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jeudi 1 janvier 2015

The Dark Angel (1935)


Je réalise à l'instant que L'Ange des ténèbres est un film de Sidney Franklin, preuve qui si l'on a bel et bien tendance à oublier le réalisateur de nos jours, ses œuvres élégantes (The Barretts of Wimpole Street, The Good Earth) ont toujours quelque chose de fort plaisant qui donne envie d'y revenir. The Dark Angel a même l'insigne honneur d'avoir ma préférence dans sa filmographie, et s'il est effectivement difficile de trouver quoi que ce soit d'inventif dans sa mise en scène, hormis la très bonne idée de faire revivre les levers de Kitty enfant à Kitty adulte, tous les aspects techniques du film forment un ensemble raffiné, ce qui, ajouté à un casting de luxe aux performances très intéressantes, a de quoi divertir constamment.

Pour ce faire, Franklin et son photographe, le prodigieux Gregg Toland, ont concocté des images exquises en multipliant les gros plans sur leur actrice principale, l'excessivement belle Merle Oberon, en sublimant les intérieurs luxueux où se déroule la plus grande partie de l'intrigue (Oberon, candélabre à la main, sous la rampe d'escalier dont l'ombre apporte d'autant plus de profondeur au plan), et en filmant de très belles images rurales, dont les enfants dans le pré aux moutons, les fenêtres du manoir, les rails du train, les cavaliers sous une branche en arc, ou encore Oberon à terre entourée de hauts de forme. La décoration de Richard Day tente quant à elle de restituer une atmosphère britannique indéniablement agréable, avec l'intérieur mignon du cottage de Fredric March, meublé d'un fauteuil au tissu fleuri ; les grandes colonnes du manoir et les cheminées en arc de cercle ou en ogive. Les costumes d'Omar Kiam sont en revanche assez peu impressionnants bien qu'élégants, et curieusement, je préfère les vestes de Fredric March, surtout l'uniforme militaire (fantasme !), aux fourrures de Merle Oberon, malgré ses chapeaux ravissants. Ceci dit, l'élément technique qui marque le plus, c'est l'excellente musique d'Alfred Newman, principalement pour les accords solennels lors des adieux aux soldats.

Cette forme, élégante à souhait, met alors dans de très bonnes dispositions pour apprécier une histoire bien dans l'air du temps, celle de deux amis d'enfance amoureux de la même femme en pleine Première Guerre mondiale. D'ailleurs, le scénario adapté de Guy Bolton par Lillian Hellman et Mordaunt Shairp est bien équilibré entre les problématiques d'amour, de jalousie et de séparation dans un premier temps, avant de se recentrer sur le handicap et les états d'âme du héros. Ainsi, l'histoire tourne vraiment autour de Fredric March et, si Merle Oberon est techniquement un premier rôle avec un temps d'écran similaire, elle n'en reste pas moins d'essence plus secondaire, quoiqu'elle soit plus développée qu'Herbert Marshall, le troisième membre du groupe.

Quoi qu'il en soit, fort du personnage le plus important et de son immense talent, c'est sans surprise que Fredric March domine le film. Tel le soleil (oui, je suis très amoureux), il éblouit par son dynamisme et son humour, avec en point d'orgue son saut depuis la fenêtre du manoir pour obliger Merle Oberon a lui répondre, tandis que la tête qu'il fait une fois à terre est à mourir de rire ! Mais lorsque la permission prend fin plus tôt que prévu et que la guerre revient frapper de plein fouet, il devient alors beaucoup plus sérieux sans aucune difficulté, jouant bien l'amertume lors du mariage avorté, et prenant bien soin de ne pas verser dans le mélodrame au son des canons, quand il rassure sa bien aimée en faisant comme si de rien n'était : "I hope you like the Sauternes my dear." On relèvera peut-être quelques scènes un peu mièvres, ou en tout cas très romantiques, lors des moments de tendresse avec sa partenaire, mais le charme et la gravité sont extrêmement bien rendus par l'acteur dans cette première partie. Par la suite, alors qu'Alan revient du front aveugle, March doit ajouter une dimension physique à son jeu, chose dont il s'acquitte admirablement en prenant bien soin de tâtonner et de toucher les objets dans les lieux inconnus, avant de devoir faire illusion devant ses amis d'enfance en se comportant avec naturel devant eux, et allant jusqu'à leur servir à boire sans défaillir : on suppose qu'à ce moment-là, il a eu le temps de mémoriser les gestes après plusieurs mois passés dans le même cottage, même si un peu plus tôt, il donne un mouchoir un peu trop rapidement à la fille de sa logeuse. Ses regards en biais sont aussi très bien joués, et quand il parle aux enfants juste en face d'eux, on a vraiment l'impression qu'il ne les voit pas et que ses yeux se portent au loin, dans le vide.

Cependant, c'est surtout sur le plan émotionnel qu'il impressionne, puisqu'il ne cherche jamais à s'attirer la pitié de quiconque, pas même du spectateur, et il est d'ailleurs déchirant dans les rares moments où on le voit défaillir, notamment après le rêve dans le train où sa frayeur d'être ainsi vu par son ancienne fiancée transpire sur son visage lorsqu'il s'écrie : "Help me ! Help me !", ou encore lors de la promenade champêtre où son désarroi d'être à proximité de Merle Oberon touche droit au cœur. En fait, la grande peur du personnage est qu'on le plaigne, de telle sorte que la complicité qu'il crée avec les enfants, après qui il s'est brièvement énervé, émeut bien davantage que les flots de mélodrame qu'on aurait pu attendre d'un tel rôle, de même que son apparente joie de voir ses deux amis mariés en son absence, alors que perce une certaine dose de dépit dans ses paroles et une certaine gravité sur son visage, une fois seul. Sa dernière scène est encore excellemment jouée, mais je n'en dis pas plus pour ne pas faire trop de révélations.

De son côté, Merle Oberon est, comme je le disais tout à l'heure, dotée du personnage de la fiancée éplorée impatiente que les hommes reviennent du front, rôle qui pourrait la définir comme secondaire bien qu'elle soit assez développée pour constituer la deuxième force motrice de l'histoire. Toutefois, on sent bien que le film ne lui appartient pas, car le seul élément qui aurait pu la rendre complexe, à savoir son hésitation entre les deux hommes auxquels elle tient le plus, est en fait désamorcé dès le début puisqu'elle fait bien la différence entre son amour pour March et son affection plus amicale pour Marshall. Autrement, elle prend bien soin de composer un personnage attachant, allant même jusqu'à éblouir lors de son entrée en scène très charismatique, avec son amusement devant les garçons et la complicité qu'elle crée avec sa grand-mère ; mais il faut bien avouer qu'elle a tendance à devenir un peu mièvre en fonction des séquences, ce qui empêche de goûter son interprétation avec autant d'appétit qu'on l'aurait souhaité. Ainsi, elle use par moments d'une voix mélodramatique au possible qui a tendance à la rendre vaporeuse ("Alan ! Alan darling !" "Gerald ! Gerald dear !"), tandis que sa façon de s'effondrer en pleurs n'est pas toujours très crédible, pas plus que ses regards pétrifiés d'effroi lorsqu'elle entend les coups de canon. Et quand elle découvre que son ancien fiancé a survécu, ses expressions sont très bonnes mais la voix devient trop vite sirupeuse : "Alan ! Alive !" Par bonheur, elle réussit tout de même de véritables morceaux de bravoure, spécialement dans les passages où elle se retient d'être trop expressive. Sa déception lors de ses retrouvailles avec March est alors extrêmement bien jouée, et c'est encore avec beaucoup de charisme et de dignité qu'elle s'exprime avec, cerise sur le gâteau, une larme au coin de l’œil qu'elle fait sortir sans aucune difficulté et qui étoffe joliment la scène. Elle est aussi très douée pour estomper ses sourires après des moments de gaieté, sans compter que son dynamisme lui permet de créer une bonne complicité avec ses partenaires, quelle que soit la tonalité de la séquence. Je ne peux donc pas dire que la performance soit totalement réussie, bien que les aspects positifs l'emportent largement.

Herbert Marshall est quant à lui entièrement éclipsé par ses partenaires, et l'on perd un peu la complexité du personnage, qui a techniquement envoyé son meilleur ami dans une situation dangereuse par jalousie, mais qui est ensuite trop effacé pour intéresser quant à ses motivations. On appréciera surtout la scène touchante où March et Oberon lui apprennent leurs fiançailles, suite à quoi il sourit avant de cacher sa tristesse à sa mère en conservant sa contenance. La mère justement, incarnée par Janet Beecher, est également remarquable lorsqu'elle fait bien sentir qu'elle n'est pas dupe, mais le personnage est vraiment trop secondaire pour captiver. Je conclurai simplement sur eux en relevant qu'à travers une poignée d'actions, Marshall permet d'éviter certaines incohérences, notamment en prenant un verre des mains de Fredric March, aveugle, pour justifier que celui-ci puisse faire illusion, preuve que les scénaristes ou le réalisateur ont pensé à tout.

Émouvant et raffiné, avec tout ce qu'il faut de drame et de romance pour séduire, The Dark Angel vaut donc vraiment le coup d’œil et mérite bien un solide 7/10, ne serait-ce que pour la performance de Fredric March. On regrettera juste que Merle Oberon n'arrive jamais à m'éblouir autant que je l'aimerais, alors qu'il s'agit d'une actrice soucieuse de jouer que j'apprécie beaucoup.

mardi 30 décembre 2014

The Barretts of Wimpole Street (1934)


Après un interlude vacancier hier, retour aux productions de prestige MGM avec The Barretts of Wimpole Street, un élégant biopic sur la poétesse Elizabeth Barrett Browning porté par trois de mes idoles absolues : Charles Laughton, Norma Shearer et Fredric March.

La première fois, j'avais trouvé le film un peu mièvre, principalement pour la séquence centrale où l'héroïne retrouve l'usage de ses jambes grâce à l'amour, mais c'était oublier à quel point l’œuvre regorge de détails absolument captivants, au premier rang desquels la dimension incestueuse à travers la figure paternelle de Charles Laughton. Bien qu'édulcorée dans le scénario pour contourner la censure, cette dimension se retrouve pourtant bel et bien dans le film car personne n'est dupe lorsque le père, autoritaire au possible, dit selon le texte vouloir cloîtrer sa fille pour la protéger, et comme l'a si justement remarqué Laughton, le studio n'aurait pu, de toute façon, censurer la lueur de désir dans ses yeux. Ainsi, le scénario a beau ne pas tout dire, on se retrouve tout de même avec une intrigue passionnante qui alterne entre des séquences amoureuses grâce auxquelles l'héroïne doit surmonter son handicap, et des séquences familiales où Elizabeth doit gagner en audace face à une figure tyrannique. On passe alors de la joie au drame, et il est également très appréciable qu'une histoire vue exclusivement depuis une chambre victorienne soit aérée par de multiples moments de gaieté, avec l'apparition régulière de la fratrie pour jouer et danser, et bien entendu les promenades au parc dans la seconde partie, afin de divertir à la fois l'héroïne et le spectateur quand l'enfermement devient trop pesant. Le scénario est encore assez riche, et n'oublie pas d'accorder une certaine place aux personnages secondaires, principalement les Irlandaises Una O'Connor et Maureen O'Sullivan, même si on regrettera un peu que le divin Fredric March soit réduit au rôle d'adjuvant sans réel arc narratif. Malgré tout, l'intrigue se suit avec grand intérêt, et s'il faut faire un reproche au texte, on pointera certains dialogues vraiment très mièvres entre les amoureux transis : "I love you !" "I love you !" "I love the sound of your voice !" "I love you and I want you as my wife !" "I love y..." Oui, bon, ça va, on a compris ! Après, vous me direz que ces flots d'amour déclamés sont bien en phase avec l’œuvre de la poétesse, mais l'évidente différence de styles rend ces répliques rudimentaires un brin caduques.

La mise en scène de Sidney Franklin est quant à elle très élégante à défaut d'être originale, et avec l'aide du photographe William Daniels, le film résulte en une succession d'images assez jolies, avec notamment ces jeux d'ombres lors d'une descente d'escalier, la plongée sur la calèche sous le feuillage, et bien sûr les multiples gros plan sur Norma Shearer pour mettre en lumière sa palette d'expressions. 
À vrai dire, bien que ce soient avant tout les performances d'acteurs qui donnent chair à l'ensemble, les images captivent dès le générique, avec l'album photo que des mains raffinées déplient sous nos yeux, et la jolie prise de vue nocturne sur une Wimpole Street de studios. D'ailleurs, les décors de Cedric Gibbons restituent très bien l'atmosphère victorienne recherchée, avec ces grands salons bien meublés et ornés de beaux rideaux ; de même que les costumes d'Adrian sont tous plus ravissants les uns que les autres, notamment la robe noire et blanche de Norma Shearer au piano, et le manteau de Maureen O'Sullivan aux motifs de cachemire, encore que je n'aie aucune connaissance sur la mode de l'Angleterre des années 1840. Il faut dire que je hais les anglaises, sans doute la pire coiffure de l'histoire du cheveu (après les brushings des années 1970 à 1990 !), et je n'ai jamais compris quel plaisir pouvaient avoir les dames d'alors à s'entortiller la chevelure afin de ressembler à des cockers, d'autant que ce doit être franchement gênant d'avoir un paquet de cheveux qui chatouille le cou. Mais je m'égare, et ça n'enlève rien à l'immense beauté de Norma, l'honneur est sauf ! On notera tout de même que la musique délicate sert très bien l'ambiance désirée, principalement cette agréable sonate au piano d'Herbert Stothart d'après un véritable texte de la poétesse, et je serai curieux de savoir si c'est bien Norma Shearer qui chante de façon aussi mélodieuse.

Cependant, toute sublime soit-elle au piano, l'actrice a beaucoup à faire pour porter le film et incarner toutes les pressions qui pèsent sur l'héroïne, et force est de reconnaître qu'elle s'acquitte de sa tâche au mieux, sans pour autant éviter certaines maladresses qui paraissent bien datées aujourd'hui. Car Norma a toujours le tic de se lancer dans des envolées lyriques, parfois quand ça n'a pas lieu d'être, d'où certaines répliques au son étrange, notamment lorsqu'elle parle à Una O'Connor avec une syllabe accentuée sur deux : "Take it away, pleeeeeease ! [Lève les yeux au ciel]. Pleeeeeease ! [Lève les yeux au ciel]". En fait, on trouve ce type de phrasé quel que soit l'état d'esprit d'Elizabeth, et si l'actrice devient très théâtrale pour mimer l'enthousiasme : "Italyyyyy ! Rooooome !", elle trouve également le moyen de faire chanter sa voix lors des grands moments dramatiques avec Charles Laughton : "That's not truuue !" "But Papaaaaaa !" L'usage de la voix n'est alors pas toujours adéquat, surtout au regard de passages bien plus naturels, et il est aussi dommage que Norma se croie toujours obligée d'appuyer les accents d'une phrase en joignant les mains pour mieux les agiter dans tous les sens, y allant parfois d'un geste par syllabe, de quoi ruiner l'effet de très bonnes scènes comme celle où Elizabeth ose enfin répondre à son père : "I have the right to go ! Yes ! Every right !" Cette approche physique du personnage n'est en définitive pas toujours heureuse car lorsqu'il s'agit de réciter une scène d'amour mal écrite en s'exaltant avec lyrisme, ça donne une surenchère de saccharose qui alourdit le propos : "Mr. Browning, pleeeeeease let go my hands !", et apporte de l'eau au moulin des détracteurs du film, toujours prompts à n'y voir que de la mièvrerie sirupeuse.

Pourtant, ces maladresses ne parviennent pas à masquer les aspects beaucoup plus réussis de la performance, au premier rang desquels la complicité que parvient à créer l'actrice avec ses partenaires. Ainsi, elle rayonne parmi sa fratrie et trouve toujours le moyen de rassurer les autres malgré son handicap, et chaque fois que la menace paternelle s'éloigne, on retrouve une héroïne vive et pleine de personnalité qui charme immédiatement, surtout avec son air épanoui au piano, et grâce aux plaisanteries qu'elle échange dans le parc avec Fredric March. Elle ne fait donc jamais d'Elizabeth une jeune femme ivre d'eau de rose, malgré un ou deux sourires un peu niais, et tous les passages où elle révèle sa force rehaussent d'autant plus sa composition. Dès lors, après avoir bien souligné la peur que lui inspire son père, parlant à voix basse et se forçant à hocher la tête, elle sait prendre des initiatives quand ses frères et sœurs restent tétanisés, ne serait-ce qu'en souhaitant la bienvenue au patriarche qui vient d'interrompre une scène de liesse, avant de parvenir à se mettre en colère, quitte à surjouer un peu, tout en finissant sur des larmes pour révéler que l'héroïne n'est pas encore assez forte. Et puis il y a cette scène extrêmement bien jouée où Elizabeth, d'un calme et d'une sobriété exemplaires, refuse de donner sa Bible à son père, avec une classe irrésistible qui devrait en inspirer plus d'un. Elle se met alors au niveau de Charles Laughton et le défie avec perfection, et cette simple scène tire l'ensemble de sa performance vers le haut, au point de faire oublier les maladresses précédentes et la séquence où elle marche pour la première fois, pas très crédible (elle arrive à sa fenêtre comme après un marathon !), bien qu'elle pense à se déplacer avec lenteur dans le reste du film.

De son côté, Fredric March hérite d'une place ambiguë entre premier rôle et personnage de soutien, ce qui l'empêche de vraiment développer Robert Browning. On le sait alors très sympathique et sincèrement attaché à l'héroïne, au point de l'exhorter à passer outre son handicap : "Don't tell me that you're afraid. You're not. It's life you're afraid of." Mais finalement, on ne sait pas grand chose du personnage sinon qu'il veut épouser sa bien aimée, et l'on retiendra surtout une approche très théâtrale un brin emphatique : "Miss Barrett !!! Dear-Miss-Bar-rett !" "Wonderful ! Wonderful !" Il est tout de même assez touchant lorsqu'il tente de faire de l'humour, même si ce n'est en fait pas drôle du tout : "Here we have the orchid, very rare. By coincidence, here we have a chair, also very rare." Disons que c'est l'une de ses performances les plus mineures, le film ne lui appartenant pas, mais comme c'est Fredric March, j'arrive toujours à être séduit d'une façon ou d'une autre.

Néanmoins, c'est bel et bien Charles Laughton qui domine l'histoire, en livrant une fois encore une excellente performance qu'il détaille bien plus en profondeur que ce qu'on lui laisse dire, précisément en faisant naître du désir dans ses regards lors des échanges avec Norma Shearer. Il n'a d'ailleurs pas peur de façonner un monstre tyrannique qui prend plaisir à faire souffrir ses autres enfants, dont Maureen O'Sullivan, afin de rester seul avec Elizabeth, face à laquelle il sait se montrer redoutablement pervers pour la garder sous sa coupe par tous les moyens : "So, so, so. No thought, no consideration for anyone but yourself ; anything but your pleasure." Il révèle également avec grand soin les fêlures du personnage en chancelant, la larme à l’œil, lorsqu'il voit sa fille lui échapper, au point qu'on pourrait presque le trouver touchant si Edward Barrett n'était aussi malsain, notamment dans sa façon d'étreindre Norma Shearer. 
À vrai dire, il est tellement impressionnant dans sa froideur que dès qu'il le voit, Flush, le gentil petit chien d'Elizabeth, s'enfuit dans son panier pour faire marcher l'un des principaux ressorts de la mise en scène.

Pour les autres personnages, on retiendra surtout Maureen O'Sullivan, dynamique et spontanée mais très mauvaise dans les scènes de détresse ; Ralph Forbes, tellement mauvais en capitaine empressé que tous les autres acteurs sortent naturellement grandis de la comparaison ; et Una O'Connor en servante dévouée, dont la démarche aérienne en crinoline fait des miracles de grâce comme on n'en a jamais vus. En revanche, les très nombreux frères d'Elizabeth et Henrietta se ressemblent tous, donc difficile d'en faire sortir un du lot.

En définitive, les relations compliquées des Barrett de Wimpole Street trouvent là un bel écrin qui leur permet de captiver à chaque instant, même si les artisans ont parfois la main lourde en saupoudrant le tout de glucose, et malgré une performance en demi-teinte, Norma Shearer n'a certainement pas volé sa nomination à l'Oscar, bien que le film appartienne à Charles Laughton. Parce que c'est élégant, souvent passionnant, et que la redécouverte fut une très agréable surprise, je n'ai aucun regret à monter à un beau 7/10.

dimanche 28 décembre 2014

The Good Earth (1937)



Tiens, puisque Luise Rainer déchaîne les passions gretalluliennes ce mois-ci, autant parler du film qui lui valut son second Oscar dans la foulée du Grand Ziegfeld. Et ça tombe bien, je viens justement de remettre la main sur The Good Earth, hébergé sur la version chinoise de Youtube, à savoir le site qui te propose un entracte toutes les demi-heures dans ta vidéo, avec une lolita mal fagotée qui te chante une reprise de l'inestimable groupe O-Zone, entre deux scènes de labeurs d'O-Lan et Wang Lung... Ambiance.

Alors, pour entrer dans le vif du sujet, notons qu'à l'instar de toutes les productions de prestige de la MGM, The Good Earth n'échappe pas à la règle: c'est beau et bien mis en scène, et la technique est toujours là pour sauver les meubles quand le film pèche par d'autres aspects. Pour ce faire, le toujours fabuleux Cedric Gibbons a reconstitué une ferme chinoise sur les terres californiennes (le Kuomintang avait autorisé l'équipe à venir tourner en Chine, mais au prix d'un contrôle et d'une censure très stricts), d'où une série d'images rurales assez jolies avec portes et murailles décorées, ferme aux briques rudimentaires et charrues tirées par des buffles, sans oublier deux ou trois chameaux qui passent dans la campagne dans certains plans. Ces décors ont été très bien photographiés par le très talentueux Karl Freund (Camille, Dracula, Metropolis), précisément récompensé par un Oscar pour ce film, dont on appréciera autant les plans rapprochés sur les blés que les plans d'ensemble de foule dans la montagne pendant l'exode rural, sans oublier le savant éclairage du visage de Luise Rainer lors d'une séquence nocturne. A noter que certains plans ont vraiment été photographiés en Chine par George Hill pour un projet abandonné, mais je ne sais pas quel pourcentage de ces images fut réutilisé dans The Good Earth. Plus impressionnants encore, les effets spéciaux pour reconstituer l'invasion des sauterelles sur les récoltes sont sans doute la plus grande réussite technique de l'œuvre, bien qu'apparemment, l'équipe n'arrivant pas à un résultat satisfaisant, un véritable fléau fut filmé quelques Etats plus loin pour être réutilisé dans la séquence la plus marquante.

De leur côté, les costumes restituent bien l'évolution de l'histoire: ça commence très chichement lors de la vie de misère dans la campagne, puis les vêtements gagnent en motifs et ornements à mesure que les tissus s'adoucissent après une trouvaille miraculeuse qui change le cours de la vie des héros. La musique pseudo-orientaliste d'Herberth Stothart reste quant à elle sympathique, sans laisser de marques aussi durables que ses inflexions asiatiques du Voile des illusions.

Donc, c'est encore une fois très réussi sur le plan technique, preuve qu'Irving Thalberg avait vraiment bon goût lorsqu'il finançait un projet. D'ailleurs, le producteur le plus mythique de la MGM batailla dur pour faire naître cette adaptation de Pearl Buck sur grand écran, malgré le refus initial de Louis B. Mayer qui n'imaginait pas qu'une histoire de paysans chinois intéresserait un public déjà réfractaire aux films ruraux américains, et quel dommage qu'il ne put voir le produit fini pour cause de décès prématuré. Par souci d'authenticité, Thalberg voulait précisément distribuer des acteurs chinois, ou tout du moins de faciès chinois, dans tous les rôles du film, mais pour vendre la marchandise et parce qu'il n'y avait soit-disant pas assez de ces acteurs disponibles en Amérique, il fallut jeter de la star aux spectateurs en grimant la nouvelle coqueluche MGM Luise Rainer et la star de la Warner prêtée pour l'occasion, Paul Muni. C'est ce qui coûta à la grande Anna May Wong le potentiel rôle de sa vie, et l'actrice ne cacha pas son dégoût, surtout lorsqu'on lui proposa le rôle de la danseuse briseuse de ménage en guise de compensation, rôle qu'elle refusa vigoureusement. Et la longue histoire de whitewashing n'était pas près de s'achever à Hollywood, comme l'ont montré les récentes polémiques autour d'Exodus.

L'histoire partait ainsi avec un certain handicap en matière de crédibilité mais ça n'empêche pas de suivre l'intrigue avec un certain intérêt. Et je plaide coupable: j'ai hérité du livre voilà bientôt quatre ans et je ne l'ai toujours pas lu; mais on notera que le scénario se divise en trois parties: la misère paysanne, l'exode à la ville et le retour à la terre. Chaque tiers compte son lot de séquences captivantes riches en tension, notamment la sécheresse poussant à l'exode et l'attaque des sauterelles, mais c'est surtout le pillage du temple en ville qui frappe durablement les esprits, avec ces mouvements de foule captés par la caméra de Sam Wood, l'un des quatre réalisateurs du film, et ces fusillades qui font trembler pour l'héroïne. Dommage qu'après le retour à la ferme, toute l'intrigue autour de la nouvelle concubine traîne en longueur et allonge un peu trop la durée du film, d'autant qu'à ce moment-là, on a bien compris que les personnages principaux n'évolueront plus, cette affaire n'apportant finalement pas grand-chose à leur arc narratif.

Les acteurs ont donc beaucoup à faire pour donner vie à des protagonistes assez soumis à la psychologie relativement stagnante, et je dois avouer que... je ne suis pas vraiment convaincu. Déjà, je hais la composition de Paul Muni, qui joue la carte du mythe du petit Chinois riant dès qu'il est heureux, offrant par-là même une performance assez horrifiante et affreusement stéréotypée: lorsqu'il marche en chancelant, les mains jointes, il garde toujours le sourire aux lèvres, et quand il est ravi d'aller se marier, il le fait bien savoir un éclatant de rire: "This is the day! Hahahahahaha!" Plus tard, on le retrouve aussi en train de ricaner devant son bébé, faisant au passage une petite danse ridicule, et lorsqu'il tombe amoureux de la danseuse, il surjoue l'éblouissement en récitant: "She's like a dreeeeeeam..." Il est nettement meilleur lors des passages plus sombres où il parvient à prendre un air assez sérieux et concerné, mais les scènes de liesse sont tellement effroyables qu'aucun de ses efforts dramatiques ne parviendra à faire remonter cette interprétation dans mon estime. De fait, même quand on le prend pour un marchand alors qu'il vient chercher sa future épouse et que la foule lui rit au nez, le voilà qui rit à son tour, pas du tout gêné d'une telle humiliation. Certes, le très humble Wang Lung ne sait pas réagir autrement, mais le rire de l'acteur est insupportable. Idem pour son père, incarné par Charley Grapewin, qui ne sait rien faire d'autre que ricaner sans arrêt: "Héhéhéhéhé! I should be a grandfather héhéhéhéhé! Food, food, food, héhéhéhéhé!" Bref, c'est atroce comme un œuf carré, et ça ne rend pas franchement hommage au peuple chinois, contrairement à ce qu'on tente de vous faire croire. Jessie Ralph fait quant à elle la méchante gouvernante dont le seul but est d'humilier O-Lan, rôle sans intérêt qui n'apporte rien à l'intrigue, Walter Connoly est tout autant insupportable, et Tilly Losch est assez inexpressive en danseuse envoûtante. Les principaux acteurs chinois du casting, les fils aînés d'O-Lan et Wang Lung sont tout aussi oubliables malgré le crédit physique qu'ils apportent au film.

Reste donc Luise Rainer, dont l'horrible performance dans The Great Ziegfeld ferait passer toutes ses autres interprétations pour des miracles, et force est de reconnaître qu'en dépit d'un maquillage pas très crédible, surtout lorsqu'il s'agit de vieillir O-Lan, elle fait vraiment l'effort de composer son personnage et de rester logique en toutes circonstances: elle courbe la tête, rentre les épaules, ne regarde jamais les autres personnages dans les yeux pour souligner son passé d'esclave au plus bas de l'échelle, et sur le strict plan physique, elle fait vraiment croire à O-Lan. Elle s'astreint à l'exercice pendant tout le film, loin des incohérences de sa fausse diva de l'année précédente, et n'oublie jamais de parler avec une fatigue extrême, tout en soulignant l'abandon des forces d'une héroïne qui se tue à la tâche. Le problème, c'est qu'il n'y a aucune gradation dans sa démarche: à force de toujours parler de cette même voix monocorde épuisée jusqu'à l'extrême, elle ne fait jamais la différence entre la paysanne au labeur, la mère en couches, la malade et la mourante, et lorsqu'elle agonise dans la dernière séquence, elle a l'air tellement dans la lignée des scènes précédentes qu'on a vraiment l'impression d'avoir eu une moribonde sous les yeux pendant deux heures et demie. Dès lors, le personnage n'est pas vraiment intéressant, et sa négation de soi presque systématique finit par agacer. A vrai dire, même lorsqu'elle essaie de montrer son mécontentement face à la nouvelle concubine, ou d'empêcher qu'on vende la terre, elle manque cruellement d'énergie, d'où l'impression, à trop forcer dans l'apathie, qu'elle récite ses répliques sans grande conviction. D'aucuns associent cette interprétation à la Méthode, et Luise Rainer elle-même trouvait qu'O-Lan était son meilleur rôle puisqu'elle estimait avoir réussi à faire passer la nature même du personnage depuis l'intérieur, sans se reposer sur le grimage. Je comprends la démarche mais il n'empêche, je n'arrive pas à la trouver convaincante lorsqu'elle tente d'exprimer un sentiment.

En effet, outre ses répliques prononcées sans une once d'énergie qui constituent 90% de sa performance, les moments qui lui demandent d'être expressive révèlent une actrice assez maladroite. Par exemple, lorsqu'elle dit son ravissement d'avoir été complimentée par son ancienne patronne à propos de son bébé, elle en fait part à Paul Muni d'une façon presque consternante, répétant comme une fillette: "She said he is a beeeeeeeeeeeeautiful child! A beeeeeeeeeeeeeeeautiful child!" Plus tard, quand elle est alitée et tente de retenir Paul Muni qui s'inquiète pour la récolte, la voilà qui se tourne vers lui en criant, évidemment sans énergie, une série de "Noooo! Noooo!" au sonorités mélodramatiques au possible, et alors qu'on la voit (enfin!!!) dynamique pour apprendre à ses enfants à mendier à la ville, elle se met elle-même à mendier d'une façon atrocement pas crédible devant laquelle on comprend que personne ne veuille lui donner une pièce. Parfois, on se demande même si elle ne cherche pas, à force de bien démontrer à quel point elle est humble et sacrificielle, à quémander la pitié du spectateur, bien qu'O-Lan soit assez active malgré son constant épuisement pour ne pas irriter: après tout, c'est elle qui a l'idée de planter un noyau et de voler des perles, ou qui prend l'initiative de tuer le buffle, très mignon au demeurant, lorsque la famine frappe de plein fouet; aussi l'héroïne parvient-elle à susciter une certaine dose d'intérêt malgré son phrasé insupportable et ses yeux plissés criant: "Ayez pitié, s'il vous plait!" Autrement, elle joue assez bien la peur lors du pillage du temple, quitte à surjouer peut-être un peu avec ses regards, encore que ça passe vu la situation; mais l'effet de tension extrême vient davantage de la mise en scène. On appréciera encore la manière qu'a O-Lan de faire momentanément autorité sur son mari lors d'une prière, où rien qu'en agitant les yeux elle conduit Wang Lung à se ressaisir après avoir été distrait. Mais il est vrai que dans l'ensemble, une forte dose d'inertie pèse sur sa performance, au point qu'on ne s'intéresse déjà plus à O-Lan lors des séquences finales, mais elle-même ne s'intéresse plus à elle depuis longtemps à ce moment-là: "If it's the day, it must be."

La performance de Luise Rainer reste donc nettement moins irritante que celle du Grand Ziegfeld, mais contient tout de même bien trop d'imperfections pour vraiment convaincre, d'autant que passer deux heures et demie en compagnie d'une personne humble jusqu'à la négation de soi, soutenue par une voix monocorde encore plus apathique que celle d'un professeur de maths, finit par ennuyer plus qu'autre chose. Mais l'actrice est malgré tout meilleure que ses partenaires au rire insupportable, quoique la manière qu'a O-Lan de regarder certains événements la bouche en cœur donne une image tout aussi négative de la paysannerie chinoise.

Pour ces portraits en demi-teinte loin de faire honneur au peuple représenté, j'envisageais d'être assez peu indulgent avec le film, mais une fois encore, le savoir-faire technique propre à la MGM m'a pris dans ses filets et certains aspects me plaisent trop pour descendre en dessous de 6/10, sans compter que les séquences chargées en tension sont un atout de taille pour sortir le film de la torpeur dans laquelle le plongent certaines performances. Enfin, un dernier mot sur Luise Rainer, actrice dont je ne parle pas en bons termes à propos de ses deux compositions oscarisées, mais qui m'est extrêmement sympathique à la ville pour sa personnalité et ses convictions. Une petite conversation avec elle me plairait beaucoup.