lundi 1 mai 2017

Un siècle de Danielle Darrieux


Et voilà! Après Olivia de Havilland l'année dernière, la Divine Danielle Darrieux vient de rejoindre le cercle envié des icônes du cinéma devenues joyeuses centenaires. Pour fêter dignement cette occasion, j'ai passé le mois d'avril à visionner une bonne part de sa filmographie, un marathon trop récent pour vous proposer un top 10 clair de ses meilleures performances, aussi opté-je pour un parcours chronologique comme je l'avais fait pour Garbo jadis. Il faut dire que la liste des travaux de la dame regorge de comédies charmantes et de drames brillamment mis en scène, de telle sorte qu'il devient difficile de se limiter à un classement restrictif. Célébrons ainsi mon actrice française préférée avec une bonne trentaine de films, dont...


Marie Vetsera, dans Mayerling (1936)


Mauvaise Graine (1934): Le tout premier film de Billy Wilder! Je garde le souvenir d'une réalisation dynamique et de jolies images des rues de Paris, avec une tonalité faisant passer un moment exquis. On a curieusement du mal à bien reconnaître une Danielle Darrieux encore adolescente, mais elle y chante le délicieux "Depuis que tu m'aimes" en compagnie de Pierre Mingand, qu'elle retrouvera dans trois autres duos. Pour les chansons de Danielle, voir l'article qui suivra dans la foulée.


La Crise est finie (1934): Une charmante comédie improbable de Robert Siodmak, qui deviendra lui aussi plus célèbre de l'autre côté de l'Atlantique, pour encourager la sortie de la crise de 1929 en chansons. Les scènes comiques sont constamment drôles, entre la troupe cherchant à se débarrasser de sa vedette capricieuse, et la mère de famille qui provoquera à son insu un attroupement gigantesque en cherchant son chemin dans la capitale, tandis qu'une Danielle Darrieux toujours très jeune se révèle pleine de fraîcheur, sans être encore au pic de son génie comique. Les chansons "Sans un mot", "On ne voit ça qu'à Paris" et "La Crise est finie" agrémentent joliment le tout.


Le Domino vert (1935): La première rencontre de Danielle avec son Pygmalion, Henri Decoin, qui lui donnera certains de ses plus beaux rôles et l'épousera même à l'issue du tournage. Co-réalisé par Herbert Selpin, Le Domino vert est hélas plutôt raté, souffrant d'un déséquilibre profond entre un gigantesque flashback et une résolution d'intrigue trop rapide, mais l'atmosphère aristocratique et mondaine, non sans rappeler les films américains de l'ère Pré-Code, reste plaisante. La jeune actrice n'y a pas grand chose à faire, malheureusement.


Mayerling (1936): Le film qui a propulsé Danielle Darrieux au rang de star, et qui lui a également permis d'ajouter un metteur en scène solide sur son CV, en l'occurrence Anatole Litvak, qui à l'instar de Siodmak et Wilder fuyait alors le climat politique d'outre-Rhin. Je regrette de n'avoir plus beaucoup de souvenirs du film, aux décors et costumes somptueux, mais où les performances m'avaient peu marqué à l'époque. A revoir de toute urgence, car une rencontre Danielle Darrieux - Charles Boyer dans une ambiance viennoise enchanteresse ne saurait laisser indifférent.


Jacqueline Serval, dans Un Mauvais Garçon (1936)


Un Mauvais Garçon (1936): Une comédie de Jean Boyer et Raoul Ploquin, portée par une héroïne sociologiquement très positive, puisqu'elle refuse d'épouser les hommes que lui propose son père pour réaliser sa propre ambition: devenir avocate. Ce faisant, sa rencontre électrique avec Henry Garat lui donnera du fil à retordre pour pouvoir s'imposer dans cette profession (elle veut tout faire pour plaider sa cause alors que lui-même veut rester en prison!), et force est de constater que Danielle se montre là hilarante de bout en bout! Sa manière de harceler son client, ou d'assommer le juge d’instruction avec un rapport digne de Guerre et Paix, est à se rouler par terre, et sa transformation en "mauvaise fille", béret et cigarette au bec, pour mieux infiltrer un gang rusé est également réjouissante. Le rythme général s'essouffle de temps à autre, mais la performance d'actrice n'en reste pas moins très réussie, annonçant par-là même de bien belles choses à l'avenir. Et c'est encore l'occasion pour la chanteuse d'atteindre de hautes notes sur "Je ne donnerais pas ma place", "C'est un mauvais garçon" et "Imaginons que nous avons rêvé".


Mademoiselle ma mère (1937): Second film de l'actrice avec Henri Decoin, Mademoiselle ma mère lorgne ouvertement du côté des comédies américaines telles It Happened One Night, avec une héroïne capricieuse qui n'hésite pas à plonger dans la rade pour refuser un énième fiancé. On sourit souvent, notamment grâce à Danielle, hilarante alors qu'elle régente la maisonnée d'un vieillard qu'elle a épousé par défi, alors qu'elle tombe inexorablement amoureuse de son beau-fils de son âge; mais on ne saurait parler d'un grand film, tout sympathique soit-il. Ça reste néanmoins une jolie étape dans la carrière du couple, qui mettra à profit un futur contrat aux Etats-Unis pour observer méticuleusement la manière de tourner des comédies dans ce pays. A noter que Danielle y chante un nouvel air, "Je n'aime que vous".


Lydia, dans Abus de confiance (1937)


Abus de confiance (1937): Après la comédie, le drame. Henri Decoin a cette fois-ci opté pour une histoire tragique, où l'héroïne n'a d'autres ressources que de se faire passer pour la fille cachée d'un homme célèbre, afin d'échapper à la misère et aux avances grossières de patrons déterminés à abuser d'elle. On pourra regretter que l'actrice soit un peu effacée dans une bonne partie centrale faisant la part belle à Charles Vanel et Valentine Tessier, encore qu'elle suggère bien la peur qui la saisit lorsqu'elle craint que la supercherie ne soit découverte, mais il n'en reste pas moins qu'elle fait une entrée en scène et une sortie remarquables. En effet, sa manière forte de résister à la misogynie ambiante qui l'oppresse quand elle se retrouve à la rue donne d'emblée envie de s'intéresser au personnage, tandis que sa plaidoirie finale, alors que Lydia, devenue avocate, doit défendre une jeune femme lui rappelant ce qu'elle a été, est jouée avec une puissance rare. Dans cette conclusion brillante quoique peu crédible d'un point de vue juridique, Danielle laisse entrevoir dans son exaltation les propres regrets qu'elle éprouve après son imposture. C'est intense, et l'on oublie aisément la relative fadeur du second acte.


The Rage of Paris (1938): Appelée aux Etats-Unis après le succès international de Mayerling, Danielle a signé cette année-là un contrat de sept ans avec les studios Universal, l'autorisant à tourner un film en France par an tandis que son époux Henri Decoin a profité de l'occasion pour bien observer les rouages de la comédie américaine pour ses futures œuvres. Pourtant, Danielle a rompu son contrat après cet unique film, ayant le mal du pays, mais ça ne l'empêche nullement de briller autant qu'une Carole Lombard dans un opus délicieux d'Henry Koster, l'auteur des plus charmantes comédies de Deanna Durbin. On retiendra surtout une scène incroyablement osée pour l'époque, dans laquelle Danielle s'empêtre dans son gilet en se déshabillant dans le bureau de Douglas Fairbanks Jr, exposant sa seule poitrine à la vue de tous les notables de l'immeuble! Sans compter qu'elle continue de se dévêtir après avoir eu conscience de leur présence, puisqu'elle cherche à se faire engager comme mannequin! Au-delà de ce genre de scènes irrésistibles, Danielle y est une fois de plus ahurissante de drôlerie tout du long.


Anita Ammer, dans Retour à l'aube (1938)


Katia (1938): Un joli film en costumes de Maurice Tourneur, qui tente de recréer la magie de Mayerling et qui, a priori, me plaît même davantage si ma mémoire ne me fait pas défaut concernant son illustre aîné. Danielle y incarne la charmante Catherine Dolgorouki, épouse morganatique du tsar Alexandre II, et donne à cette occasion une délicieuse performance: d'abord têtue et désagréable envers un souverain dont elle ne partage aucune des idées conservatrices, elle se laisse malgré tout séduire sans rien perdre de sa spontanéité, avant de se révéler superbement romantique et tragique lorsque vient le temps des troubles. La belle promenade hivernale des amants, et la chanson mélancolique à souhait sur l'air "Il peut neiger" ajoutent au charme d'un ensemble également porté par d'imposants décors et de superbes robes de bal. Mais en définitive, on retient surtout l'inimitable Danielle, qui réussit à vous faire hurler de rire rien qu'en piétinant un massif de fleurs ou en se tirant les oreilles, avant de laisser place à un désarroi sincère à la lueur de bougies. Ce naturel désarmant fait de Katia un bel opus, à la différence des aventures d'Edwige Feuillère de Mayerling à Sarajevo, où l'autre grande dame du cinéma français est en revanche un peu trop théâtrale pour fasciner autant que la fraîcheur de Mademoiselle Darrieux.


Retour à l'aube (1938): Retour en France, et nouveau film avec Henri Decoin, Retour à l'aube nous offre cette fois-ci une atmosphère hongroise des plus envoûtantes, avec un montage particulièrement prenant sur des trains entrant en gare, alors que tous les habitants du village, du chef de station aux oies blanches, accourent pour assister à l'arrivée du monde moderne dans leur petite localité. Impressionnée par les beaux atours des voyageurs du rapide de Budapest, l'héroïne se laisse griser par une escapade dans la capitale où elle se métamorphose en superbe princesse de conte de fées, avant qu'un tourbillon de champagne ne la place en bien mauvaise posture... Honnêtement, ce n'est pas le rôle le plus impressionnant de Danielle Darrieux, qui a surtout l'heur d'être superbement filmée dans une robe à mourir de ravissement, mais la mise en scène inspirée de son mari, les nombreux rebondissements de l'histoire, l'ambiance d'Europe centrale et la musique intrépide puis mélancolique de Paul Misraki donnent à l'ensemble un cachet réellement grandiose, qui culmine en une somptueuse séquence tragique où l'héroïne, se rappelant qu'elle a laissé un époux en cours de route, se met à chanter le magnifiquement triste "Dans mon cœur".


Arlette, dans Battement de cœur (1940)


Battement de cœur (1940): Et après le drame hongrois, retour à la comédie, dans un esprit très américain rapporté d'Hollywood par Henri Decoin. La fin a beau souffrir de deux ou trois incohérences, l'ensemble n'en reste pas moins brillant, essentiellement grâce à, devinez qui... une Danielle Darrieux au faîte de son génie comique, dont chaque cri et chaque grimace sont à hurler de rire à mesure que la petite voleuse malgré elle se transforme en dame de cœur. Comme je le précisais ici, le film est extrêmement sympathique, comptant notamment son pesant de scènes d'anthologie, dont la charmante "Charade" chantée par l'actrice en compagnie d'un petit chien noir sur ses jambes dénudées.


Premier Rendez-vous (1941): Il est étrange que ce film d'Henri Decoin ait remporté plus de succès que Battement ce cœur et Caprices, car c'est nettement moins drôle. Ça commençait pourtant très bien avec l'amusante ouverture à l'orphelinat, mais les rapports avec le professeur deviennent rapidement très glauques au lieu de vraiment faire sourire, tandis que la flopée d'étudiants supposée égayer le film est l'une des choses les plus irritantes qu'on ait vu au cinéma ("Aujourd'hui, nous allons voir ce que La Fontaine professe..." "Fesses!" ... Sans commentaires.) Le problème du film, c'est que les éléments comiques (le tableau qui tombe sur Danielle, le collègue pique-assiette) ne sont pas drôles, au point que le rythme s'essouffle très vite. Mais deux jolies chansons, "Premier Rendez-vous" et le "Chœur des adieux", agrémentant une série de scènes osées (Danielle, en nuisette courte et moulante, s'éveillant en regardant les étudiants torse-nu s'ébattre sur la pelouse de gymnastique) confèrent heureusement du charme à l'ensemble, même si je trouve l'actrice plus amusante dans d'autres comédies.


Lise, dans Caprices (1942)


Caprices (1942): Déjà évoqué ici, ce film de Léo Joannon me fait le même effet que Battement de cœur tant les quiproquos s'enchaînent, et tant l'actrice s'y montre irrésistiblement drôle d'un bout à l'autre. L'histoire ne brille pas toujours par sa cohérence, mais Danielle y passe par tous les registres possibles et imaginables, de la comédienne sûre d'elle à la fausse bouquetière capricieuse, en passant par la grande dame aguicheuse au porte-cigarette. Chacune des facettes de l'héroïne est à hurler de rire, au prix de grimaces rafraîchissantes qui soulignent à quel point la dame sait ne pas se prendre du tout au sérieux (voir notamment sa tête quand le chauffeur de taxi la confond avec une vendeuse)! Bref, tout cela fait beaucoup de bien, et l'on en redemande, de quoi confirmer que je n'aime jamais autant Danielle Darrieux que dans une comédie. L'air "Un Caprice" ajoute évidemment au charme de l'ensemble.


Ruy Blas (1948): Ce film de Pierre Billon a l'illustre honneur d'être écrit par Jean Cocteau, ce qui, ajouté à de magnifiques décors espagnols superbement photographiés, lui donne une saveur particulièrement agréable. Ce n'est cependant pas la meilleure performance de Danielle Darrieux, mais elle y est néanmoins hors de tout reproche dans le rôle de la reine prisonnière d'une cour étouffante dominée par la figure sévère de Gabrielle Dorziat. La façon dont elle se libère en compagnie de Ruy Blas est bien rendue par la comédienne, qui montre une fois de plus qu'elle a une longueur d'avance sur nombre de ses partenaires, en l'occurrence un Jean Marais dont le jeu ultra théâtral n'est absolument pas acceptable au cinéma. Sans compter que le pauvre acteur se fait voler la vedette par tous les seconds rôles masculins, de Marcel Herrand en comploteur cynique à Gilles Quéant en duc admirable de panache. Mais si j'aurais préféré une autre star dans le rôle-titre, l'ensemble n'en reste pas moins passionnant et contribue à me faire aimer le cinéma français d'antan.


Occupe-toi d'Amélie (1949): Une adaptation de Feydeau par Claude Autant-Lara, et accessoirement, l'un des films les plus insupportables qui soient, tant les acteurs caquettent à n'en plus finir. Interrogée par son ancienne patronne, Danielle s'y voit contrainte de confirmer qu'elle était "coquette", et qu'elle est par conséquent devenue "cocotte". Pitié!


Emma Breitkopf, dans La Ronde (1950)


La Ronde (1950): Un petit chef-d’œuvre d'Ophüls, porté par un concept passionnant où chaque destin reste lié par un personnage commun à deux saynètes, et rendu délicieux par une photographie, des costumes et une décoration à couper le souffle, avec bien entendu un casting de rêve. Je préfère quand même les Ophüls qui suivront, mais c'est évidemment très bien en l'état, bien que Danielle ne soit pas, de mémoire, la plus marquante de la distribution dans le rôle d'une femme mariée adultère. Il me faudra revoir le film pour m'en refaire une meilleure idée, et me remémorer ce qu'y fait mon favori Anton Walbrook.


La Maison Bonnadieu (1951): Une comédie sympathique de Carlo Rim, aussi légère que dérisoire et portée par de charmants décors et costumes, à propos d'un ménage atypique où Madame fait monter ses amants par l'escalier principal, quitte à faire accuser sa bonne quand les bellâtres sont découverts, tandis que Monsieur tente de la rendre jalouse en essayant, maladroitement, de prendre une maîtresse. Les dialogues sont bien souvent amusants, et l'entente formée entre Danielle Darrieux et Bernard Blier fait vraiment passer un bon moment. La comédienne y est légère à souhait en feignant la surprise, l'air de rien.


La Vérité sur Bébé Donge (1952): Un nouveau film d'Henri Decoin, dont l'actrice reste apparemment très fière car elle considère que son ancien mari lui a vraiment donné son premier grand rôle dramatique, après les jeunes filles délurées de sa jeunesse. Une fois n'est pas coutume, j'avouerai n'être pas le plus grand admirateur du jeu de Darrieux dans ce film, en particulier dans la partie dramatique où sa voix me semble un peu trop endormie. Autrement, l'ensemble reste bien mis en scène, mais les histoires noires me touchent généralement peu, sans compter que dix ans plus tard, Thérèse Desqueyroux a fait largement mieux dans l'exploration complexe d'une relation littéralement empoisonnée entre deux époux.


Madame Rosa, dans Le Plaisir (1952)


Le Plaisir (1952): La meilleure adaptation de nouvelles de Maupassant de l'histoire du cinéma, et un chef-d’œuvre absolu de Max Ophüls, que je préfère même à Madame de... pour le subtil balancement entre ville et campagne des deux premiers segments, portés par de grands moments musicaux, dont le bal masqué du premier acte, et la communion du second. En vacances dans la campagne normande, Danielle rend toute sa dignité à Madame Rosa, la prostituée au grand cœur, notamment lors d'un dialogue mythique avec Jean Gabin au beau milieu des prés.


Five Fingers (1952): Un film d'espionnage de Joseph L. Mankiewicz que je n'avais pas aimé la première fois, mais qui se révèle de haute qualité avec un regard plus objectif, pour son suspense et ses belles images en noir et blanc. Dans le rôle d'une comtesse polonaise qui s'embarrasse peu de scrupules, Danielle doit surtout jouer de charme et de séduction pour servir les intérêts d'une femme cupide, mais son air impérieux en impose fabuleusement, bien qu'elle ait été meilleure ailleurs.


Comtesse Louise de... dans Madame de... (1953)


Madame de... (1953): Le chef-d’œuvre d'Ophüls, bien que je préfère Le Plaisir et Lettre d'une inconnue, qui bénéficient d'histoires plus consistantes au départ. Il n'en reste pas moins que la mise en scène est brillamment orchestrée autour du motif des cœurs de diamants, tandis que les valses aériennes de fin du XIXe siècle emportent superbement le nom à jamais inconnu de la célèbre comtesse. Ophüls, Darrieux et Charles Boyer y réussissent l'exploit de donner chair à un concept impossible à jouer, celui de la frivolité et de l'existence vide de tout sens. En réalité, il est difficile d'être touché par la fameuse dame anonyme, mais dès que Danielle dit au bijoutier: "Ce n'est pas moi qu'il faut regarder", et dès qu'elle s'effondre sur sa porte en répétant inlassablement: "Je ne vous aime pas! Je ne vous aime pas!", un charme incomparable opère, et l'on comprend absolument la magie qui se dégage de ce rôle iconique.


Châteaux en Espagne (1954): Après un tel exploit précédent, difficile d'apprécier la médiocrité de ce petit film en couleurs de René Wheeler, qui commet l'affront suprême de présenter la tauromachie comme un art appréciable. Mais même en admettant qu'on admire ce genre de spectacles ou l'atmosphère espagnole surannée (je ne veux froisser personne, mais c'est loin d'être mon pays préféré, désolé), il faut bien se rendre à l'évidence: l'histoire d'amour improbable entre une secrétaire française et un torero castillan tourne très vite à vide. A vrai dire, l'amoureux est si insipide qu'on lui préfère son rival, et l'ensemble reste de toute façon ultra mineur, malgré une performance honorable de l'actrice qui nous occupe.


Le Rouge et le Noir (1954): Une adaptation de Stendhal par Autant-Lara pesante au possible, dont j'ai détaillé mon ressenti ici même. Entre la narration du héros qui met cinquante ans à prendre une main, et les allers-retours interminables entre les chambres à coucher, j'ai cru que le film n'en finirait pas, d'autant que les personnages sont si froids et ridicules qu'il est impossible de ressentir quelque chose pour eux.


L'Affaire des poisons (1955): Déjà évoquées ici, ces retrouvailles avec Henri Decoin ne sont pas des plus heureuses pour son ancienne compagne, donnant lieu à un film kitschissime où le carton-pâte le dispute aux sons de thérémine, alors que le scénario fait tout pour ôter le moindre embryon de complexité chez la marquise de Montespan, pour n'en faire qu'une méchante glaciale obsédée par son reflet dans des miroirs de poche. Danielle n'en reste pas moins hautaine à souhait, mais elle est malgré tout éclipsée par la composition bien plus nuancée de Viviane Romance, et par le bel esprit de son époux cocu.


Constance Chatterley dans L'Amant de Lady Chatterley (1955)


L'Amant de Lady Chatterley (1955): Un agréable film de Marc Allégret, porté par une ambiance champêtre et boisée dissimulant des étreintes torrides dans la grange avec un Sicilien musclé. La photographie en noir et blanc est exquise, et Danielle trouve là l'un de ses plus beaux rôles: elle réussit l'exploit de décrire à la perfection l'aspect toujours un peu commun des aristocrates sous le couvert d'une certaine hauteur, et son éveil au désir reste parfaitement bien joué entre larme discrète et sourire qui s'épanouit. Les dialogues avec un mari impuissant et fuyant n'ont eux aussi aucune fausse note, de telle sorte qu'on reste captivé même quand le film s'essouffle un peu dans sa seconde partie. A noter que la montée en puissance du désir est mise en scène de façon excitante, avec abattage de conifère et caresses du plumage d'une caille. Dans tous les cas, un beau film contemporain qui fait du bien après le kitsch des histoires costumées précédentes.


Si Paris nous était conté (1956): Un film pseudo historique de Sacha Guitry visant surtout à faire défiler le gratin du cinéma français d'alors dans des saynètes sur la vie parisienne à travers les âges. L'acteur-réalisateur-narrateur est à égorger tant il rend sa leçon pédante et pénible à la fois, tandis que les interprètes rivalisent de ridicule (Jean Marais en François Ier), sur fond de costumes souvent très kitsch. Mais! Danielle est idéalement distribuée en Agnès Sorel, qu'elle rend légère et volontaire à la fois en une poignée de secondes qui permettent de sortir délicieusement du marasme général. Avec Michèle Morgan en sympathique Gabrielle d'Estrées quoique affublée de dialogues grotesques, elle est la seule à retenir l'attention.


Alexander the Great (1956): Lors d'une année décidément propice aux rôles costumés, la traversée de l'Atlantique a transporté Danielle dans la Thrace d'antan, afin d'incarner la majestueuse Olympias de Macédoine, mère d'Alexandre le Grand. Hélas, Robert Rossen est ici complètement dépassé par les événements, au point de livrer une fresque d'une platitude ahurissante au lieu du bas-relief attendu, tandis que les actrices sont cruellement sous-exploitées. Notre star n'apparaît que quelques minutes pour n'avoir rien d'autre à faire que rester digne, d'où une cuisante déception malgré la distribution alléchante.


Caroline Hédouin, dans Pot-Bouille (1957)


Pot-Bouille (1957): Une agréable adaptation de Zola par Julien Duvivier, avec un esprit formel classique comme je les aime, et de charmants costumes et décors franchement attrayants. La galerie de personnages donne toujours envie d'en savoir plus sur chacun d'eux, et Gérard Philipe est une fois n'est pas coutume plutôt convaincant en jeune premier arriviste déterminé à gravir les échelons du célèbre Bonheur des dames. Dans le rôle de la patronne des lieux, Danielle est passionnante à mesure que sa réserve fond pour mieux laisser place à ses désirs, sachant qu'elle captive tous les regards dès son entrée en scène, en composant une travailleuse acharnée a priori sévère et pourtant jamais dupe, voire souriante à l'occasion.


Un Drôle de Dimanche (1958): Une jolie histoire mise en scène par Marc Allégret, où Danielle côtoie un Bourvil naïf et touchant alors que les deux époux se retrouvent par hasard, après que la femme a quitté son mari pour un autre. Leur relation qui se réchauffe reste plaisante à observer, tandis qu'une élégante Arletty vient pimenter la distribution. Danielle y chante une fois de plus un air délicieux, "Le Temps d'aimer".


Marie-Hélène Dumoulin, dans Marie-Octobre (1959)


Marie-Octobre (1959): Après Pot-Bouille, un autre film de Julien Duvivier, captivant de bout en bout grâce à un huis clos haletant, où l'on se demande avidement qui est le fameux traître parmi les invités de l'ancienne résistante Marie-Octobre. Danielle ne fait évidemment aucune fausse note, mais ce sont davantage la mise en scène du suspense et le passage en revue des protagonistes masculins, à mesure que les secrets sont révélés, qui marquent les esprits.


Jeanne Montcatel, dans Les Yeux de l'amour (1959)


Les Yeux de l'amour (1959): C'est dans ce petit film méconnu de Denys de La Patellière, et qui vaut nettement mieux que sa réputation, que Danielle donne sa performance dramatique qui me plaît le plus. En effet, elle y incarne sans maquillage ostentatoire une vieille fille de quarante ans que nul n'a jamais désirée, qui plus est tyrannisée par une Françoise Rosay imposante en matriarche jalouse, et le tout avec une force de conviction impressionnante. Sincèrement, tout y est: Danielle n'oublie jamais de rendre son héroïne dynamique et volontaire, et elle passe avec beaucoup de nuance du rire aux larmes. Sa complicité qui naît avec l'homme aveugle qu'elle cache dans son château est fabuleuse, la scène des confessions au bord de la rivière fait mal tant ça vient du cœur, et si la conclusion pourra sembler un peu trop mélodramatique à beaucoup, c'est largement compensé par la subtilité constante du scénario, qui s'intéresse avant tout aux ravages psychologiques que subit une femme normale, qu'un entourage inconséquent malmène par des propos mal placés. Honnêtement, j'adore ce genre de personnages qui se révèlent lumineux malgré l'opinion négative qu'ils ont d'eux-mêmes, et je suis tellement fasciné par la composition de l'actrice que je lui donne mon prix d'interprétation de l'année. Elle renvoie très franchement les Charlotte Vale et autres Catherine Sloper aux vestiaires en évitant tous les pièges du mélodrame, et c'est absolument parfait. Il manquait simplement un petit côté plus flamboyant pour que le film devienne vraiment très bon, mais j'adore en l'état.


Le Dimanche de la vie (1967): Un film bizarre au possible de Jean Herman, adapté de Queneau, où Danielle joue à la diseuse de bonne aventure sur fond de comédie. La sauce n'a pas pris pour moi, même si je n'ai rien à reprocher à l'actrice, légère comme il se doit pour bien donner chair à cette héroïne excentrique.


Les Demoiselles de Rochefort (1967): Je n'ai pas revu cet opus de Jacques Demy depuis un moment, mais je préfère malgré tout les Parapluies, en dépit du dynamisme des chorégraphies et de la performance amusante de Françoise Dorléac. Dans le rôle de la mère de famille, Danielle a néanmoins le temps de bien marquer les esprits, notamment par sa crainte de devenir la nouvelle "Madame Dame", sans compter qu'elle est la seule de la distribution à n'être pas doublée pour la partie musicale. Voilà de quoi estomper le souvenir de chansons irritantes, en particulier celle des jumelles qui n'est jamais loin de me donner une crise de nerfs.


Mamy, dans 8 Femmes (2002)


8 Femmes (2002): Nous amorcerons une nouvelle décennie avec le grand rôle le plus récent de Danielle Darrieux, où l'actrice est particulièrement bien servie par le Technicolor de François Ozon, dans un film à la fois sympathique et affreusement misogyne. Quoi qu'il en soit, c'est un festival de performances excitantes, de Catherine Deneuve en maîtresse femme hautaine à Fanny Ardant en pute mise à l'index, en passant par Emmanuelle Béart en soubrette perverse et masochiste, quoique ce soit Isabelle Huppert qui trône au sommet de l'édifice, avec un mélange de névroses et de timing comique impressionnant que Rosalind Russell n'aurait pas désavoué. Mais la deuxième meilleure interprétation est bel et bien donnée par la divine Danielle, qui incarne une vieille dame pas si digne que ça avec un charme fou, et naviguant avec une facilité déconcertante sur le lac tranquille de la comédie, même pour dire des choses horribles sur les "pécheresses", avant de diriger sa barque sur les eaux plus troubles du drame, en une séquence de confessions incroyablement puissante.


Persepolis (2007): Nous finirons ce parcours avec un film d'animation de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi qui est effectivement à la hauteur de sa réputation. On y suit le parcours autobiographique de Marjane, une jeune fille iranienne secouée par les régimes autoritaires iraniens et qui découvre la vie en Autriche tout en gardant des liens étroits avec sa famille. Danielle Darrieux y retrouve une fois de plus la famille Deneuve (la grande Catherine et Chiara Mastroianni font partie des doubleuses), mais c'est bien elle qui incarne le personnage le plus attachant de l'histoire, dans le rôle de la grand-mère charismatique dont la liberté de ton reste intacte jusqu'à la fin. Sa voix chaleureuse y fait merveille au point de rendre la dame particulièrement vivante.


Moralité: même s'il me reste encore bien des découvertes à faire, Danielle Darrieux peut vraiment s'enorgueillir de sa longue et riche carrière. Elle a touché à tous les registres (musique, drame et comédie) avec bio, travaillé avec une galerie de réalisateurs importants (Wilder, Siodmak, Decoin, Litvak, Koster, Autant-Lara, Allégret, Duvivier, Rossen, Demy, Ozon, et surtout Ophüls!), et charmé le monde entier par sa personnalité unique et son immense talent.


Parmi ce que j'aimerais découvrir en priorité: Volga en flammes parce que le titre est enchanteur, Mademoiselle Mozart qui contient trois superbes chansons, Adieu Chérie parce que j'adore également la chanson-titre, Vingt-Quatre Heures de la vie d'une femme pour le roman de départ, Les Oiseaux vont mourir au Pérou parce que le titre m'intrigue, et Une Chambre en ville qui envoie de bonnes ondes des Parapluies de Cherbourg.


Mais avant de passer à toutes ces merveilles, souhaitons encore un très bel anniversaire à l'unique et irremplaçable Danielle Darrieux! A dans cent ans!

9 commentaires:

  1. Je dois avouer que j'espérais cette rétrospective de ta part : ça me donne des idées, il m'en manque beaucoup...
    Difficile de déterminer mes préférences, parce que je l'adore vraiment partout, tant pour sa gouaille comique très féminine des années 30 que pour son élégance charismatique des années 50, mais sans être pour autant enthousiasmé par les films en eux-mêmes (qui sont bons sans être fabuleux). Ophüls en particulier ne me transporte pas, malgré des mises en scène soignées : trop d'inertie, peut-être.
    J'ai quand même un faible très prononcé pour ses personnages de 5 Fingers (plutôt un second rôle pour moi, mais quel second rôle ! Fabuleuse !) et Battement de coeur (l'alliance entre la fraîcheur de Deanna Durbin, le comique piquant de Ginger Rogers et les mimiques de Carole Lombard...). Sans oublier sa grâce et son élégance inégalables dans Madame de..., mais son personnage y manque trop d'épaisseur, et pour cause...

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    1. J'ai eu du mal à bien apprécier Madame de... à cause de l'histoire et de l'héroïne franchement superficielles, mais à chaque essai, la mise en scène est tellement parfaite qu'on ne saurait lutter, même si j'hésite fortement avec Ugetsu monogatari pour mon prix du meilleur film. Par contre, j'adore Le Plaisir, inconditionnellement, minus le troisième segment qui m'enchante moins.

      D'une manière générale, j'ai tendance à être très généreux avec mes notes sur certains films. J'ai mis 7 à Retour à l'aube pour le montage sur les rails du train et l'ambiance hongroise, et fait de même avec Battement de cœur qui fut plaisant à découvrir, mais je ne suis pas sûr que ces œuvres valent autant.

      Souvent, Danielle élève en fait les films par elle-même, surtout ses comédies où elle est à hurler de rire, et que j'aurais vraisemblablement bien moins aimées avec une autre actrice dans le rôle.

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  2. Alors, dans les films à découvrir, j'ajouterais, pour ma part, Le Bon Dieu sans confession d'Autant-Lara où elle joue une manipulatrice faussement ingénue avec un brio remarquable (le film est curieux et intéressant, à mon sens).

    L'AACF

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  3. Ah ! J'ai trop vite survolé l'article, j'ai davantage pris le temps de détailler chaque film ce matin et je découvre avec beaucoup d'intérêt ce que tu dis des Yeux de l'amour, surtout si c'est avec Françoise Rosay en Gladys Cooper ...

    Merci donc !

    l'AACF

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    1. Oui! C'est disponible en DVD à l'unité ou dans le coffret "Bébé Donge / Premier rendez-vous". J'ai eu un gros coup de cœur pour ce succédané sirkien, qui aurait simplement gagné à être un peu plus flamboyant. Rosay donne d'abord l'impression qu'elle en fait des tonnes, mais sa repartie et sa dernière scène transforment son interprétation de départ en grande performance, tandis que Darrieux est absolument extraordinaire, sincèrement. J'hésite à nommer Rosay, mais Darrieux est ma lauréate de l'année, devant Taylor et Signoret! Te connaissant, tu devrais vraiment aimer l'ensemble.

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  4. J. L. Stanwyck19 juin 2017 à 16:52

    Je trouve enfin le temps de me pencher sur ton blog... J'espère que tu vas bien de ton côté, et que nous aurons le plaisir de te lire de nouveau bientôt.

    Tu parles de beaucoup de films que je n'ai pas vus, ma liste de choses à voir s'allonge d'autant ! Ce sont surtout les Yeux de l'amour qui me tentent pour l'heure.

    Si je n'ai plus beaucoup de souvenirs de 8 femmes (à part le générique qui ressemblait à celui de The Women), je trouve aussi Darrieux excellente dans Five Fingers. Par contre je ne suis pas vraiment de ton avis quant au Plaisir : Danielle est très bien, certes, et la mise en scène est particulièrement belle (tous ces travellings et contre-plongées !), mais je n'ai vraiment pas accroché. En quelque sorte, j'ai eu le sentiment que le film était très beau, mais un peu creux en fin de compte. Le DVD de Madame de... attend dans ma bibliothèque depuis quelques temps, peut-être cela me réconciliera-t-il avec Ophüls en français ?

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    1. Merci de tes nouvelles. Je travaille enfin sur un projet qui me comble et n'aurai pas vraiment le temps de poster beaucoup d'articles avant août.

      Tant mieux si celui-ci te donne envie de voir Les Yeux de l'amour. Le Plaisir est à mon goût une pépite: j'adore le bal du premier acte et l’atmosphère champêtre du second, même si la troisième histoire n'a jamais su m'intéresser. Les récits ne racontent peut-être pas grand chose, je te l'accorde, mais c'est pour le coup un film qui me séduit tellement sur d'autres aspects qu'une fois n'est pas coutume, je ferme les yeux sur le fond. Madame de... me plaît moins parce que l'ambiance confinée des chambres bourgeoises parisiennes m'irrite, ce qui ajouté au manque absolu de profondeur des personnages a tendance à m'ennuyer, malgré les grandes qualités de mise en scène. Je préfère donc la légèreté du Plaisir aux caprices de Madame de... Mon Ophüls préféré reste de toute manière Lettre d'une inconnue, ou pour le coup, l'histoire, l'héroïne complexe, la musique et la beauté du geste forment un très bel ensemble, qui charme autant qu'il touche et divertit.

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  5. J. L. Stanwyck21 juin 2017 à 14:41

    C'est une bonne nouvelle, je suis très content pour toi ! Il y a encore bien des anciens articles que je n'ai pas lus, ce sera l'occasion.

    C'est vrai, je t'accorde tout à fait que la mise en scène, l'atmosphère, etc. sont des plus séduisantes, mais j'ai malgré tout du mal à véritablement me passionner pour le Plaisir. Mais nous sommes absolument d'accord pour Lettre d'une inconnue, qui est un de mes films préférés tout court : c'est l'un des rares films où je ne vois vraiment rien à redire, tout me semble parfait...

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