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lundi 25 juillet 2016

The Yearling (1946)


Je viens de revoir The Yearling, le gros succès de Clarence Brown qui décrocha pas moins de sept nominations aux Oscars, dont meilleur film. Je gardais le souvenir d'une histoire passablement ennuyeuse, mais j'en avais complètement oublié le dénouement tragique. La revisite se révèle encore plus négative que prévu...

Premier constat: c'est vraiment très ennuyeux. Déjà, le faon n'entre en scène qu'à plus de la moitié du film, forçant le spectateur à se farcir une heure dix de chasse à l'ours, de dialogues de sourds avec les voisins, et de Jane Wyman aussi aimable qu'une directrice de pensionnat un lundi matin. Gregory Peck et le non-acteur qui lui sert de fils passent ainsi des heures à marcher dans la broussaille à la recherche d'un ursidé, et ça n'en finit pas. En outre, cette première partie égrène de bons vieux clichés obsolètes qui reflètent peut-être les mentalités du temps, celle des pionniers floridiens des années 1870, mais qui insistent tout de même bien trop lourdement sur le fait que la mère est très très aigrie, et qu'à l'inverse, le père est tellement sympa qu'il pardonne tout de bon cœur, se chargeant par-là même de l'éducation de son fils prêt à entrer dans l'adolescence.

Deuxième constat: parlons-en, justement, de l'adolescence. Parce que Claude Jarman Jr., qui avait douze ans au moment du tournage, se comporte pendant tout le film comme s'il en avait trois! Sans vouloir être cynique, c'est insupportable. "Paaaa! Regarde, y a un chien!" "Paaa! Regarde, y a un ours!" "Paaa! Je t'ai déjà dit que j'avais vu un raton-laveur ce matin? Hein? Je t'ai dit que j'avais vu un raton-laveur ce matin? T'es sûr que je t'ai pas déjà dit que j'avais vu un raton-laveur ce matin? Hein? Hein?" Pour couronner le tout, cet acteur inexpérimenté passe son temps à contorsionner son visage dans tous les sens pour enchaîner pleurs grimaçants et bouches bées stupides, à tel point qu'on se demande pourquoi le producteur, Sidney Franklin, est allé le choisir, lui, alors qu'il avait 19000 candidats à portée de main! Tout ça pour une histoire de cheveux mi-longs... Claude Jarman Jr. s'est montré bien meilleur dans Intruder in the Dust trois ans plus tard, mais là, c'est catastrophique. Le comble: les autres enfants du film sont tous du même acabit: le petit garçon au pied bot agace aussi rapidement qu'il apparaît, tandis que la fille de l'épicier est à peu près aussi débile que ses cris de diva outrée sont irritants, c'est à dire beaucoup.

Troisième constat: la fin tragique m'était entièrement sortie de l'esprit, mais en y repensant, c'est proprement scandaleux. Certes, la vie est dure à la ferme, mais de là à tirer sur ce pauvre faon juste parce que la matriarche ne sait pas fermer un enclos correctement et que celui-ci a mangé les pousses, c'est non. Le plus malsain? La mère a besoin de se transformer en meurtrière pour réaliser qu'au fond, elle aime bien son fils et qu'elle est enfin prête à devenir une figure attentionnée pour lui. Inutile de dire qu'après son crime, ses états d'âme ne nous font ni chaud ni froid.

Autrement, y a-t-il des éléments positifs dans The Yearling? Oui, bien sûr. Le film n'est certainement pas un navet, comme en témoigne la jolie photographie de Charles Rosher et compagnie: la mousse espagnole se détache élégamment de ciels crépusculaires, le bleu des eaux le dispute au vert des palmes et fougères, les scènes au coin du feu sont intimes à souhait avec cette flamme rassurante qui égaye le quotidien des fermiers, et le clou du spectacle, c'est bien entendu le ballet des biches au galop, pas loin de rappeler le brillant de Bambi mais avec cette fois-ci des animaux en chair et en os. Le problème, c'est que vu le sort qu'on réserve aux cervidés, la beauté d'une telle séquence devient quelque peu morbide. Sinon, les décors et costumes sont modestes comme il se doit, y compris la robe de Gregory Peck, subitement transformé en mannequin par sa méchante épouse.

Evidemment, celle-ci a des circonstances atténuantes: elle est sèche car elle ne s'est jamais remise de la mort de ses enfants en bas âge, aussi a-t-elle peur que montrer ses sentiments à son unique survivant lui porte malheur comme aux autres. Même si l'on ne pardonne pas les actions du personnage, Jane Wyman n'est pas mauvaise du tout dans le rôle: elle projette effectivement les blessures d'Ora sous sa façade rigide, sans jamais agacer car elle ne force pas la dureté de l'héroïne malgré son air peu avenant, et les séquences finales sont encore très bien jouées avec tout ce qu'il faut de larmes contenues, bien qu'on n'ait plus envie de la plaindre à ce moment-là. Ceci dit, une fois les bases posées, elle reste sur la même note dans 98% du film, ce qui diminue son mérite. Dans le rôle du père, Gregory Peck est tellement sympa qu'il est difficile de détester le personnage, mais celui-ci n'est pas follement complexe. Sinon, vous ai-je déjà dit que le fils était insupportable?

En définitive, je suis incapable de noter ce film. Il n'y a ni incohérences ni situations ridicules, mais il ne se passe pourtant quasiment rien, et quand enfin quelque chose arrive, il faut que ce soit complètement malsain. Alors, quelle note donner? 3 à cause de la performance centrale apocalyptique et de l'épicière débile? 5 pour les jolies images des marais de Floride? 4 pour l'ennui constant et la maltraitance des animaux par le scénario? Je n'en ai aucune idée, vraiment.

lundi 28 mars 2016

La Chair et le Diable (1926)


Aujourd'hui, parlons de l'un de mes films muets préférés, une œuvre découverte pour la première fois il y a très exactement dix ans, en janvier 2006, preuve que l'année s'annonçait décidément sous les meilleurs auspices. Après une énième revisite, 575 captures d'écran et un vif désir de dévoiler l'intrigue point par point dans son intégralité, quel est à présent mon ressenti?

Indéniablement, c'est très positif. Le film est très riche aussi bien du point de vue de la mise en scène de Clarence Brown, particulièrement inventive ici, que du point de vue de l'extraordinaire pouvoir de fascination de Greta Garbo, d'où un cocktail explosif qui me fait totalement vibrer. Sans compter que Flesh and the Devil doit être le film le plus homoérotique qui soit, Lars Hanson jouant clairement un personnage homosexuel qui ne ressent que de l'honneur pour son épouse, et ne provoque son meilleur amour que par déception de voir ses sentiments se diriger vers sa femme, et non vers lui. Et que dire du pasteur qui reluque John Gilbert en jouant avec ses cigares? Tout cela est fort peu subtil, mais ça n'empêche pas de suivre l'histoire avec passion, quand bien même celle-ci ne soit pas franchement prestigieuse. C'est d'ailleurs tout à l'honneur de Clarence Brown d'avoir réussi à transformer en chef-d’œuvre un texte assez banal de triangle amoureux détruit par une vile tentatrice, quoique le sous-texte gay apporte assez de fraîcheur au scénario.

Je me suis même demandé s'il fallait interpréter la conclusion comme le triomphe du couple homosexuel sur l'hybris hétérosexuelle, mais la fin alternative de sécurité sur une note hétéro ne va pas dans ce sens. A moins d'admettre que cette solution de secours n'a été envisagée que par la censure, et que la réelle conclusion montre Ulrich et Leo s'enlacer à n'en plus finir dans leur jardin secret. Forcément, j'ai envie que la version "courte" soit celle qu'il faille retenir, bien qu'il soit misogyne de balayer les femmes d'un revers de la main en ne faisant d'elles que des subalternes prêtes à sauver l'ordre masculin après y avoir apporté le chaos. Dans tous les cas, le personnage de Felicitas reste un archétype sexiste et l'on comprend aisément que Garbo fût réticente à l'incarner, d'autant que loin d'apporter la joie au pays de l'amitié amoureuse sacrée en dépit de son prénom, l'héroïne passe son temps à s'amuser et à changer d'avis, sans avoir aucune constance dans ses désirs. C'est regrettable, mais la précision de la mise en scène est telle que j'admirerai toujours ce film malgré tout. D'ailleurs, je l'aime tellement que j'ai envie d'en parler une fois n'est pas coutume de façon linéaire, un exercice scolaire qui n'intéressera que moi mais qui me fera quand même plaisir.


"Ah que j'aime les militaires!": L'histoire commence dans une caserne, lieu viril s'il en est, mais qui a la particularité de solliciter un imaginaire tout ce qu'il y a de plus inverti, entre un tout premier plan sur un Ulrich désemparé de découvrir que Leo n'a pas dormi avec lui, entendez dans le lit du dessus; et un soldat torse nu et bronzé aux marques de maillot apparentes qui se dévêt en arrière-plan tout en titillant le pauvre Ulrich. Ce dernier n'a cependant pas le cœur à reluquer son collègue tant il se sent trompé par son grand amour, mais il est intéressant de noter qu'Ulrich est toujours montré comme actif: il déploie des trésors d'imagination afin de protéger Leo de l'ire des supérieurs, quitte à se mettre en retard lui-même lors de l'appel, où il lui faut s'engouffrer au plus vite dans une rangée de beaux garçons immaculés. Et lorsque les deux amis se retrouvent après avoir berné tout le monde sur l'absence de Leo, quelle réaction très spontanée leur vient-il à l'esprit alors qu'ils ne se sont pas vus depuis quelques heures grand maximum? Réponse: ils se lancent dans des préliminaires enflammés où l'on se tapote gentiment en faisant mine de se sauter dessus en douceur! C'est beau la franche camaraderie! Malheureusement, les compères ont oublié un petit détail: Leo est censé trembler de fièvre sous son drap, et le colonel derrière la porte n'a pas l'air très satisfait de voir ses soldats faire des galipettes bien qu'ils aient le dortoir pour eux tous seuls! Mais il en faudrait plus pour décourager les amoureux! Ainsi, même en punition, Ulrich et Leo trouvent le moyen de se toucher les mains à plusieurs reprises dans le fumier, et la drôlerie de la mise en scène pousse le vice à montrer Ulrich se masser les reins de douleur après avoir exécuté trop longtemps le même geste mécanique avec sa pelle... Faut-il en conclure que c'est aussi pour aller dans ce sens que ce premier chapitre est filmé tout en lignes horizontales, entre les alignements de clairons, de lits et de canons, et les rangs impeccables des soldats? Bref, j'ai toujours eu beaucoup de dédain pour le fait militaire, mais je veux bien l'adresse de cette caserne, ça a l'air drôle!


Arrivée d'un train en gare de Lussuria: Pour bien se remettre de leurs ébats, Ulrich et Leo s'en vont en permission en province, afin de retrouver un peu plus de calme après leur vie trépidante de militaires. Histoire d'estomper leurs désirs trop manifestes, la gare défile de moins en moins vite à mesure que le train ralentit, et la vitre de leur compartiment s'arrête pour sa part en plein sur deux figures familiales chastes: la sœur d'Ulrich et la mère de Leo. Le message est alors très clair: les amoureux seront sous haute surveillance pendant leurs vacances, et pas question d'aller batifoler dans le jardin, comme l'indiquera le plan montrant les calèches se séparer devant la première maison. D'autant qu'on comprend très vite que la jeune sœur, Hertha, n'est pas mariée, et qu'elle espère bien épouser Leo sous peu. Mais patatras! Hertha n'aura pas le baisemain tant attendu de la part de son fantasme car le regard de Leo est alors attiré par une belle jeune femme descendue d'un autre wagon. On regrettera d'ailleurs que cette séquence ne fût pas l'entrée en scène de Garbo sur les écrans américains, ce qui aurait pu être fascinant. Quoi qu'il en soit, la mystérieuse inconnue porte des fleurs sur elle. Des fleurs du mal? Il est impossible de le deviner à ce moment-là, Felicitas semblant davantage surprise qu'intéressée par Leo, qui se confond pourtant en courbettes devant elle, en ramassant la fleur échappée de son bouquet. Quoi qu'il en soit, l'opposition entre les deux femmes destinées à intervenir dans le vie de Leo est très marquée: Felicitas l'envoûtante a tous les égards que Leo refuse à la pure Hertha, qu'il connaît pourtant depuis plus longtemps. Le risque qu'il se sépare également du frère d'Hertha pour vivre sa bisexualité au grand jour n'est plus très loin... Notons au passage la beauté des peintures de cette ville toute germanique en arrière-plan, l'une des incontestables réussites du film.


Les plaisirs de l'île enchantée: Cependant, la séparation n'est pas pour tout de suite, car pour rentrer chez eux, les amis amoureux doivent traverser un lac et rester par conséquent un bon moment ensemble sur un bateau. Et ils se sourient à n'en plus finir, surtout lorsqu'ils observent avec enthousiasme l'île sur laquelle ils s'étaient jurés fidélité (en amitié) dans leur jeunesse. Dans cette séquence, le montage est irrésistible puisqu'on voit bien le sourire d'Ulrich s'estomper après avoir vu l'attribut féminin que porte Leo, en l'occurrence la fleur de Felicitas qu'il a gardé depuis la gare. Quoi qu'il en soit, le regard désemparé d'Ulrich en fixant le haut du visage de son ami ne laisse aucun doute sur ses sentiments, mais la réaction de Leo reste encore ambiguë puisqu'il étreint Ulrich avec vigueur parce qu'il craint de l'avoir offensé. Les voyant faire, le regard tendre de la mère est jouissif, et c'est l'occasion pour l'histoire d'évoquer le serment passé jadis sur l'île, un véritable serment de mariage s'il en est, comme l'indique l'intertitre évoquant la phrase "In love and in sorrow." Cette réminiscence est encore hautement érotique, puisque cette déclaration est entérinée par une alliance de sang, dont les gouttes viennent tacher un drap immaculé comme après avoir percé l'hymen de la complicité. Une complicité toute masculine évidemment, la petite Hertha ne servant que de prêtresse au service des garçons. Certes, il ne faut pas prendre la conception de l'amitié à l'époque du film, voire de l'histoire, pour celle de maintenant, les liens d'amitié ayant plus de sens jadis, mais les images sont tellement explicites qu'il y a forcément autre chose sous le vernis. En outre, lors de l'ouverture du bal de la séquence suivante, le pasteur précise bien que s'il a baptisé ces garçons séparément, il ne les a jamais vu l'un sans l'autre depuis.


Les lumières du bal: Le mot d'ordre de cette séquence n'est nul autre qu'éclairage, comme si le réalisateur avait tenu à jouer avec toutes les teintes de luminosité à sa disposition afin d'augmenter le pouvoir érotique de cette rencontre décisive. C'est aussi l'occasion de filmer la nouvelle recrue du studio sous son meilleur jour afin de la promouvoir aussi bien que les photos de publicité. Garbo y est alors lumineuse, par à opposition à tous les participants plus vulgaires tels les commères médisant derrière leur éventail, le pasteur alcoolique, l'hôte au mouvements de tête mécaniques et le gringalet amoureux d'Hertha bien qu'il ne lui arrive pas à la taille. On notera également que si Felicitas est toujours éclairée d'un rayon blanc, Ulrich n'apparaît en revanche pas une seule fois dans la séquence, comme s'il lui fallait disparaître de l'esprit troublé de Leo. La tentation de celui-ci devient d'ailleurs si obsédante que Brown traduit ce désir en images en faisant en sorte qu'on ne voie que l'immaculée conception parmi les valseurs. Mais les apparences sont trompeuses, puisque loin de correspondre aux symboliques traditionnellement associées au blanc, l'héroïne reste surtout une fleur vénéneuse qui brille dans la foule, ou dans l'ombre d'une jungle. Sa promenade avec Leo dans le parc, où il leur faut pousser de lourds rideaux de feuilles pour mieux s'isoler, la place d'ailleurs dans un véritable Jardin d'Eden dont elle est le serpent. D'ailleurs, d'où vient-elle? Que veut-elle? Pourquoi vient-elle de loin au bal? Et seule? Son seul but est visiblement d'attirer Leo dans sa zone de confort pour mieux le tenter, et c'est évidemment elle qui passe la première derrière les feuilles, ou qui souffle l'allumette: elle sait ce qu'elle veut, et son sourire très ouvert lors de l'invitation à la danse prend une coloration bien moins courtoise qu'on aurait pu le croire l'instant d'avant. Le plus bel exploit de la réalisation: après de simples sourires et gestes de la main avec des fleurs, montrer les visages se rapprocher de plus en plus sous une lueur plus ciblée mais aveuglante qui met bien en valeur l'érotisme de la scène, en particulier lorsque Felicitas met son porte-cigarettes à la bouche puis le fourre dans celle de Leo...


Étreintes brisées: Dans cette séquence où les nouveaux amants s'étreignent à n'en plus finir dans la chambre de Felicitas, le retour de l'époux est brillamment mis en scène, avec ce travelling avant sur une main se resserrant petit à petit sur les visages coupables. On est ici dans un thème cher à Clarence Brown, son jeu sur les travellings étant déjà visible dans The Eagle en 1925, et encore abondamment utilisé dans bien des œuvres futures, dont A Woman of Affairs et Anna Karénine. Mais pour en revenir à la chair tentée par le Diable, on relèvera cette image saisissante où Garbo met du temps à stopper son baiser bien qu'elle se soit déjà rendue compte de la présence de son mari à ce moment-là, ses yeux pétillant sans honte aucune en disant plus long que tous les textes surannés sur le thème éculé de la tentatrice. Par contre, l'histoire préfère enfoncer le clou trop lourdement en doublant cette tentatrice d'une fieffée menteuse, puisque Felicitas déclare n'avoir rien dit de son mariage à Leo par... amour.


La promenade des ombres: Après les délices de l'amour et de l'amitié amoureuse, il est à présent temps d'ancrer le film dans une dimension plus tragique, ce qui est traduit en images par le choix de colorer tous les personnages de noir. Ainsi, l'incontournable duel entre amant et mari est vu en ombres chinoises, dont un travelling arrière dévoile l'ampleur du désastre à mesure que les hommes s'apprêtent à tirer. Endeuillée, Felicitas essaie pour sa part différents chapeaux pour rester au faîte de sa séduction, en souriant méchamment derrière son voile après avoir trouvé le costume le plus digne de la mettre en valeur. En fait, l'unique plan où on la voit de loin dans le miroir dévoile la dualité du personnage, entre ce qu'elle présente à son chapelier, à savoir une femme digne malgré le drame, et ce qu'elle est vraiment, un vampire désormais libre d'aspirer l'âme de Leo jusqu'à expiration. Et c'est encore tout de noir vêtue qu'elle vient hanter la place animée de la ville, comme pour bien souligner que le Diable rôde toujours. Ceci dit, la noirceur touche également Leo, qui doit s'exiler en Afrique à cause du duel, et qui doit se cacher de la foule alors qu'il paraît au grand jour aux côtés de Felicitas. Pour ce faire, il doit masquer son visage derrière son chapeau baissé, de quoi illustrer grandement la crainte que le combat puisse avoir de funestes conséquences. A vrai dire, même les personnages purs deviennent obscurs, à mesure que la séparation d'avec un être cher s'approche: le chapeau blanc d'Hertha et la robe grise de la mère lors de la première séquence de gare sont à présent devenus noirs, ce qui renforce à merveille la tristesse d'Ulrich, qui n'en finit pas de faire des câlins à son Leo qui doit le quitter pour cinq ans. Pour couronner le tout, le train gagne en vitesse et laisse choir Hertha sur le quai de gare dans le même mouvement: tout le monde est dévasté, tout s'est obscurci. "Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé."


Obsessions: En vérité, même Felicitas semble triste, à rester soupirer d'ennui à sa fenêtre. Elle a même l'air tellement déçue de n'avoir plus de Leo à vampiriser qu'elle n'a même pas le cœur à séduire Ulrich, sans doute parce qu'elle a bien compris que celui-ci ne touchera jamais à la bisexualité et ne saurait vibrer de désir pour elle, bien qu'il ait l'air troublé par son regard, probablement parce qu'elle l'effraie. Il est encore dommage que l'histoire choisisse une fois de plus de rendre Felicitas vraiment mauvaise, en la dotant à présent d'une dose de vénalité. Ainsi, avide de se mettre à l'abri financièrement depuis son veuvage, c'est uniquement quand il est question d'argent qu'elle quitte sa fenêtre pour se mettre à véritablement considérer Ulrich. Mais il ne faudra pas chercher de sentimentalité de son côté non plus: c'est uniquement pour blanchir la réputation de Leo, parce qu'il pense lui rendre ainsi service, et parce qu'il a une haute conception de l'honneur, qu'il propose le mariage à la veuve. Ma bourse est celle de Leo, conclura-t-il naïvement et de façon involontairement drôle. Dans cette séquence, tout le monde agit en vertu d'une obsession: Felicitas ne peut guérir son obsession pour Leo qu'en s'en détachant au son des pièces d'or, Ulirch ne voit en leur union qu'un moyen d'estomper les conséquences du duel (la veuve sans le sou) et par conséquent de faire revenir Leo au plus vite, tandis que le pauvre exilé n'a toujours eu qu'un nom en tête lors de son séjour en Afrique: Felicitas! Felicitas! Fe-li-ci-tas, comme le rappellent inlassablement les roues du train et les machines du bateau, qui s'échauffent avec autant de vigueur que le sang d'un Leo bouillonnant d'impatience.


Le retour du banni: Une séquence très mémorable où la nouvelle épousée reste cachée dans l'ombre d'une calèche histoire de bien attiser le suspense et le désir de Leo. Après avoir révélé que Felicitas est son épouse, Ulrich a l'air une fois de plus désemparé, mais uniquement par peur d'avoir froissé Leo en lui rappelant le duel qui le conduisit à l'exil. Alors qu'il le regarde amoureusement sans remarquer le désir inassouvi des deux autres, le pauvre Ulrich perd vraiment en complexité par ses excès de naïveté (le pauvre croit encore que le duel n'eût lieu qu'à cause d'une partie de cartes et n'imagine pas que Leo et la veuve ait pu se rencontrer), mais c'est tout à l'honneur de Lars Hanson de rester fidèle à l'esprit du personnage, en indiquant toujours que celui-ci aime Leo et non son épouse. La froideur de ces retrouvailles est pour sa part opposée à la chaleur du retour en famille, avec un accueil plus qu'enthousiaste de la part de la mère et du chien, qui maculent le visage du revenant de bave et de baisers.


Le miel: Dans cette séquence où chaque personnage bourdonne d'un désir de plus en plus impossible à intérioriser, la maison des von Harden prend des aspects de ruche, dont les alvéoles des vitraux forment une grille apparemment infranchissable derrière laquelle Leo voit la sainte famille, son ami, son épouse et Hertha, se rassembler en un même carreau. Pendant ce temps, le pasteur le sermonne sur la chair et le diable, Felicitas en étant l'avatar, tout en jouant avec son cigare en érection. Ses paroles ne sont d'ailleurs pas toujours très claires, car il veut soit disant isoler les deux amis parce que Leo a laissé la tentatrice se mettre entre eux, mais ne jouit-il pas plutôt de voir le fringant Leo esseulé afin de le punir de sa tentation hétérosexuelle et ainsi mieux fantasmer sur lui tout son content? Quoi qu'il en soit, les volutes du cigare, ou de l'enfer, se transforment en une brume grise qui nimbe l'île de l'amitié. Et sous cette nouvelle teinte où toute l'iconographie du romantisme allemand est mobilisée, à grand renfort de barques et de végétation luxuriante, Felicitas tente de ramener Leo vers elle en lui avouant qu'Ulrich se laisse dépérir loin de lui. Sa supplication pour goûter à nouveau à la chair mielleuse de sa proie en devient une fois encore très érotique en vertu du placement de la caméra, mais qu'on se rassure: Leo n'est pas prêt de lui échapper, comme l'indiquent le lierre qui encercle la statue de l'amitié, et la branche en forme de fourche qui scinde à présent celle-ci en deux. A ce moment là, la chair s'apprête à nouveau à triompher de l'amour de longue date, et la bisexualité du héros penche davantage vers l'attirance féminine, au milieu des vestiges d'une relation masculine que Leo n'est cependant pas encore tout à fait prêt à trahir, par respect pour Ulrich.


Le vin: Si la reine des abeilles a réussi à engluer sa proie dans son miel, il lui faut encore savourer sa victoire en atteignant l'ivresse. Le vin sera alors le motif récurrent des séquences à venir, mais moins en évoquant le sang du Christ selon la pieuse hypocrisie de l'aristocratie s'en allant à la messe, qu'en évoquant au contraire un nectar païen dont les délices n'ont de cesse d'éloigner les héros de la pureté de l'âme. Ainsi, le salon de musique d'Ulrich a beau ressembler à une église avec son orgue et ses rais lumineux qui illuminent la pièce comme à travers des vitraux, le vin ne laissera pas le temps aux deux amis réconciliés de savourer le repos en ce lieu apaisant, puisque Felicitas ouvre la grande porte pour mieux paraître entre les deux hommes et leur proposer de trinquer. Dans une scène ridicule accentuant l'extrême naïveté d'Ulrich, celui-ci se blesse et suce son doigt face à la caméra, sans voir que deux centimètres plus loin, Leo et Felicitas continuent de boire en se dévorant des yeux. Le vin coule encore à flots dans leurs veines, et ce pourtant en la place la plus sainte de la ville, puisque c'est à l'église, où les rais lumineux rappellent le salon d'Ulrich, que s'apprête à se jouer la scène la plus iconique du film. D'ailleurs, le pasteur a beau changer son sermon à la dernière minute afin de mieux condamner l'adultère en brandissant ses deux poings précisément sur Leo et Felicitas, pourtant séparés par la nef et par Ulrich, ce n'est pas ça qui arrêtera la vénéneuse tentatrice. Ne se doutant de rien, Ulrich facilite en outre les choses en plaçant son épouse en robe sombre aux côtés de Leo pour la communion, et c'est alors que Felicitas tourne le calice pour boire à l'endroit même où vient de s'abreuver son amant l'instant d'avant. La chose faite, son regard semble triste et dur, tandis que de l'autre côté de Leo, Hertha, tout de blanc vêtue, prie avec sérénité.


De feu et de glace: De retour à la maison, Hertha se chamaille avec Leo dont elle ne comprend plus l'indifférence, mais la vivacité de ses réactions est soudainement refroidie par l'arrivée de Felicitas, qui secoue élégamment la neige de son foulard avant d'entrer. Hertha n'a évidemment aucune envie de voir celle qui lui a ravi son frère et son prétendant, mais elle se force à l'accueillir chaleureusement puisqu'elle est une maîtresse de maison accomplie, et l'on notera d'ailleurs que Barbara Kent fait toujours preuve d'une forte personnalité, loin de laisser Hertha devenir une bigote trop molle malgré sa pureté. La mise en scène fait encore tout pour opposer les deux femmes, car lorsque Felicitas, en manteau noir, va retrouver Leo dans son salon, Hertha, en robe blanche, les observe depuis le haut des escaliers, puis continue son observation depuis les losanges de sa fenêtre lorsqu'ils sortent faire un tour. Les collants couverts de neige, Felicitas sourit alors à Leo en sachant qu'il lui faudra la porter jusqu'à la maison, mais elle découvre en chemin un feu allumé dans une forge et y conduit son amant. Rien de tel pour faire fondre la froideur d'un Leo renfrogné sous la neige que de l'entraîner dans une véritable descente aux enfers, avec cet escalier concentrique conduisant an feu central, devant lequel Felicitas prend plaisir à se chauffer, les mains tendues comme une prêtresse satisfaite d'avoir amené sa proie dans son antre. Dans une ultime tentative pour le faire céder, elle appuie également très bien sur l'hypocrisie du bel amant, en lui montrant que c'est déjà pécher envers Ulrich que d'être ici avec elle; tout en arborant une mine déconfite qui ne parvient pas à dissimuler son intense satisfaction. Et c'est en se frottant les bras de ses mains qu'elle finit de faire monter la sève: Leo cède et se laisse embrasser avec passion, tandis que les mains de la dame prennent sa tête au piège de son étreinte. Il est vaincu, il s'enfuira avec elle le soir même.


Soupirs d'alcôves: Dans cette séquence où tout se joue dans la chambre de l'épouse, Felicitas attend l'heure pour s'enfuir avec sa fourrure noire, mais Ulrich arrive à l'improviste ce qui la conduit à repasser en catastrophe son peignoir blanc. On notera par ailleurs que la bonne est systématiquement dans le cadre afin que Felicitas puisse lui donner des ordres en étreignant son époux. Et comme si ça ne suffisait pas, la misogynie reparaît en accentuant à nouveau la vénalité de la dame, qui hésite à partir quand son mari lui offre une rivière de diamants. Malgré sa tonalité sexiste, ce rebondissement donne tout de même à Garbo l'occasion de jouer une très grande scène où on la voit se partager entre l'envie furieuse de partir avec son amant pour la satisfaction de la chair, et le désir étouffant de rester dans son confort luxueux, avec peut-être en filigrane, si l'on veut l'interpréter dans ce sens, un mouvement de remords envers Ulrich qu'elle ne veut pas non plus blesser trop violemment. En tout cas, même lorsqu'elle met la main sur son front pour manifester ce conflit intérieur, Garbo n'use pas d'un jeu daté: c'est très expressif mais parfaitement dosé. C'est en tout cas bien mieux joué que la déconvenue de John Gilbert lorsqu'il comprend les réticences de son amante à s'enfuir avec lui, et se met à jouer la folie destructrice à la manière d'un dilophosaure! Quoi qu'il en soit, la mise en scène brille une fois de plus par son inventivité, puisque cette rencontre chargée en tension se passe dans une chambre plongée dans l'obscurité où seule brille l'alcôve d'un lit devant lequel la tentatrice attend Leo, à la fois gênée de sa visite mais heureuse de le voir à son service. Et Felicitas a beau se jeter aux pieds d'Ulrich dans le plan suivant, celui-ci ne la voit pas et ne fait que regarder Leo, qu'il menace symboliquement de son revolver! En fait, même après le départ de Leo, Ulrich ne regarde pas sa femme, prouvant par-là même qu'il est blessé uniquement parce que Leo a des vues sur une autre.


Exorcisme: Pour conclure le film en beauté, les personnages, à présent dans une impasse, ne peuvent s'en sortir qu'en exorcisant leurs démons. Le montage atteint alors son apogée car le dialogue entre les deux femmes est entrecoupé par la marche funèbre d'Ulrich et Leo vers le cœur de l'île de l'amitié, où doit avoir lieu le duel ultime. Les dames arriveront-elles à sauver les héros, quitte à s'effacer complètement derrière leur volonté? Visiblement peu contente d'aliéner son libre-arbitre, Felicitas préfère coûte que coûte rester dans son lit, mais à force d'entendre les saintes prières d'Hertha, elle finit par sortir de ses gonds en se tordant de partout jusqu'à ce que le démon la quitte. Et c'était aussi simple que ça! Elle remercie d'ailleurs Hertha de lui avoir montré le vrai chemin céleste en l'embrassant, puisqu'elle la voit à présent comme une amie (et plus si affinités vu le regard lubrique qu'elle lui jette en s'approchant!), puis elle se décide à aller stopper le duel en exorcisant à son tour les deux hommes de leurs démons. Sa silhouette noire sur la neige blanche indique néanmoins que le glas va bientôt sonner pour l'un des membres du trio... Le démon terrassé, la roulette du revolver se met alors à s'embraser à l'instar du désir des deux amis qui ne peuvent se résoudre à tirer, et qui finissent par avouer qu'un voile s'est levé: Ulrich a enfin compris que Leo était amoureux de Felicitas et Leo s'apprêtent enfin a sauter le pas, et tout rentre dans l'ordre alors que la menace diabolique pourtant pétrie de bonne volonté vient de sombrer dans l'eau glacée. Pour finir, ils se prennent les mains et les pressent au niveau de leur bassin...

Puisque la fin officielle intervient ici, j'ai envie d'interpréter le dernier plan comme le triomphe du couple gay sur la tentation bisexuelle, mais on a parfaitement le droit de rester au premier degré et de n'y voir que la mise en lumière d'une belle amitié après la disparition du serpent tentateur. Mais pour prendre l'histoire au premier degré, mieux vaut se reporter à la fin alternative qui glorifie le couple hétérosexuel fidèle après l'échec de la briseuse de ménage. Dans tous les cas, le scénario est misogyne puisque la jeune fille pure et dynamique devient passive tandis que la repentie disparaît dans les antres de l'enfer. C'aurait été tellement mieux si chaque membre du quatuor avait survécu pour mieux se confronter en tenant compte de ses erreurs, mais on ne peut hélas pas attendre ce niveau de subtilité dans un film américain de 1926.

Dans tous les cas, la réalisation de Clarence Brown atteint ici des sommets en trouvant toujours quelque chose d'inventif pour illustrer chaque chapitre, ce qui vaudra très probablement au réalisateur l'Orfeoscar de la mise en scène de l'année. A cela s'ajoutent de beaux décors de neige et de village germanique, un jeu d'éclairage subtil du divin William Daniels et de bonnes performances d'acteurs, au moins Garbo, Hanson et Kent, qui valent au film un très bon 8+ voire un joli 9. Dommage, tout de même, que les personnages soient un peu inconsistants, Ulrich étant d'une naïveté sans bornes et Felicitas n'étant qu'un nouvel avatar de la pécheresse repentie, ce qui me fait hésiter quant à une nomination pour la Divine. Certes, sont jeu expressif et moderne est mille fois plus appréciable que bien des interprétations très datées de l'année, mais son héroïne présente-t-elle assez d'intérêt pour trouver sa performance vraiment incontournable? On ressent plus d'émotions pour sa cantatrice déçue dans le déjà assez vieillot Torrent, mais à la réflexion, son personnage antipathique de Flesh est peut-être un plus grand défi. Je me pose la question. 

jeudi 15 janvier 2015

Anna Karenina (1935)


Huit ans après avoir incarné l'héroïne de Tolstoï dans le très étrange Love de 1927, une version pseudo-comique dopée aux hormones et aux situations burlesques, Greta Garbo eut enfin l'occasion de donner ses lettres de noblesse à Anna Karénine dans une version de Clarence Brown, un film prestigieux qui reste par ailleurs mon adaptation cinématographique préférée de l'oeuvre.

Malgré tout, l'exercice était périlleux, car on imagine bien que résumer un bon millier de pages en 1h28 de film n'est pas chose facile. Pourtant, l'essentiel est bien là et le scénario concocté par Clemence Dane et Salka Viertel, avec dialogues de Samuel Behrman, se suit avec grand intérêt, sans oublier de développer autant que possible les personnages secondaires, au point que seul Lévine est vraiment sacrifié. A charge contre moi, je confesse avoir lu le roman voilà des années sans m'en rappeler dans le détail, mes souvenirs étant quelque peu influencés par les différentes adaptations vues par la suite. Mais tout de même, cette histoire à la sauce MGM des années 1930 reste excitante à souhait, notamment par tous les jeux de miroirs mis en oeuvre par les scénaristes. Ainsi, dans la mesure où l'intrigue tourne presque uniquement autour d'Anna, les deux aspects de son existence sont savamment balancés entre la liesse de la première partie à laquelle succède le drame, et l'on a juste ce qu'il faut de points de comparaison avec les autres couples de l'histoire pour enrichir ce point de vue. L'opposition entre les deux voyages en train est également bien rendue, l'allée agréable vers Moscou annonçant un parfum de romance pour l'héroïne, avant que le retour vers Saint-Pétersbourg soit déjà plus mélancolique, à l'image de la lumière blafarde qui éclaire la morne plaine russe enneigée. Par ailleurs, comme le souligne le prince Karénine, dont l'accueil pétersbourgeois est évidemment plus froid et possessif que la jovialité de Stiva en gare de Moscou, Anna revient avec Vronski après avoir escorté sa mère, de quoi ancrer la romance compliquée qui ne demande qu'à s'épanouir dans la seconde partie. Et tant qu'on parle de gares, l'opposition entre l'ouvrier au sort tragique sur les rails de Moscou, et la fin connue de tous inscrit encore l'histoire dans ce schéma de miroirs, et loin d'être une recette facile, cette construction fait au contraire monter la tension, laquelle reste intacte même si on sait ce qui va arriver. Autrement, si la dimension politique n'est qu'effleurée à travers les trois lignes de dialogue de Lévine, le film n'abandonne pas pour autant la dimension de critique sociale, en opposant justement très bien les hommes qui s'encanaillent et n'attendent que d'être réconfortés par leurs épouses, aux femmes mises à l'index au moindre faux pas. Bien que très condensé, le scénario offre alors plusieurs niveaux de lecture, et ça ne rend le film que meilleur.

Par bonheur, la mise en scène fait également honneur à l'histoire, puisque Brown ne se contente pas de filmer le tout avec beaucoup d'élégance, mais se permet justement quelques fantaisies qui donnent une certaine originalité à une oeuvre tellement évoquée qu'on aurait pu craindre une adaptation statique. Et il semble vraiment que la Russie impériale inspire le réalisateur au point de reprendre un procédé de The Eagle (1925), avec ce long travelling sur la table des officiers en plein banquet, comme pour souligner leur goût pour la bonne chère juste avant d'enchaîner sur une beuverie au milieu de jolies danseuses, dans cette longue ouverture sur les vices des hommes qui ont, eux, toujours le droit d'être pardonnés. A l'inverse, l'héroïne a beaucoup moins de libertés, comme le montre cette belle trouvaille de filmer le retour tardif d'Anna du point de vue de son mari, à travers les motifs de la rampe d'escalier, comme si on la voyait prise au piège de cercles vicieux dans une société, et le regard d'un homme, prêts à ne rien lui céder. D'ailleurs, même les extérieurs sont filmés de manière à ôter tout air à l'héroïne, qu'il s'agisse de la société qui ne perd pas une miette de sa conversation lors d'une partie de croquet, ou du dilemme qui torture l'héroïne lorsqu'elle ne sait plus quelle direction prendre dans son jardin alors qu'elle veut désespérément rattraper Vronski sans pour autant se résoudre à manquer ce que son fils veut lui montrer de l'autre côté. Le fait d'arrêter le plan sur Anna à la croisée des chemins est du reste une bonne idée et la voir faire un choix à ce moment-là n'aurait pas été judicieux. Enfin, on notera l'extrême soin porté à la montée en tension à la toute fin de l'oeuvre, entre le train qui accélère et le visage de Garbo éclairé par à-coups alors que le bruit monte, de quoi faire tenir en haleine jusqu'au bout. Autrement, l'idée de faire apparaître la star dans la fumée en pleine gare est évidemment attendue, mais ça ne fait que renforcer le mystère de l'actrice comme de l'héroïne, et ça fonctionne à merveille.

Pour couronner le tout, le savoir-faire technique propre à la MGM achève de rendre le film absolument beau et prestigieux, à commencer par les magnifiques décors de Cedric Gibbons dont on relèvera les motifs exotiques de l'auberge, les vases et lustres immenses de la non moins immense salle de bal, les colonnes et le carrelage tout de marbre de la demeure des Karénine, le luxe des chambres, les tonnelles du jardin, les motifs arrondis des portes, les baignoires de l'opéra et surtout cette sublime Venise de studios dont le côté enchanteur fait rêver. Un seul bémol: les horribles ours empaillés de Vronski, dont on se serait bien passé même s'ils renforcent l'obligatoire virilité du soldat qu'on suppose bon chasseur. Pour leur part, les costumes d'Adrian ne sont pas en reste avec les longues robes et les divers chapeaux de Garbo, bien que cette fois-ci ce soient surtout les hommes qui gagnent à ce petit jeu, mais j'ai toujours eu un faible pour l'uniforme militaire, tandis que les redingotes, les vestes, la toque et même la robe de chambre du prince Karénine sont des modèles que je rêve de porter, ce qui sera d'ailleurs chose faite dans peu de temps, quand j'aurai fini mon apprentissage de la couture. Quoi qu'il en soit, ces décors et ces costumes restituent à merveille la grandeur de cette Russie impériale, mais on n'en attendait pas moins de la toute puissante MGM.  A cela s'ajoute une photographie toujours excellente de William Daniels, avec une Garbo magnifiée dans la neige et des images de gares particulièrement riches. 

La technique est alors une réelle réussite, mais pour achever de faire d'Anna Karénine un bon film, il fallait encore que l'interprétation suive. Qu'en est-il de ce côté? Comme on le sait, Garbo est l'une des mes idoles absolues et je la trouve toujours au minimum intéressante, et très souvent éblouissante. Mais je sais aussi être objectif et reconnaître que sa performance en héroïne de Tolstoï n'est pas sa meilleure, surtout que ça arrive juste après ses indépassables compositions dans La Reine Christine et Le Voile des illusions, et juste avant l'un des plus grands rôles de l'histoire du cinéma, je parle bien sûr de la Dame aux camélias. Néanmoins, je n'ai pas de reproches majeurs à lui faire ici, le seul défaut dans son interprétation étant qu'on ne croit pas trop à l'amour entre Anna et son amant, l'actrice n'arrivant jamais à créer une réelle alchimie avec Fredric March. Dès lors, on a davantage l'impression que la romance est dans ce film une sorte d'exercice imposé qu'elle aurait pu jouer les yeux fermés, et l'on perd un peu de la fraîcheur qu'un rôle aussi mythique aurait pu demander. Malgré tout, la performance est réussie et l'on suit bien le désenchantement progressif de l'héroïne, même si c'est surtout dans toutes les scènes non romantiques que l'actrice brille le plus. Ainsi, elle est absolument lumineuse au bal après avoir fait une entrée en scène éblouissante dans la famille de son frère, et elle impressionne beaucoup avec son fils, avec qui elle crée une bonne complicité. Elle se fait néanmoins légèrement éclipser par son époux dans leurs échanges communs, encore qu'elle sache montrer la dignité de l'héroïne dans ces moments-là, tandis que les envolées lyriques qui lui sont si généralement consubstantielles passent finalement assez bien ici, car elles n'apparaissent qu'à partir de l'instant où Anna est vraiment vaincue. Elle évite encore très bien le mélodrame et choisit surtout d'être déçue quand les rapports avec Vronski se teignent d'amertume, si bien qu'on comprend totalement son désespoir, et le dénouement qui s'ensuit est à ce titre extrêmement logique. Ainsi, Anna a beau n'être pas le rôle le plus éblouissant de Garbo, ça n'en reste pas moins très réussi et le prix de la critique new-yorkaise que l'actrice reçut cette année-là me semble vraiment mérité.

En revanche, Fredic March pâlit beaucoup en comparaison, et Vronski est possiblement le moins bon rôle de sa carrière, malgré la brillante décennie que connut l'acteur dans les années 1930, où il enchaîna pas moins d'un très grand rôle par an. Mais ici, il reste doté d'un personnage insupportable et sans intérêt auquel il n'apporte pas grand-chose, si bien que je n'ai rien à dire de concret à son sujet. Son attirance pour Garbo semble en fait constamment forcée et l'acteur lui-même confiait n'être pas du tout attiré par elle (alors que d'autres sources disent que Garbo devait manger de l'ail pour repousser ses avances!), mais dans tout les cas, son absence d'alchimie avec sa partenaire se ressent dans les rapports d'Anna et Vronski. Et puis, décidément, Vronski est un type bien ordinaire et ennuyeux, et l'acteur n'apporte aucune nuance particulière à ce personnage blafard qui trouve le moyen d'être dévoré tout cru par l'autre grand rôle masculin du film, j'ai nommé...

Basil Rathbone, qui au sommet de sa beauté et de son élégance surpasse tout le monde de trois têtes et livre non seulement la meilleure performance du film, mais aussi la meilleure performance de sa carrière. En effet, il trouve un merveilleux équilibre entre une personnalité très dure et engoncée dans ses principes, et un caractère beaucoup plus suave, aristocratiquement séduisant, avec une petite touche d'humour teinté d'orgueil lors de son entrée en scène en gare de Saint-Pétersbourg. Mais sa composition ne s'arrête pas là puisqu'il parvient à se montrer à la fois cruel et touchant quand il tente d'être attendrissant avec Sergueï tout en lui faisant croire que sa mère est morte, avant de lui embrasser le front. On ne voit alors plus que lui et, plus important, on se soucie finalement plus de ses propres états d'âme que des tourments de son épouse, alors qu'il occupe pourtant la place du conservateur quand je suis naturellement attiré par plus de progressisme. Mais peu importent nos divergences, je veux l'épouser, je l'aime!

Parmi les autres seconds rôles, on notera une Maureen O'Sullivan très dynamique qui épingle très bien l'exaltation sentimentale d'une jeune fille pour un bel officier avant de se muer en femme plus mûre et assagie qui a appris à devenir heureuse auprès d'un homme aimant. Quel dommage qu'elle n'ait pas davantage de temps d'écran, car ce qu'on entrevoit d'elle laisse présager d'un grand second rôle. Phoebe Foster, dans le rôle de Dolly, est quant à elle beaucoup plus effacée en épouse trompée qui pardonne toujours, mais elle a une bonne scène d'envie à la fin qui souligne que le personnage était en fait plus complexe qu'il n'y paraît. Dans le rôle de Stiva, Reginald Owen montre bien les vices d'un homme voué aux plaisirs qui trouve tout de même le moyen de faire la morale à sa sœur lors de son second passage, alors que celle-ci l'avait soutenu lors de son précédent séjour. Pour les autres, Gyles Isham a juste le temps d'avouer ses sentiments à Kitty et de faire une ou deux confidences politiques avant que Lévine ne quitte la scène; Constance Collier compose quant à elle une délicieuse comtesse Lydia très encline aux ragots; Freddie Bartholomew a quant à lui de bons rapports avec Garbo tandis que May Robson est totalement oubliable en comtesse Vronski, preuve que ce nom de famille est loin d'être un gage d'intérêt.

Quoi qu'il en soit, l'Anna Karénine de Clarence Brown reste un très bon film très bien mis en scène et porté par une histoire condensée mais passionnante, à laquelle presque tous les acteurs apportent quelque chose même si le sublime et magnifique Basil Rathbone impressionne cent fois plus que tous ses partenaires réunis. Alors en attendant mon prochain mariage avec le prince Karénine (indiquez-nous si vous voulez un carton d'invitation), je ne vois rien qui m'empêche de monter jusqu'à un bon 8/10.