mardi 25 décembre 2018

Le Retour de Mary Poppins


Avant toutes choses, je dois préciser qu'il y a toujours eu une distance entre Mary Poppins et moi: je n'ai découvert le classique avec Julie Andrews qu'à l'âge adulte, découverte assez récente, donc, qui dans mon esprit n'est pas un vrai classique Disney comme peuvent l'être La Belle au bois dormant ou Le Livre de la jungle parmi les autres films d'animation des années 1960. Avoir vu le film trop tard m'a probablement fait passer à côté de sa magie, quoique certaines séquences, Feed the birds en tête, aient su me toucher.

Je suis tout de même allé voir son Retour hier soir, en compagnie d'amies avec qui j'ai dansé dans la salle sur le générique de fin: quel bon moment! Cette suite me convainc d'ailleurs de revoir l'originel pour lui redonner une chance, car je l'ai finalement assez aimée. J'ai même été totalement emporté par le combo "nostalgie - optimisme - retour en enfance" qui m'a humidifié les yeux à plusieurs reprises, sans doute parce que le film, conscient des limites du premier opus, a su insérer assez d'émotions discrètes qui n'ont pas manqué de faire mouche.

Une grande partie des émotions vient en fait d'Emily Blunt, vraiment impressionnante à tous niveaux. Car non contente de soutenir la comparaison avec Julie Andrews, elle s'approprie le personnage sans chercher à imiter son aînée, de telle sorte qu'on peut désormais imaginer la célèbre gouvernante britannique aussi bien sous les traits de l'une que de l'autre. Son entrée en scène fabuleusement charismatique est parfaitement jouée (les remarques sarcastiques en rentrant dans la maison!), et la dose d'orgueil est toujours très drôle. Emily Blunt réussit même l'exploit de rendre convaincantes des séquences musicales qui auraient pu la faire sortir du personnage, notamment celle du cabaret où la nanny rigide devient Sally Bowles l'espace d'un instant, sans pourtant jamais perdre l'essence même de Mary! Mais comme je le disais, Emily Blunt est encore excellente dans le domaine des émotions, chose qu'elle fait avec une discrétion de bon aloi qui touche bien davantage que si elle avait agité des ficelles trop voyantes. En effet, il lui suffit d'un bref regard lors d'un accès de colère de Michael, ou d'un regard où passe un soupçon de tristesse derrière une porte, pour rendre le film et le personnage vraiment émouvants. Ceci dit, même après 54 ans, Mary Poppins est toujours un personnage quelque peu "limitant" pour une comédienne: on n'en sait finalement pas plus sur elle et son passé, et comme dans le premier opus, l'héroïne s'efface progressivement dans les dernières séquences, ce qui est quelque peu dommage, bien que cela fasse sens, tout de même, puisque Mary est là pour pousser les autres à agir par eux-mêmes. Quoi qu'il en soit, je trouve Emily Blunt réellement parfaite dans le rôle, trouvant tout ce qu'il y avait à en tirer et y ajoutant de petites touches personnelles tout en lui restant fidèle, et ce à tel point qu'elle me donne envie de revoir le film pour elle.

Les autres performances réussies dans le film sont Ben Whishaw dans le rôle d'un Michael dépassé par les événements, et Lin-Manuel Miranda en falotier dansant. Le premier donne une grande puissance émotionnelle à l'ensemble, en passant par différents états d'esprit complexes: bon père mais capable de colère, veuf éploré mais sachant être souriant pour ne pas le montrer à ses enfants, artiste refoulé qui cherche toujours à percer derrière la façade plus terre à terre de l'employé de banque: Ben Whishaw est effectivement très bon. Le second est quant à lui un personnage important qui n'apporte pas grand-chose à l'histoire (son histoire romantique est convenue au possible), mais il chante et danse comme une grande star de comédie musicale, tout en portant sur lui une dose d'optimisme qui fait plaisir. Les caméos d'Angela Lansbury et Dick Van Dyke sont tout aussi agréables, d'autant qu'il est également très plaisant de les voir en si grande forme à 93 ans bien sonnés! Autrement, si Julie Walters est tout à fait correcte en cuisinière, on regrettera que Colin Firth soit enfermé dans un rôle cartoonesque de méchant, affublé d'une dernière apparition cathartique à mon goût un peu trop lourde, c'est précisément le cas de le dire! Mais à quelques caricatures près, tout le monde est bon. Tout le monde sauf... Meryl Streep, une fois de plus épouvantable dans un numéro de cabotinage affligeant, dans un rôle de Médusa d'Europe de l'est qui n'apporte strictement rien à la narration.

C'est d'ailleurs là tout le problème du film: le déséquilibre entre des scènes formidables, généralement celles de la réalité, avec la famille et ses problèmes d'argent, des scènes musicales plus inégales, et une scène totalement gratuite et inutile, celle de la cousine frappée: on passe tout de même une demi-heure à nous rappeler qu'il est de la plus haute importance de réparer le vase, tout ça pour aboutir à Meryl Streep qui récupère le-dit vase et disparaît avec sans laisser de traces, à tel point qu'on ne saura jamais si celui-ci aura bel et bien été réparé et, pire encore, ce qu'il représentait sentimentalement pour la mère défunte. Mais ce n'est pas trop grave: on prétendra que cette séquence n'existe pas, et l'on admirera surtout comment Emily Blunt parvient à sauver les meubles, alors qu'elle défonce une porte à coups de parapluie sans jamais rien perdre de sa rigueur et de sa distinction, preuve que Mary est décidément practically perfect in every way. Pour le reste du film, si les scènes familiales sont touchantes malgré un fil narratif un peu lisse, et surtout nostalgiques à souhait avec de nombreux clins d’œil à la version Andrews, les numéros musicaux me laissent effectivement sur ma faim, car non seulement les chansons ne sont absolument pas mémorables, et à l'exception des jolies scènes des lampadaires et des ballons, aux montage et chorégraphies cependant quelconques, les autres sont loin d'être visuellement superbes: la séquence sous-marine a des couleurs plus criardes qu'autre chose, et la belle séquence à l'ancienne dans le vase est desservie par un numéro de cabaret trop long, qui finit en outre en une course-poursuite à la Indiana Jones, totalement puérile et inappropriée. Ce sont donc bel et bien les séquences du monde réel qui me touchent, les costumes et décors, et ce jusqu'aux fils des ballons, y étant nettement plus beaux et chamarrés que dans les séquences magiques.

En conclusion, Le Retour de Mary Poppins n'est pas un grand film, mais c'est extrêmement divertissant, surtout lorsque l'on y parle de problèmes concrets: deuil, famille et maison à sauver. Il me faudra vraiment revoir le film de 1964 pour savoir lequel des deux est le meilleur, mais le charme de cette nouvelle version opère malgré certains défauts. A voir, au moins pour Emily Blunt, qui en est l'aspect le plus mémorable.

mardi 13 novembre 2018

Obsession

Je n'ai pas publié depuis longtemps, mais histoire d'huiler les rouages, voici un passage en revue rapide des cinq personnages de cinéma qui m'obsèdent le plus, ceux qui m'ont immédiatement fait vibrer et m'ont donné envie de revoir leur film des centaines de fois rien que pour eux:



"Of course, yes, yes, and I don't know."




"Mon cœur s'ouvre à ta voix."




"I told my son you were dead."




"Je ne me prends pas pour Siegfried."




"Obviously."



A bientôt.

dimanche 23 septembre 2018

Princesse Vaillante


Je n'ai pas le temps de m'attarder, mais juste un mot pour vous dire que Valiant Is the Word for Carrie est actuellement visible, et qu'il serait bon d'en profiter parce que ce n'est pas un film qui se trouve à tous les coins de rues.

Ce n'est d'ailleurs pas un grand film : c'est un mélodrame typique de son temps sans avoir l'envergure d'une Stella Dallas, et c'est trop long pour une histoire aussi maigre. Mais on comprend pourquoi Gladys George fut nommée aux Oscars pour ce rôle: elle y est tour à tour pute au grand cœur (!), mère courage (!), accusée de meurtre (!), et apparaît en outre sous un jour peu flatteur pour souligner le temps qui passe sur plusieurs décennies (!).

Gladys George paraît d'ailleurs plus vieille que son âge, ou, plus exactement, elle a tout bonnement l'air de n'avoir jamais vieilli. Sa renaissance cinématographique passés trente ans puis sa mort prématurée y sont sans doute pour quelque chose, mais force est de reconnaître que de Carrie (1936) à Flamingo Road (1949), en passant par Madame X (1937), Marie Antoinette (1938), The Roaring Twenties (1939) ou The Hard Way (1943), elle semble être exactement la même trait pour trait. Ironiquement, ses enfants disent à Carrie qu'elle paraît dix ans de moins que ses 44 ans, (l'actrice avait la trentaine au moment du tournage), mais elle a déjà l'air d'en avoir quarante bien passés dès le début du film. Loin d'être un problème, il s'agit au contraire d'une réussite de casting: quand on la découvre, Carrie est déjà usée par la vie, aussi la maturité de Gladys George et sa voix rauque servent admirablement le personnage. Surtout, son charisme incroyable donne toujours envie de s'intéresser à elle dès qu'elle entre en scène, même dans le plus petit rôle, ce qui a mon sens la classe au rang des plus grandes, et lui permet dans ses premiers rôles d'élever des histoires médiocres vers de plus hautes sphères.

Valiant Is the Word for Carrie est finalement très similaire à Madame X, sorti un an plus tard, où l'actrice joue, tenez-vous bien, une épouse adultère (!), jetée à la rue (!), devenant prostituée (!) et alcoolique (!), puis accusée de meurtre (!), avant de finir défendue par son fils, jeune avocat prometteur qui ignore qui elle est (!). Cette impression est probablement due au fait que les performances de Gladys George sont également similaires d'un film à l'autre, et ce pour le meilleur car elle y est toujours très solide et fabuleusement "marquée par la vie". Je ne me roule cependant par terre pour aucun de ces rôles, peut-être parce que j'ai vu trop de mélodrames des années 1930 pour être encore surpris par ce fond de dignité perçant sous la cuirasse des malheurs, mais c'est aussi cette dignité qui fait le charme de ces performances, à commencer par le premier dialogue avec l'enfant dans Carrie, où le sourire malgré ses gestes rudes séduit grandement dans cette jolie introduction autour d'un puits.

Dans l'absolu, je dirai que l'actrice mérite distinctions autant pour Carrie que pour Madame X, bien que ma préférence aille à sa Panama Smith des Roaring Twenties parmi ses plus grandes réussites, encore qu'on reste dans un registre qui lui fut cher. Mais s'il est difficile de choisir entre Carrie Snyder et Jacqueline Fleuriot, c'est aussi parce que Gladys George fait ces films à elle seule, transcendant à la fois des histoires au misérabilisme éhonté, et des mises en scène pas particulièrement inspirées. Honnêtement, je déteste le cinéma de Wesley Ruggles (Cimarron, I'm No Angel, The Gilded Lily), mais Valiant est son film le plus appréciable, tandis qu'à l'inverse, le cinéma de Sam Wood (Beyond the Rocks, Kings Row, The Pride of the Yankees) me séduit davantage même quand c'est raté (The Barbarian, The Cat and the Fiddle, Stamboul Quest), mais Madame X n'est pas son œuvre la plus mémorable. C'est dont tout à l'honneur de Gladys George d'avoir su rendre ces deux films au moins dignes d'intérêt.

En guise de conclusion, sachez que je classe cette performance troisième dans la sélection officielle des Oscars 1936 : le crétinisme démentiel de Carole Lombard et le dévergondage tout en nuances d'Irene Dunne sont deux sommets comiques absolument imbattables, mais dans le drame, Gladys George est cent fois plus moderne (dans une histoire paradoxalement ultra datée) et charismatique que l'épuisante théâtralité de Norma Shearer et l'épouvantable performance de Luise Rainer. Quoi qu'il en soit, 1936 fut une grande année pour les actrices américaines, et il y en a pour tous les goûts : dans le drame, voici Ruth Chatterton dans Dodsworth, Bette Davis dans The Petrified Forest, Gladys George dans Valiant Is the Word for Carrie, Greta Garbo dans Camille, Miriam Hopkins et Merle Oberon dans These Three ou encore Rosalind Russell dans Craig's Wife ; et dans la comédie, Jean Arthur dans Mr. Deeds Goes to Town, Marlene Dietrich dans Desire, Irene Dunne dans Theodora Goes Wild, Carole Lombard dans My Man Godfrey et The Princess Comes Across, ainsi que Myrna Loy et Jean Harlow dans Libeled Lady, sont elles aussi dignes de tous les éloges ! Il y a l'embarras du choix !

samedi 11 août 2018

The Children Act (2017)

Cette semaine, je suis allé voir The Children Act (en français My Lady), parce qu'après avoir disparu de la circulation durant les années 2000, Emma Thompson reste toujours très attendue lorsqu'elle retrouve le chemin des films de prestige dans lesquels son gigantesque talent mérite de s'épanouir. Ainsi, après son grand retour en forme dans le registre comique il y a cinq ans pour la genèse de Mary Poppins, la voici refaisant une entrée triomphale dans le drame avec ce film de Richard Eyre (Notes on a Scandal), centré sur une magistrate spécialisée dans le droit de l'enfant, qui doit décider si oui ou non un jeune homme encore mineur et témoin de Jéhovah peut refuser une transfusion sanguine qui pourrait le sauver. Le scénario est de Ian McEwan, qui a pour l'occasion adapté son propre roman, dont je vais devoir tout révéler étant donné que ma principale critique du film concerne précisément l'intrigue. Si vous n'y avez pas encore jeté un œil, vous voilà avertis.

Tout cela pour dire que The Children Act fonctionne très honorablement dans sa première partie: l'héroïne, Fiona Maye, est développée aussi bien dans sa vie personnelle que professionnelle, de telle sorte qu'on a constamment envie de savoir comment elle va résoudre ses problèmes, d'une part son couple battant de l'aile, et de l'autre son impartialité l'obligeant à rendre des verdicts pas toujours populaires. Ces deux aspects de l'histoire sont bien amenés. L'histoire maritale montre notamment assez de complicité entre Jack et Fiona, malgré l'énorme distance qui les sépare, pour donner une certaine saveur à cette relation malgré les clichés éculés (un couple sans enfant, une femme absorbée par sa carrière qui ne couche plus avec son mari, etc). Voir l'époux (Stanley Tucci) proposer à Fiona d'entrée de jeu de rester en bons termes mais d'accepter qu'il entame une liaison ailleurs, puisqu'ils ne se touchent plus depuis longtemps, est honnêtement intrigant, et comme précisé, les touches de complicité que l'on ressent, malgré leurs rapports de plus en plus froids, donnent un suspense salvateur quant à l'avenir de cette relation. De l'autre côté de la rue, les procès sont eux aussi captivants, puisque Fiona doit d'une part décider de la meilleure chose à faire dans le cas de bébés siamois à séparer, avant d'en arriver au cœur du sujet, à savoir le jeune adolescent, Adam, issu d'une secte pour qui la transfusion est un péché capital. Puisque le scénario adopte le point de vue, impartial, de la juge, on entend les arguments des deux côtés sans qu'à ce moment là le ton soit trop sentencieux envers la famille croyante, bien que l'on ne doute jamais du verdict dans la mesure où l'intérêt de l'enfant est le postulat de départ du travail de Fiona Maye. Révélation: bien entendu, elle juge bon que le jeune homme reçoive la transfusion permettant de le sauver, et l'on comprend bien qu'elle avait déjà pris sa décision avant même de le rencontrer, rencontre motivée par des motifs personnels et qui ne s'imposait pas nécessairement dans la procédure.

Bien, mais une fois la décision prise, on sent bien que peu de temps s'est écoulé depuis le début du film, et l'on se demande vraiment ce qu'on va bien pouvoir nous raconter par la suite. Le retour du mari après deux jours d'escapade maintient la brève illusion que l'histoire va résoudre la question du couple dans sa dernière partie, mais le scénario a finalement choisi un rebondissement plus savoureux. En effet, personne n'a songé à vérifier, mais il semble bien que le pauvre Adam ait reçu les plaquettes de... Glenn Close dans Fatal Attraction! Car voilà notre jeune ressuscité subitement métamorphosé en stalker de la pire espèce, qui harcèle Fiona au téléphone, lui adresse des courriers à n'en plus finir, et la suit jusque dans les demeures les plus reculées de la campagne anglaise! Par bonheur, The Children Act n'ayant pas pour objectif de se transformer en film d'horreur, les motifs invoqués sont relativement raisonnables: Adam a finalement pris goût à la vie et n'accepte plus les croyances de ses parents extrémistes, aussi se met-il à la recherche d'une mère de substitution en la personne de Fiona. La juge, rongée de son côté par le désespoir de n'avoir jamais eu d'enfants, ne perd pourtant jamais son professionnalisme et met toujours des barrières entre elle et l'adolescent, mais le mal est fait: le scénariste, apeuré à l'idée que trop de simplicité nuise à son succès, décide de laisser dériver son histoire vers un roman à l'eau de rose, puisque lors d'une énième rebuffade de Fiona, Adam se met à l'embrasser, ce à quoi sa partenaire semble prendre plus de goût qu'elle ne voudrait se l'avouer. Sincèrement, je ne suis absolument pas convaincu par un tel rebondissement et, si l'histoire du stalker pouvait encore être acceptée, bien que déjà exagérée, via son thème maternel, autant le coup du baiser est un dérapage total qui contraste avec la personnalité réelle des personnages.

Difficile, dès lors, de ne pas voir dans le dernier acte une ficelle aussi grosse qu'un câble transatlantique destinée à faire pleurer les foules, à grand renfort de mélodies au piano et de suicide romantique. La tension lors du concert du Nouvel An, alors que Fiona joue devant l'élite londonienne, est certes palpable, mais on ne doute à aucun moment qu'elle ne va pas quitter la scène au beau milieu d'une mélodie pour courir en robe de soirée dans les rues mouillées afin de retrouver Adam sur son lit d'hôpital. C'est si évident que j'ai été assez mal à l'aise pendant toute la séquence du concert en réalisant que le metteur en scène et le scénariste allaient vraiment tenter de faire durer le suspense de la sorte. Et souvenons-nous: j'adore les mélodrames et les grandes envolées lyriques, on pourrait même dire que je préfère nettement une mise en scène de ce genre aux choses d'un réalisme plus cru, mais pas quand les personnages réagissent en complète contradiction avec ce qu'ils ont été jusqu'à présent. Une telle séquence aurait eu une véritable portée si les personnages avaient été des amants séparés par la force du destin, mais pas lorsque ceux-ci s'égarent dans l'esquisse d'une relation mal définie à laquelle on ne croit jamais. En outre, la lecture inachevée de la lettre, que Fiona reprend après le décès d'Adam, n'apporte rien à l'affaire, et pour finir, montrer le jeune homme se suicider une fois majeur en refusant une nouvelle transfusion après une rechute me chagrine. Car découvrir un personnage prétentieux refuser un traitement par pur caprice ne me rend pas favorable à un tel dénouement.

Ceci étant dit, ces énormes maladresses scénaristiques ne nuisent pas vraiment au film. Ce miracle est dû à une seule et unique âme salvatrice, la bien nommée Emma Thompson, qui réussit l'exploit de conserver le professionnalisme du personnage même quand l'histoire dérape. L'actrice joue avec des émotions complexes sur différents tableaux, et l'on n'en attendait pas moins d'une comédienne de cette trempe: par exemple, dans l'intimité de l'appartement, elle montre bien comment Fiona se désintéresse de son mari mais à quel point elle vivrait très mal que celui-ci la trompe, et lorsqu'elle lui bat froid, on comprend par ses regards qu'une réconciliation est toujours possible à l'avenir. Dans la vie professionnelle, Emma Thompson brosse sans difficultés le sérieux extrême de l'héroïne, qui a d'autres chats à fouetter qu'écouter des blagues de fond de couloirs, sans vouloir être malpolie pour autant, mais sous ces dehors terre à terre voire ternes, elle ajoute également, sans jamais l'appuyer, la conscience qu'a Fiona de sa supériorité. Ainsi, lorsqu'elle quitte le procès pour voir l'adolescent sur son lit d'hôpital, alors que c'est parfaitement inutile, il y a clairement une part d'excentricité due à sa célébrité et à son habitude d'avoir le dernier mot. Mais surtout, Emma Thompson sait toujours comment donner une grande force à la seconde partie faiblarde, en faisant preuve d'une sécheresse de bon aloi avec l'adolescent qui la suit, malgré la complicité riante qu'elle avait nouée avec lui avant de prendre sa décision, ou encore en essayant coûte que coûte de rester fidèle à l'esprit de l'héroïne. La scène du concert a beau être honteusement exagérée sur le papier, Emma Thompson lui donne une vraie densité en révélant comment, tout en ayant envie de partir immédiatement pour l'hôpital, Fiona tente tout de même de résister intérieurement et reste finalement plus longtemps que prévu au piano. Les larmes finales sont encore très justes: quand son mari lui demande si elle était amoureuse du garçon, on aurait pu craindre des pleurnicheries de la pire espèce avec une actrice de moindre qualité, mais l'effondrement lacrymal d'Emma Thompson est incroyablement authentique. Respects! Dans tous les cas, Emma Thompson fait le film, au point qu'on passera assez vite sur les autres personnages. Admettons alors que Stanley Tucci est simplement bon, sans être fabuleusement complexe, dans le rôle d'un mari finalement sympathique, mais qu'en face, Fionn Whitehead n'est pas à la hauteur en jeune mourant: ses grimaces dans les émotions fortes font amateur au possible, et alors que le scénario nous demande de pleurer pour lui, il n'arrive jamais, au contraire, à rendre son personnage sympathique. En revanche, j'ai beaucoup aimé l'infirmière, qui en seulement trente secondes d'apparition donne de la chaleur à la scène potentiellement bancale de la première rencontre.

Conclusion: Emma Thompson est une très grande actrice (ce n'est pas nouveau) qui se fait hélas trop rare, mais à chaque fois que le rôle en vaut la chandelle, elle est toujours au minimum fabuleuse. Je réalise simplement qu'à l'exception de sa première dame dans Primary Colors, ses grands rôles impliquent tout de même toujours le célibat d'une vieille fille: Howards End, Much Ado, Les Vestiges du jour, Au nom du père, Raison et sentiments, Wit, Saving Mr. Banks... Bien que mariée, Fiona Maye recoupe finalement pas mal de ces thématiques, puisqu'il est bien dit qu'elle ne se laisse plus toucher depuis longtemps, et que sa rencontre avec un adolescent fait naître en elle un désir de maternité mâtiné de romantisme. Mais bien qu'évoluant en terrain connu, elle livre une performance complexe digne d'être saluée, et sauve un film bancal d'un potentiel naufrage. On ne perdra donc rien à voir The Children Act au cinéma, même si les rebondissements de la seconde partie ne me convainquent guère.

lundi 6 août 2018

Three Smart Girls Sing Up


Cet article est une réponse au commentaire laissé par Le Vengeur masqué de Rosalind Russell sur mon récent hommage à Zhou Xuan, dans lequel notre lecteur regrettait de ne pouvoir mettre la main sur les sous-titres des films de la comédienne chinoise, alors que mes louanges sur la dame lui évoquent un "parfum de Deanna Durbin". Ce qui devait d'abord être une réponse de trois lignes s'est métamorphosée en thèse de doctorat, aussi ai-je décidé de consacrer un billet entier à ce sujet sur lequel je m'interroge depuis quelques années: lors d'une promenade sur le mont Ida, dans quelle mesure peut-on comparer les trois déesses de la chanson au cinéma, l'européenne Danielle Darrieux, l'asiatique Zhou Xuan et l'américaine Deanna Durbin? Toutes trois composent ma sainte triade des actrices chantantes, et toutes sont d'ailleurs de la même génération, nées entre 1917 et 1921. Eléments de réponse sous forme épistolaire:

Cher Vengeur masqué de Rosalind,

Je te remercie pour ton commentaire!

Concernant la comparaison avec Deanna Durbin, j'ai envie de dire que dans la comédie, Zhou Xuan est très drôle mais avec moins de naturel que l'actrice canadienne, et que dans la tragédie, elle joue davantage. Sachant qu'il faut garder à l'esprit que l'Universal n'a jamais donné à Deanna l'occasion de jouer dans le drame, hormis dans Christmas Holiday et quelques poignées de scènes disséminées dans ses comédies: quelques larmes dans It Started with Eve et Because of Him, ou encore la fin toute d'inquiétude quant à l'être aimé dans Hers to Hold.

En considérant toujours la différence de traitement des deux côtés du Pacifique, à savoir une Deanna Durbin liée à un studio de moindre envergure dans l'industrie cinématographique la plus importante au monde, et une Zhou Xuan superstar dans un pays occupé, je pense tout de même que la comparaison se soutient bien: elles ont toutes deux commencé adolescentes et ont été davantage considérées comme chanteuses que comme actrices. Par exemple, si Zhou Xuan est généralement citée comme la plus connue des Sept Etoiles de la chanson chinoise, elle ne fait pas traditionnellement partie des Quatre Grandes Actrices du pays, une liste composée de Qin Yi, Shu Xiuwen ou encore Zhang Ruifang, et dominée par Bai Yang, la star de l'Autant en emporte le vent chinois (Les Larmes du Yangzi, 1947).

Mais Zhou Xuan a incontestablement eu plus d'opportunités que Deanna Durbin car la concurrence était probablement moins rude parmi les stars chinoises qu'à Hollywood dans les années 1940, mais surtout parce qu'elle a réussi à alterner drames et comédies, et a joué dans des films au succès critique certain, à la différence de Deanna coincée dans des comédies de seconde zone toutefois très lucratives, bien que je tienne celles tournées par Henry Koster, First Love ou Spring Parade, pour de bons films, et que je considère It Started with Eve comme une excellente comédie n'ayant rien à envier à certains véhicules de studios plus connus.

Tout cela pour dire que si Zhou Xuan n'est pas considérée comme la plus grande actrice chinoise dans son pays d'origine, sa notoriété reste forte grâce à toutes ses chansons dont certaines sont devenues des classiques (Clair de Lune repris par Gong Li dans Shanghai Triad, ou L'âge de la fleur servant tout une séquence dans In the Mood for Love), et elle reste à découvrir absolument grâce à tous ses bons rôles. Après tout, une carrière comptant un drame social universellement reconnu (Les Anges du boulevard), des adaptations de grands classiques littéraires (L'Histoire du pavillon d'Occident, Le Rêve du pavillon rouge), de grandes fresques historiques (L'Histoire secrète de la cour des Qing) et des comédies contemporaines à succès; reste brillante à plus d'un égard.

En définitive, je me demande si Zhou Xuan ne soutiendrait pas mieux la comparaison avec... Danielle Darrieux. Une autre actrice ayant commencé adolescente, d'abord moins prise au sérieux que certaines grandes actrices de prestige (Edwige Feuillère, Françoise Rosay); qu'on faisait chanter dans la plupart de ses films (pas tous, mais elle tournait deux fois plus que Zhou Xuan et Deanna Durbin réunies!), rapidement devenue une star nationale (Mayerling) au point d'être immédiatement invitée par Hollywood pour tourner The Rage of Paris (par Henry Koster... pour la Universal... tiens donc!), mais ayant toujours eu la chance de pouvoir se rapatrier très vite dans son pays d'origine afin d'y être une star et d'enchaîner les bons rôles, plutôt que dépérir dans le moins bons des studios américains; et qui comme Zhou Xuan a su alterner biopics en costumes (Katia, Mayerling), adaptations d'auteurs classiques (Ruy Blas, Le Rouge et le Noir), drames contemporains (Abus de confiance) et comédies populaires (Battement de cœur). La comparaison s'arrête là car Danielle a une longueur d'avance sur beaucoup d'actrices pour avoir à son actif des chefs-d’œuvre absolus de l'histoire du cinéma (Le Plaisir, Madame de...), mais dans les années 1930 et 1940, leurs carrières étaient finalement similaires.

Jeu et musique

En matière de jeu, toutes trois avaient de la fraîcheur, du dynamisme et de l'espièglerie à revendre, et toutes trois savaient user d'un naturel de bon aloi qui passait fort bien au cinéma. Mais dans les larmes ou parfois quelques rires forcés, on sent bien que, tout en étant en avance sur beaucoup d'actrices de son temps (cf Tang Ruojing et sa diction ultra théâtrale dans La Cour des Qing), Zhou Xuan ne s'est jamais totalement départie d'une certaine tradition théâtrale dans les émotions les plus fortes. Par ailleurs, elle passait plus facilement pour une petite fille, alors que ses consœurs occidentales étaient davantage moulées sur le modèle de jeunes femmes en devenir (A seize ans, Danielle fait déjà très adulte dans La Crise est finie). Mais ce qui est toujours formidable avec Zhou Xuan, c'est qu'elle joue réellement devant une caméra. A l'inverse, Deanna Durbin avait beau être divine de naturel dans la comédie, le fait que la Universal l'ait délibérément interdite d'explorer d'autres facettes de son talent ne lui a pas permis de s'aventurer dans le drame, si bien que son jeu paraît incroyablement apathique parfois, comme dans la scène finale de Hers to Hold, ou au mieux simplement correct mais peu transcendant, comme en témoigne sa performance quelque peu effacée dans Christmas Holiday. Ceci dit, Zhou Xuan n'a pas toujours été parfaite non plus: dans Mò fù qīngchūn (1949), elle exagère bien trop les larmes dans la partie dramatique malgré une énergie rafraîchissante qui rehausse la partie comique. Et Danielle Darrieux ne m'a pas toujours convaincu partout, loin de là.

Et quid de la musique dans tout ça? Incontestablement, Deanna Durbin avait une grande voix lyrique, une voix déjà si impressionnante de maîtrise avant qu'elle soit connue qu'elle fut jugée trop mûre pour doubler la frêle Blanche-Neige des studios Disney. Curieusement, les gazouillements aigus et juvéniles de Zhou Xuan ne sont pas si éloignés des suraigus d'Adriana Caselotti, mais sa voix est évidemment plus proche de l'opéra de Pékin que du lyrique occidental. Quant à Danielle Darrieux, elle pouvait monter haut, mais son timbre n'est pas non plus adapté au lyrique. D'autre part, si l'on compare ces trois dames sur la portée de leurs chansons, on remarquera qu'elles ont toutes introduit des airs à succès (My Own pour Deanna Durbin, Il peut neiger et Premier Rendez-vous pour Danielle Darrieux, La Chanteuse errante ou Clair de Lune pour Zhou Xuan). Mais Deanna semble avoir fait davantage de reprises, capacités lyriques obligent, alors que les autres eurent un répertoire pop plus varié. Etre issue d'une culture orientale sert néanmoins fort bien Zhou Xuan dans cette comparaison, car le shídàiqǔ, mélange de musique traditionnelle chinoise et de jazz américain qui faisait fureur à Shanghai dans les années 1940, lui offrit l'occasion de traverser les styles avec brio. Surtout, les chansons de Zhou Xuan semblent encore très populaires de nos jours en Asie et sont régulièrement reprises dans diverses émissions. Ce n'est pas exactement le cas pour les deux autres.

Evolution et maturité

En résumé, ces trois actrices chantantes ont eu des début similaires sur trois continents différents, mais les contextes politiques et artistiques ne leur ont pas donné à toutes les mêmes opportunités, d'où l'évolution différente de chacune. Danielle Darrieux eut la chance de travailler en Europe, dans un pays n'ayant jamais eu peur d'écrire de grands rôles pour ses actrices vieillissantes. Surtout, elle s'établit très vite comme une grande star dans son pays d'origine, ce qui lui permit de rester sur le devant de la scène pendant trois décennies. Elle réussit même à surfer tardivement sur la Nouvelle Vague grâce aux Demoiselles de Rochefort, puis resta assez légendaire pour rebondir à plus de 80 ans dans des succès critiques (Persépolis) et commerciaux (8 Femmes). En outre, sa rencontre avec Max Ophüls lui a donné l'occasion d'entrer dans le panthéon envié des interprètes ayant au moins un chef-d’œuvre intemporel à leur actif. Les deux autres actrices n'ont pas eu cette chance et n'ont malheureusement pas survécu, cinématographiquement, aux années 1940. Malgré une belle carrière, Zhou Xuan avait trop de problèmes personnels, et surtout, en dépit de grands succès en temps de guerre, la rapide arrivée au pouvoir de la dictature maoïste aurait nécessairement mis fin à sa carrière d'une manière ou d'une autre, comme ce fut le cas pour nombre d'actrices qui durent se réfugier à Hong Kong pour continuer à travailler, ou se soumettre aux messages idéologiques voulus par le nouveau régime.

De son côté, Deanna Durbin tournait dans le pays a priori le plus propice à l'épanouissement d'une belle carrière, un pays également marqué par la guerre, comme le reste du monde, mais qui eut la chance de ne pas la connaître sur son territoire (Pearl Harbor excepté). Mais, travailler précisément dans le système cinématographique le plus puissant au monde rendait la concurrence rude: bien que considérée comme un prodige musical, Deanna était coincée à la Universal. A la même époque, la MGM avait Jeanette MacDonald pour le lyrique et Judy Garland pour le swing. La légende prétend que, auditionnant Durbin et Garland, Louis B. Mayer aurait renvoyé la première, mais on sait aujourd'hui qu'il était en déplacement et que la décision fut probablement prise par un subalterne. Deanna aurait vraisemblablement gagné à signer avec un studio puissant: Mad About Music, Three Smart Girls Grow Up et surtout It Started with Eve restent de charmantes comédies, mais rien qui s'approche de La Veuve joyeuse de Lubitsch ou du Chant du Missouri de Minnelli. La déception de jouer inlassablement le même rôle à la ville comme à l'écran, en plus de sa détestation du star system, conduisirent finalement Durbin a mettre fin à sa carrière en 1948 pour vivre dans l'anonymat le plus strict en se réfugiant à la lisière de la forêt de Rambouillet! Mais que cela ne fasse pas oublier à quel point elle fut célèbre en son temps: elle fut une star internationale aux multiples couvertures de magazines, et ses films furent tous d'énormes succès commerciaux.

Une pomme d'or en guise de conclusion

Alors, ces comparaisons ont-elles un sens? Oui pour les débuts de carrière, non pour la suite, comme on vient de le voir. Et si nous étions Pâris, à qui donnerions-nous la pomme d'or de la meilleure filmographie? A Danielle Darrieux, incontestablement, qui a traversé le siècle en parsemant sa carrière de quelques œuvres fondatrices (La Ronde, Le Plaisir, Madame de..., Marie-Octobre, Les Demoiselles, Persépolis, en plus de bons films tels Katia, Ruy Blas ou L'Amant de Lady Chatterley). Elle est talonnée par Zhou Xuan qui tourna dans nombre de projets prestigieux de l'histoire de son pays bien que ceux-ci n'aient pas encore percé dans le monde occidental, tandis que Deanna Durbin ne peut concourir qu'avec de réjouissantes comédies qui ne soutiennent malheureusement la comparaison avec aucune des autres filmographies. Enfin, à qui donnerions-nous la pomme d'or de la meilleure actrice? Là, je refuse de choisir! Toutes étaient talentueuses et toutes ont eu quelque chose à offrir au septième art. Deanna Durbin était intouchable dans le lyrique, et son timing comique est l'un des plus impressionnants qui soit, considérant qu'elle manifesta ce don inné à seulement quinze ans. Par comparaison, j'ai toujours trouvé Judy Garland moins naturelle et plus affectée, mais la jeune prodige du swing a bel et bien eu, elle, le rôle dramatique qui l'a fait entrer dans les annales. Quoi qu'il en soit, je citerai aujourd'hui It Started with Eve et Lady on a Train comme les deux sommets comiques de Deanna Durbin. Danielle Darrieux a quant à elle de grandes performances dans tous les registres, avec, selon mes préférences personnelles des pics imbattables dans Battement de cœur côté comédie, et Les Yeux de l'amour côté drame. Quoique le monologue dans la cuisine dans 8 Femmes soit également bouleversant. Enfin, Zhou Xuan a également de très belles interprétations qui méritent d'être vues: nous listerons ici sa servante espiègle du Conte du pavillon de l'Ouest, et sa concubine dépoussiérant la vieille cour, mais finalement broyée par le système, dans L'Histoire secrète de la cour des Qing.

Un vœu à défaut d'attribuer la pomme? J'espère vivement que les films Zhou Xuan seront rapidement accessibles au public occidental, car ils se doivent d'être vus!

Te souhaitant, cher lecteur, une bonne soirée,

Amicalement,

Le Vengeur de Deanna Durbin!