Affichage des articles dont le libellé est Fredric March. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Fredric March. Afficher tous les articles

dimanche 31 juillet 2016

The Best Years of Our Lives (1946)


C'est vrai qu'il n'est pas évident de revoir The Best Years of Our Lives tous les quatre matins. Après tout, ça dure 2h42! Pourtant, ce chef-d’œuvre de William Wyler est une telle réussite que la revisite fut à nouveau un plaisir extrême. On se demande même pourquoi j'ai mis autant de temps à le revoir depuis mes années d'études!

Pour commencer, le scénario est exquis: ce n'est pas une histoire de guerre, mais le témoignage du retour des soldats à la vie civile. Et pour couvrir le plus de thématiques possibles, Robert Sherwood, adaptant une nouvelle de MacKinley Kantor, a pris soin de suivre le parcours de trois hommes issus de milieux différents, et dont les grades ne correspondent pas à la réalité de leurs situations à la ville. Ainsi, Al Stephenson, simple sergent à la guerre, retrouve un poste à hautes responsabilités dans une banque, et un appartement plus que confortable, avec terrasse verdoyante, dans un immeuble de luxe. Homer Parrish, officier de seconde classe dans la marine, retourne quant à lui chez ses parents dans un lotissement plus que correct, tandis que le capitaine Fred Derry, décoré pour son courage lors de raids aériens, subit une cruelle déchéance de retour à Boone City, puisqu'il provient du quartier le plus pauvre de la ville et n'a d'autre perspective que de reprendre un job de vendeur de sodas. Les hiérarchies sont donc bouleversées, et c'est tout à l'honneur du scénario que de le faire avec autant de subtilité.

On retrouve cette subtilité dans chaque personnage: tous sont absolument captivants et extrêmement bien interprétés, à l'exception peut-être de Virginia Mayo, trop ostensiblement avare et aguicheuse pour faire preuve de nuance, et du vieux grincheux au drugstore qui y va de son petit refrain politique nauséabond. On pourrait également trouver le discours d'Al Stephenson lors du congrès des banquiers un tout petit peu trop cliché avec cette conclusion patriotique tirant une larme discrète à son épouse, mais ça n'est heureusement jamais lourd ni appuyé. Dans le rôle du banquier qui regrette de n'avoir pas vu ses enfants grandir, Fredric March m'éblouit une fois de plus sans que j'aie le moindre reproche à lui faire: il tente de noyer la nervosité des retrouvailles dans une frénésie de fêtes, il sait aussi se montrer ferme pour protéger l'avenir de sa fille, et l'acteur doit également souligner le penchant du personnage pour la bouteille. Or, c'est extrêmement bien joué: non seulement l'ivresse est mise en lumière de façon crédible, mais ce point très négatif chez Al Stephenson n'est jamais forcé. On sait qu'il aime commander à boire dès qu'il sort, et Fredric March fait passer ces commandes de la façon la plus naturelle qui soit. Son alchimie avec Myrna Loy fait également merveille, mais ça n'étonnera personne tant la divine actrice parvient systématiquement à créer une formidable complicité avec tous ses partenaires de cinéma. Ici, elle reprend le rôle incontournable de l'épouse au foyer inquiète et dévouée, mais elle lui donne tant de charme (quant elle rappelle son prénom au capitaine ivre qu'ils ont hébergé) et d'humanité (lorsqu'elle révèle à sa fille à quel point son mariage a pu battre de l'aile à une certaine époque) qu'elle lui ajoute systématiquement de multiples dimensions. Sans mentir, Milly Stephenson est tellement parfaite (elle est toujours là pour se charger des tâches désagréables) qu'il est impossible de ne pas l'adorer dès sa première scène. Les retrouvailles avec Al sont d'ailleurs un sommet de naturel où se mêlent à la fois joie et soulagement, et l'on apprécie également qu'elle n'appuie jamais l'inquiétude du personnage, notamment lorsqu'elle craint que son époux ne se ridiculise en public lors du congrès.

Dans le rôle de leur fille Peggy, Teresa Wright, se montre sublime à travers ses premiers émois amoureux envers Fred Derry, et l'on apprécie la complicité qu'elle tisse avec ses parents en leur apprenant qu'elle compte bien briser son ménage malheureux. Il y a bien une scène de désillusions où elle grimace un peu trop, mais dans l'ensemble, c'est très bien interprété. L'actrice surprend peu après The Little Foxes, Mrs. Miniver et Shadow of a Doubt, mais ces quatre performances soulignent qu'elle fut une bonne actrice malgré la brièveté de son passage au cinéma. Un regret seulement: les Stephenson ont un fils mineur qui n'est jamais invité nulle part et qui disparaît sans laisser de traces, alors que son introduction laissait penser qu'il s'agissait d'un jeune homme digne d'intérêt, curieux de l'actualité et pas nécessairement fan des cadeaux de guerre rapportés par son père. Dommage que la piste ait été abandonnée en cours de route.

Du côté du capitaine Fred Derry, Dana Andrews livre quant à lui une excellente prestation, puisque le personnage vit évidemment très mal son déclassement. Pour couronner le tout, il est affublé de l'épouse vénale dont nous parlions à l'instant, et qui ne peut s'empêcher de séduire les riches partis de la ville pour oublier la médiocrité de son mari. Le scénario est franchement captivant concernant ce héros de guerre, car il doit d'une part apprendre à chercher du travail, et d'autre part assumer ses sentiments pour Peggy Stephenson malgré la présence de l'épouse encombrante. Lorsqu'il insiste pour que sa femme dîne avec lui à la maison car ils n'ont pas assez d'argent pour sortir, cette scène de colère contenue est parfaite. De même, si l'épisode du cauchemar est un peu trop accentué, la séquence où Fred tente de vaincre ses démons en remontant à son poste dans la carcasse d'un avion est incroyablement puissante. Et n'oublions pas la scène de la photographie déchirée... On relèvera encore le brillant des dialogues associés au personnage. Par exemple, alors que Marie Derry lui reproche de lui avoir abandonné ses meilleures années, Fred se permet, comme pendant à cet échange, de conclure le film sur une note extraordinairement optimiste malgré ses promesses de futur pessimistes, trouvaille franchement géniale concluant le film en apothéose. Dans cette famille, Gladys George fait une furtive apparition en mère du soldat mais elle n'a pas, hélas, le temps de faire quoi que ce soit avec ce personnage, hormis de faire couler les quelques larmes attendues.

Du côté des Parrish, enfin, le scénario atteint des sommets en utilisant un acteur non professionnel qui avait effectivement perdu ses deux mains à la guerre deux ans plus tôt. Harold Russell émeut en toute simplicité dans ce rôle et donne une performance digne de tous les éloges tant son naturel est utilisé à bon escient. Il est d'ailleurs bien aidé par Cathy O'Donnell, dont le visage très pur donne une grande force à l'ensemble du film, dans le rôle de la compagne dévouée bien décidée à épouser l'homme qu'elle aime malgré son handicap. La scène où Wilma apprend à s'occuper d'Homer lors de son coucher touche par la pudeur se dégageant des images tragiques qu'on nous montre au même moment. A vrai dire, même la scène où Homer craque et brise une vitre avec ses crochets réussit l'exploit d'être criante de naturel. C'est dire si le savoir-faire de Wyler fait des miracles à chaque seconde.

Il faut dire qu'outre ce brillant scénario, ces excellents personnages et ces exquises performances, la mise en scène de Wyler réussit un miracle rarissime: celui de faire preuve d'une très grande inventivité sans pour autant chasser le naturel recherché dans les situations quotidiennes composant le film. On sait d'ailleurs que le réalisateur a souhaité que les interprètes revêtent les habits les plus quelconques possibles pour qu'ils n'aient jamais l'air de stars de cinéma en action, et ce point est déjà tout à son honneur. Mais comme je le disais, cette mise en scène des plus inspirées ne nuit jamais à la dimension quotidienne que le film souhaite atteindre dans toutes les séquences. J'en profite au passage pour avouer une certaine admiration pour la musique d'Hugo Friedhofer, une création que Wyler méprisait car, sans doute, la jugeait-il trop épique pour bien se marier à l'ensemble, mais tout fonctionne pour moi. Après tout, hormis les génériques, la partition est jouée de façon douce et légère, de quoi accompagner à merveille les moments les plus forts du film, tels le coucher d'Homer évoqué plus haut.

Cependant, si la musique est à mon avis un point fort, c'est surtout la photographie de l'indépassable Gregg Toland, et le montage de Daniel Mandell, qui achèvent de faire entrer The Best Years of Our Lives dans la liste des chefs-d’œuvre les plus parfaits qui soient. Avec l'aide de ces artistes talentueux, William Wyler arrive ainsi à composer de nombreuses séquences mythiques: le retour en avion avec les trois soldats surplombant les paysages de l'Iowa; l'extraordinaire retour en taxi, où chaque personnage a peur de sortir du véhicule par angoisse des retrouvailles; la frénésie de la tournée des bars, opposant fort bien la jovialité de Fredric March derrière une vitrine à la fatigue palpable de ses dames; le mystère entourant l'adresse de Fred Derry, puisque devant cette porte qui ne veut jamais s'ouvrir, on finit par se demander s'il n'a pas menti à ses nouveaux amis; la mise en espace dans l'appartement des Stephenson, où la cuisine devient un théâtre et où les miroirs de la chambre reflètent l'image de Peggy dont les parents sont justement en train de parler, sans oublier bien sûr le plan mémorable de Fredric March contemplant une photo de lui jeune alors qu'il n'arrive pas à se remettre d'une nuit d'ivresse à son âge actuel; le baiser des amants entre deux voitures sur fond de bâtiment circulaire; ou encore l'image sensationnelle des avions prêts à être démontés, et déjà amputés de leurs hélices tel Homer privé à jamais de ses mains; voilà vraiment une galerie d'images époustouflantes qui font du film une réussite totale. Le dernier regard échangé et l'isolement des deux personnages qui ferment le film prouvent encore qu'on ne pouvait rêver meilleure conclusion. Quant aux points de fuite alors que Fred s'éloigne après avoir déposé Al, ou lorsque Al surveille de loin le coup de fil de Fred au bar, leur écho est une trouvaille de génie qui ne peut laisser qu'admiratif.


Conclusion: The Best Years of Our Lives est d'une perfection absolue. La mise en scène de Wyler atteint des sommets inégalables tant au niveau de la psychologie de la société qu'au niveau de cette multitude d'images intensément cinématographiques; la subtilité constante du propos est également au-delà de tout éloge, et l'atout ultime du film, c'est qu'il a le pouvoir de résonner encore aujourd'hui tout en étant formidablement révélateur de son époque. Bref, à l'exception du fils Stephenson qui aurait mérité une scène supplémentaire, tout est parfait, il n'y a rien à ajouter, rien à retrancher. Ces belles années confirment enfin que ce n'est pas pour rien que Fredric March reste mon acteur préféré de l'âge d'or hollywoodien (Dana Andrews est exquis, mais je préfère légèrement March et ses troubles alcooliques). Quant à Myrna Loy, elle est définitivement la femme la plus parfaite à avoir existé depuis le Big Bang. 10/10.

jeudi 15 janvier 2015

Anna Karenina (1935)


Huit ans après avoir incarné l'héroïne de Tolstoï dans le très étrange Love de 1927, une version pseudo-comique dopée aux hormones et aux situations burlesques, Greta Garbo eut enfin l'occasion de donner ses lettres de noblesse à Anna Karénine dans une version de Clarence Brown, un film prestigieux qui reste par ailleurs mon adaptation cinématographique préférée de l'oeuvre.

Malgré tout, l'exercice était périlleux, car on imagine bien que résumer un bon millier de pages en 1h28 de film n'est pas chose facile. Pourtant, l'essentiel est bien là et le scénario concocté par Clemence Dane et Salka Viertel, avec dialogues de Samuel Behrman, se suit avec grand intérêt, sans oublier de développer autant que possible les personnages secondaires, au point que seul Lévine est vraiment sacrifié. A charge contre moi, je confesse avoir lu le roman voilà des années sans m'en rappeler dans le détail, mes souvenirs étant quelque peu influencés par les différentes adaptations vues par la suite. Mais tout de même, cette histoire à la sauce MGM des années 1930 reste excitante à souhait, notamment par tous les jeux de miroirs mis en oeuvre par les scénaristes. Ainsi, dans la mesure où l'intrigue tourne presque uniquement autour d'Anna, les deux aspects de son existence sont savamment balancés entre la liesse de la première partie à laquelle succède le drame, et l'on a juste ce qu'il faut de points de comparaison avec les autres couples de l'histoire pour enrichir ce point de vue. L'opposition entre les deux voyages en train est également bien rendue, l'allée agréable vers Moscou annonçant un parfum de romance pour l'héroïne, avant que le retour vers Saint-Pétersbourg soit déjà plus mélancolique, à l'image de la lumière blafarde qui éclaire la morne plaine russe enneigée. Par ailleurs, comme le souligne le prince Karénine, dont l'accueil pétersbourgeois est évidemment plus froid et possessif que la jovialité de Stiva en gare de Moscou, Anna revient avec Vronski après avoir escorté sa mère, de quoi ancrer la romance compliquée qui ne demande qu'à s'épanouir dans la seconde partie. Et tant qu'on parle de gares, l'opposition entre l'ouvrier au sort tragique sur les rails de Moscou, et la fin connue de tous inscrit encore l'histoire dans ce schéma de miroirs, et loin d'être une recette facile, cette construction fait au contraire monter la tension, laquelle reste intacte même si on sait ce qui va arriver. Autrement, si la dimension politique n'est qu'effleurée à travers les trois lignes de dialogue de Lévine, le film n'abandonne pas pour autant la dimension de critique sociale, en opposant justement très bien les hommes qui s'encanaillent et n'attendent que d'être réconfortés par leurs épouses, aux femmes mises à l'index au moindre faux pas. Bien que très condensé, le scénario offre alors plusieurs niveaux de lecture, et ça ne rend le film que meilleur.

Par bonheur, la mise en scène fait également honneur à l'histoire, puisque Brown ne se contente pas de filmer le tout avec beaucoup d'élégance, mais se permet justement quelques fantaisies qui donnent une certaine originalité à une oeuvre tellement évoquée qu'on aurait pu craindre une adaptation statique. Et il semble vraiment que la Russie impériale inspire le réalisateur au point de reprendre un procédé de The Eagle (1925), avec ce long travelling sur la table des officiers en plein banquet, comme pour souligner leur goût pour la bonne chère juste avant d'enchaîner sur une beuverie au milieu de jolies danseuses, dans cette longue ouverture sur les vices des hommes qui ont, eux, toujours le droit d'être pardonnés. A l'inverse, l'héroïne a beaucoup moins de libertés, comme le montre cette belle trouvaille de filmer le retour tardif d'Anna du point de vue de son mari, à travers les motifs de la rampe d'escalier, comme si on la voyait prise au piège de cercles vicieux dans une société, et le regard d'un homme, prêts à ne rien lui céder. D'ailleurs, même les extérieurs sont filmés de manière à ôter tout air à l'héroïne, qu'il s'agisse de la société qui ne perd pas une miette de sa conversation lors d'une partie de croquet, ou du dilemme qui torture l'héroïne lorsqu'elle ne sait plus quelle direction prendre dans son jardin alors qu'elle veut désespérément rattraper Vronski sans pour autant se résoudre à manquer ce que son fils veut lui montrer de l'autre côté. Le fait d'arrêter le plan sur Anna à la croisée des chemins est du reste une bonne idée et la voir faire un choix à ce moment-là n'aurait pas été judicieux. Enfin, on notera l'extrême soin porté à la montée en tension à la toute fin de l'oeuvre, entre le train qui accélère et le visage de Garbo éclairé par à-coups alors que le bruit monte, de quoi faire tenir en haleine jusqu'au bout. Autrement, l'idée de faire apparaître la star dans la fumée en pleine gare est évidemment attendue, mais ça ne fait que renforcer le mystère de l'actrice comme de l'héroïne, et ça fonctionne à merveille.

Pour couronner le tout, le savoir-faire technique propre à la MGM achève de rendre le film absolument beau et prestigieux, à commencer par les magnifiques décors de Cedric Gibbons dont on relèvera les motifs exotiques de l'auberge, les vases et lustres immenses de la non moins immense salle de bal, les colonnes et le carrelage tout de marbre de la demeure des Karénine, le luxe des chambres, les tonnelles du jardin, les motifs arrondis des portes, les baignoires de l'opéra et surtout cette sublime Venise de studios dont le côté enchanteur fait rêver. Un seul bémol: les horribles ours empaillés de Vronski, dont on se serait bien passé même s'ils renforcent l'obligatoire virilité du soldat qu'on suppose bon chasseur. Pour leur part, les costumes d'Adrian ne sont pas en reste avec les longues robes et les divers chapeaux de Garbo, bien que cette fois-ci ce soient surtout les hommes qui gagnent à ce petit jeu, mais j'ai toujours eu un faible pour l'uniforme militaire, tandis que les redingotes, les vestes, la toque et même la robe de chambre du prince Karénine sont des modèles que je rêve de porter, ce qui sera d'ailleurs chose faite dans peu de temps, quand j'aurai fini mon apprentissage de la couture. Quoi qu'il en soit, ces décors et ces costumes restituent à merveille la grandeur de cette Russie impériale, mais on n'en attendait pas moins de la toute puissante MGM.  A cela s'ajoute une photographie toujours excellente de William Daniels, avec une Garbo magnifiée dans la neige et des images de gares particulièrement riches. 

La technique est alors une réelle réussite, mais pour achever de faire d'Anna Karénine un bon film, il fallait encore que l'interprétation suive. Qu'en est-il de ce côté? Comme on le sait, Garbo est l'une des mes idoles absolues et je la trouve toujours au minimum intéressante, et très souvent éblouissante. Mais je sais aussi être objectif et reconnaître que sa performance en héroïne de Tolstoï n'est pas sa meilleure, surtout que ça arrive juste après ses indépassables compositions dans La Reine Christine et Le Voile des illusions, et juste avant l'un des plus grands rôles de l'histoire du cinéma, je parle bien sûr de la Dame aux camélias. Néanmoins, je n'ai pas de reproches majeurs à lui faire ici, le seul défaut dans son interprétation étant qu'on ne croit pas trop à l'amour entre Anna et son amant, l'actrice n'arrivant jamais à créer une réelle alchimie avec Fredric March. Dès lors, on a davantage l'impression que la romance est dans ce film une sorte d'exercice imposé qu'elle aurait pu jouer les yeux fermés, et l'on perd un peu de la fraîcheur qu'un rôle aussi mythique aurait pu demander. Malgré tout, la performance est réussie et l'on suit bien le désenchantement progressif de l'héroïne, même si c'est surtout dans toutes les scènes non romantiques que l'actrice brille le plus. Ainsi, elle est absolument lumineuse au bal après avoir fait une entrée en scène éblouissante dans la famille de son frère, et elle impressionne beaucoup avec son fils, avec qui elle crée une bonne complicité. Elle se fait néanmoins légèrement éclipser par son époux dans leurs échanges communs, encore qu'elle sache montrer la dignité de l'héroïne dans ces moments-là, tandis que les envolées lyriques qui lui sont si généralement consubstantielles passent finalement assez bien ici, car elles n'apparaissent qu'à partir de l'instant où Anna est vraiment vaincue. Elle évite encore très bien le mélodrame et choisit surtout d'être déçue quand les rapports avec Vronski se teignent d'amertume, si bien qu'on comprend totalement son désespoir, et le dénouement qui s'ensuit est à ce titre extrêmement logique. Ainsi, Anna a beau n'être pas le rôle le plus éblouissant de Garbo, ça n'en reste pas moins très réussi et le prix de la critique new-yorkaise que l'actrice reçut cette année-là me semble vraiment mérité.

En revanche, Fredic March pâlit beaucoup en comparaison, et Vronski est possiblement le moins bon rôle de sa carrière, malgré la brillante décennie que connut l'acteur dans les années 1930, où il enchaîna pas moins d'un très grand rôle par an. Mais ici, il reste doté d'un personnage insupportable et sans intérêt auquel il n'apporte pas grand-chose, si bien que je n'ai rien à dire de concret à son sujet. Son attirance pour Garbo semble en fait constamment forcée et l'acteur lui-même confiait n'être pas du tout attiré par elle (alors que d'autres sources disent que Garbo devait manger de l'ail pour repousser ses avances!), mais dans tout les cas, son absence d'alchimie avec sa partenaire se ressent dans les rapports d'Anna et Vronski. Et puis, décidément, Vronski est un type bien ordinaire et ennuyeux, et l'acteur n'apporte aucune nuance particulière à ce personnage blafard qui trouve le moyen d'être dévoré tout cru par l'autre grand rôle masculin du film, j'ai nommé...

Basil Rathbone, qui au sommet de sa beauté et de son élégance surpasse tout le monde de trois têtes et livre non seulement la meilleure performance du film, mais aussi la meilleure performance de sa carrière. En effet, il trouve un merveilleux équilibre entre une personnalité très dure et engoncée dans ses principes, et un caractère beaucoup plus suave, aristocratiquement séduisant, avec une petite touche d'humour teinté d'orgueil lors de son entrée en scène en gare de Saint-Pétersbourg. Mais sa composition ne s'arrête pas là puisqu'il parvient à se montrer à la fois cruel et touchant quand il tente d'être attendrissant avec Sergueï tout en lui faisant croire que sa mère est morte, avant de lui embrasser le front. On ne voit alors plus que lui et, plus important, on se soucie finalement plus de ses propres états d'âme que des tourments de son épouse, alors qu'il occupe pourtant la place du conservateur quand je suis naturellement attiré par plus de progressisme. Mais peu importent nos divergences, je veux l'épouser, je l'aime!

Parmi les autres seconds rôles, on notera une Maureen O'Sullivan très dynamique qui épingle très bien l'exaltation sentimentale d'une jeune fille pour un bel officier avant de se muer en femme plus mûre et assagie qui a appris à devenir heureuse auprès d'un homme aimant. Quel dommage qu'elle n'ait pas davantage de temps d'écran, car ce qu'on entrevoit d'elle laisse présager d'un grand second rôle. Phoebe Foster, dans le rôle de Dolly, est quant à elle beaucoup plus effacée en épouse trompée qui pardonne toujours, mais elle a une bonne scène d'envie à la fin qui souligne que le personnage était en fait plus complexe qu'il n'y paraît. Dans le rôle de Stiva, Reginald Owen montre bien les vices d'un homme voué aux plaisirs qui trouve tout de même le moyen de faire la morale à sa sœur lors de son second passage, alors que celle-ci l'avait soutenu lors de son précédent séjour. Pour les autres, Gyles Isham a juste le temps d'avouer ses sentiments à Kitty et de faire une ou deux confidences politiques avant que Lévine ne quitte la scène; Constance Collier compose quant à elle une délicieuse comtesse Lydia très encline aux ragots; Freddie Bartholomew a quant à lui de bons rapports avec Garbo tandis que May Robson est totalement oubliable en comtesse Vronski, preuve que ce nom de famille est loin d'être un gage d'intérêt.

Quoi qu'il en soit, l'Anna Karénine de Clarence Brown reste un très bon film très bien mis en scène et porté par une histoire condensée mais passionnante, à laquelle presque tous les acteurs apportent quelque chose même si le sublime et magnifique Basil Rathbone impressionne cent fois plus que tous ses partenaires réunis. Alors en attendant mon prochain mariage avec le prince Karénine (indiquez-nous si vous voulez un carton d'invitation), je ne vois rien qui m'empêche de monter jusqu'à un bon 8/10.

jeudi 1 janvier 2015

The Dark Angel (1935)


Je réalise à l'instant que L'Ange des ténèbres est un film de Sidney Franklin, preuve qui si l'on a bel et bien tendance à oublier le réalisateur de nos jours, ses œuvres élégantes (The Barretts of Wimpole Street, The Good Earth) ont toujours quelque chose de fort plaisant qui donne envie d'y revenir. The Dark Angel a même l'insigne honneur d'avoir ma préférence dans sa filmographie, et s'il est effectivement difficile de trouver quoi que ce soit d'inventif dans sa mise en scène, hormis la très bonne idée de faire revivre les levers de Kitty enfant à Kitty adulte, tous les aspects techniques du film forment un ensemble raffiné, ce qui, ajouté à un casting de luxe aux performances très intéressantes, a de quoi divertir constamment.

Pour ce faire, Franklin et son photographe, le prodigieux Gregg Toland, ont concocté des images exquises en multipliant les gros plans sur leur actrice principale, l'excessivement belle Merle Oberon, en sublimant les intérieurs luxueux où se déroule la plus grande partie de l'intrigue (Oberon, candélabre à la main, sous la rampe d'escalier dont l'ombre apporte d'autant plus de profondeur au plan), et en filmant de très belles images rurales, dont les enfants dans le pré aux moutons, les fenêtres du manoir, les rails du train, les cavaliers sous une branche en arc, ou encore Oberon à terre entourée de hauts de forme. La décoration de Richard Day tente quant à elle de restituer une atmosphère britannique indéniablement agréable, avec l'intérieur mignon du cottage de Fredric March, meublé d'un fauteuil au tissu fleuri ; les grandes colonnes du manoir et les cheminées en arc de cercle ou en ogive. Les costumes d'Omar Kiam sont en revanche assez peu impressionnants bien qu'élégants, et curieusement, je préfère les vestes de Fredric March, surtout l'uniforme militaire (fantasme !), aux fourrures de Merle Oberon, malgré ses chapeaux ravissants. Ceci dit, l'élément technique qui marque le plus, c'est l'excellente musique d'Alfred Newman, principalement pour les accords solennels lors des adieux aux soldats.

Cette forme, élégante à souhait, met alors dans de très bonnes dispositions pour apprécier une histoire bien dans l'air du temps, celle de deux amis d'enfance amoureux de la même femme en pleine Première Guerre mondiale. D'ailleurs, le scénario adapté de Guy Bolton par Lillian Hellman et Mordaunt Shairp est bien équilibré entre les problématiques d'amour, de jalousie et de séparation dans un premier temps, avant de se recentrer sur le handicap et les états d'âme du héros. Ainsi, l'histoire tourne vraiment autour de Fredric March et, si Merle Oberon est techniquement un premier rôle avec un temps d'écran similaire, elle n'en reste pas moins d'essence plus secondaire, quoiqu'elle soit plus développée qu'Herbert Marshall, le troisième membre du groupe.

Quoi qu'il en soit, fort du personnage le plus important et de son immense talent, c'est sans surprise que Fredric March domine le film. Tel le soleil (oui, je suis très amoureux), il éblouit par son dynamisme et son humour, avec en point d'orgue son saut depuis la fenêtre du manoir pour obliger Merle Oberon a lui répondre, tandis que la tête qu'il fait une fois à terre est à mourir de rire ! Mais lorsque la permission prend fin plus tôt que prévu et que la guerre revient frapper de plein fouet, il devient alors beaucoup plus sérieux sans aucune difficulté, jouant bien l'amertume lors du mariage avorté, et prenant bien soin de ne pas verser dans le mélodrame au son des canons, quand il rassure sa bien aimée en faisant comme si de rien n'était : "I hope you like the Sauternes my dear." On relèvera peut-être quelques scènes un peu mièvres, ou en tout cas très romantiques, lors des moments de tendresse avec sa partenaire, mais le charme et la gravité sont extrêmement bien rendus par l'acteur dans cette première partie. Par la suite, alors qu'Alan revient du front aveugle, March doit ajouter une dimension physique à son jeu, chose dont il s'acquitte admirablement en prenant bien soin de tâtonner et de toucher les objets dans les lieux inconnus, avant de devoir faire illusion devant ses amis d'enfance en se comportant avec naturel devant eux, et allant jusqu'à leur servir à boire sans défaillir : on suppose qu'à ce moment-là, il a eu le temps de mémoriser les gestes après plusieurs mois passés dans le même cottage, même si un peu plus tôt, il donne un mouchoir un peu trop rapidement à la fille de sa logeuse. Ses regards en biais sont aussi très bien joués, et quand il parle aux enfants juste en face d'eux, on a vraiment l'impression qu'il ne les voit pas et que ses yeux se portent au loin, dans le vide.

Cependant, c'est surtout sur le plan émotionnel qu'il impressionne, puisqu'il ne cherche jamais à s'attirer la pitié de quiconque, pas même du spectateur, et il est d'ailleurs déchirant dans les rares moments où on le voit défaillir, notamment après le rêve dans le train où sa frayeur d'être ainsi vu par son ancienne fiancée transpire sur son visage lorsqu'il s'écrie : "Help me ! Help me !", ou encore lors de la promenade champêtre où son désarroi d'être à proximité de Merle Oberon touche droit au cœur. En fait, la grande peur du personnage est qu'on le plaigne, de telle sorte que la complicité qu'il crée avec les enfants, après qui il s'est brièvement énervé, émeut bien davantage que les flots de mélodrame qu'on aurait pu attendre d'un tel rôle, de même que son apparente joie de voir ses deux amis mariés en son absence, alors que perce une certaine dose de dépit dans ses paroles et une certaine gravité sur son visage, une fois seul. Sa dernière scène est encore excellemment jouée, mais je n'en dis pas plus pour ne pas faire trop de révélations.

De son côté, Merle Oberon est, comme je le disais tout à l'heure, dotée du personnage de la fiancée éplorée impatiente que les hommes reviennent du front, rôle qui pourrait la définir comme secondaire bien qu'elle soit assez développée pour constituer la deuxième force motrice de l'histoire. Toutefois, on sent bien que le film ne lui appartient pas, car le seul élément qui aurait pu la rendre complexe, à savoir son hésitation entre les deux hommes auxquels elle tient le plus, est en fait désamorcé dès le début puisqu'elle fait bien la différence entre son amour pour March et son affection plus amicale pour Marshall. Autrement, elle prend bien soin de composer un personnage attachant, allant même jusqu'à éblouir lors de son entrée en scène très charismatique, avec son amusement devant les garçons et la complicité qu'elle crée avec sa grand-mère ; mais il faut bien avouer qu'elle a tendance à devenir un peu mièvre en fonction des séquences, ce qui empêche de goûter son interprétation avec autant d'appétit qu'on l'aurait souhaité. Ainsi, elle use par moments d'une voix mélodramatique au possible qui a tendance à la rendre vaporeuse ("Alan ! Alan darling !" "Gerald ! Gerald dear !"), tandis que sa façon de s'effondrer en pleurs n'est pas toujours très crédible, pas plus que ses regards pétrifiés d'effroi lorsqu'elle entend les coups de canon. Et quand elle découvre que son ancien fiancé a survécu, ses expressions sont très bonnes mais la voix devient trop vite sirupeuse : "Alan ! Alive !" Par bonheur, elle réussit tout de même de véritables morceaux de bravoure, spécialement dans les passages où elle se retient d'être trop expressive. Sa déception lors de ses retrouvailles avec March est alors extrêmement bien jouée, et c'est encore avec beaucoup de charisme et de dignité qu'elle s'exprime avec, cerise sur le gâteau, une larme au coin de l’œil qu'elle fait sortir sans aucune difficulté et qui étoffe joliment la scène. Elle est aussi très douée pour estomper ses sourires après des moments de gaieté, sans compter que son dynamisme lui permet de créer une bonne complicité avec ses partenaires, quelle que soit la tonalité de la séquence. Je ne peux donc pas dire que la performance soit totalement réussie, bien que les aspects positifs l'emportent largement.

Herbert Marshall est quant à lui entièrement éclipsé par ses partenaires, et l'on perd un peu la complexité du personnage, qui a techniquement envoyé son meilleur ami dans une situation dangereuse par jalousie, mais qui est ensuite trop effacé pour intéresser quant à ses motivations. On appréciera surtout la scène touchante où March et Oberon lui apprennent leurs fiançailles, suite à quoi il sourit avant de cacher sa tristesse à sa mère en conservant sa contenance. La mère justement, incarnée par Janet Beecher, est également remarquable lorsqu'elle fait bien sentir qu'elle n'est pas dupe, mais le personnage est vraiment trop secondaire pour captiver. Je conclurai simplement sur eux en relevant qu'à travers une poignée d'actions, Marshall permet d'éviter certaines incohérences, notamment en prenant un verre des mains de Fredric March, aveugle, pour justifier que celui-ci puisse faire illusion, preuve que les scénaristes ou le réalisateur ont pensé à tout.

Émouvant et raffiné, avec tout ce qu'il faut de drame et de romance pour séduire, The Dark Angel vaut donc vraiment le coup d’œil et mérite bien un solide 7/10, ne serait-ce que pour la performance de Fredric March. On regrettera juste que Merle Oberon n'arrive jamais à m'éblouir autant que je l'aimerais, alors qu'il s'agit d'une actrice soucieuse de jouer que j'apprécie beaucoup.

mardi 30 décembre 2014

The Barretts of Wimpole Street (1934)


Après un interlude vacancier hier, retour aux productions de prestige MGM avec The Barretts of Wimpole Street, un élégant biopic sur la poétesse Elizabeth Barrett Browning porté par trois de mes idoles absolues : Charles Laughton, Norma Shearer et Fredric March.

La première fois, j'avais trouvé le film un peu mièvre, principalement pour la séquence centrale où l'héroïne retrouve l'usage de ses jambes grâce à l'amour, mais c'était oublier à quel point l’œuvre regorge de détails absolument captivants, au premier rang desquels la dimension incestueuse à travers la figure paternelle de Charles Laughton. Bien qu'édulcorée dans le scénario pour contourner la censure, cette dimension se retrouve pourtant bel et bien dans le film car personne n'est dupe lorsque le père, autoritaire au possible, dit selon le texte vouloir cloîtrer sa fille pour la protéger, et comme l'a si justement remarqué Laughton, le studio n'aurait pu, de toute façon, censurer la lueur de désir dans ses yeux. Ainsi, le scénario a beau ne pas tout dire, on se retrouve tout de même avec une intrigue passionnante qui alterne entre des séquences amoureuses grâce auxquelles l'héroïne doit surmonter son handicap, et des séquences familiales où Elizabeth doit gagner en audace face à une figure tyrannique. On passe alors de la joie au drame, et il est également très appréciable qu'une histoire vue exclusivement depuis une chambre victorienne soit aérée par de multiples moments de gaieté, avec l'apparition régulière de la fratrie pour jouer et danser, et bien entendu les promenades au parc dans la seconde partie, afin de divertir à la fois l'héroïne et le spectateur quand l'enfermement devient trop pesant. Le scénario est encore assez riche, et n'oublie pas d'accorder une certaine place aux personnages secondaires, principalement les Irlandaises Una O'Connor et Maureen O'Sullivan, même si on regrettera un peu que le divin Fredric March soit réduit au rôle d'adjuvant sans réel arc narratif. Malgré tout, l'intrigue se suit avec grand intérêt, et s'il faut faire un reproche au texte, on pointera certains dialogues vraiment très mièvres entre les amoureux transis : "I love you !" "I love you !" "I love the sound of your voice !" "I love you and I want you as my wife !" "I love y..." Oui, bon, ça va, on a compris ! Après, vous me direz que ces flots d'amour déclamés sont bien en phase avec l’œuvre de la poétesse, mais l'évidente différence de styles rend ces répliques rudimentaires un brin caduques.

La mise en scène de Sidney Franklin est quant à elle très élégante à défaut d'être originale, et avec l'aide du photographe William Daniels, le film résulte en une succession d'images assez jolies, avec notamment ces jeux d'ombres lors d'une descente d'escalier, la plongée sur la calèche sous le feuillage, et bien sûr les multiples gros plan sur Norma Shearer pour mettre en lumière sa palette d'expressions. 
À vrai dire, bien que ce soient avant tout les performances d'acteurs qui donnent chair à l'ensemble, les images captivent dès le générique, avec l'album photo que des mains raffinées déplient sous nos yeux, et la jolie prise de vue nocturne sur une Wimpole Street de studios. D'ailleurs, les décors de Cedric Gibbons restituent très bien l'atmosphère victorienne recherchée, avec ces grands salons bien meublés et ornés de beaux rideaux ; de même que les costumes d'Adrian sont tous plus ravissants les uns que les autres, notamment la robe noire et blanche de Norma Shearer au piano, et le manteau de Maureen O'Sullivan aux motifs de cachemire, encore que je n'aie aucune connaissance sur la mode de l'Angleterre des années 1840. Il faut dire que je hais les anglaises, sans doute la pire coiffure de l'histoire du cheveu (après les brushings des années 1970 à 1990 !), et je n'ai jamais compris quel plaisir pouvaient avoir les dames d'alors à s'entortiller la chevelure afin de ressembler à des cockers, d'autant que ce doit être franchement gênant d'avoir un paquet de cheveux qui chatouille le cou. Mais je m'égare, et ça n'enlève rien à l'immense beauté de Norma, l'honneur est sauf ! On notera tout de même que la musique délicate sert très bien l'ambiance désirée, principalement cette agréable sonate au piano d'Herbert Stothart d'après un véritable texte de la poétesse, et je serai curieux de savoir si c'est bien Norma Shearer qui chante de façon aussi mélodieuse.

Cependant, toute sublime soit-elle au piano, l'actrice a beaucoup à faire pour porter le film et incarner toutes les pressions qui pèsent sur l'héroïne, et force est de reconnaître qu'elle s'acquitte de sa tâche au mieux, sans pour autant éviter certaines maladresses qui paraissent bien datées aujourd'hui. Car Norma a toujours le tic de se lancer dans des envolées lyriques, parfois quand ça n'a pas lieu d'être, d'où certaines répliques au son étrange, notamment lorsqu'elle parle à Una O'Connor avec une syllabe accentuée sur deux : "Take it away, pleeeeeease ! [Lève les yeux au ciel]. Pleeeeeease ! [Lève les yeux au ciel]". En fait, on trouve ce type de phrasé quel que soit l'état d'esprit d'Elizabeth, et si l'actrice devient très théâtrale pour mimer l'enthousiasme : "Italyyyyy ! Rooooome !", elle trouve également le moyen de faire chanter sa voix lors des grands moments dramatiques avec Charles Laughton : "That's not truuue !" "But Papaaaaaa !" L'usage de la voix n'est alors pas toujours adéquat, surtout au regard de passages bien plus naturels, et il est aussi dommage que Norma se croie toujours obligée d'appuyer les accents d'une phrase en joignant les mains pour mieux les agiter dans tous les sens, y allant parfois d'un geste par syllabe, de quoi ruiner l'effet de très bonnes scènes comme celle où Elizabeth ose enfin répondre à son père : "I have the right to go ! Yes ! Every right !" Cette approche physique du personnage n'est en définitive pas toujours heureuse car lorsqu'il s'agit de réciter une scène d'amour mal écrite en s'exaltant avec lyrisme, ça donne une surenchère de saccharose qui alourdit le propos : "Mr. Browning, pleeeeeease let go my hands !", et apporte de l'eau au moulin des détracteurs du film, toujours prompts à n'y voir que de la mièvrerie sirupeuse.

Pourtant, ces maladresses ne parviennent pas à masquer les aspects beaucoup plus réussis de la performance, au premier rang desquels la complicité que parvient à créer l'actrice avec ses partenaires. Ainsi, elle rayonne parmi sa fratrie et trouve toujours le moyen de rassurer les autres malgré son handicap, et chaque fois que la menace paternelle s'éloigne, on retrouve une héroïne vive et pleine de personnalité qui charme immédiatement, surtout avec son air épanoui au piano, et grâce aux plaisanteries qu'elle échange dans le parc avec Fredric March. Elle ne fait donc jamais d'Elizabeth une jeune femme ivre d'eau de rose, malgré un ou deux sourires un peu niais, et tous les passages où elle révèle sa force rehaussent d'autant plus sa composition. Dès lors, après avoir bien souligné la peur que lui inspire son père, parlant à voix basse et se forçant à hocher la tête, elle sait prendre des initiatives quand ses frères et sœurs restent tétanisés, ne serait-ce qu'en souhaitant la bienvenue au patriarche qui vient d'interrompre une scène de liesse, avant de parvenir à se mettre en colère, quitte à surjouer un peu, tout en finissant sur des larmes pour révéler que l'héroïne n'est pas encore assez forte. Et puis il y a cette scène extrêmement bien jouée où Elizabeth, d'un calme et d'une sobriété exemplaires, refuse de donner sa Bible à son père, avec une classe irrésistible qui devrait en inspirer plus d'un. Elle se met alors au niveau de Charles Laughton et le défie avec perfection, et cette simple scène tire l'ensemble de sa performance vers le haut, au point de faire oublier les maladresses précédentes et la séquence où elle marche pour la première fois, pas très crédible (elle arrive à sa fenêtre comme après un marathon !), bien qu'elle pense à se déplacer avec lenteur dans le reste du film.

De son côté, Fredric March hérite d'une place ambiguë entre premier rôle et personnage de soutien, ce qui l'empêche de vraiment développer Robert Browning. On le sait alors très sympathique et sincèrement attaché à l'héroïne, au point de l'exhorter à passer outre son handicap : "Don't tell me that you're afraid. You're not. It's life you're afraid of." Mais finalement, on ne sait pas grand chose du personnage sinon qu'il veut épouser sa bien aimée, et l'on retiendra surtout une approche très théâtrale un brin emphatique : "Miss Barrett !!! Dear-Miss-Bar-rett !" "Wonderful ! Wonderful !" Il est tout de même assez touchant lorsqu'il tente de faire de l'humour, même si ce n'est en fait pas drôle du tout : "Here we have the orchid, very rare. By coincidence, here we have a chair, also very rare." Disons que c'est l'une de ses performances les plus mineures, le film ne lui appartenant pas, mais comme c'est Fredric March, j'arrive toujours à être séduit d'une façon ou d'une autre.

Néanmoins, c'est bel et bien Charles Laughton qui domine l'histoire, en livrant une fois encore une excellente performance qu'il détaille bien plus en profondeur que ce qu'on lui laisse dire, précisément en faisant naître du désir dans ses regards lors des échanges avec Norma Shearer. Il n'a d'ailleurs pas peur de façonner un monstre tyrannique qui prend plaisir à faire souffrir ses autres enfants, dont Maureen O'Sullivan, afin de rester seul avec Elizabeth, face à laquelle il sait se montrer redoutablement pervers pour la garder sous sa coupe par tous les moyens : "So, so, so. No thought, no consideration for anyone but yourself ; anything but your pleasure." Il révèle également avec grand soin les fêlures du personnage en chancelant, la larme à l’œil, lorsqu'il voit sa fille lui échapper, au point qu'on pourrait presque le trouver touchant si Edward Barrett n'était aussi malsain, notamment dans sa façon d'étreindre Norma Shearer. 
À vrai dire, il est tellement impressionnant dans sa froideur que dès qu'il le voit, Flush, le gentil petit chien d'Elizabeth, s'enfuit dans son panier pour faire marcher l'un des principaux ressorts de la mise en scène.

Pour les autres personnages, on retiendra surtout Maureen O'Sullivan, dynamique et spontanée mais très mauvaise dans les scènes de détresse ; Ralph Forbes, tellement mauvais en capitaine empressé que tous les autres acteurs sortent naturellement grandis de la comparaison ; et Una O'Connor en servante dévouée, dont la démarche aérienne en crinoline fait des miracles de grâce comme on n'en a jamais vus. En revanche, les très nombreux frères d'Elizabeth et Henrietta se ressemblent tous, donc difficile d'en faire sortir un du lot.

En définitive, les relations compliquées des Barrett de Wimpole Street trouvent là un bel écrin qui leur permet de captiver à chaque instant, même si les artisans ont parfois la main lourde en saupoudrant le tout de glucose, et malgré une performance en demi-teinte, Norma Shearer n'a certainement pas volé sa nomination à l'Oscar, bien que le film appartienne à Charles Laughton. Parce que c'est élégant, souvent passionnant, et que la redécouverte fut une très agréable surprise, je n'ai aucun regret à monter à un beau 7/10.