jeudi 2 septembre 2021

Villages pittoresques du Salersois

Heureusement que les panoramas depuis la D 317 dans le Cantal furent le clou de la matinée, car celle-ci n'avait pas aussi bien commencé que je l'avais espéré. En effet, après avoir passé une excellente nuit à Mauriac, j'avais prévu comme tout le monde de partir au petit matin visiter Salers et le château d'Anjony. Au bout du compte, je n'ai vu ni l'un ni l'autre! J'ai esquivé Salers parce qu'il avait beau n'être que neuf heures du matin, les abords du village étaient déjà infestés de touristes et de camping-cars gigantesques qui se disputaient les quelques accotements encore gratuits avant les panneaux. En outre, des retraités vêtus de doudounes bleu-fluo avaient déjà entrepris de gâcher la beauté des pierres grises en s'engouffrant par vagues phosphorescentes dans toutes les ruelles, ce qui m'a dissuadé de faire une escale dans cet enfer : je reviendrai voir Salers hors saison, peut-être un matin d'automne quand les arbres jauniront. Quant au château d'Anjony, j'ai eu beau appeler à plusieurs reprises pour faire une réservation, je suis toujours tombé sur un répondeur qui répétait en boucle ce qui est déjà marqué sur le site, ce qui m'a prodigieusement agacé. J'ai ainsi préféré partir au hasard sur les petites routes des environs : sachant que la vision d'un arbre suffit à m'enchanter, je n'ai pas été déçu!


Chez Marie-Angélique, duchesse des anges


La première escale eut lieu au village de Fontanges, qui reste laissé pour compte dans les guides touristiques, bien qu'il mérite absolument le détour. Certes, c'est minuscule, et certes, les monuments historiques n'y sont pas légion, mais c'est tout à fait charmant. On ne peut évidemment s'empêcher de songer à l'infortunée duchesse, "belle comme un ange et sotte comme un panier", qui avait ravi le cœur de Louis XIV avant d'être fauchée à la fleur de l'âge, soit parce qu'elle supportait très mal ses grossesses, soit parce qu'elle aurait été empoisonnée par Madame de Montespan. L'air dans le village est heureusement bien moins vicié qu'à la cour : par un beau matin d'août ensoleillé, tout semble paisible, alors qu'une statue gigantesque de la Vierge domine les verts pâturages alentour.


Le bâtiment le plus remarquable est certainement la chapelle monolithe Saint-Michel, creusée dans une roche volcanique au début du siècle dernier. Si ça ne tenait qu'à moi, j'aurais préféré qu'on laissât le rocher tranquille, mais avouons que sa réappropriation par le culte catholique fait son petit effet malgré tout. L'acoustique y étant de bonne qualité, j'y ai même chanté Toutes les nuictz de Clément Janequin. À qui pensais-je à ce moment-là? Top secret!


Après cet interlude musical, je suis allé explorer le haut de la roche pour admirer la vallée de l'Aspre, moins pittoresque que celle de la Jordanne, mais d'une sérénité délectable.


Les deux tours


Après avoir longé la Bertrande, je me suis ensuite retrouvé dans la vallée de la Doire, à Tournemire, où se dresse le château d'Anjony, bien qu'une fois n'est pas coutume ce soit le village qui domine la forteresse et non l'inverse. Cela vient d'une rivalité qui opposait les deux familles qui se partageaient le territoire pendant la guerre de Cent Ans : les Anjony, fidèles à Charles VII, reçurent le droit de faire édifier le château fort en question, au grand dam des Tournemire qui soutenaient l'Anglais. Ainsi, deux châteaux coexistèrent dans ce village minuscule, jusqu'à ce que le plus ancien finisse par disparaître : son dernier vestige est l'église Saint-Jean-Baptiste au centre de la bourgade.


Sans le savoir, j'ai visiblement pris le parti des Tournemire, puisque j'ai exploré l'église de fond en comble alors que j'ai royalement snobé le château d'Anjony. J'aurais sûrement pu demander une entrée, mais il ne m'est pas toujours facile de communiquer. Cela dépend des contextes : je peux être tout à fait sociable si je me sens en confiance, mais si tel n'est pas le cas, je reste dans ma bulle. J'ai très bien su faire pression pour visiter l'hypogée des Dunes de Poitiers sans réservation il y a quelques années, mais curieusement, je n'ai pas trouvé la motivation de demander une place pour le château d'Anjony, alors qu'il en restait sûrement vu qu'il n'y avait que trois touristes en vue. Allez comprendre...


Heureusement, flâner dans le village m'a plu! Et puis, avoir esquivé la visite m'a permis de découvrir la fameuse D 317, que je n'aurais peut-être jamais empruntée à une heure plus tardive, vu que j'aurais sûrement gagné Saint-Flour par les grandes routes : je n'échangerai cette découverte contre aucun château au monde! Autrement, Tournemire en lui-même est fort sympathique, avec ses jolies maisons en pierre de lave et toits de lauze, typiques de la région, qui se pressent autour de l'église, toutes tournées vers le sud, comme il se doit. J'ai pu y errer un bon moment en fin de matinée, avec le bonheur suprême de n'y croiser presque aucun touriste! Tout le monde avait dû se donner rendez-vous à Salers... Ma principale compagnie lors de cette visite fut celle de deux chiens, apparus comme par magie derrière l'une des grandes tours du château, et qui ont remonté tout le village à mes côtés en me faisant la fête. J'étais sincèrement triste de les quitter.


Cas des cols

Le parcours entre Fontanges et Tournemire m'a également permis de découvrir de plaisantes vallées le long de la D 35, véritables hors-d'œuvre avant l'enchantement de la Jordanne et de la Cère.

Voici celle de l'Aspre par le col Saint-Georges.

Celle de la Doire depuis le col de Légal.

Et un joli versant après le col de Bruel, où s'écoule l'Authre ou le ruisseau d'Anma. Je ne me souviens plus de l'endroit exact ou j'ai pris la photo, vu que je me suis arrêté à tous les virages!

L'avantage de ces cols, c'est qu'ils sont exposés aux vents. Ce qui ne pouvait pas tomber mieux! Je me trouvais effectivement très mal coiffé lors de mon séjour en Auvergne et n'avais pas pris le temps de me faire couper les cheveux avant mon départ. J'en étais au troisième mois, ce mois si ingrat où les cheveux ne sont plus assez courts comme je les aime, et pas assez longs pour leur donner du volume. Le vent s'est donc chargé de m'ébouriffer pour un résultat du meilleur effet!

Cette minute "coiffure" vous était offerte par Marie-Angélique!


mercredi 1 septembre 2021

Mais?!


Pourquoi n'avais-je jamais entendu parler d'un film de Martin Ritt, avec Joanne Woodward en adolescente paumée, Yul Brynner avec des cheveux, Margaret Leighton en mère dévoyée, Jack Warden en attardé mutique, Françoise Rosay qui gueule sur tout le monde et Ethel Waters en point d'ancrage dans cet environnement toxique ? Cela s'appelle Le Bruit et la Fureur (The Sound and the Fury), une adaptation de William Faulkner sortie au printemps 1959. J'ai trouvé le disque par hasard en allant acheter du vinaigre et je suis tombé des nues : j'avais scruté avec le plus grand soin la liste de tous les films qui m'intéressaient pour préparer mon inventaire 1959 l'année dernière, et je n'avais absolument pas remarqué ce titre !

Comme on peut le voir à travers cette galerie d'acteurs dans le rôle de personnages compliqués, c'est une histoire de famille comme je les aime, où tout le monde se déchire dans une plantation ruinée du Mississippi, et où chacun rend l'autre responsable de ses échecs personnels. On y croise ainsi une fratrie d'héritiers dont Howard (John Beal), alcoolique notoire qui n'a pas pu fonder une famille, Benjy (Jack Warden), qui n'a pas les capacités intellectuelles pour avancer dans la vie, et Caddy (Margaret Leighton), la sœur légère qui a abandonné sa fille Quentin à la naissance, et qui revient dix-sept ans plus tard pour renouer le contact… et se faire héberger gratis. Sans repères familiaux pour se construire, Quentin (Joanne Woodward) est évidemment une lycéenne rebelle qui sèche les cours et fait le mur la nuit pour courir les jolis garçons, au grand désespoir de Jason (Yul Brynner), beau-frère des trois adultes et dont l'épouse n'est plus, qui fait vivre par ses revenus l'ensemble de la maisonnée et qui sert de référent paternel à sa nièce. À ce petit monde s'ajoute la mère de Jason, Caroline (Françoise Rosay), qui crache son venin sur sa belle-famille qu'elle méprise, et Charlie (Stuart Whitman), un ouvrier itinérant qui courtise Quentin et à qui il n'a pas échappé que la famille Compson disposait encore d'un patrimoine conséquent, bien que les splendeurs d'antan ne soient plus qu'un lointain souvenir. Témoins de ces déchirements, Dilsey (Ethel Waters), la domestique qui a vu grandir tout le monde, et son petit-fils Luster (Stephen Perry), tentent de garder le cap au milieu de leurs employeurs immatures. À vrai dire, un parfum de Little Foxes se fait sentir par moments, ce qui, mêlé au savoir-faire du réalisateur de Hud et porté par les couleurs ravivées du Cinemascope des années 1950, m'a tout de suite donné envie de m'enthousiasmer pour ce film. Je suis toutefois un peu déçu.

Certes, j'ai passé un bon moment devant ce récit qui se laisse regarder d'une traite, mais on est loin des chefs-d'œuvre en noir et blanc susnommés. Il manque un certain mordant, et pout tout dire un véritable dynamisme, alors que les conflits sont désamorcés dans l'œuf et que chaque personnage évolue dans sa sphère, sans parvenir à vraiment entrer en contact avec l'autre, à l'exception de l'oncle et de sa nièce qui occupent le devant de la scène. Mais les autres sont malheureusement laissés pour compte : Howard n'est par exemple qu'une silhouette qui n'a droit qu'à deux scènes dans tout le film ; les murs qui empêchaient Caddy de voir sa fille et porteurs d'une belle complexité pour la dame, sautent trop facilement ; tandis que Martin Ritt n'arrive même pas à tirer un peu de suc de cette séquence très forte, où l'un des membres de la maisonnée tente d'en étrangler un autre, se contentant de le mettre à l'écart sans que sa victime ait l'air choquée outre mesure. Et lorsqu'une autre personne se fait la malle avec 3000 $, le conflit est résolu en trente secondes d'une confrontation en demi-teinte qui prépare une conclusion qui laisse à désirer : aucun des seconds rôles n'a droit à une conclusion, et chacun reste dans sa bulle à radoter, sans aller d'un point A à un point B malgré les deux longues heures de film à sa disposition. C'est là le grand échec du Bruit et de la Fureur, là où Richard Brooks avait réussi à transformer un huis clos théâtral en œuvre de cinéma follement vivante et divertissante un an plus tôt, avec la légendaire Chatte sur un toit brûlant.

Les comédiens font tout de même tout ce qu'ils peuvent pour donner de l'épaisseur au récit, mais le plus souvent avec un jeu très démonstratif propre à l'époque, qui se marie hélas très mal à des dialogues qui appelaient à plus de retenue. On divisera ainsi la distribution entre les interprètes qui n'ont pas peur d'en faire des tonnes, et ceux qui préfèrent rester sur une discrétion de bon aloi. Parmi les premiers, Margaret Leighton est presque exaspérante à surjouer la pauvre sœur décérébrée, alors que cette dame, qui ne perd jamais le nord sous ses dehors évaporés, aurait gagné à être éclairée par une détermination ferme et solide, fruit de ses errances passées. Après tout, elle a trouvé le courage de revenir, alors pourquoi diable se comporte-t-elle encore comme une petite fille immature qui, en ayant l'air de n'avoir pas évolué, contredit sa propre apparition ? De son côté, Joanne Woodward est à vingt-huit ans trop âgée pour incarner une adolescente crédible, malgré un langage corporel bien trouvé mais qui ne parvient pas vraiment à sonner juste. Elle n'est certainement pas mauvaise, mais son allure de fillette ne trompe personne, tant et si bien que cette jeunesse forcée laisse perplexe. Françoise Rosay braille quant à elle sur tout le monde, mais on ne pourra que se lamenter de réaliser à nouveau que le cinéma américain n'a jamais su lui faire une place : elle se contente de jouer la même émotion jusqu'à la fin, très loin de son exploit français de la même année, Les Yeux de l'amour, où elle laissait entrevoir les fêlures profondes d'une mère castratrice. Stuart Whitman est quant à lui affublé d'un personnage cynique chez qui je n'ai rien trouvé de positif, tandis que John Beal n'est pas assez développé pour être réellement touchant sous son air avachi de cerveau alcoolisé.

Du côté des discrets, nous croiserons Yul Brynner, mais ce n'est pas forcément un compliment car il se contente à nouveau d'un autoritarisme monolithique qui me fait sérieusement douter de son talent d'acteur. Dans ce cas, cela sert tout de même le personnage de Jason, et il reste toujours plus supportable ici que dans Le Roi et moi. Beaucoup plus intéressant, Jack Warden est lui aussi une présence minérale, qui ressent certainement plus de choses que les autres ne le croiraient, et dont un sourire illumine la complicité qu'il a nouée avec l'enfant qui s'occupe de lui, un Stephen Perry à la vitalité toute juvénile. Néanmoins, le personnage de Benjy ne fait pas toujours sens, tandis que son silence le rend plus difficile d'accès pour le spectateur qu'un héros comme Lennie Small des Souris et des Hommes. En fait, le véritable socle du film est Ethel Waters, figure imposante et sensée qui vole la vedette à tout le monde par son naturel et son calme olympien. Quand elle s'interpose pour protéger ceux qu'elle aime et prendre une gifle à leur place, et quand elle rappelle au maître de maison qu'il n'en menait pas large sur ses genoux jadis, elle laisse transparaître une profonde tendresse dans ses regards inquiets, sans jamais aucune trace d'agressivité puisqu'elle est justement la seule capable de maintenir du lien social dans cette famille.

Ainsi, le scénario a beau glorifier Jason et à travers lui le culte très contemporain du self made man généreux qui apprend à sa nièce comment mûrir en gérant elle-même son patrimoine, le cœur du récit est bel et bien Dilsey, personne nettement plus saine et optimiste pour aider une jeune fille à se construire, bien que l'histoire fasse tout pour la laisser dans l'ombre. À l'inverse, Jason est un homme froid et violent, mais il incarne si bien les valeurs de l'époque que les scénaristes se gardent bien de le railler. Certaines critiques leur ont reproché d'avoir dénaturé l'œuvre originelle ; ne l'ayant pas lue, je ne sais pas quel était le point de vue de Faulkner sur la question, mais dans le film, le message est clair : les Compson sont des dégénérés qu'il faut soustraire à la vue de Quentin pour que celle-ci se métamorphose enfin en adulte, et l'on se garde bien de souligner chez eux un côté trop émouvant pour s'assurer que nul ne s'identifiera à eux. En revanche, le solide Jason est mis sur un piédestal sans que l'on remette en cause son côté agressif et incestueux. Eh ! Il a précisément élevé sa nièce comme sa fille depuis sa naissance, alors même si la narration passe son temps à préciser qu'ils n'ont pas de lien de sang, le voir l'embrasser fougueusement pour, soit disant, lui remettre de l'ordre dans les idées, n'est ni plus ni moins qu'un vieil inceste bien répugnant. Mais le film n'ose surtout pas condamner Jason pour cela : Quentin, qui le déteste de prime abord, est finalement bien trop heureuse d'apprendre à grandir sous sa houlette, le happy-end allant même jusqu'à suggérer une relation plus que familiale à venir entre les deux.

L'ennui, c'est que les bons côtés de Jason, qui permet tout de même à Caddy de vivre chez eux et ôte une bouteille de la table où est assis Howard, ne pèsent pas bien lourd face à sa rigidité abusive et ses fantasmes pas très nets. Soit le film est très ironique et tient à dire en filigrane que l'entrée de Quentin dans l'âge adulte est loin d'être aussi rose que les apparences le laisseraient supposer, soit tout est à prendre au premier degré d'où un malaise palpable. Soyons honnêtes : rien ne semble contredire la seconde hypothèse, et rien n'étaye vraiment la première. Ce qui est d'autant plus dommage, c'est que les autres thèmes sociaux et psychologiques passent un peu à la trappe. L'alcoolisme d'Howard, la nymphomanie de Caddy et le retard mental de Benjy, ou plus exactement ses désirs inavoués, sont jugés de haut et finalement envoyés aux oubliettes pour permettre à Quentin de se reconstruire à partir d'une base solide, mais le scénario n'ose pas analyser plus en détail ce qui a conduit certains personnages à tomber où ils sont, au moins dans le cas d'Howard et Caddy. Les comédiens ont quelques scènes pour briller à partir de quelques bribes de leur passé, mais la seule conclusion possible, c'est qu'ils restent des êtres méprisables car ils ont courbé le dos au lieu de redorer l'honneur de la famille, pas comme l'énergique Jason qui a tout fait tout seul. En épousant le point de vue de la narratrice, Quentin, l'histoire met soigneusement les dévoyés sous clef, y compris ceux qui restent extérieurs à la famille, tel Charlie dont la limite entre volonté d'ajouter une conquête à sa liste et appât du gain n'est jamais très claire : il est dans le besoin, et le film semble le toiser parce qu'il travaille comme forain au lieu de chercher un travail supposément plus digne.

Le seul thème social à peu près réussi, c'est la place accordée aux personnages noirs. Sur ce point, l'histoire n'a pas peur d'en montrer toute l'ambivalence : les domestiques vivent dans un taudis à l'écart de la plantation, et doivent se lever en pleine nuit pour veiller sur leurs patrons au lieu de penser d'abord à leur bien-être, mais Dilsey ne se laisse pas pour autant marcher sur les pieds et reste l'égale de Jason au sein de la maison, à la fois par l'intelligence et le caractère. Dans la ville, noirs et blancs se mélangent, tous vêtus assez élégamment pour l'occasion, afin d'assister à la fête, bien que l'on se situe dans un État du Sud en 1959, ce qui semble quasiment révolutionnaire ! Jason entretien quant à lui de bonnes relations avec ses collègues noirs, tandis que Luster a moins de chance, car harcelé par deux garçons blancs qui lui lancent des cailloux, affaire bien triste prouvant que le racisme reste bien prégnant dans la cité malgré des apparences trompeuses. Tout cela est montré sans trop appuyer dessus, moins par subtilité que parce que ce n'est pas le cœur du sujet : les états d'âme d'une adolescente de bonne famille restent prépondérants, ce qui arrive à ses employés n'est pas son problème même si ceux-ci sont bien intégrés sous la vieille colonnade, du moment qu'ils restent à leur place. Après tout, Jason ne se prive pas de taxer Dilsey de "vieille femme", sans reconnaître son prénom, ce qui en dit peut-être plus long que sa cordialité bienveillante sur son lieu de travail.

Moralité, j'ai plutôt bien aimé Le Bruit et la Fureur, mais je suis quand même déçu. La déchéance cruelle qui affecte tous les personnages aurait dû générer bien plus de conflits et de passions. Ce qui aurait dû être un opéra tragique réussit finalement l'exploit d'être nettement moins palpitant que les petits secrets pas propres de Peyton Place, c'est dire ! Le film commet surtout l'erreur de ne pas donner leur chance aux personnages qui n'ont pas le bon sens de suivre les traces de l'entreprenant Jason, ce qui éteint trop vite le feu qui couvait entre chaque membre de la famille, et nous prive de l'empathie qu'on espérait ressentir pour tout le monde. Après tout, la relation mère-fille ne donne toujours prise à rien au bout de deux heures. Quant à lui, le dernier sourire de Benjy est touchant, mais on le met sciemment à l'écart avec son frère et sa sœur sans qu'on nous demande de chercher à les connaître mieux. Ces personnages étaient pourtant bien plus captivants que Jason, insupportable d'orgueil rocailleux qui se perçoit jusqu'au bout comme un messie sans jamais se rendre compte de ses énormes défauts. On reste alors dans un entre-deux assez morne au lieu de l'exubérance colorée que promettait l'introduction, ce qui n'empêche cependant pas de suivre le tout sans déplaisir. Pour sûr, un film titré de la sorte se devait d'être bien plus tumultueux !

mardi 31 août 2021

La D 317 et le col du Perthus


Exceptionnellement, un article qui ne parlera ni d'actrices, ni d'héroïnes romanesques et compliquées, mais je tenais absolument à partager mon coup de cœur de l'été : la vue des vallées de la Cère et de la Jordanne sous un soleil de plomb, forcément, par la D 317 et le col du Perthus, avec ou sans h, au beau milieu des monts du Cantal.

Cette route n'est référencée nulle part dans les guides touristiques, qui lui préfèrent la D 17 ralliant Aurillac au puy Mary, le long de la Jordanne. Celle-ci est évidemment superbe, mais aussi très passagère, avec peu d'accotements pour contempler les volcans en contre-plongée. Dans mon cas, il était midi : je voulais gagner Saint-Flour dans la journée et cherchais l'endroit idéal pour pique-niquer. J'ai donc tenté de passer dans la vallée de la Cère, en prenant au hasard la minuscule D 317 au sortir de Mandailles-Saint-Julien, et bien m'en a pris, car le panorama est autrement pittoresque une fois que l'on prend de la hauteur.


Il faut d'ailleurs savoir que je suis sujet au vertige, ou plus exactement à la peur du vide, ce qui est un vrai handicap au quotidien : je dois lutter pour m'approcher de la bordure d'un pont ou d'un rempart si ceux-ci sont trop hauts, et il m'est sans surprise fort pénible de conduire en montagne si des arbres ne font pas écran devant le ravin. Heureusement, rien de tout cela dans le Cantal : on se sent en sécurité même sur les routes à flanc de sommets, ce qui permet de profiter de la vue tout son content.

Avant d'atterrir dans la vallée de la Jordanne, je venais de sillonner les vallées de l'Aspre et de la Doire par la D 35, en les admirant de haut depuis les cols de Bruel et de Légal : elles valent elles aussi le coup d'œil, absolument, mais rien ne me préparait à la beauté des lieux depuis la D 317, cette route méconnue qui vous permet d'observer les puys Mary et Chavaroche sur un versant, puis le puy Griou et le Plomb du Cantal dans la descente vers Saint-Jacques-des-Blats : qui dit mieux?


Peu après le lieu-dit Fournol

Dans un premier temps, il est possible de s'arrêter après cette petite grange qui promet déjà une vue enchanteresse. Le puy Mary se dresse ici entre les arbres.


Le col du Perthus

L'arrivée au col du Perthus propose le même panorama à hauteur d'aigle avec, à gauche, le Piquet, au centre le puy Chavaroche et le col du Redondet, et tout à droite le puy Mary.

Sans oublier cette vue imprenable sur la haute vallée de la Jordanne.


Sur les hauteurs de Saint-Jacques-des-Blats

Enfin, sur l'autre versant, le regard doit se porter de part et d'autre de la Cère, avec d'un côté le puy Griou et son dôme vertigineux...

... et de l'autre le Plomb du Cantal au sommet plus arrondi, d'où son nom dérivé de l'ancien français pom, désignant un pommeau. C'est le point culminant des monts du Cantal, et le deuxième sommet le plus élevé du Massif Central après le puy de Sancy, bien que d'autres volcans impressionnent davantage par leur forme, tels le puy Griou et l'illustrissime puy de Dôme.

Mais que serait ce tour d'horizon sans un bon cliché avec des vaches Salers broutant devant le Plomb du Cantal?

Cette route est assurément magnifique, donnant à voir tous les composants de l'ancien stratovolcan du Cantal. C'est une vue qui, à titre personnel, m'impressionne davantage que les panoramas plus larges sur l'Auvergne depuis les sommets en question. C'est la hauteur idéale pour embrasser un paysage verdoyant qui réserve de nouvelles surprises à chaque virage, et qui n'est pas gâché par les gares de téléphériques. Dès lors, si vous passez dans le coin, n'ayez pas peur de fermer vos guides et de vous aventurer hors des sentiers battus : celui-ci mérite réellement le détour.


mercredi 25 août 2021

1921, l'année Pola Negri


Ce ne sera une surprise pour personne si vous avez déjà un peu parcouru le blog : Pola Negri est mon actrice emblématique du cinéma muet. Née Apolonia Chałupec dans une partie de la Pologne alors sous tutelle russe, elle se fit rapidement repérer au théâtre à Varsovie, puis dans le monde du cinéma encore balbutiant dès 1914. Sa forte personnalité, qui n'avait pas peur du scandale, sa compréhension vivace des nouveaux moyens de communication et son grand talent la menèrent très vite en Allemagne, puis en Amérique où elle régna à partir de 1923 aux côtés de Gloria Swanson, devenant par-là même la première superstar européenne outre Atlantique. Douée à la fois pour le drame et la comédie, idéalement distribuée en vamp pour son tempérament de feu, ingénieuse et impérieuse impératrice à l'occasion, mais sachant également faire preuve de retenue et d'élégance dans la peau de personnages moins sophistiqués, Pola Negri savait vraiment tout faire, avant que l'apparition du son ne mette fin à sa carrière à cause de son accent slave trop prononcé. Ses origines variées n'étaient peut-être pas étrangères à son succès : éduquée dans la pauvreté par une mère issue de la petite noblesse polonaise, séparée très jeune de son père slovaque qui lui avait transmis quelques gouttes de sang rrom avant d'être déporté par les autorités tsaristes, puis ayant dû lutter contre la tuberculose dans l'adolescence, Pola était bien décidée à user de toutes les armes à sa disposition pour sortir de la misère par la grande porte de l'Art, n'ayant pas peur d'incarner des femmes fortes capables de mener les hommes par le bout du nez. Cela est manifeste dans deux films allemands de 1921 qui ont heureusement survécu, et qui mettent en exergue son talent à passer du rire aux larmes avec une énergie impressionnante. À travers ces deux œuvres, célébrons ainsi l'actrice qui dominait le monde il y a tout juste un siècle!



La Chatte des montagnes (Die Bergkatze), ou la gitane agitée

Cette farce militaire complètement barrée, sortie en Allemagne le 14 avril 1921, est signée Ernst Lubitsch, dont Pola fut la première muse au gré de sept collaborations entre 1918 et 1924. Et c'est un réel bonheur d'observer leurs talents respectifs se fondre dans un grand vent de liberté où tout semble permis, sans plus aucune contrainte visuelle ou narrative! Le réalisateur de génie use ainsi de caches de toutes les formes pour raconter l'histoire folle d'une brigande qui court après un lieutenant muté dans une garnison alpine, et justement supposé neutraliser son gang. Évidemment, les deux ennemis sont irrésistiblement attirés l'un par l'autre, tant et si bien que l'on se jette des boules de neige dans des ellipses mouvantes, que l'on bataille dans une montagne en dents de scie, et que l'on se poursuit sur les diagonales d'un damier dans des décors tout de sucre et de crème Chantilly qu'Hansel et Gretel auraient sûrement voulu goûter. Pola s'impose quant à elle dès son apparition : elle crève déjà l'écran rien qu'à s'étirer dans un lit en peaux de bêtes, et ce n'est qu'un avant-goût du dynamisme époustouflant qui ne la quittera jamais jusqu'à la fin. Autoritaire avec ses partenaires de crime qui ne lui ont jamais inspiré d'amour, elle laisse transparaître un vrai manque affectif alors qu'elle s'amuse à les fouetter, avant de retrouver le sourire dès qu'elle rencontre le lieutenant qui lui plaît d'entrée de jeu. Une forme de naïveté apparaît alors derrière sa fougue, surtout après un baiser qu'elle apprécie, ce qui la conduit à une véritable sincérité alors qu'elle rêve à l'être aimé le sourire aux lèvres. Mais elle n'en oublie pas son naturel pour autant et reste maîtresse dans l'art de s'imposer aux autres, masquant les émotions délicates qu'elle ne peut dissimuler par des mimiques hilarantes propres aux comédies muettes, surtout lorsqu'elle joue avec les objets luxueux et le personnel de la garnison comme une vraie gamine. Déterminée à faire rire avec une énergie communicative, tout en suggérant des sentiments touchants derrière la facilité de l'exercice, Pola est à l'unisson de la vision baroque d'un metteur en scène dans son plus grand délire.


Sappho, ou la pécheresse déchue

À des années-lumière de la farce alpine démesurée, ce film de Dimitri Buchowetzki, sorti à Berlin le 9 septembre 1921, m'avait paru être un pur chef-d'œuvre lors de la découverte, avant de me laisser une impression plus contrastée après revisite. Cela tient à une histoire quelque peu incohérente, puisque l'héroïne est d'une part une femme fatale qui a rendu un homme fou d'amour et qui fond de désir pour des colliers de perles, et d'autre part une repentante sincère qui rêve d'une vie de famille heureuse avec l'homme qu'elle aime, et qui n'est autre que le frère de l'aliéné d'office. La frère sain d'esprit semble par moments savoir qui est Sappho, mais le récit suggère par ailleurs que ce n'est pas le cas, de quoi laisser le spectateur perplexe. Malgré tout, Sappho est une réussite qui enchaîne les séquences d'anthologie, alors que le visage terrifiant d'Alfred Abel vient jeter une ombre sur le bal pharaonique de l'opéra. Si le futur inventeur de Metropolis est saisissant dans ce rôle funeste, le film reste cependant dominé par Pola Negri, qui y donne certainement la performance de sa carrière. En effet, la courtisane ne fait pas forcément toujours sens, mais l'actrice lui donne vie avec une vigueur exceptionnelle et des nuances bienvenues sous le manteau de l'expressivité propre au cinéma muet. Aguicheuse mais avec la hauteur et l'élégance de celle qui a su capter les codes de la société à laquelle elle aspirait à s'intégrer, mais encore mutine avec, au choix, un fond de vénalité devant les hommes qui ne l'intéressent que pour leur argent, ou un fond de sincérité devant celui qui lui plaît pour ce qu'il est, elle se promène dans le beau monde avec une assurance teintée de gravité à tel point qu'elle nous entraîne dans son histoire sans qu'on n'ose détourner le regard. Sa peur et son dégoût, dans lesquels on trouvera une forme de culpabilité qui tient à rester en veilleuse, sont quant à eux parfaitement justes lors de la visite forcée à l'asile, tandis que la conclusion grandiose à l'opéra voit la comédienne réunir tous les sentiments complexes, et souvent contradictoires, qui l'animent en une séquence ahurissante alors qu'elle rit d'effroi, car incapable de se contrôler devant l'homme qui la terrifie tant et qu'elle ne s'attendait pas à retrouver ici. Cette scène seule prouve bien à quel point Pola Negri était probablement la plus grande actrice des années 1920 : la différence de taille avec la hors-la-loi démentielle et spontanée de La Chatte des montagnes ne fait que confirmer ce point de vue.

Sur ce, je m'absente quelques jours au milieu des volcans. À la rentrée, Gretallulah reviendra de manière plus régulière avec nombre d'articles sur des actrices, anciennes ou modernes : j'espère que cela vous plaira!


mardi 24 août 2021

Trouve-moi

 
Je n'avais pas trop le cœur à écrire ces derniers temps : l'actualité m'atterre. Dans le même temps, je suis en train de prendre mes vraies premières vacances depuis onze ans, trois semaines d'affilée consacrées à m'égarer dans la vallée de l'Aude, à effectuer un tour d'Auvergne chez Madeleine, et entre les deux à ne rien faire du tout. Je profite de cette deuxième phase pour tenter d'écrire à nouveau, avec au programme du jour mon opinion sur le dernier roman d'André Aciman, Trouve-moi, suite officielle d'Appelle-moi par ton nom ou plus exactement Plus tard ou jamais. C'est un livre récent, publié en 2019, suite au succès colossal de l'adaptation cinématographique du premier tome par Luca Guadagnino. J'avais d'ailleurs préféré le livre au film, et avais très envie de me laisser tenter par la suite des aventures d'Elio et Oliver, tout en me demandant ce que l'auteur allait pouvoir raconter alors que tout avait été dit dans le premier opus.

La réponse, c'est que Trouve-moi n'est pas l'exacte continuité de Plus tard ou jamais, les retrouvailles entre les amants se résumant aux quelques dernières dizaines de pages. Bien sûr, tous deux pensent toujours à l'autre bien qu'un océan et une vingtaine d'années les séparent, mais chacun vit sa vie de son côté, l'un à New York, l'autre à Paris. Le plus surprenant, c'est qu'ils sont l'un et l'autre absents de quasiment la moitié du roman, André Aciman préférant faire du père d'Elio, présence essentielle mais très secondaire du premier volume, le personnage central du très long chapitre liminaire. Chacun des trois points de vue est narré à la première personne par le principal intéressé : les histoires sont disproportionnées mais le thème central est fluide, l'auteur nous rappelant qu'il ne faut pas hésiter à profiter de la vie et à se trouver, ou se retrouver, malgré le sentiment de manque qui nous étreint tous à mesure que le temps défile. Le temps est d'ailleurs l'ennemi numéro un du récit, mais finalement, ce qui n'a pas été accompli nous façonne autant qu'un fantasme réalisé. Si Plus tard ou jamais était une invitation à l'éveil, Trouve-moi est une invitation au voyage, un voyage sensuel, charnel, musical et parfois purement touristique, qui apporte chaleur et lumière aux frimas d'un balcon de Rome, à la grisaille d'un manoir francilien, aux reflets sombres de l'Hudson dans un appartement vide et aux couleurs crépusculaires d'un ciel alexandrin. Dans chaque recoin du monde, le vin coule à flot, autant que l'eau de la douche et les fluides corporels, et le tout donne envie de faire l'amour.

Cela fait trop longtemps pour moi : un manque de confiance en soi et une timidité naturelle, ajoutées à une épidémie mondiale, viennent de me faire passer ces deux dernières années seul. Paradoxalement, je n'ai jamais été autant occupé, mais concernant le pur plaisir des sens, je ressens un manque évident qui aura rendu cette lecture d'autant plus palpitante. Je ne me reconnais pourtant pas dans l'état d'esprit des personnages, à la fois parce que la cigarette et les apéritifs salés ne sont pas des armes de séduction qui marchent sur moi, mais aussi parce que je n'ai plus de goût pour les artistes et les universitaires pédants. La culture et la musique sont ma vie, j'aime les gens savants et talentueux, mais je n'aime pas ceux qui tiennent absolument à mettre ses qualités en avant dans chaque discussion. Le désir de reconnaissance d'une supériorité cérébrale révèle un profond malaise, un vide existentiel véritable, mais ce n'est pas ainsi que l'on vit vraiment. Les références prémâchées qui essaiment l'œuvre me ramènent aux temps artificiels des dissertations et des conversations stériles d'étudiants pour savoir qui s'élèverait le plus haut, exercices auxquels j'ai abondamment participé et dont je commence tout juste, passé le cap de la trentaine, à me rendre compte de leur côté ridicule. Je ne suis plus enthousiaste à l'idée de revenir à ces choses lorsque je cherche à m'évader. Conduire le lecteur à explorer des terrains inconnus reste une chose merveilleuse. Le toiser parce qu'on soupçonne qu'il ne connaît pas la Waldstein est stupide. Et non, chercher à couvrir son orgueil du manteau de l'ironie n'est pas un mouvement noble. Il est temps de grandir.

Mais comment s'élever dans une démarche purement narcissique? Samuel, Elio et Oliver sont trois facettes de l'écrivain, et toutes trois n'attendent qu'une chose: qu'on lui répète inlassablement qu'il est brillant et follement séduisant. Samuel, le sexagénaire qui retrouve goût à la vie après avoir eu le sentiment d'être passé à côté, jouit ainsi de savoir que son membre viril est le nouveau phare d'Alexandrie. Elio est pour sa part très satisfait de jouer magnifiquement du piano, et ne plaisante qu'à moitié lorsqu'il parle de son corps d'athlète à son amant plus âgé, toujours sous l'esquive maladroite d'une ironie qui ne trompe personne. Quant à Oliver, il veut le beurre et l'argent du beurre en espérant être au centre des pensées d'un homme et d'une femme. Il vous dira que c'est son fantasme à lui, de coucher avec ces deux êtres insaisissables qu'il a réuni au milieu des cartons de déménagement, mais au fond, il veut simplement qu'on lui fasse savoir qu'il est important. N'est-ce pas là ce que nous voulons tous, après tout? Ne dit-on pas Je t'aime pour se l'entendre dire en retour avant toute chose? J'espère que non. Désirer avoir une grosse bite, une culture aussi grande et un pouvoir de séduction qui trouble tous les sexes sont des objectifs un peu réducteurs qui laissent une bonne partie de la vraie vie sur le côté.

Les femmes font principalement les frais de cette focalisation masculine sur le moi je. C'était déjà le cas dans le premier roman : une mère tellement transparente que James Ivory avait eu besoin d'inverser son caractère avec celui de la bonne dans son scénario, une petite amie bafouée et une petite fille condamnée avaient toutes les peines du monde à trouver un brin d'oxygène dans un jardin pourtant ouvert sur la mer ligurienne, alors que la gouvernante perspicace était exclue d'entrée de jeu à cause de sa présence seulement terrienne de domestique. Les femmes sont mises à l'écart de manière plus flagrante encore dans le second tome, parce que le jeu de trouve-moi n'a pour but que de réunir trois facettes égocentriques en un seul et même homme. Micol, l'épouse d'Oliver, n'a ainsi guère plus de consistance que sa copine Karen dont tout le monde se gausse, ou qu'Erica, le fantasme du maître de maison qui n'est même pas définie physiquement parce qu'on attend uniquement d'elle qu'elle admire son hôte. La mère de Michel, l'amant parisien d'Elio, est quant à elle une harpie qui a obligé son fils et son mari à suivre la voie qu'elle souhaitait leur imposer, tandis que son épouse est vue comme une antagoniste qui ne l'a pas compris. L'auteur pousse même le vice à faire disparaître la mère d'Elio dans les méandres horrifiants de la maladie d'Alzheimer, alors que les figures paternelles sont constamment glorifiées par l'ensemble des personnages. Reste donc Miranda, la compagne de Samuel qui pourrait être sa fille, et qui se donne entièrement à lui le soir de leur première rencontre dans un train. Elle est cent fois plus développée que toutes les autres femmes du récit, mais à la différence de Céline dans Before Sunrise, elle n'est pas un personnage à part entière. Tout du moins est-il impossible de la prendre au sérieux : imprévisible et insaisissable, elle n'est là que pour assouvir les fantasmes de Samuel et le rassurer sur le sens de sa vie. Caractérisée par son désir de coucher avec son frère ou son père, elle se jette dans les bras d'un homme plus âgé pour combler son propre vide existentiel que les amants de son âge ne peuvent satisfaire. Mais on ne la connaîtra pas plus : que trouve-t-elle réellement à Samuel qui la retienne tant? Elle n'est vue qu'à travers ses yeux à lui, alors du moment qu'elle s'extasie sur son phare, celui-ci éjacule de bonheur car l'essentiel est dit.

À vrai dire, si même une jeune femme aussi indépendante que Miranda ne parvient à prendre forme d'une manière convaincante au fil des pages, c'est que la partie était jouée d'avance. Elle se fait même voler de manière symbolique son enfant par Elio et Oliver, dont la démarche narcissique de s'appeler par ton nom était manifestement trop insatisfaisante. C'est dommage, parce qu'André Aciman saisit très bien la sensation d'unité que l'on ressent à se compléter avec l'homme de sa vie, mais cela passe par une dimension égoïste si vertigineuse que les personnages, qui ne brillaient pas par leur humilité jadis, en deviennent tout à fait imbuvables. En définitive, tout le monde sait depuis toujours que le mariage avec Micol n'est qu'un bobard : celle-ci n'a plus qu'à tirer sa révérence sans demander son reste parce que l'important, c'est le moi je d'Oliver. Et quel est le poids réel de Miranda dans la vie de Samuel, dont le moi je peut enfin bander après des années d'inactivité? Pour lui, Michel se sait condamné à l'exil d'avance, car le moi je d'Elio veut en rester à l'été de ses 17 ans. Ce qui manque à l'écrivain, c'est la sensation de plénitude, puisque la réunion des trois facettes lui est refusée : si le père et le fils sont ensemble, il manque l'amant, et quand celui-ci revient, c'est le père qui n'est plus là. Les deutéragonistes n'ont finalement aucune importance.

Il est ainsi dommage que le bonheur qu'il y a à aimer l'autre soit dénaturé par autant d'égo. Ce n'est sans doute pas anodin si le passage le plus aéré du récit est l'enquête menée conjointement par Elio et Michel pour en savoir plus sur Léon, le musicien juif qui comptait visiblement beaucoup pour Adrien. Comme les principaux intéressés sont disparus depuis longtemps, il y a une certaine forme d'abnégation pour les vivants à se désintéresser momentanément de leur propre sort. Si l'on excepte les jugements péremptoires que porte le jeune freluquet sur la méconnaissance de la musique par son amant, ce sont assurément mes pages préférées d'un livre qui se découvre fort agréablement, parce que l'auteur nous y invite aux plaisirs charnels, gustatifs et intellectuels, mais desservi par un ton pédant et narcissique, et des fantasmes éventés d'un homme qui avait envie de se toucher au moment de l'écriture. J'ai moi aussi très envie de refaire l'amour au plus vite, d'autant plus après cette lecture, mais j'espère que ce sera un vrai moment de partage et non pas l'envie exclusive d'être au centre de l'attention. D'ailleurs, si un Michel existe dans la vraie vie, j'aimerais bien qu'il me dise où le trouver.