dernière partie bancale. A se demander si les avocats n'ont pas comploté pour s'assurer d'éclipser les héros des films noirs de l'année, tel Hume Cronyn dans Le Facteur.

Moralité: Martin Roumagnac comporte de bien jolies images qui soulignent le soin apporté au projet, mais l'histoire ennuie à mourir. On aurait même préféré une héroïne unijambiste mais capable de dire non, plutôt qu'une bombe sexuelle semblant s'abandonner à la passion sans aucune conviction. 5/10.

_____

Tallulah: Vous auriez dû poster une photo des jambes, dahling. C'est tout ce qui nous intéresse!

Marlene: Mais rien ne vous interdit de venir les voir... quand je vous inviterai à boire un verre de lait.

Tallulah: Cruelle que vous êtes!

jeudi 4 février 2016

Edouard et Caroline (1951)

Un film de Jacques Becker.

La semaine dernière, j'ai redécouvert par inadvertance Elina Labourdette, dont j'avais presque tout oublié dans les superbes Dames du Bois de Boulogne alors qu'elle y tient en fait le rôle principal, avec beaucoup de talent qui plus est. Alors, cette très plaisante réminiscence m'a entièrement motivé pour la découvrir ailleurs, ce qui nous vaudra de passer le reste de la semaine en sa compagnie, d'abord à travers Edouard et Caroline où son chic et son pétillant font des merveilles, puis avec la Lola de Jacques Demy, avant de conclure par le chef-d’œuvre de Robert Bresson.

Dans le film de Jacques Becker, la divine Elina n'occupe en réalité qu'un rôle périphérique, l'intrigue coécrite par le réalisateur et Annette Wademant étant centrée sur de jeunes mariés, Anne Vernon et Daniel Gélin, qui se disputent le temps d'une soirée à propos de vêtements alors qu'ils sont attendus de toute urgence à une réception mondaine où bien des quiproquos leur seront réservés. Et franchement, il s'agit là de l'une des histoires les plus sympathiques qui soient. Ayant d'ailleurs un infini respect pour les scenarii se déroulant dans un laps de temps réduit, j'apprécie tout particulièrement la conception presque théâtrale de la narration: tout se passe en une même nuit en seulement deux lieux, ce qui pourrait tout à fait se jouer sur scène, sans que le film ne fasse précisément théâtral. L'élégance de la mise en scène et la beauté formelle lui donnent justement un cachet vraiment cinématographique qui me séduit, et le jeu sur les décors et costumes est toujours utilisé à bon escient. L'appartement modeste où le couple d'artistes a choisi de vivre son grand amour bohème s'oppose ainsi à la luxueuse enfilade de l'oncle de Caroline, dont la recherche de l’opulence traduit bien l'esprit atrocement snob du personnage. Quant aux costumes, ils constituent avec finesse l'un des principaux ressorts narratifs, entre le gilet qu'Edouard cherche désespérément afin de se présenter devant des gens capables de faire avancer sa carrière, et la robe de Caroline que celle-ci s'ingénie à transformer de peur de n'être pas assez à la mode. A mesure que la tension monte entre deux coups de ciseaux et l'utilisation étonnante de dictionnaires, les relations entre les protagonistes s'enrichissent avec humour et subtilité, de quoi faire du film une expérience réellement agréable qui ne ménage pas ses moments d'anthologie à travers de menus détails du quotidien, à commencer par ce génial coup de fil pas du tout discret en plein récital improvisé pour la concierge.

Ceci dit, le mordant du texte est encore plus prégnant dans le grand appartement de l'oncle, puisque le spectateur y est alors introduit à toute une galerie de seconds rôles rocambolesques incarnés par une poignée d'acteurs bien déterminés à rendre chaque personnage croustillant. Jacques François épingle ainsi à merveille les travers d'un bourgeois inculte et prétentieux qui s'imagine éblouir son monde en parlant avec un accent anglais (qu'il perd délicieusement lors de situations imprévues), Jean Galland est quant à lui judicieusement insupportable en jeune homme arrogant faussement énamouré, tandis que William Tubbs incarne peut-être le personnage le plus touchant de la distribution, avec cet homme d'affaires américain que le tout Paris pense pouvoir snober aisément alors qu'il est justement le contrepoint idéal aux faux-semblants de cette petite société sclérosée. Les dames ne sont toutefois pas en reste, en particulier la charmante Elina Labourdette dont nous parlions à l'instant, laquelle incarne avec bonheur l'archétype de la mondaine éblouissante que tout le monde attend pour égayer sa soirée, et qui n'hésitera pas à jouer de sa séduction devant un héros fort à son goût, avec toujours un chic indépassable qui ne lui fait jamais rien perdre de sa superbe, même lorsqu'elle s'amuse à faire des "yeux de biche" à d'autres invités. Cependant, c'est peut-être Betty Stockfeld qui marque le plus les esprits parmi les seconds rôles, avec sa pétulante grande dame qui se ridiculise à son insu à mesure qu'elle se croie sublime.

Pour couronner le tout, les premiers rôles sont à la hauteur de leurs partenaires. On regrettera néanmoins l'absence prolongée d'Anne Vernon dans un bon tiers du film, mais c'est évidemment essentiel à la narration et ça donne lieu à un grand rebondissement comique, ce dont on ne saurait se plaindre. Et puis elle est réellement charmante à chacune de ses apparitions, sans toutefois surpasser ses consœurs, avec un petit côté futile assumé et toujours beaucoup de répondant. Caroline devient alors un personnage actif qu'on a envie de voir évoluer, et c'est tant mieux. Mais à choisir entre les deux, c'est sans doute à l'Edouard de Daniel Gélin que va ma préférence, sauf lors d'une scène de gifle qui lui fait perdre des points. Malgré tout, son esprit raisonnable qui n'a que faire de l'hypocrisie des mondanités colle idéalement à la personnalité de l'acteur, ce qui aide considérablement le personnage lorsqu'il lui faut se démarquer des autres invités lors de la fameuse réception. Le balancement entre naturel et culte des apparences donne finalement lieu à de jolis dialogues sur la vie de couple et la fidélité, si bien qu'on ne s'ennuie à aucun moment.

Elina Labourdette est donc secondaire, mais ça n'empêche nullement le film de constituer une découverte rafraîchissante qui à l'image de ses dames élégantes exerce beaucoup de séduction. Pour beaucoup, Casque d'or reste certainement la pièce maîtresse de Becker, mais pour ma part, j'échange volontiers la coiffure mythique de Simone Signoret contre les plumes d'Elina Labourdette, les froufrous d'Anne Vernon et le gilet de Daniel Gélin. L'ensemble est délicat à souhait et l'expérience à recommander sans honte aucune. 7+