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mardi 1 mars 2016

Orfeoscar de la meilleure actrice 1949

Voici ma liste internationale concernant les actrices de 1949, une année qui m'a longtemps posé problème d'un strict point de vue américain, mais qui s'est par bonheur étoffée récemment. Je précise n'avoir toujours pas vu Ginger, qui s'ajoutera aux demi-finalistes en temps voulu si elle le mérite, et j'avoue avoir allègrement copié-collé mes avis de l'ancien article quand ça reste d'actualité, faute de temps oblige. Soyez indulgents, et découvrons sans plus attendre les nouveaux changements!

Les demi-finalistes:

Linda Darnell dans A Letter to Three Wives: Je suis navré pour Linda qui serait mon cinquième choix dans une liste purement oscarienne, mais une récente visite aux trois épouses du titre m'a légèrement laissé sur ma faim la concernant. Ça tient essentiellement à son jeu du chat et de la souris avec Paul Douglas, qui dure bien plus longtemps que dans mon souvenir et qui se met à tourner en rond trop vite: on a bien compris que Lora Mae ne ménage pas ses effets pour mettre le grappin sur son patron, mais voir la même scène répétée pendant une demi-heure entre personnalité entreprenante et refus coquet a fini par m'agacer. L'ennui, c'est que ça affecte la performance d'actrice qui reste sur la même note de désabusement pendant les trois quarts du film, ce qui ajouté à la relative antipathie que m'évoque Lora Mae depuis ma redécouverte, m'empêche de me laisser émouvoir par elle depuis. Pourtant, Linda n'a jamais été mieux utilisée, elle fait d'ailleurs preuve d'un charisme qu'on ne lui a pas toujours connu, et elle fait très bien monter les larmes aux yeux quand il le faut. Mais voilà, le caractère même du personnage m'énerve un peu, et je préfère finalement Paul Douglas dans leur histoire commune, celui-ci se révélant plus touchant que son statut l'aurait laissé supposer au départ. En me relisant, je note encore avoir vu de l'humour dans cette performance, son sourire de satisfaction alors qu'elle fait attendre son soupirant m'ayant apparemment amusé la première fois. Honnêtement, ce n'est plus le cas, puisque ça participe de ces tentatives de séduction agaçantes qui me sont trop exotiques pour pouvoir les apprécier réellement. Je reste donc plus déçu qu'à l'origine et n'arrive plus du tout à être touché par cette interprétation, mais je la nomme tout de même comme demi-finaliste car je suis toujours content de voir ce qu'une actrice généralement médiocre peut faire quand on se décide à lui placer un bon rôle entre les mains. Et puis Darnell est plus intéressante à suivre que Jeanne Crain dans le même film, quand bien même c'est la troisième épouse qui gagne la compétition.


Susan Hayward dans House of Strangers: Je n'ai pas revu le film depuis bien trop longtemps pour avoir un avis franchement objectif à l'heure qu'il est, mais s'il est bien une certitude qui reste, c'est que Susan Hayward n'aura jamais été aussi charismatique qu'ici, ce qui veut dire beaucoup compte tenu de ses autres héroïnes à forte personnalité dans ses meilleurs projets. Mais vraiment, ce charisme est tellement fort que je m'en souviens toujours même avec énormément de recul, alors que je me rappelle déjà moins les performances d'Edward G. Robinson et Richard Conte par comparaison, bien qu'ayant trouvé les acteurs excellents. Il faut donc que quelque chose m'ait extrêmement plu lors de ma découverte du film, ce qui à l'origine tenait en partie à la surprise de voir enfin une Susan Hayward mondaine et distinguée en lieu et place d'une chanteuse alcoolique. Mais il y a autre chose: je me souviens aussi qu'elle faisait une entrée détonante dans l'histoire, avec plein d'étincelles corrosives lors de sa rencontre avec Richard Conte, sans compter que j'avais beaucoup aimé son jeu sur l'image d'une femme dure que rien ne semble pouvoir affecter, tout en instillant par ses regards d'innombrables touches d'émotion qui en disaient long sur les véritables aspirations sentimentales d'Irene. Sa relation d'inimitié amoureuse avec Richard Conte m'avait en tout cas fortement intéressé, à tel point que j'avais davantage envie d'en savoir plus sur leurs rapports que sur les relations familiales entre père et fils, pourtant plus essentielles à la narration. A revoir au plus vite pour mieux en rejuger, mais la réminiscence reste tellement positive que je tiens à garder l'actrice parmi mes demi-finalistes.


Katharine Hepburn dans Adam's Rib: J'ai longtemps eu une grande affection pour cette performance, car ce fut vraiment la première fois que j'étais parvenu à apprécier le jeu souvent trop démonstratif de Katharine Hepburn. De même, c'était la première de ses collaborations avec Spencer Tracy que j'avais vu, et je me souviens avoir été absolument ravi de découvrir ce tandem prestigieux dans une comédie ayant franchement bien tenu le coup, même si j'aime un peu moins le film maintenant. Disons qu'une fois l'effet de découverte éventé, et après avoir su mieux apprécier les autres performances de la dame, j'ai réalisé qu'elle ne fait finalement rien de si exceptionnel que ça dans Adam's Rib, ou tout du moins ne propose-t-elle rien de plus que ce qu'on l'avait déjà vu servir dans ses autres comédies. En fait, elle y est simplement impeccable: elle a sans surprise du charisme à revendre, elle se chamaille admirablement bien avec son partenaire, quitte à lui montrer ses jupons sous la table, et elle souligne surtout comment Amanda ne se rend pas compte qu'elle va parfois trop loin lorsque son époux se fait humilier publiquement. Mais à la fin, est-elle aussi drôle que ça? Pas vraiment: on ne rit pas aux éclats comme devant ses films de 1938, et il y a toujours ces scènes un peu trop surjouées, à l'image du suicide au réglisse, qui plombent légèrement sa performance, d'autant que la lumière du film est pour moi incarnée par un Spencer Tracy que j'ai rarement vu aussi bon. Sa partenaire reste néanmoins hors de tout reproche, et j'aime son féminisme revendiqué à travers son personnage d'avocate déterminée, mais ça reste simplement bon, sans l'étincelle qui me donnerait à présent envie d'offrir une nomination officielle à l'actrice pour ce rôle.


Les finalistes

5. Ann Sothern dans
A Letter to Three Wives

Comme je le laissais entendre en début d'article, c'est donc la fabuleuse Ann Sothern qui s'impose parmi les trois épouses du titre dans l'excellent film de Mankiewicz, ce qui tient principalement à la personnalité truculente d'une actrice jamais inintéressante, mais qui avait toujours été mal utilisée jusqu'alors, en particulier dans la médiocre série des Maisie. Mais ici, tout fonctionne à merveille: la réussite du film est au service de la performance et inversement, et on ne pouvait imaginer meilleure réussite de casting, puisque Ann Sothern est idéale pour illustrer le quotidien d'un couple de classe moyenne qui lorgne, au moins elle, vers les beaux quartiers, tout en pouvant se permettre de donner des conseils aux autres dames issues de milieux moins favorisés. A ce titre, la complicité que l'actrice noue avec ses partenaires est excellente, en particulier dans le cas de Jeanne Crain qu'elle est plus en mesure de prendre sous son aile sans jamais la juger, ce qui donne d'ores et déjà envie de s'intéresser à Rita avant même que le scénario ne se focalise sur elle. Cependant, c'est évidemment dans sa grande séquence que l'actrice est le plus à même de briller, et non contente d'avoir une bonne alchimie avec Kirk Douglas, elle montre surtout l'étendue de ses talents comiques en n'ayant jamais peur du ridicule à mesure que Rita se met à faire des courbettes à ses employeurs. On sent alors très bien la gêne que la comédienne suggère quand la tension monte devant les invités, et elle fait toujours en sorte de ne jamais s'écraser devant son principal partenaire, même lorsqu'il lui faut entendre la vérité. Son jeu calculé dont on ne voit jamais les ficelles lui permet ainsi d’électriser le centre du film, probablement la meilleure partie des trois, ou tout du moins celle qui me touche le plus, ce qui vaut à la dame une place bien méritée dans ma sélection officielle.


4. Jennifer Jones dans
Madame Bovary

C'est vraiment une performance qui gagne des points en laissant le temps agir en sa faveur. En effet, si elle ne m'avait pas paru plus mémorable que ça la première fois, l'actrice s'avère après revisite hors de tout reproche, en soulignant très bien, entre autres, la gêne occasionnée par la société où l'héroïne est forcée d'évoluer. Son apparition immaculée dans une cuisine rustique donne d'ailleurs le ton, puisque Jennifer nous présente une Emma fraîche et vive qui désire plus que tout sortir du monde médiocre où il lui faut habiter, et qui a déjà cent fois plus de distinction que la moitié de la Normandie réunie. Les graines de son parcours étant ainsi semées, c'est tout naturellement que l'actrice fait naître la déception et la mélancolie dans son langage corporel, choses qu'elle sait nuancer en s'exaltant comme la jeune fille romanesque qu'elle fut avant son mariage, en recevant notamment l'invitation au bal qu'elle attendait depuis toujours. C'est d'ailleurs dans cette séquence qu'intervient le clou du spectacle, alors qu'Emma se regarde entourée d'hommes dans le miroir et où son expression a juste ce qu'il faut de hauteur et de satisfaction pour résumer à merveille le personnage. L'aigreur et le dépit qui la rongent dans le dernier acte sont également très bien joués, et seule la scène du voyage avorté est interprétée de façon un peu trop excessive pour convaincre, mais c'est là le moindre défaut d'une performance parfaitement comprise, dans laquelle Jennifer surprend par une maturité étonnante après ses héroïnes plus juvéniles du début de la décennie. Je n'étais pas sûr de la nommer de prime abord, mais en y repensant, elle me touche énormément dans ce rôle, et la redécouverte du film fut si plaisante que j'ai à présent très envie de distinguer ce personnage littéraire de légende fort bien incarné. Dommage, néanmoins, que la narration trop descriptive donne constamment l'impression que l'actrice se fait dicter sa performance dans la première partie, mais ça n'efface nullement son mérite.


3. Bai Kwong (白光) dans
Une Femme oubliée (蕩婦心)

Attention, c'est là où je vais devenir très paresseux, mais j'ai déjà écrit un long article à ce sujet et n'ai pas le cœur de réécrire ma pensée juste pour faire joli, alors voici ce que je disais dans mon opinion sur le film le mois dernier: "L'interprétation de Bai Kwong n'est pas en reste puisqu'elle réussit absolument chacune des ses scènes, bien que j'aie du mal à être tout à fait impressionné par son jeu. C'est peut-être dû à ses larmes mécaniques lorsqu'elle pleure la mort de son père, mais dans la plupart des cas, on lui demande surtout de jouer calmement, ce qui fonctionne au mieux. Son air maussade des séquences de prison est notamment très bien joué, d'autant que ça sied parfaitement à son visage, et son petit sourire jaune nuance joliment ce genre de scènes via l'amertume de l'héroïne. La simplicité lui est aussi demandée pour traduire la modestie de la jeune paysanne aux champs, et la grande scène de pleurs où elle tente de rattraper son partenaire sur la colline est pour sa part très convaincante. A son actif également, l'excellente transcription de sa déconvenue, lorsque l'homme à qui elle est ravie de faire signe à la gare se jette dans les bras de Gong Qiuxia située devant elle. Bref, c'est très réussi, mais je n'arrive pas à être absolument ébloui non plus. L'actrice porte néanmoins le film sur ses épaules et y éclipse entièrement ses collègues, dont les personnages sont de toute façon assez transparents." En me relisant, j'ajouterai juste que ce rôle tolstoïen est l'un des plus prestigieux écrits pour une actrice chinoise à cette époque, et Bai Kwong relève le défi avec brio.


2. Madeleine Carroll dans
The Fan

Idem, je recopie mon article de 1949, car mon avis est très récent et donc toujours d'actualité: "Ouf! Je viens de revoir le film, et me voilà ravi de lui avoir redonné une chance. En effet, si j'avais été très sévère avec car déçu que ça ne ressemble pas à la pièce d'origine, ou à la merveilleuse adaptation par Lubitsch dans les années 1920, cette réinterprétation d'un texte mythique reste tout de même fort plaisante, bien soignée sur la forme et plutôt bien soutenue par des effets de mise en scène intéressants (le placement des personnages dans la boutique). Et dans le détail, Madeleine Carroll vient de faire une remontée considérable dans mon estime, puisque là où je gardais le souvenir d'une performance seulement digne d'intérêt se niche en fait un grand travail d'actrice qui donne vie au personnage le plus touchant de l'histoire. Ici, Mrs. Erlynne apparaît de prime abord dans ses vieux jours avant de se remémorer son passé, et force est de reconnaître que Madeleine Carroll s'acquitte au mieux de ce vieillissement imposé, à grand renfort d'une voix âgée dont elle sent qu'elle a vécu, et d'une démarche toujours gracieuse malgré la lenteur des pas et l'appui d'une canne. Le plus intéressant reste néanmoins la grande partie centrale où Mrs. Erlynne entre dans la maturité, et qui se décompose à peu de choses près en trois actes. Dans le premier, l'actrice y est pétillante à souhait, avec quelque chose de presque "dunnien" dans le sourire, tant elle est prête à jouer de sa séduction auprès de Lord Windermere afin d'en obtenir quelque avantage, avec toujours ce même esprit mordant déjà entrevu chez la vieille dame. Dans le second, elle passe fort bien de l'inquiétude de voir ses manigances sociales ébranlées par son gendre secret à une forme de dépit menaçant, quitte à accentuer un peu trop son jeu sur les regards, ce qui ne gêne pas au demeurant. Dans le troisième, elle devient enfin quasi maternelle avec une lady qu'elle tente de protéger, en faisant bien sentir tout le poids de ses erreurs passées et le désir de s'amender une bonne fois pour toutes. La dernière séquence avec Lady Windermere en devient alors particulièrement émouvante, d'où un très beau plan final sur l'héroïne jeune qui clôt définitivement la réminiscence. En somme, c'est léger et tragique à la fois, et cette petite merveille interprétative s'impose de loin comme le meilleur atout du film."


1. Susan Hayward dans
My Foolish Heart

Dernier recopiage pour finir, mais là aussi c'est très récent, donc rien de nouveau à ajouter: "J'ai finalement revu My Foolish Heart, dont j'avais en fait une vision erronée, tant j'avais le souvenir d'une performance "alcoolique" comme les affectionnait l'actrice. Il n'en est rien, et si l'alcool occupe certes une place importante dans l'histoire, ça n'a rien à voir avec le déchaînement majestueux de films comme Smash-Up et I'll Cry Tomorrow. En fait, on découvre ici les périodes ante et post-alcool, mais seule l'une des séquences finales montre réellement l'héroïne en train de sombrer, si bien que la performance d'actrice sort des sentiers battus, et frappe par une grande sobriété qu'on ne lui a pas toujours connu, et un aspect romantique s'inscrivant sur le long terme, au risque de friser parfois l'ennui lors de longs dialogues amoureux. Quoi qu'il en soit, l'actrice me paraît, après redécouverte, extrêmement bonne à chaque instant: elle fait notamment une entrée en scène fabuleusement charismatique, clin d’œil et sourire à l'appui, et sa voix rauque dans le temps présent souligne, sans rien de forcé, qu'Eloise a vécu avant d'en arriver là. Dans cette entrée en matière, la nostalgie est aussi jouée de façon très inspirée lorsqu'elle se souvient de l'homme aimé, et l'on apprécie d'autant plus sa capacité à passer très facilement à la mélancolie après une dispute intense avec son époux. Les changements d'expressions sont encore très bien esquissés dans le long flashback central, en particulier lorsque l'actrice passe de méfiance à désir en rallumant une lampe éteinte par son soupirant, ou lorsqu'elle fait naître du regret après avoir accueilli son père en souriant à l'aéroport. Par ailleurs, le contraste entre la dureté du présent et le charme cerné de timidité du passé est incarné avec tout le liant nécessaire pour qu'on ne doute jamais de l'évolution de l'héroïne, et le flashback frappe d'autant plus qu'on a rarement vu Susan Hayward aussi réservée dans ses sentiments, à tel point qu'on ressent vraiment la solitude qui a dû peser sur l'héroïne avant une rencontre salvatrice: le "hyyyyouhou" qu'elle lance, excitée, en recevant enfin un appel à l'internat illustre à merveille la situation, et montre également que l'actrice évite constamment toute mièvrerie, faisant au contraire preuve de beaucoup de charme et d'humour, voire d'autodérision lorsqu'elle relate son renvoi de l'école "I thought that, too!" Enfin, Hayward évite tout pathos, principalement lorsqu'elle joue le choc qui bouleverse Eloise, ou lorsqu'elle serre sa fille dans ses bras en jetant un dernier regard inquiet à la fenêtre en entendant une voiture démarrer. En somme, c'est une performance qui gagne vraiment à être redécouverte et qui s'en tire avec tous les honneurs, je m'étonne même de ne pas l'avoir aimée davantage la première fois." Susie reste donc ma lauréate de l'année malgré la compétition internationale en face. Félicitations!


Susan Hayward brandissant fièrement son Orfeoscar en salle de presse.


En conclusion, on rappellera que selon les dates d'éligibilité oscariennes, je remplace Bai Kwong par Linda Darnell, ce qui constituera le seul changement notoire si vous vous amusez à comparer les deux listes. Et afin de célébrer ma nouvelle motivation pour me remettre à bloguer, retour du classement fowlerien afin d'évoquer toutes les autres performances de l'année, réparties dans les catégories suivantes:

J'apprécie: June Allyson dans Little Women: je n'ai pas revu le film depuis des années, mais je le garde le souvenir d'une performance sympathique. Jeanne Crain dans A Letter to Three Wives et The Fan: finalement, elle n'y est pas mal du tout quoique toujours éclipsée par les autres dames, et ces films me confirment qu'elle fut une bien meilleure actrice que sa performance dans Pinky pouvait le laisser croire. Joan Crawford dans Flamingo Road: une Crawford égale à elle-même, donc très compétente et toujours captivante, sans que ce soit ce qu'elle a fait de mieux. Isa Miranda dans Le mura di Malapaga: une actrice doté d'une forte présence, qui maîtrise très bien le bilinguisme et pense à ajouter de plus en plus de tendresse à mesure que l'histoire avance. Dommage que le film, très médiocre, plombe un peu sa performance en la rendant amoureuse et quasi sacrificielle d'un claquement de doigts. Ann Sheridan dans I Was a Male War Bride: elle y est drôle et présente une bonne alchimie avec Cary Grant. Dommage que le film ne mette pas la barre très haut... Loretta Young dans Come to the Stable: elle se repose essentiellement sur son charisme de star et n'a de ce fait pas beaucoup d'émotions à jouer, mais j'en ai toujours gardé un bon souvenir. De mémoire, il me semblait que le personnage était français et qu'elle ne faisait pas d'effort sur l'accent, mais la nonne est apparemment américaine.

Je m'interroge: Bai Kwong dans Le Bégonia rouge-sang (血染海棠紅): parfois trop expressive et presque reléguée au second plan, mais elle captive en permanence et sa rencontre pleine d'énergie avec Gong Qiuxia, qu'elle ne cherche pas à éclipser, fait des étincelles. Joan Bennett dans The Reckless Moment: je sais que tout le monde l'aime, mais après avoir revu le film, je la trouve souvent trop mécanique dans sa façon de parler, et je n'aime vraiment pas l'histoire. Danielle Darrieux dans Occupe-toi d'Amélie. Je ne supporte pas le film. C'est du Feydeau avec son lot insupportable de jeux de mots douteux, et ça caquette à n'en plus finir: "Oh j'étais coquette, alors je suis devenue cocotte!" Néanmoins, ce n'est absolument pas une mauvaise interprétation puisque Danielle est parfaitement à l'unisson de la tonalité du texte. Sally Forrest dans Not Wanted: je n'arrive pas vraiment à m'intéresser à elle, mais je n'ai rien à lui reprocher non plus... Setsuko Hara dans Banshun: elle est tellement pure et virginale qu'elle finit par agacer, à force de dire oui à tout et de tout accepter avec le sourire. Mais le moment où son visage s'endurcit lorsqu'elle perd ses illusions est très bien joué. Susan Hayward dans Tulsa: l'actrice a été bien mieux employée ailleurs, mais elle n'est absolument pas inintéressante et rend même ce proto-Géant médiocre regardable. Margaret Lockwood dans Madness of the Heart. Au début, elle semble un peu niaise, puis devient technique à cause des rebondissements ahurissants d'un scénario mélodramatique au possible. Mais elle parvient à tirer son épingle du jeu dans la seconde partie, quoique éclipsée par devinez qui. Patricia Neal dans The Fountainhead: trop exacerbée quoique charismatique. Margaret O'Brien dans The Secret Garden: je me rappelle bien l'ambiance du film et ses décors, mais impossible de me souvenir du moindre détail de la performance de la jeune actrice... Lizabeth Scott dans Too Late for Tears: je ne sais jamais quoi penser de Lizabeth Scott, qui a indéniablement beaucoup d'allure mais qui s'arrange toujours pour avoir des expressions maladroites sur son visage lorsqu'elle parle. Ici, elle est coincée dans un polar de série B qui m'ennuie, mais elle n'y passe absolument pas inaperçue. Gene Tierney dans Whirlpool: je n'irai pas jusqu'à dire que c'est raté, mais je suis assez perplexe. En effet, elle paraît constamment trop nerveuse et a des regards assez maladroits devant son partenaire, au point de laisser une impression un peu laborieuse. Zhou Xuan dans Mò fù qīngchūn (莫负青春) (Ne gâchons pas notre jeunesse): à l'image du film qui s'égare entre drame et comédie, l'actrice est en peu en demi-teinte en surjouant bien trop les pleurs, malgré une excellente énergie qui met en valeur son don pour la comédie.

Ratées: Ingrid Bergman dans Under Capricorn: non contente de n'être pas convaincante en folle alcoolique au départ, à force de plissements d'yeux agaçants, elle retombe surtout dans son pire travers lors de confessions hystériques franchement insupportables. En outre, elle se fait complètement éclipser par Margaret Leighton, nerveuse à souhait. Jeanne Crain dans Pinky: outre l'erreur de casting notoire qui tue l'histoire dès le commencement tant on ne saurait croire que Pinky a une origine afro-américaine, l'actrice garde souvent un air crispé qui rend ses scènes toutes plus maladroites les unes que les autres. Bette Davis dans Beyond the Forest: on sent tellement qu'elle n'avait pas envie d'être là qu'elle passe son temps à se tortiller les cheveux en ayant l'air de s'ennuyer, avant de tenter de secouer un peu la torpeur de son quotidien à travers des moments hystériques plutôt désastreux. Surtout, comment croire qu'une personne comme Rosa ne soit pas capable de faire ses valises pour Chicago et se contente d'attendre quelque chose depuis chez elle? Olivia de Havilland dans The Heiress: une interprétation beaucoup commentée sur le blog, mais impossible de m'y faire. La première partie est catastrophique tant elle force dans la caricature et nous présente une Catherine complètement crétine; la seconde lui fait prendre un virage à 180° en accentuant cette fois-ci beaucoup trop la dureté de l'héroïne; et la transition ne me convainc plus autant que jadis bien que ça reste sa scène la plus réussie. Mais comment croire que les deux Catherine sont une seule et même personne? Deborah Kerr dans Edward, My Son: là encore, une performance extrêmement caricaturale, l'actrice n'arrivant pas à se contrôler et se vautrant dans les excès les plus grotesques possibles.

N'ont rien à faire: Ava Gardner dans The Great Sinner: je ne dirai pas qu'elle est insipide mais on ne lui demande rien de plus qu'être vraiment très jolie. Néanmoins, je n'ai vu le film qu'une fois voilà des lustres, et impossible de me rappeler si elle dispose d'un moment dramatique ou non. Hedy Lamarr dans Samson and Delilah: DeMille lui demandant juste de vamper le héros en petite tenue, ça n'en fait évidemment pas un très grand rôle... Janet Leigh dans Holiday Affair: encore un film vu il y a trop longtemps, je garde le souvenir d'une romance assez insipide où l'actrice n'avait pas le temps de briller. Jeanette MacDonald dans The Sun Comes Up: ou comment Jeanette est passée de star de premier plan au rôle peu enviable de second couteau auprès de Lassie. Le deuil qui amorce l'histoire était de mémoire trop édulcoré pour permettre à l'actrice d'en extraire quelque substance.

Insipides: Barbara Bel Geddes dans Caught: j'ai du mal à en parler parce qu'elle m'a toujours semblé si inintéressante que son souvenir s'est systématiquement effacé de ma mémoire, même après le deuxième visionnage. Danièle Delorme dans Gigi: j'ai toujours détesté cette histoire de jeune fille naïve formée à devenir cocotte par ses tantes demi-mondaines, et pour couronner le tout, l'actrice est tellement enfantine que ça renforce d'autant plus le malaise.

A découvrir: Ginger Rogers dans The Barkleys of Broadway reste la grande priorité. Avec déjà plusieurs performances non américaines au compteur dont une dans le top 5, je laisse à présent 1949 de côté et compléterai l'article en temps voulu.

mardi 19 janvier 2016

Le Bégonia rouge-sang (1949)


Deuxième partie de notre soirée Bai Kwong (白光), voici sa deuxième collaboration de 1949 avec Feng Yueh (岳楓), Le Bégonia rouge-sang (血染海棠紅) (Xue ran hai tang hong).

Malheureusement, si Une Femme oubliée partait sur une base prestigieuse grâce au texte de Tolstoï, Le Bégonia n'est pour sa part qu'un simple polar mélodramatique qui accuse son temps, et dont les toutes premières secondes font bien sentir qu'on ne se trouve pas devant un grand film. A vrai dire, j'ignore si le scénario a une origine littéraire, mais force est de reconnaître que le tout est complètement daté et peu intéressant. Bai Kwong incarne ainsi une vénéneuse tentatrice conduisant les hommes à voler des bijoux pour elle, tandis qu'elle abandonne son enfant à Gong Qiuxia (龔秋霞), alors qu'un quiproquo de sa part conduira son mari en prison et obligera l'héroïne à se confronter à sa rivale, entre autres rebondissements de la même espèce. Franchement, on s'ennuie assez vite, et le film pèche également par bien des aspects d'un point de vue formel, à commencer par un montage découpé à la tronçonneuse où l'on saute d'une séquence à l'autre sans que la première soit finie, et où des gens qu'on voit à l'intérieur d'une maison se retrouvent subitement dehors alors que le dialogue n'était même pas achevé! La mise en scène de Feng Yueh n'est pas en mesure de rattraper ces défauts, car autant ses images étaient suggestives et détaillées dans Une Femme oubliée, autant son langage cinématographique manque cruellement d'inspiration ici. Certes, le réalisateur sait toujours faire parler ses images, en plongeant notamment sa caméra sur un bras orné de bijoux à une table de jeu, avant de la faire remonter vers les regards avides de Bai Kwong et son partenaire, mais n'importe quel metteur en scène à peu près consciencieux aurait pu faire ça.

Dès lors, l'histoire ne m'intéressant pas du tout, ses atouts formels ont eu bien du mal à piquer ma curiosité, et ni les décors, ni les costumes, ni la photographie n'ont réussi à m'enthousiasmer. La musique de Hou Xiang (李厚襄) tente heureusement de sauver les meubles, le générique ouvrant le film sur la plus belle des trois mélodies de ses chansons coécrites avec Li Ping (黎平), et les séquences les plus mémorables étant orchestrées avec soin, comme le moment où l'héroïne paraît au lit, sublimement (dé)coiffée sur des accords subitement très romantiques. Ces partitions servent donc totalement l'esprit de certaines scènes, mais le scénario étant médiocre, difficile de s'intéresser aux musiques qui vont avec dans la plupart des cas. En outre, le travail des musiciens est desservi par le choix d'avoir placé les trois chansons au même moment: toutes se bousculent en effet à mi-parcours alors qu'on n'en avait pas entendu avant et qu'on en n'aura pas d'autres après, ce qui casse considérablement le rythme, sans compter que la chanson guillerette de la fille en robe blanche sur sa terrasse en fleurs ne colle pas du tout à l'atmosphère pesante et dramatique d'un film qu'elle ne parvient pas à aérer par contraste. Pour ça, il reste par bonheur la première chanson (voir en haut), dont je n'ai pas réussi à trouver la traduction des paroles, "東山一把青" (dōngshān yī bǎ qīng) ("La Montagne verte de l'est?"), mais dont la structure en trois actes résume assez bien l'état d'esprit de la dame, entre la séduction de la danse, les images de la nature évoquant une pureté inaccessible, et le retour à la réalité avec une Bai Kwong passablement triste à sa fenêtre. La chanson doucereuse jouée au piano par Gong Qiuxia, "祝福" (Zhû fû) (''Blessing You, Sweet Heart''), traduit quant à elle le caractère intègre de son personnage, tout en vantant les valeurs familiales sur des plans de coupe soulignant l'absence de l'homme alors en prison. Comme dans l'autre film, le son n'est pas très au point non plus...

Outre ces deux chansons finalement bien trouvées quoique mal distribuées sur la durée, l'interprétation reste l'un des points les plus positifs du film. Le visage de Bai Kwong est en effet idéal pour le cinéma, et dès qu'on lui demande d'être calme, elle captive rien qu'en apparaissant. Hélas, elle garde tout de même un trop-plein d'expressivité propre au jeu chinois de ces années-là, d'où certaines scènes de colère peu convaincantes. Mais sa rencontre avec Qong Qiuxia reste pleine d'énergie et permet aux deux actrices de faire des étincelles, chacune étant assez mesurée pour ne pas se laisser marcher sur les pieds, mais sans chercher à éclipser l'autre pour autant. Bai Kwong est la plus énervée et Gong Qiuxia reste courtoise sans s'écraser, avec pour technique interprétative de toujours baisser le menton en plissant les yeux pour encaisser une remarque blessante, avant de toujours savoir se ressaisir. En fait, c'est vraiment Gong qui crée la surprise depuis ce deuxième visionnage, car autant je n'en avais pas fait grand cas jadis, autant son personnage "havillandien" reste vigoureusement incarné dans le détail: son ton rassurant et compréhensif n'a d'égal que sa tristesse, laquelle se lit uniquement dans ses yeux sans que rien ne soit accentué par l'actrice. A la fin, il est tout de même dommage que ces deux femmes soient presque rendues secondaires par leur scénario caduque qui centre trop longtemps le propos sur des hommes transparents dont on se contrefiche. Mais Gong Qiuxia gagne au change puisque son personnage est nettement plus développé que dans Une Femme oubliée.

En somme, ce Bégonia rouge-sang n'est pas aussi vénéneux qu'on pourrait le croire, et c'est clairement un faux pas après la relative réussite de la Femme oubliée. Là encore, mon enthousiasme débordant de la découverte a été fortement tempéré par le recul et un meilleur sous-titrage, mais un film contenant une longue rencontre explosive entre deux stars n'est jamais une vaine expérience. J'en reste à 5/10, mention spéciale à Gong Qiuxia et à la chanson "verte".

Une Femme oubliée (1949)


Aujourd'hui, passons la soirée avec Bai Kwong (白光), l'une des sept grandes étoiles de la chanson chinoise qui, comme nombre de ses collègues, n'a pas manqué d'illuminer le cinéma de son auguste présence dans les années 1940, d'après son désir d'être "comme les rayons blancs allant du projecteur à l'écran", comme le rappelle son nom de scène signifiant littéralement "rayon blanc". 1949 fut en quelque sorte une année particulière pour elle, puisque la prise du pouvoir par les communistes la poussa comme bon nombre d'artistes à se réfugier à Hong Kong, le shídàiqǔ et le cinéma de l'époque de la République de Chine étant vivement dénoncés par le nouveau régime, et c'est finalement dans la ville du sud qu'elle connut deux de ses plus grands succès. Une Femme infidèle (蕩婦心) (Dang fu xin), un film du prolifique Feng Yueh (岳楓), reste d'ailleurs considéré par les cinéphiles chinois comme son plus grand rôle, et il est vrai que le destin de l'héroïne lui donne pas mal de grain à moudre. Au point de faire du film une réussite?

L'histoire est en fait une adaptation de Résurrection de Tolstoï, un roman que je n'ai pas lu mais dont l'argument a l'air particulièrement riche, entre corruption de la justice et recherche d'un sens à l'existence. Le scénario de Tao Qin ( 陶秦) reprend apparemment les grandes lignes du roman, mais disons-le d'emblée, on se retrouve davantage devant un mélodrame tout droit sorti du cinéma muet des années 1920 qu'avec un message philosophique à vocation universelle. En effet, le procès de l'héroïne est rejeté dans les toutes dernières minutes (j'image que le développement doit être plus long dans le livre), et ne reste alors que le parcours de Mei Ying résumé sous forme de flashback entre l'acte rural sur la paysanne et son amour inaccessible pour le propriétaire terrien, et l'acte urbain sur la difficulté de survivre en ville en chantant dans un cabaret (traduisez en se prostituant). Les rapides retours dans le présent tentent tout de même d'enrichir la relation de Mei Ying à son ancien amour devenu magistrat dans les quelques instants qui précèdent le procès, mais c'est vraiment l'héroïne qui est au centre du récit. On notera d'ailleurs la réappropriation misogyne du titre, Mei Ying étant ici qualifiée de femme infidèle alors que ce sont au contraire les hommes et la société qui se jouent d'elle. Le titre alternatif équivalent à "Une Femme oubliée" me semble plus louable et mériterait à mon sens de supplanter l'autre dans les mémoires. Quoi qu'il en soit, le parcours de l'héroïne n'est pas dénué d'intérêt, mais on a déjà l'impression d'avoir vu cent fois ce motif de la jeune fille pauvre engrossée par son riche employeur, si bien que le film perd en originalité. En outre, la seconde partie à la ville se transforme soudainement en polar ennuyeux afin d'expliquer pourquoi Mei Ying se retrouve en prison, au lieu de se recentrer sur un procès trop furtif, ce qui casse le rythme et a tendance à faire décrocher le spectateur. Cependant, certains motifs sont utilisés à bon escient, en particulier ceux du pont et du collier, de quoi montrer que la construction narrative reste cohérente et plutôt bien pensée. 

L'impression est un peu la même du côté de la mise en scène: la première partie fait croire à une réalisation inventive donnant un très bon avant-goût des surprises réservées par le film, avant que Feng Yueh ne baisse finalement les bras au point d'échouer à sauver le second acte de l'ennui où le plonge le scénario. Malgré tout, l'entrée en scène part sur une très bonne note, en particulier à travers la photographie de Dong Keyi (董克毅) qui nous plonge directement dans le drame avec les ombres des barreaux, dont une coupe le visage de Bai Kwong en deux, et les arcades de la prison. De même, un plan large isole peu après l'actrice dans l'immensité des couloirs, où elle se retrouve écrasée entre les croix formées par une série de barreaux en hauteur, et un groupe de geôliers agglutinés en face, et les jeux d'ombres sont encore renforcés par la suite lorsque seuls les personnages principaux sont éclairés, alors que leurs interlocuteurs, soit un geôlier, soit la mère, sont filmés en contre-jour. Mais ces trouvailles de génie sont hélas concentrées dans la première partie... Et il en va de même pour les décors, car si les motifs grillagés de la luxueuse maison impressionnent une Mei Ying fillette au moment où elle va être vendue à la propriété, et si les murs percés de grands cercles ajoutent une dimension quasi "ogresque" au domaine, ceux qui suivent ne sont pas du tout mémorables, quoiqu'il faille admettre que les petits appartements urbains soient nécessairement plus sommaires par comparaison. Les costumes de Chen Daqing (陳達卿) sont quant à eux bien trouvés puisqu'ils soulignent l'évolution de l'héroïne entre travaux des champs et "divertissements" citadins, la robe noire à fleurs blanches que Mei Ying porte dans la prison lui permettant en outre d'accrocher le regard dès le premier plan en découpant admirablement sa silhouette sur les murs sombres.

Afin d'estomper ma relative déception, rappelons malgré tout que ces divers aspects font du film une vraie réussite formelle, seul le traitement de l'histoire étant source d'ennui. Et Feng Yueh nous donne quand même à voir de magnifiques images de la campagne avec de très jolis cadres entre les arbres, mais aussi de la ville avec la jolie succession de toits dérivant sur l'entrée dans le bar où Bai Kwong chante la plus jolie chanson du film. Lorsqu'elle fume, les volutes blanches qui l'entourent ont par ailleurs quelque chose d'intensément cinématographique, et j'aime aussi l'idée de filmer son superbe visage en gros plan pour amorcer les réminiscences et dériver sur des images champêtres ou architecturales qui donnent vraiment envie d'avancer dans l'histoire. Gong Qiuxia (龔秋霞), autre étoile de la chanson habituée aux rôles de fiancées respectables, est ici mal utilisée, mais elle sert tout de même de prétexte à un effet de mise en scène assez amusant lorsqu'elle se promène le long d'une rampe, observatrice et suspicieuse, avant de se heurter à un homme que le spectateur découvre en même temps qu'elle, preuve que le réalisateur possède une réelle maîtrise de l'espace. Mais à la fin, la seconde partie lui fait perdre de son inventivité, et l'on regrette vivement le premier acte et sa romance délicate sous le pont.

L'autre grand atout du film d'un point de vue formel, c'est aussi l'usage de la musique spécialement composée par Hou Xiang (李厚襄). Car non contente d'être sublime, sa partition a surtout le mérite d'être pleinement en phase avec ce que l'histoire raconte. Ainsi, pour intensifier le drame d'une scène, le tempo se vivifie à la redécouverte du collier, avant que les notes ne deviennent plus légères dès que s'ouvre la réminiscence. Le compositeur a également écrit cinq chansons pour le film, à l'aide des paroles de Li Ping (黎平), qui servent toutes parfaitement le propos et sont fort bien réparties en fonction des rebondissements. La première ancre directement l'histoire dans l'atmosphère recherchée alors que Bai Kwong chante tristement derrière les barreaux dès le premier plan. La seconde souligne quant à elle les labeurs des paysans aux champs, et les deux dernières sont de simples chansons de cabaret destinées à satisfaire un public assez peu mélomane. La troisième est en revanche le clou du spectacle (voir en haut de la page), puisque cette chanson "des dix soupirs", la première interprétée à la ville lors de l'exode de l'héroïne, rappelle justement son passé de paysanne manipulée par la société, de quoi résumer idéalement le film avec sa plus belle mélodie, justement choisie pour agrémenter le générique d'ouverture. On regrettera simplement que le son ne soit pas tout à fait au point, comme dans bien des films chinois de l'époque.

En somme, l'histoire déçoit quelque peu, mais les équipes techniques ont tellement bien travaillé que bien des aspects formels parviennent à sauver le film et en faire une expérience agréable. L'interprétation de Bai Kwong n'est pas en reste puisqu'elle réussit absolument chacune des séquences, bien que j'aie du mal à être tout à fait impressionné par son jeu. C'est peut-être dû à ses larmes mécaniques lorsqu'elle pleure la mort de son père, mais dans la plupart des cas, on lui demande surtout de jouer calmement, ce qui fonctionne au mieux. Son air maussade des séquences de prison est notamment très bien joué, d'autant que ça sied parfaitement à ses traits, et son petit sourire jaune nuance joliment ce genre de scènes via l'amertume de l'héroïne. La simplicité lui est aussi demandée pour traduire la modestie de la jeune paysanne aux champs, et la grande scène de pleurs où elle tente de rattraper son partenaire sur la colline est pour sa part très convaincante. A son actif également, l'excellente transcription de sa déconvenue, lorsque l'homme à qui elle est ravie de faire signe à la gare se jette dans les bras de Gong Qiuxia située devant elle. Bref, c'est très réussi, mais je n'arrive pas à être ébloui non plus. L'actrice porte néanmoins le film sur ses épaules et y éclipse entièrement ses collègues, dont les personnages sont de toute façon assez transparents. Je me demande toutefois si j'irais jusqu'à la nommer dans ma liste pour cette difficile année 1949, ou si elle se contentera de rejoindre les rangs de Jennifer Jones et des autres recalées de justesse. J'hésite...

En définitive, j'étais tellement content de découvrir mes chanteuses préférées au cinéma que j'étais ravi de ma première expérience, mais le recul d'un second visionnage souligne bien davantage les faiblesses d'une histoire qui aurait pu être davantage passionnante. Les diverses qualités de l'œuvre lui valent tout de même un petit 6 bien mérité.

A suivre, la seconde collaboration de l'équipe de 1949, Le Bégonia rouge-sang.