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vendredi 1 avril 2016

Un bal à Waterloo.


Aujourd'hui, parlons de mon idole, un personnage plus irrésistible encore que Scarlett O'Hara, la divine... Becky Sharp! S'il est facile, quoique dommage, de prendre la dame en grippe, on regrettera tout de même que le film soit mal aimé 80 ans après sa sortie. Cela tient entre autres aux mauvaises copies en circulation et aux teintes peu contrastées de ce premier film intégralement tourné en Technicolor trichrome, mais c'est aussi que Miriam Hopkins n'intéresse hélas plus grand monde à part une dizaine de personnes en Europe, sachant que son rôle n'est pas des plus subtils et trouve alors toujours des réfractaires parmi ceux qui ne la connaissent que pour son unique nomination aux Oscars. Pourtant, le film regorge de qualités et la performance d'actrice n'y est pas pour rien.

En fait, l'intrigue a beau être tirée de Vanity Fair de Thackeray (1847-1848), le scénario se recentre pour sa part exclusivement sur le personnage de Becky, en suivant la pièce que Langdon Mitchell écrivit à partir du livre en 1899. Il fallait donc une interprète principale à la hauteur et capable de porter l'intégralité du film sur ses épaules, aussi le choix de Miriam Hopkins fait-il particulièrement sens étant donné le charisme et le talent dont on l'avait vue faire preuve depuis le début de la décennie. Et certes, Becky Sharp est un personnage caricatural... Mais tel le veut l'esprit du roman, et un jeu d'actrice moins appuyé n'aurait pas fonctionné pour épingler aussi bien les travers de la société britannique du XIXe siècle. Ainsi, Miriam en fait souvent des tonnes pour faire rire, et force est de reconnaître qu'elle est hilarante: quand elle pleure sur son coffre à souvenirs, Becky sait très bien qu'elle a affaire à des sots et que point n'est besoin de s'embarrasser de subtilités pour mieux les mettre de son côté. Le changement d'attitudes alors qu'elle vient de sautiller de joie un sucre d'orge à la main pour mieux pleurer devant sa coiffeuse dès qu'elle entend frapper à la porte est également l'une des choses les plus drôles du monde, et ce qui est surtout à mettre au crédit de l'actrice, c'est qu'on ne doute jamais qu'elle eût été capable d'avoir la même repartie que Becky à chaque rebondissement. Les répliques fusent alors de façon très naturelle, et c'est toujours irrésistible: la demande en mariage du "gros idiot", la fausse parenté avec l'ordonnance indien, la duchesse aveugle, les portraits de famille achetés aux puces la veille, l'opinion sur la valse, le petit-déjeuner en plein siège de Waterloo... C'est hilarant! A vrai dire, il lui suffit simplement de conclure une phrase en enfilant un capuchon pour faire hurler de rire.

Par ailleurs, Miriam ne recule jamais devant quoi que ce soit et brosse un portrait sans concessions d'une véritable sociopathe jamais embarrassée par le moindre scrupule, sans chercher à l'adoucir de quelque manière. Et c'est précisément ça qui rend Becky aussi captivante, car on est toujours avide se savoir jusqu'où elle peut aller en déployant des trésors d'inventivité pour monter les échelons. En outre, Miriam ne craint pas plus le ridicule et elle ne cherche pas à se mettre en valeur quand Becky est au creux de la vague et doit chanter dans un bouge pour payer son loyer: l'actrice se livre alors à un numéro superbe de décadence où elle est une fois de plus à mourir de rire à mesure qu'elle révèle la vulgarité d'un personnage souhaitant se faire passer pour chaste. Cerise sur le gâteau: bien que n'ayant peur ni de la vilenie ni du ridicule, Miriam parvient tout de même à ajouter la petite dose de complexité dont Becky avait besoin afin de ne pas conduire à saturation, en faisant bien ressentir sa crainte absolue, celle de chuter de son piédestal. L'angoisse qui la saisit lors du souper secret avec le marquis est notamment sincère, et lorsqu'elle tente de retenir son mari, on ne doute jamais de son désarroi malgré ses réactions toujours un peu vives. La seule chose que je n'aime pas, c'est son cri de désespoir sur le tapis, pour le coup trop appuyé pour être honnête, avec en arrière-plan la scène des essayages après la réception à la cour, un peu trop grimaçante alors que ça n'a pas lieu d'être. Mais le reste du temps, la performance fonctionne à merveille, et l'excès délibéré est toujours compensé par des regards beaucoup plus sobres qui en disent long, comme lorsque Becky cherche à faire chanter l'un des officiers en lui présentant froidement une lettre, lorsqu'elle écoute calmement les autres discourir sur son sort alors qu'elle est au plus bas, ou lorsqu'elle ne peut retenir un léger sourire en apercevant un homme qui lui plaît enfin.

Dans tous les cas, Miriam nous fait totalement ressentir quelque chose pour le personnage, à la fois parce qu'elle ne cherche pas à rendre Becky sympathique tout en sachant cependant rire de ses travers. Son charisme incroyable se charge quant à lui de dévorer le film à pleine dents afin que la tension ne retombe jamais bien que l'histoire devienne très répétitive dans le second acte, avec toutes ces histoires de dettes qui reviennent à la charge. A côté, la pauvre Frances Dee a beau tenter de ne plus se leurrer sur les actes de sa meilleure amie, elle se fait tout de même manger en un rien de temps lors d'une séquence homoérotique au pianoforte, où même son visage est éclipsé par la main de sa partenaire qui la domine. Miriam ne faillit donc jamais à la tâche en portant l'essentiel du film sur ses épaules, elle se démarque très facilement rien que par son entrée en scène dans la pension, bien qu'elle apparaisse sagement assise dans un coin, et elle dynamise considérablement l'histoire à chaque rebondissement.

Cependant, il ne faut pas nier pour autant l'apport de Rouben Mamoulian derrière la caméra, celui-ci ayant intégralement refait les séquences d'abord filmées par Lowell Sherman, décédé en cours de production. Becky Sharp n'est toutefois pas aussi inspiré que La Reine Christine ou le dédoublement de personnalités du Docteur Jekyll, mais les choix du réalisateur sont toujours payants. Ainsi, pour bien faire ressortir l'esprit caricatural du texte, certaines scènes sont filmées à la manière d'un théâtre d'ombres comme pour accentuer le double-jeu constant de l'héroïne, qui passe derrière un rideau pour mieux comploter avant de paraître à nouveau en pleine lumière, très fière de ses dés pipés par lesquels elle compte bien s'enrichir en profitant de la guerre. A l'inverse, au moment où les choses commencent à lui échapper parce que le marquis a vu clair dans son jeu et peut utiliser son influence sur elle, Becky est vue en reflet dans un miroir, tandis que des mains dominantes encerclent son cou pour le parer d'un bijou qui limite symboliquement son pouvoir. Dans le même ordre d'idées, le montage révèle souvent le fiel des machinations de ce petit monde, à l'image des mains de Becky tenant des fleurs qui fondent sur celles de Becky tenant des billets d'argent, ou à l'image de ce rideau gris dévoilant une héroïne seule et inquiète puis la montrant aussitôt après à table, avec une compagnie non souhaitée qui alimente un désarroi qu'elle fait tout pour dissimuler.

On notera encore le choix très pertinent de toujours placer l'héroïne, cœur de l'action, au centre de l'image, qu'elle soit entourée de multiples hommes à ses pieds, ou qu'elle se retrouve seule en larmes sur son tapis luxueux. Le clou du spectacle reste néanmoins le bal de Waterloo où les danseurs virevoltent de façon aérienne à mesure que l'héroïne papillonne, et où les rideaux bleus, les capes rouges et les robes blanches s'envolent dans l'affolement général à l'arrivée de Bonaparte. Les couleurs ont beau être délavées, cette séquence reste visuellement très belle, avec de jolis décors très soignés, des prises de vue intéressantes sous le maillage des branches de palmiers, et une tension savamment entretenue entre les manigances de l'héroïne qui change de partenaire avec la régularité d'une horloge, la déception d'Amelia dans l'ombre d'une terrasse au clair de Lune, et les lumières du siège qui illuminent soudainement la campagne au son des danses de la grande salle.

En somme, Becky Sharp a beau montrer de jolies jeunes filles en robes longues et de beaux officiers en uniformes, le film fait moins dans la dentelle que dans la caricature, et ce jusque dans son portrait de personnages secondaires souvent gros et pas franchement futés. Mais la caricature est l'ingrédient essentiel de l'adaptation d'un tel ouvrage, et le résultat est franchement positif a défaut d'avoir donné lieu à un chef-d’œuvre. Parce que certaines trouvailles sont particulièrement inspirées et que Miriam Hopkins dévore la scène avec drôlerie, double-jeu et une pointe de sincérité qui perce toujours sous ce vernis, le film vaut bien un bon 7/10. C'est bien meilleur dans le détail qu'on ne le croirait d'après sa réputation!

vendredi 17 octobre 2014

The Song of Songs (1933)


Ou "Comment une paysanne naïve, follement éprise du sculpteur pour qui elle pose, voit ses idéaux voler en éclat au gré de déceptions sentimentales et d'un mariage forcé".

A priori, pas le synopsis le plus alléchant qui soit, et pourtant, je fais une fixation sur ce film, chose d'autant plus étonnante que lorsqu'on pense à Marlene Dietrich, on a davantage en tête l'image d'une chanteuse de cabaret travestie en homme, d'une voyageuse glamour dans un train chinois, ou d'une impératrice de toutes les Russies un brin écarlate; mais précisément pas celle d'une paysanne en jupons avec une coiffure en forme de bretzel. D'ailleurs, il est intéressant de relever que c'est d'abord Miriam Hopkins qui aurait dû tenir le rôle, ce qui, non content de me réjouir, aurait sans doute apporté plus de crédibilité au film, l'évolution de Lily entre innocence et âpreté nécessitant à mon avis un jeu plus caméléonien que la zone de confort de la pourtant superbe Marlene.

Mais alors, pourquoi fais-je une fixation sur une histoire de paysanne allemande piégée dans une romance tordue aux rebondissements peu crédibles? Tout d'abord parce qu'en revoyant le film hier soir, la première chose qui m'a sauté aux yeux, c'est sa perfection formelle.


En effet, la mise en scène de Rouben Mamoulian est une réelle réussite, le réalisateur ayant tiré le meilleur parti d'une intrigue exagérée pour lui apporter bien plus d'épaisseur que ce que suggérait le texte, utilisant également l'espace au mieux pour donner une bonne dynamique à l'histoire, alors que tout se passe principalement dans deux lieux, dont une austère demeure prussienne aux intérieurs très chargés, qui auraient pu devenir lassants pour le spectateur. Heureusement, les prises de vues sont multipliées, ce qui permet notamment de donner vie à l'atelier du sculpteur à travers les statues. L'un des bronzes, par exemple, désigne du doigt l'endroit même ou la jeune héroïne va faire son apparition, avant qu'un autre plan ne montre cette même statue pointer à présent le sculpteur, comme si l'image donnait des indices aux héros en prédisant leur sort. Les jeux d'ombres chinoises dynamisent eux aussi la scène, ce dont témoigne cette formidable trouvaille de déshabiller Marlene Dietrich au rythme du dévoilement progressif des statues, afin de contourner allègrement la censure tout en révélant la nudité du personnage. Le réalisateur fait encore un pas supplémentaire dans la suggestion de l'érotisme lorsque l'héroïne, qui après plusieurs séances ne craint plus de se dévêtir, ôte ses bas dans la pénombre pendant que l'artiste se rince l’œil en étreignant la statue de Lily, dont les seins pointent précisément au niveau de ses yeux. Le message est clair... On notera également que les héros se meuvent de façon esthétique, presque chorégraphique, entre les différentes statues, sans oublier de relever la cohérence narrative à travers l'image: lors de la première visite de Lily, l'atelier est meublé très simplement, mais lorsqu'elle revient en tant que partenaire amoureuse, les mains chargées de fleurs, l'intérieur est alors égayé de nombreux bouquets.

Dans la seconde partie plus douloureuse, la mise en scène ne perd rien de son piquant et continue de fourmiller d'idées intéressantes, comme ces choix assumés de superposition, soit de l'image en révélant la jeune Lily aux côtés de celle qu'elle est devenue, soit du son via la voix de Marlene sur le visage de la statue que contemple le sculpteur désolé. Dans la partie au château, le viol conjugal est également suggéré dans un jeu d'ombres chinoises, avec la silhouette du colonel derrière les carreaux vus de l'extérieur, après avoir vu le personnage sourire de façon sadique et effrayante. Enfin, notons un usage bien dosé de musique romantique, dont on appréciera les élans guillerets sur l'image de Marlene marchant parmi les arbres en fleurs, mais plus encore les sonorités dramatiques de Tchaïkovski lors des moments-clefs de l'intrigue, bien que la mauvaise qualité de l'enregistrement plombe quelque peu le résultat. Quoi qu'il en soit, la mise en scène est loin d'être aussi statique qu'on pourrait le croire, ce qui m'a mis d'emblée dans de bonnes dispositions pour apprécier le tout.


Il faut dire que Rouben Mamoulian est aussi bien aidé par la superbe photographie de Victor Milner, dont on appréciera les jeux d'ombres dans l'atelier, ou encore les plans d'ensemble permettant d'incorporer un lustre circulaire au-dessus des lignes verticales des fenêtres. Les images rurales sont elles aussi magnifiques, avec la silhouette blanche de Marlene gambadant au milieu des saules pleureurs, sans parler de l'ombre des branches sur l'herbe lors de la séance d'équitation. Le château est lui aussi très bien filmé, qu'il s'agisse des effets de foule encadrant le carrosse nuptial, des domestiques s'inclinant sous la voûte médiévale parmi d'austères statues, des losanges sur les portes ou encore de la nappe blanche qui vient aérer l'espace confiné d'une austère salle à manger aux colonnes imposantes. Mais ce qu'il faut louer en priorité, c'est évidemment la mise en valeur de Marlene Dietrich, extrêmement belle malgré sa coiffure, notamment lorsqu'elle tourne les pages d'un livre, ou lorsqu'elle sort dans la nuit vêtue d'un châle obscur, de quoi conférer une certaine aura à son visage lumineux. L'ombre de ses gigantesques cils donne aussi un certain cachet aux plans où elle baisse le regard, et je ne parle pas de la séquence où elle s'effondre parmi les vestiges de la statue, dans laquelle sa robe forme un arc de cercle de dentelle noire particulièrement joli.


A vrai dire, le montage vient encore renforcer l'extrême soin porté à l'esthétique du film, comme le montrent certaines transitions qui sont à elles seules de véritables chefs-d'oeuvre photographiques. Dans l'une, la rampe d'escalier et son ombre forment une croix avec le balcon et les vitres de l'atelier. Dans une autre, les mains de Marlene écrivant en français rejoignent celle de Marlene pianiste, formant également une croix assez jolie. A noter encore la transition où le dessin de la statue se confond parfaitement avec la sculpture, tandis que la plume du casque prussien posée à côté de l'esquisse se transforme en escabeau. Mais la meilleure superposition, c'est peut-être cette image de Marlene dépitée coincée entre Lionel Atwill, en costume militaire, qui lui fait un baise-main, tandis que ses gardes, eux aussi en uniforme, apparaissent de l'autre côté du visage, lequel est pour sa part parfaitement centré sur les portes plus sombres de l'église qui mettent en valeur l'actrice. Quant à la lettre manuscrite qui fond sur Brian Aherne, l'effet reste assez classique mais néanmoins très beau.

Toujours sur la forme, les décors viennent eux aussi rehausser la qualité de l'oeuvre. Alors, pour être parfaitement honnête, je n'ai jamais trouvé la statue de Marlene nue particulièrement belle ou réussie, d'autant que la mise en avant aussi prononcée des seins, avec ses mains ouvertes prêtes à tout accepter, suggère nettement moins l'amour pur du titre qu'un strict fantasme d'artiste en pleine ébullition hormonale (le fait que le colonel ne vienne jamais chercher sa commande une fois qu'il embarque le modèle de force va aussi dans ce sens). Cependant, filmée sous certains angles, la statue peut rapidement gagner en beauté, surtout lors des gros plans sur le visage, où cette sculpture qui semble de loin fabriquée à la va-vite prend soudain des accents Art déco loin de me déplaire. Autrement, l'opposition entre les statues blanches et dénudées de l'atelier et les statues macabres des guerriers du château souligne bien la transition entre les deux parties, au moment où le cœur de l'héroïne se brise en éclats. Enfin, les colombages et les formes arrondies des maisons témoignent d'un véritable soin de reconstruction d'une atmosphère toute germanique (ça me fait penser à la Rhénanie), devant quoi il faut encore s'incliner. Quant aux costumes, si l'uniforme militaire prussien, avec la tête de mort sur le casque, est assez bien fait, les robes de paysanne de Marlene, ses cinquante jupons, et cette galette toute plate qui couronne son énorme bretzel, frôlent en revanche la caricature, mais ça tient peut-être davantage au fait que la star n'est vraiment pas à l'aise dans un rôle de fermière, et seuls la robe noire et le chapeau à plumes de l'escort girl replacent finalement l'actrice dans son élément.


Quoi qu'il en soit, cette réussite formelle rend The Song of Songs particulièrement attrayant, et estompe par ailleurs les problèmes de fond, principalement contenus dans le scénario. En effet, l'histoire est hautement improbable, surtout parce que l'héroïne est moins traitée comme sujet que comme objet: elle passe de mains en mains et de tutelles en tutelles sans vraiment réagir, et il est assez frustrant à la longue de voir que tout le monde tente de se l'approprier. Ainsi, on a un vieillard qui l'envoie chez une parente en lui demandant d'être obéissante; une tante qui ne se sert d'elle que pour obtenir certains avantages matériels, principalement des bouteilles de rhum, et n'hésite pas à la fouetter le cas échéant; un colonel qui veut juste la culbuter et avoir une épouse bien éduquée à montrer à ses voisins; une gouvernante qui influence l'héroïne dans sa fuite sans que celle-ci se pose aucune question; et enfin un client qui ne la considère guère mieux que les autres. En fait, les seules personnes vers qui Lily choisit d'aller de son plein gré sont le sculpteur et le jouvenceau  qui lui donne des cours d'équitation, le premier par amour, le second par dépit, mais force est de reconnaître que ces deux-là s'imaginent avoir des droits sur l'héroïne sans que Lily ait l'air de s'en offusquer outre mesure: "Tu dois partir/coucher avec moi car tu m'aimes, je te le dis!", entonneront les deux à trois minutes d'intervalle. La chanson extrêmement vulgaire qu'elle chante au cabaret renforce encore l'idée d'une femme incapable d'agir par elle-même et objet des pires fantasmes machistes: "Johnny, I need your sympathy, there's something wrong with me, I can't say no." Pas besoin de vous faire un dessin...

Dès lors, les seuls moments où le scénario se décide à être favorable à l'héroïne, en la dotant de volonté, c'est lorsqu'elle fait le mur pour rejoindre l'homme qu'elle aime, et lorsqu'elle flirte avec lui à l'aide d'un bouquet. Mais autrement, comment prendre au sérieux un personnage qui accepte de se marier par dépit parce que son prétendant s'est enfui, et qui ne réagit pas lorsqu'on la force de toutes part? Sincèrement, le mythe de la jeune innocente qui se transforme en femme endurcie après certaines épreuves est écrit de façon fort maladroite, encore qu'on puisse accepter cette évolution vu l'enchaînement des situations, et inutile de dire que Marlene et Sternberg ont fait un milliard de fois mieux l'année suivante avec The Scarlet Empress. D'ailleurs, là où The Song of Songs s'ingénie à appuyer au maximum la naïveté de l'héroïne, au point qu'on ne parvient plus à y croire une seule seconde à cause de ce cantique qu'elle cite en permanence, The Scarlet Empress a le bon goût de présenter un certain type d'innocence avec bien plus d'humour et d'exubérance: "L'impératrice a un amant? Je suis terriblement choquée!"

Un autre problème à relever, c'est la partie au château, franchement mal exploitée par les scénaristes, lesquels ont tenu à incorporer des seconds rôles dont ils n'ont su que faire, d'où une enfilade de clichés qui alourdissent l'histoire. En effet, on aurait pu enlever la gouvernante et le jouvenceau sans dommage pour l'intrigue, en faisant s'enfuir Lily de son plein gré après le désastreux dîner de retrouvailles avec le sculpteur. Mais en l'état, à quoi bon ajouter une gouvernante obsédée qui n'apparaît qu'une minute pour corser une intrigue déjà assez tordue à l'origine? Parce que lorsqu'elle met en garde le jouvenceau à propos de ses sentiments, elle rit de façon si maléfique qu'à ce stade, elle n'a plus qu'à s'écrire "Je suis méchante" sur le front et se promener dans tout le pays comme ça! Non, vraiment, l'idée de montrer une héroïne déçue refusant de fuir avec l'homme qu'elle aime toujours pour lui montrer qu'elle peut coucher avec un autre pouvait être gardée, mais incorporée à la séquence du cabaret, ce qui aurait eu le bon goût de nous épargner un psychodrame ridicule dans le parc du château après l'incendie, d'autant que tous ces résidents frustrés et aveuglés par leur désir respirent le cliché à plein nez, à se demander s'il n'y aurait pas un stimulateur d'hormones caché quelque part dans la demeure! Ceci dit, je râle, mais l'histoire reste malgré tout assez divertissante pour ne jamais ennuyer.


Par bonheur, certaines performances rattrapent les défaillances de l'histoire, mais j'avoue que celle de Marlene Dietrich est assez difficile à juger. Comme je l'ai précisé plus haut, elle n'était pas vraiment faite pour le rôle, et je pense sincèrement que Miriam Hopkins aurait bien mieux connecté les deux facettes de l'héroïne, en ne se montrant pas si naïve dans la première partie, d'où une évolution qui aurait été plus crédible. Mais dans le cas de Marlene, on ne croit pas vraiment à la jeune innocente, d'autant que le personnage est traité au premier degré, pas comme l'espionne-paysanne de Dishonored, deux ans auparavant. L'actrice force donc un peu trop sur le côté "je crois en l'amour comme dans le cantique!", même si l'impression de niaiserie est heureusement estompée par des moments plus espiègles qui permettent à Dietrich de briller dans sa zone de confort. En outre, je ne sais pas qui a eu l'idée de l'affubler de faux cils de trois kilomètres, mais pour une paysanne jamais sortie de sa campagne, ça marche moyennement. Sinon, lorsqu'elle pleure au milieu des ruines de marbre, on dirait davantage une asthmatique après le cross du lycée, même si la star est tout de même assez crédible pour hurler son désespoir juste avant. Disons qu'une performance de Marlene Dietrich reste toujours très digne d'intérêt par son charisme puissance mille, ce qui me fait conserver une certaine affection même pour ce rôle, bien que ce fût sans doute le plus mineur pour elle dans cette partie de sa carrière. Tout du moins, elle a fait beaucoup mieux dans Blonde Venus pour souligner l'endurcissement d'une héroïne, et tant qu'à forcer dans un registre d'innocence exacerbée, autant aller jusqu'à l'exagération hilarante de l'Impératrice rouge, avec ses mille bouches bées à la seconde. Mais vraiment, malgré mon sentiment plus que mitigé sur sa Lily, on compte quand même beaucoup de bonnes scènes bien jouées qui sont loin de rendre cette performance indigne.


Brian Aherne livre quant à lui une meilleure prestation, puisque son portrait est finalement plus complexe, mais aussi parce qu'il reste sincère dans sa composition, sans trop chercher à jouer les héros. Ainsi, il saisit très bien l'ennui qui s'empare du sculpteur lorsque Lily lui parle déjà de mariage et d'enfants, et ses confessions à Lionel Atwill montrent bien que Richard n'a pas vraiment l'intention de s'empoisonner l'existence avec ces grands idéaux. L'acteur évite également toute fausse note pour souligner son désespoir, en montrant qu'il est toujours torturé par ses sentiments même après avoir envoyé Lily dans les bras d'un autre, et tout est parfaitement suggéré sans forcer dans le pathos. Mais finalement, la partie la plus intéressante de sa performance reste le début où il sait se montrer tout aussi charmant qu'autoritaire, sans chercher à s'attirer la sympathie du spectateur puisque même lorsqu'il dit à sa partenaire qu'elle n'est pas obligée de poser si elle ne le veut pas, ça sonne plus de façon paternaliste qu'autre chose, ce que suggère l'acteur en restant affairé à ses dessins, sans prendre le temps d'écouter son modèle. Il parvient encore à conserver une classe folle tout en se montrant imbuvable dans la partie au château où, bien que plus à son avantage comparé aux perversions du colonel, il enjoint à Lily de partir avec lui, moins pour son bien à elle que parce qu'il la désire, et lui rappelle qu'elle l'aime toujours, c'est lui qui le dit. La seule chose que je n'aime pas dans cette performance, c'est la fin, mais je n'arrive pas à me décider de si ça tient à l'acteur ou au personnage quand celui-ci, dans un regard compatissant, essaie de se donner le beau rôle comme si de rien n'était. Est-ce parce que Richard a appris de ses erreurs et tente de se faire pardonner? Est-ce parce qu'il est toujours aussi autocentré et ne se remet justement pas en question? Impossible de se faire une opinion de ce que voulait faire l'acteur face à un matériel aussi premier degré: il ne fait aucun doute que pour les scénaristes il s'agit d'un happy-end glorifiant le personnage.


Lionel Atwill, enfin, passe très bien du colonel digne et charmant au pervers envoûté par ses désirs, à la limite de la folie. Il manifeste notamment une réelle puissance lorsqu'il révèle ses tares dans l'atelier, en forçant Richard à lui donner Lily parce qu'il la veut, levant le poing au passage pour marteler ses intentions. Mais une fois que son caractère hautement malsain est révélé, on perd en subtilité, à l'image du sourire ignoble qu'il lance en écoutant sa jeune épouse pleurer dans sa chambre le soir des noces, juste avant de la violer. Malgré tout, à défaut de subtilité, sa composition reste vraiment marquante. Autrement, deux mots sur Alison Skipworth, égale à elle-même dans un rôle de femme vulgaire et manipulatrice qu'elle restitue fort bien, mais sans prodige.

En somme, The Song of Songs a ses défauts, principalement un scénario improbable et une légère erreur de casting pour le personnage principal, mais l'ensemble reste trop bien soigné pour décevoir, d'autant que la mise en scène du toujours excellent Rouben Mamoulian compense largement les rebondissements peu crédibles de l'histoire. Il s'agit sincèrement d'un film qui me divertit constamment, d'où un petit 7/10.