mardi 24 août 2021

Trouve-moi

 
Je n'avais pas trop le cœur à écrire ces derniers temps : l'actualité m'atterre. Dans le même temps, je suis en train de prendre mes vraies premières vacances depuis onze ans, trois semaines d'affilée consacrées à m'égarer dans la vallée de l'Aude, à effectuer un tour d'Auvergne chez Madeleine, et entre les deux à ne rien faire du tout. Je profite de cette deuxième phase pour tenter d'écrire à nouveau, avec au programme du jour mon opinion sur le dernier roman d'André Aciman, Trouve-moi, suite officielle d'Appelle-moi par ton nom ou plus exactement Plus tard ou jamais. C'est un livre récent, publié en 2019, suite au succès colossal de l'adaptation cinématographique du premier tome par Luca Guadagnino. J'avais d'ailleurs préféré le livre au film, et avais très envie de me laisser tenter par la suite des aventures d'Elio et Oliver, tout en me demandant ce que l'auteur allait pouvoir raconter alors que tout avait été dit dans le premier opus.

La réponse, c'est que Trouve-moi n'est pas l'exacte continuité de Plus tard ou jamais, les retrouvailles entre les amants se résumant aux quelques dernières dizaines de pages. Bien sûr, tous deux pensent toujours à l'autre bien qu'un océan et une vingtaine d'années les séparent, mais chacun vit sa vie de son côté, l'un à New York, l'autre à Paris. Le plus surprenant, c'est qu'ils sont l'un et l'autre absents de quasiment la moitié du roman, André Aciman préférant faire du père d'Elio, présence essentielle mais très secondaire du premier volume, le personnage central du très long chapitre liminaire. Chacun des trois points de vue est narré à la première personne par le principal intéressé : les histoires sont disproportionnées mais le thème central est fluide, l'auteur nous rappelant qu'il ne faut pas hésiter à profiter de la vie et à se trouver, ou se retrouver, malgré le sentiment de manque qui nous étreint tous à mesure que le temps défile. Le temps est d'ailleurs l'ennemi numéro un du récit, mais finalement, ce qui n'a pas été accompli nous façonne autant qu'un fantasme réalisé. Si Plus tard ou jamais était une invitation à l'éveil, Trouve-moi est une invitation au voyage, un voyage sensuel, charnel, musical et parfois purement touristique, qui apporte chaleur et lumière aux frimas d'un balcon de Rome, à la grisaille d'un manoir francilien, aux reflets sombres de l'Hudson dans un appartement vide et aux couleurs crépusculaires d'un ciel alexandrin. Dans chaque recoin du monde, le vin coule à flot, autant que l'eau de la douche et les fluides corporels, et le tout donne envie de faire l'amour.

Cela fait trop longtemps pour moi : un manque de confiance en soi et une timidité naturelle, ajoutées à une épidémie mondiale, viennent de me faire passer ces deux dernières années seul. Paradoxalement, je n'ai jamais été autant occupé, mais concernant le pur plaisir des sens, je ressens un manque évident qui aura rendu cette lecture d'autant plus palpitante. Je ne me reconnais pourtant pas dans l'état d'esprit des personnages, à la fois parce que la cigarette et les apéritifs salés ne sont pas des armes de séduction qui marchent sur moi, mais aussi parce que je n'ai plus de goût pour les artistes et les universitaires pédants. La culture et la musique sont ma vie, j'aime les gens savants et talentueux, mais je n'aime pas ceux qui tiennent absolument à mettre ses qualités en avant dans chaque discussion. Le désir de reconnaissance d'une supériorité cérébrale révèle un profond malaise, un vide existentiel véritable, mais ce n'est pas ainsi que l'on vit vraiment. Les références prémâchées qui essaiment l'œuvre me ramènent aux temps artificiels des dissertations et des conversations stériles d'étudiants pour savoir qui s'élèverait le plus haut, exercices auxquels j'ai abondamment participé et dont je commence tout juste, passé le cap de la trentaine, à me rendre compte de leur côté ridicule. Je ne suis plus enthousiaste à l'idée de revenir à ces choses lorsque je cherche à m'évader. Conduire le lecteur à explorer des terrains inconnus reste une chose merveilleuse. Le toiser parce qu'on soupçonne qu'il ne connaît pas la Waldstein est stupide. Et non, chercher à couvrir son orgueil du manteau de l'ironie n'est pas un mouvement noble. Il est temps de grandir.

Mais comment s'élever dans une démarche purement narcissique? Samuel, Elio et Oliver sont trois facettes de l'écrivain, et toutes trois n'attendent qu'une chose: qu'on lui répète inlassablement qu'il est brillant et follement séduisant. Samuel, le sexagénaire qui retrouve goût à la vie après avoir eu le sentiment d'être passé à côté, jouit ainsi de savoir que son membre viril est le nouveau phare d'Alexandrie. Elio est pour sa part très satisfait de jouer magnifiquement du piano, et ne plaisante qu'à moitié lorsqu'il parle de son corps d'athlète à son amant plus âgé, toujours sous l'esquive maladroite d'une ironie qui ne trompe personne. Quant à Oliver, il veut le beurre et l'argent du beurre en espérant être au centre des pensées d'un homme et d'une femme. Il vous dira que c'est son fantasme à lui, de coucher avec ces deux êtres insaisissables qu'il a réuni au milieu des cartons de déménagement, mais au fond, il veut simplement qu'on lui fasse savoir qu'il est important. N'est-ce pas là ce que nous voulons tous, après tout? Ne dit-on pas Je t'aime pour se l'entendre dire en retour avant toute chose? J'espère que non. Désirer avoir une grosse bite, une culture aussi grande et un pouvoir de séduction qui trouble tous les sexes sont des objectifs un peu réducteurs qui laissent une bonne partie de la vraie vie sur le côté.

Les femmes font principalement les frais de cette focalisation masculine sur le moi je. C'était déjà le cas dans le premier roman : une mère tellement transparente que James Ivory avait eu besoin d'inverser son caractère avec celui de la bonne dans son scénario, une petite amie bafouée et une petite fille condamnée avaient toutes les peines du monde à trouver un brin d'oxygène dans un jardin pourtant ouvert sur la mer ligurienne, alors que la gouvernante perspicace était exclue d'entrée de jeu à cause de sa présence seulement terrienne de domestique. Les femmes sont mises à l'écart de manière plus flagrante encore dans le second tome, parce que le jeu de trouve-moi n'a pour but que de réunir trois facettes égocentriques en un seul et même homme. Micol, l'épouse d'Oliver, n'a ainsi guère plus de consistance que sa copine Karen dont tout le monde se gausse, ou qu'Erica, le fantasme du maître de maison qui n'est même pas définie physiquement parce qu'on attend uniquement d'elle qu'elle admire son hôte. La mère de Michel, l'amant parisien d'Elio, est quant à elle une harpie qui a obligé son fils et son mari à suivre la voie qu'elle souhaitait leur imposer, tandis que son épouse est vue comme une antagoniste qui ne l'a pas compris. L'auteur pousse même le vice à faire disparaître la mère d'Elio dans les méandres horrifiants de la maladie d'Alzheimer, alors que les figures paternelles sont constamment glorifiées par l'ensemble des personnages. Reste donc Miranda, la compagne de Samuel qui pourrait être sa fille, et qui se donne entièrement à lui le soir de leur première rencontre dans un train. Elle est cent fois plus développée que toutes les autres femmes du récit, mais à la différence de Céline dans Before Sunrise, elle n'est pas un personnage à part entière. Tout du moins est-il impossible de la prendre au sérieux : imprévisible et insaisissable, elle n'est là que pour assouvir les fantasmes de Samuel et le rassurer sur le sens de sa vie. Caractérisée par son désir de coucher avec son frère ou son père, elle se jette dans les bras d'un homme plus âgé pour combler son propre vide existentiel que les amants de son âge ne peuvent satisfaire. Mais on ne la connaîtra pas plus : que trouve-t-elle réellement à Samuel qui la retienne tant? Elle n'est vue qu'à travers ses yeux à lui, alors du moment qu'elle s'extasie sur son phare, celui-ci éjacule de bonheur car l'essentiel est dit.

À vrai dire, si même une jeune femme aussi indépendante que Miranda ne parvient à prendre forme d'une manière convaincante au fil des pages, c'est que la partie était jouée d'avance. Elle se fait même voler de manière symbolique son enfant par Elio et Oliver, dont la démarche narcissique de s'appeler par ton nom était manifestement trop insatisfaisante. C'est dommage, parce qu'André Aciman saisit très bien la sensation d'unité que l'on ressent à se compléter avec l'homme de sa vie, mais cela passe par une dimension égoïste si vertigineuse que les personnages, qui ne brillaient pas par leur humilité jadis, en deviennent tout à fait imbuvables. En définitive, tout le monde sait depuis toujours que le mariage avec Micol n'est qu'un bobard : celle-ci n'a plus qu'à tirer sa révérence sans demander son reste parce que l'important, c'est le moi je d'Oliver. Et quel est le poids réel de Miranda dans la vie de Samuel, dont le moi je peut enfin bander après des années d'inactivité? Pour lui, Michel se sait condamné à l'exil d'avance, car le moi je d'Elio veut en rester à l'été de ses 17 ans. Ce qui manque à l'écrivain, c'est la sensation de plénitude, puisque la réunion des trois facettes lui est refusée : si le père et le fils sont ensemble, il manque l'amant, et quand celui-ci revient, c'est le père qui n'est plus là. Les deutéragonistes n'ont finalement aucune importance.

Il est ainsi dommage que le bonheur qu'il y a à aimer l'autre soit dénaturé par autant d'égo. Ce n'est sans doute pas anodin si le passage le plus aéré du récit est l'enquête menée conjointement par Elio et Michel pour en savoir plus sur Léon, le musicien juif qui comptait visiblement beaucoup pour Adrien. Comme les principaux intéressés sont disparus depuis longtemps, il y a une certaine forme d'abnégation pour les vivants à se désintéresser momentanément de leur propre sort. Si l'on excepte les jugements péremptoires que porte le jeune freluquet sur la méconnaissance de la musique par son amant, ce sont assurément mes pages préférées d'un livre qui se découvre fort agréablement, parce que l'auteur nous y invite aux plaisirs charnels, gustatifs et intellectuels, mais desservi par un ton pédant et narcissique, et des fantasmes éventés d'un homme qui avait envie de se toucher au moment de l'écriture. J'ai moi aussi très envie de refaire l'amour au plus vite, d'autant plus après cette lecture, mais j'espère que ce sera un vrai moment de partage et non pas l'envie exclusive d'être au centre de l'attention. D'ailleurs, si un Michel existe dans la vraie vie, j'aimerais bien qu'il me dise où le trouver.


dimanche 25 juillet 2021

Le Colocataire


Après l'Écosse, l'Argentine. Et après les reines rousses, un artisan blond et un artisan brun. Le Colocataire est un film de Marco Berger sorti en 2019, et mettant l'accent sur la couleur de cheveux de l'un des protagonistes, un blond (Un rubio en espagnol) qui détonne dans un univers capillaire des plus sombres. Ce héros flavescent, Gabriel, est un jeune veuf dont la petite fille est élevée par ses grands-parents, et qui s'en va loger chez son collègue Juan le temps de mettre de l'ordre dans sa vie. Mais étant donné la perfection physique des deux hommes, de nouveaux désirs ne tardent pas à se faire entendre…


Le Colocataire est avant tout un film silencieux : les dialogues tout à fait banals sur l'idée de sortir faire une course ou de commenter un match n'ont guère d'importance, tant et si bien que le tout aurait pu être un film muet à l'ancienne. Ce qui compte, c'est le langage des gestes et des regards. Ainsi, une main qui effleure une cuisse pour observer une vidéo sur le téléphone d'un tiers, des œillades en coin alors que l'on fait mine de suivre un événement sportif sur le téléviseur, des bouches qui se rapprochent involontairement au gré des soubresauts du métro, une nudité affichée derrière des portes sciemment laissées entrouvertes et un regard fixe, qui attend que l'on ôte sa serviette de bain avant de se détourner, constituent à elles seules le premier acte du récit, avant que ne vienne le temps des étreintes dans l'intimité d'une chambre à coucher. Celles-ci sont d'ailleurs très réussies, à tel point qu'il est agréable de s'enthousiasmer pour des amours gay enfin convaincantes et terriblement sensuelles.


Dommage, cependant, qu'en dehors de leurs corps attrayants les comédiens ne soient pas follement expressifs. Un air constamment détaché pour le brun qui se revendique avant tout hétéro, mais finalement plus attaché à son collègue qu'il ne le voudrait, et une mine de chien battu pour le blond en perte de repères, ne suffisent pas à donner plus d'épaisseur aux personnages, bien que leur passion paraisse sincère grâce au savoir-faire d'un metteur en scène qui connaît bien son sujet. Dommage, également, que le film ne soit pas plus étoffé et se contente, avec brio, de constituer une source inépuisable de fantasmes. Aux doutes des protagonistes s'ajoutent quelques éléments perturbateurs pour compliquer la romance, avec entre autres deux petites amies qui s'accrochent, une fratrie très hétéro et par essence peu fine ni ouverte d'esprit, ou encore une adorable fillette avec qui il convient de combler la distance au plus vite, mais aucune de ces silhouette ne parvient à dynamiser un film qui finit par s'enliser dans le cadre angoissant d'un appartement sombre qui pue la cigarette. Le sexe et l'amour, qui confinent au sublime, apportent de la lumière aux murs jaunis, mais le film repose sur cette unique évasion pour sortir avec difficulté d'une torpeur qui finit par ennuyer.


Trop banal et feutré pour illustrer la vie d'une banlieue morne où les lignes de chemin de fer au ras des jardins ne sont pas la promesse d'un avenir meilleur, et cependant parfaitement charnel pour éclairer la douleur d'une perte ou le sentiment d'un échec professionnel, Le Colocataire trouve une conclusion à la frontière de ces états d'âme à travers une complicité père-fille qui magnifie autant le bonheur et la tristesse qu'il y a à s'attacher à l'autre. On s'ennuie parfois, on se réjouit par ailleurs, mais on a affaire à des relations qui sonnent toujours juste : c'est assez rare pour être noté.

samedi 24 juillet 2021

Deux reines rousses

Duel sous la pluie


Ce n'était pas prévu, mais la découverte inopinée de la dernière version de Marie Stuart, qui ne me tentait pas du tout à l'époque, m'oblige à nouveau à parler de Saoirse Ronan et d'un cunnilingus. Sauf qu'ici, ce n'est pas Kate Winslet qui s'en charge, mais un blondâtre insipide qu'elle aurait mieux fait de repousser, puisqu'appelé à causer sa perte. Et je n'exagère pas en avouant que le film ne m'inspirait pas il y a trois ans : la bande-annonce m'avait paru repoussante. La talentueuse actrice irlandaise y semblait en roue libre, à la manière de Cate Blanchett commandant au vent dans le deuxième opus d'Elizabeth, tandis que Margot Robbie avait l'air tout droit sortie de l'irregardable version d'Alice au pays des merveilles de Tim Burton. Mais au fond de moi, je savais depuis toujours que je finirai par regarder l'ensemble une fois que l'occasion se présenterait. Maintenant que c'est chose faite, que faut-il en penser ?

Pas grand chose, mais certains aspects m'ont agréablement surpris. Pas assez, hélas, pour me faire aimer le film, qui partait avec un écueil de taille dont nul n'est responsable : je n'aime pas Marie Stuart. Et pourtant, dieu sait si je lui ai donné une chance! Mais après avoir épluché plusieurs biographies nous avons encore du mal à trouver un terrain d'entente. Ma grande amie Marie-Catherine de Gondi me confiait il y a peu que malgré ses hautes qualités spirituelles, la reine-dauphine avait le don de gâcher tous ses talents par un air supérieur dont elle ne savait se départir, car trop adulée depuis le berceau pour une chose qui n'était même pas de son fait : sa naissance. C'est ce défaut qu'elle ne sut corriger sur les îles britanniques, débarquant comme prête à régner sur l'ensemble de la péninsule, tenant Élisabeth et la religion de son propre État pour quantité négligeable, pour finalement faire des choix catastrophiques qui la conduisirent à prendre la fuite comme une vulgaire criminelle. Nous lui reconnaîtrons certes un grand courage, d'avoir osé prendre les rênes du pouvoir dans une cour masculine au lieu de se contenter d'une retraite discrète en France; ainsi qu'une détermination dans la déchéance qu'il faut saluer. Mais difficile de la plaindre quand on sait que ses idées bornées en dépit de tout bon sens, sans parler de sa haute conscience d'elle-même, la rendirent responsable de ses malheurs. Ce n'est précisément pas un état d'esprit qui m'agrée : je préfère de loin les figures de l'ombre, telles Catherine de Médicis qui attendit quarante ans pour paraître dans la lumière, pour le meilleur et pour le pire; ou pour la génération précédente l'admirable Marguerite d'Autriche, qui travaillait à sauver le monde tandis que les souverains de l'époque s'enlisaient dans un triste concours de phallus.

Je vous l'accorde, cela n'est pas l'affaire de Josie Rourke, la réalisatrice du film. Ce que je lui reproche, c'est d'aboutir à un résultat absolument quelconque et déjà oublié trois heures après. Avant tout ancrée dans le monde du théâtre, elle ne sait pas donner de dynamisme aux longs dialogues politiques convenus qui essaiment son œuvre, rate ses scènes de sexe de manière particulièrement glaçante, tout en se révélant peu inspirée dans sa direction d'actrices lors des dialogues sous tension. Elle n'est certes pas aidée par le scénario de Beau Willimon, qui oublie de définir les contours de ses personnages et de replacer leurs actions dans un contexte territorial et spirituel. Ainsi, la reine d'Écosse, catholique intransigeante, devient subitement gay friendly et ne semble pas vraiment se soucier de religion avant son exécution ; la reine d'Angleterre devient quant à elle une oie blanche qui ne veut que le bien de sa cousine, qui à en croire le texte occupe davantage ses pensées que la grandeur de son propre royaume (!) ; la première est affligée d'un mari qui devient homosexuel du jour au lendemain, et trouve le temps de pardonner à son meilleur ami gay qui la cocufie pour le bonheur de le voir être enfin lui-même ; tandis que les vingt années d'emprisonnement de la souveraine passent carrément à la trappe.

Habile, Josie Rourke justifie cette gigantesque ellipse par un point de vue novateur sur le sujet, s'intéressant davantage à la perception que les deux reines ont l'une de l'autre, ce pourquoi elles ne prennent aucune ride puisque désireuses de garder de leur rivale l'image de leur jeunesse. Cette entorse à l'Histoire est peu convaincante mais tout à fait divertissante, tranchant avec les habituelles querelles de sitcom, pourtant incarnées avec plus de vigueur par des actrices consommées telle Glenda Jackson et Vanessa Redgrave. Décidément progressiste, la réalisatrice tient à exposer son ouverture d'esprit à chaque rebondissement, faisant d'Élisabeth une souveraine altruiste, figure de proue d'une sororité royale, et peuplant les cours de Londres et d'Holyrood de nobles dames noires et chinoises, et de gentilhommes non moins colorés. Tout cela est rafraîchissant, et donne une belle idée de ce qu'aurait pu être le monde si le racisme n'avait pas existé. À vrai dire, le destin de la reine d'Écosse sert avant tout de miroir au monde culturel des années 2010, comme un écho aux protestations "Oscars so white" qui ont fleuri cette décennie. Quant au point de vue féministe, l'ignoble et misogyne John Knox est incontestablement le grand méchant de l'histoire, s'opposant à une Elisabeth pétrie de bonnes intentions : le message est clair.

Techniquement, deux aspects du film m'ont également plu, bien que pas assez longs pour éclairer durablement la grisaille ambiante des forteresses médiévales aux murs épais. Le premier, c'est le portrait d'une vie festive à Holyrood. On imagine que la vraie Marie, éduquée en Val de Loire, dut tomber de haut en découvrant les rudes terres d'Écosse, et un demi-frère sinistre que le film n'hésite pas à transformer en Viking, contrairement aux portraits d'époque! La vie dans ce pays, qu'elle ne connaissait finalement pas, dut lui paraître bien austère, ce que soulignent les versions cinématographiques précédentes où l'on voyait surtout la reine cloîtrée dans sa chambre écoutant des airs de luths. Ici, elle a droit à quelques pas de danse, à des partenaires déguisés en oiseaux, et à un défilé de mode orchestré par sa meilleure amie folle. On est loin des fêtes chamarrées de Londres ou de la douceur des jardins de Touraine, mais le plaisir a le mérite d'exister un tant soit peu en Écosse, à l'image des tenues bleues de la reine qui font un pied de nez aux prédications calvinistes de son ennemi. L'autre atout du film, c'est l'inévitable rencontre romancée des deux rivales, qui ne s'assume tellement pas qu'elle a lieu dans… une chaumière au fond des bois ! Sauf que la place n'est pas occupée par Blanche-Neige, mais par une lavandière qui a eu la bonne idée de laisser cent mille draps sécher dans toute la maison, obligeant par-là même les têtes couronnées à se tourner autour avant d'oser se regarder mutuellement, comme si la rencontre n'était qu'un fantasme de femmes qui s'admirent secrètement sans oser se l'avouer, et dont l'une fait même un complexe d'infériorité par rapport à l'autre.

Ce point de vue inédit permet à Margot Robbie de dominer la scène : essayant de conserver un port de tête royal devant celle devenue reine à six jours, elle propose un mélange de grandeur et de gaucherie, mais encore d'ouverture et de fermeté, qui reste fascinant à observer… mais qui ne me convainc pas vraiment. La littérature et le cinéma nous ont tellement habitués à une Élisabeth capable de rester forte malgré ses fêlures et ses sentiments qu'on a du mal à imaginer qu'elle ait passé sa vie à se sentir illégitime, surtout à une époque où son pouvoir était bien ancré et où son conseil lui vouait une fidélité à toute épreuve. Ici, elle a besoin des bras de Leicester au moindre problème, et adopte un comportement qui donne raison à Marie lorsque celle-ci la traite d'inférieure. On est effectivement loin d'Helen Mirren et Bette Davis, mais dans l'absolu j'adore cette proposition, à la fois parce qu'elle se défend bien malgré tout, notamment en mouchant les prétentions de son ambassadeur, mais aussi parce que j'ai toujours eu un faible pour les personnes brillantes qui n'ont pas confiance en elles. Il est tout à fait acceptable d'imaginer une Élisabeth, orpheline de mère, enfermée dans sa jeunesse et défigurée par la variole, qui ait du mal à avoir de l'estime pour soi, d'où l'obligation de jouer un rôle de reine vierge blanchie à la céruse, et forcée de devenir homme pour conserver son pouvoir intact. Je pense toutefois que la véritable Élisabeth avait d'autres soucis en tête que de se mettre à nu devant sa consœur pour se lamenter sur son sort. D'autant que la reine d'Angleterre, forte de l'amour un peu intéressé mais plus complexe que cela d'un homme et de son beau-fils, a sûrement eu une vie amoureuse plus épanouissante que Marie, qui n'eut pour elle qu'un prépubère et un débauché, et dont le seul grand amour était voué d'avance à l'échec.

Malgré sa vie sentimentale désastreuse, Marie n'en reste pas moins forte dans les épreuves, guidée en cela par son orgueil qui ne l'a jamais quittée. Saoirse Ronan se révèle ainsi meilleure que ne le faisait craindre la bande-annonce, le monteur s'étant visiblement ingénié à n'intégrer que ses mauvaises scènes. C'est là tout le problème de la perception d'une grande performance, forcément subjective, et à notre époque forcément influencée par les remises de prix annuelles. On nous a ainsi laissé croire que l'effort mérite récompense, alors qu'un bel habit ne montre jamais ses coutures. Or, Saoirse n'est jamais aussi mauvaise que dans ses scènes à Oscar, crachant son fiel au visage de son frère sans parvenir à rendre sa colère convaincante malgré ses cris. Ses meilleures scènes sont en fait les plus intimes : qu'elle se confie aux quatre Mary ou qu'elle s'amuse avec espièglerie, elle contraste joliment le ton morne du film dans ces moments là. Mais autrement, elle en fait trop. Même lorsqu'elle pardonne à son meilleur ami d'avoir couché avec un mari qu'elle n'aime déjà plus, elle a les larmes aux yeux comme si elle venait d'apprendre son exécution, ce qui est un peu disproportionné. Se savoir coiffée de manière anachronique comme Gabrielle d'Estrées ne l'a peut-être pas aidée à se mettre dans la peau d'un personnage dans un projet plus innovant qu'à l'accoutumée, et pourtant, l'évidence demeure : Marie Stuart est l'un de ses moins bons rôles.

En résumé, cet énième portrait de la reine tragique m'a assez intéressé pour que j'en parle ce soir, en particulier grâce à un point de vue moderne qui permet de mieux comprendre notre époque tout en jetant les coutumes et conflits du XVIe siècle aux orties ; mais l'ensemble n'est pas très bon. Pire, en dehors de l'inénarrable confrontation finale, les deux heures restantes sont ennuyeuses et oubliables. La musique omniprésente de Max Richter, qui lorgne du côté de Zadok the Priest de façon grandiloquente et inappropriée, ajoute sûrement à la morosité ambiante malgré l'ouverture d'esprit d'une metteuse en scène qui divertit de temps à autres. À voir à l'occasion pour les rapports de femmes, les conflits intérieurs d'Élisabeth et les quelques audaces de casting, mais on comprend pourquoi ce film n'est pas resté dans les annales.

mercredi 14 juillet 2021

Ammonite

 
Ce mois de juillet m'aura donné l'occasion de revenir pour la première fois au cinéma depuis janvier 2020, à l'époque des Quatre Filles du Docteur March. Ayant été vacciné avec réticence au printemps, il fallait bien que cela me servît à quelque chose, aussi ai-je assisté à une projection du lauréat de l'Oscar du meilleur film de l'année, Nomadland, de Chloé Zhao. Malheureusement, j'ai peur de n'avoir pas grand chose à dire à ce sujet : c'est indéniablement bien fait, la réalisatrice sachant opposer les grands espaces aux intérieurs exigus, ou la vie collective à l'isolement, pour faire comprendre le parcours de son héroïne déboussolée, mais ça ne me touche absolument pas. On est certes loin des films de princesses costumées que j'affectionne tant, mais j'ai toujours été ouvert d'esprit pour découvrir des sujets aux antipodes de mes goûts personnels : dommage que je sois resté hermétique devant celui-ci, malgré les qualités visuelles et narratives proposées par la seconde femme récompensée par l'Oscar de la réalisatrice.

À la place, je parlerai d'un film nettement plus rassurant pour moi, Ammonite de Francis Lee, qui nous transporte dans la station balnéaire de Lyme Regis dans les années 1840, alors que la géologue Charlotte Murchison (Saoirse Ronan) vient y soigner sa mélancolie en se liant d'amitié puis d'amour avec la paléontologue Mary Anning, qui étudie les ammonites fossilisées dans les falaises. Apparemment, certaines critiques se sont empressées de dénoncer la dimension lesbienne du récit, rien ne prouvant que les deux femmes fussent amantes. Je n'avais jamais entendu parler ni de l'une ni de l'autre auparavant, mais quand on pense à toutes les colorations hétéros qu'ont pris des portraits invertis dans l'histoire du cinéma, on ne se plaindra pas que le scénariste ait fait le choix d'une romance au sein d'un univers minéral érodé par la mer. D'autres personnes ont reproché l'extrême jeunesse de Saoirse Ronan alors que Charlotte était plus âgée que Mary, mais comme la dame était une parfaite inconnue avant de m'adonner au film, je ne prétendrai pas avoir été choqué. À vrai dire, j'avais surtout très hâte de voir comment Kate Winslet allait passer le flambeau à sa dauphine, alors que j'attendais cette réunion avec impatience depuis l'annonce du projet !

Ainsi, avec deux actrices que j'apprécie beaucoup, une dame bien vêtue qui aime les vieilles pierres et les sonates nocturnes, et un amour hors norme dans une société fort stricte, j'avais très envie d'aimer Ammonite. Ce n'est pas tout à fait le cas : j'ai assez aimé pour écrire dessus, mais je n'ai pas vibré au rythme du ressac sur les galets du Dorset. Est-il permis de trouver le film quelque peu austère ? On est certainement plus près de la froideur aimable de Carol que de la passion pyrique de La Jeune Fille en feu, mais il faut dire que les embruns étaient particulièrement sublimés dans le film français. Ici, la photographie grisonnante de Stéphane Fontaine ne manque pas d'illustrer la mélancolie d'une femme mal mariée et d'une vieille fille revêche, quitte à forcer un peu le trait, comme si le port de Lyme Regis était un finistère qui emprisonnerait les héroïnes sous la pluie, entre les falaises et la marée, dans un cimetière préhistorique où même les êtres de chair bien vivants sont déjà à demi éteints. Disons que l'on finit par espérer que les deux femmes vont quitter la ville, là où la caméra de Freddie Francis nous donnait envie de rester sur place, malgré la tempête, afin de percer le mystère de La Maîtresse du lieutenant français il y a quarante ans.

Outre la grisaille, à laquelle la formidable Gemma Jones prête ses traits dans le rôle de la matriarche ayant vu mourir ses enfants un par un, la morosité ambiante vient également d'un certain manque d'alchimie entre les deux amantes. Il ne s'agit pas de remettre en question le talent des dames, toutes deux sont même irréprochables séparément, mais ensemble ? J'ai tout de même du mal à croire à leurs sentiments, d'autant qu'elles sont particulièrement opaques dans la première partie. La sincérité dans l'amour va bien au-delà d'un simple cunnilingus : il aurait fallu en trouver les traces dans les regards de ces femmes qui ont dû faire un effort pour s'apprivoiser, mais en l'état, on se retrouve une fois de plus avec deux actrices talentueuses qui jouent la passion, sans qu'elle paraisse vraiment authentique à l'écran. Peut-être que la personnalité cinématographique de Saoirse Ronan est également en jeu : autant nous sommes habitués à voir Kate Winslet s'adonner aux exigences de la chair depuis des lustres, autant sa collègue irlandaise était encore abonnée aux rôles d'adolescentes jusqu'à l'année dernière, alors la voir montrer ses fesses tout à trac reste une émancipation inattendue qui laisse un goût amer. Oui, Saoirse est une princesse, je n'osais l'imaginer s'ouvrir à l'amour sans élégance, aussi la voir se rouler bestialement sur sa consœur est aux antipodes de mes espérances ! Mais je suis sûrement hypocrite en disant cela, car à l'inverse, la nudité de James McArdle ne m'a pas déplu. Cela dit, comme on ne l'a pas vu grandir devant la caméra, et qu'il ne se dévêt pas pour baiser, ça n'a rien à voir avec le changement d'image de son épouse fictive.

Autrement, l'interprétation est généralement de qualité, sans me surprendre outre mesure. Ammonite est assurément le plus beau rôle de Kate Winslet depuis longtemps, mais l'actrice a mis la barre tellement haut à ses débuts qu'elle n'est plus en mesure d'innover désormais : elle est très à l'aise sous l'apparence d'une scientifique aigrie et dépressive qui se met volontairement en retrait car ne se sentant pas légitime en société, mais ce sont là des traits de caractère qu'elle avait déjà brossé auparavant, notamment dans Les Jardins du roi, où elle était cependant moins énergique. Sa vitalité dans la sécheresse est nettement plus intéressante ici, et elle souligne assez finement ses désirs les plus refoulés derrière cette carapace, sans me bouleverser pour autant. À ses côtés, Saoirse Ronan est quasi exaspérante à traîner un air de chien battu sur la plage dans le premier acte, avant de se mettre à lancer des objets sur sa bonne pour nous rassurer sur sa guérison prochaine dès que son mari a le bon goût de s'éclipser pour six semaines. Mais ce faisant, elle change en si peu de temps qu'on est en droit d'être surpris, car sitôt l'époux reparti, la voilà plus volontaire que Mary pour extraire de nouvelles pierres de la falaise, et pour lier contact avec toute la ville en se promenant dans les salons avec une décontraction qui fait trop vite oublier son abattement du départ. En vérité, le personnage le plus intéressant est la collectionneuse Elizabeth Philpot, qui a plus de vivacité que tous les habitants réunis. La magnétique Fiona Shaw est idéale pour l'incarner avec vigueur, en laissant apparaître ses regrets d'avoir échoué là où Charlotte a réussi en un tournemain, sans pour autant montrer d'animosité envers celle-ci.

Ces relations compliquées font tout l'intérêt d'Ammonite, bien que la brume nimbe le tout d'une monotonie qui finit par agacer, sans toutefois ennuyer. Malgré une légère déception générale, j'ai beaucoup aimé la fin urbaine, qui en révèle finalement plus sur Mary que toutes les séquences maritimes, quoique l'éradication scénaristique de l'époux, dont l'ombre planait sur le destin de Charlotte tout du long, soit une solution de facilité qu'on ne saurait approuver. La note finale en suspens permet en revanche de se faire sa propre opinion sur la suite de l'histoire, ce que j'apprécie. En définitive, le film m'a plu dans une certaine mesure, mais j'espérais vraiment l'aimer davantage.


dimanche 6 juin 2021

Deux films obscurs de 1971

 J'étais bien parti pour écrire en début d'année, mais je suis en train de faire un blocage. Pour tout dire, j'ai commencé un super article intitulé "Les actrices de 1941", rédigé aux deux tiers depuis mars, et je suis incapable d'avancer depuis… C'est frustrant. Pour tâcher de me remotiver, je parlerai aujourd'hui de deux films découverts cette semaine, deux raretés sorties en 1971 : un film français avec des interprètes américains, et un film italien d'un réalisateur polonais. Cet article sera parfaitement international, et tant mieux !


La Maison sous les arbres

C'est un film de René Clément, à qui nous devons l'admirable Gervaise de 1956, les exaspérants Jeux interdits, et une pléiade de films dignes d'intérêt mais qui m'ont laissé froid : La Bataille du rail, Le Père tranquille, Les Maudits, Au-delà des grilles, Plein soleil, Paris brûle-t-il? et Le Passager de la pluie. La Maison sous les arbres est sûrement l'opus le moins aimé de son œuvre, à en juger par les notes exécrables et les critiques médiocres qui lui sont attribuées depuis sa sortie au printemps 1971. Pourtant, j'ai passé un bon moment : le film est certainement plus qu'imparfait, mais il comporte un atout de taille qui m'a sans surprise subjugué. Et pour cause : Faye Dunaway en est de tous les plans.

Il s'agit en réalité de la dissection d'un couple. Jill et Philippe vivent à Paris avec leurs deux enfants, mais nous faisons leur connaissance à un moment où plus rien ne va entre eux. Leurs interactions laissent planer le malaise dès le départ, devant leurs difficultés à communiquer raisonnablement : l'époux cache des choses à sa femme, alors que celle-ci est en retour frappée d'absences et de troubles de la mémoire, ce qui ne manque pas d'inquiéter leur meilleure amie du palier d'en-dessous, d'autant que Jill a une fâcheuse tendance à emmener ses enfants se promener au bord de la Seine. Le réalisateur laisse monter la tension dans ce premier pan de l'histoire en filmant les balades des dames dans les magasins de Paris, après une introduction spectrale où la mère et le fils apparaissent sur une péniche dans la brume. Et tout cela est fort prenant bien qu'il ne se passe rien et que les scènes soient totalement répétitives : c'est un exploit !

Moins réussi, le second acte se transforme en film d'espionnage. Les résumés du film, que l'on trouve un peu partout, vous révèlent d'entrée de jeu un événement qui n'a lieu qu'au bout de trois-quarts d'heure, mais on sent bien où l'histoire s'achemine alors qu'une mystérieuse gardienne d'enfants suit la famille au gré de ses déambulations. La résolution est décevante malgré un twist que je n'avais pas vu venir, mais le pouvoir des images reste heureusement très fort : un cerceau dans l'eau, des escaliers éclairés par la lueur blafarde d'un lampadaire alors que s'y engouffre le désarroi d'une femme perdue, l'attente angoissante derrière le pare-brise d'une voiture… Voilà autant de symboles qui ont permis à René Clément d'être comparé à Hitchcock, bien que le mystère et les couleurs délavées d'une ville sous la pluie préfigurent davantage le brillant Ne vous retournez pas de Nicolas Roeg.

Il faut néanmoins savoir raison garder : le metteur en scène français ne soutient pas vraiment la comparaison avec ses homologues britanniques, malgré un style indéniablement captivant et innovant, à des années-lumière de l'académisme de Gervaise. Les scènes du quotidien, si palpitantes par leur mystère, sont progressivement remplacées par des dialogues plats destinés à révéler le passé trouble de Philippe, et par une enquête policière qui ne brille pas vraiment par sa tension. Surtout, on a du mal à pardonner de fortes incohérences qui ternissent le tout, avec en point d'orgue le pistolet d'enfant acheté dans un magasin de jouets, qui se transforme à mi-parcours en revolver chargé avec de vraies balles, alors qu'il n'est jamais sorti de la poche du gamin !

Toutefois, si la seconde partie est décevante, René Clément parvient à nous tenir en haleine jusqu'au bout parce qu'il laisse le visage de Faye Dunaway conter toute l'histoire. À la fin, peu importe que l'intrigue d'espionnage n'aboutisse nulle part, car ce qui nous intéresse, c'est de savoir si cette femme va réussir à se tirer d'un très mauvais pas malgré son handicap. Excellente mère mais frisant la folie, égarée dans un monde de mensonges et cependant plus vive d'esprit que la moyenne pour distinguer les pièges tendus, l'immense comédienne compose un personnage fort qui nous embarque dans son voyage tourmenté avec autant d'enthousiasme que sa joie juvénile après une virée en péniche. Et comme toujours avec elle, tout est intense et contrasté à la perfection : les séances chez le psychiatre laissent poindre une force de caractère insoupçonnée; sa manière de déchirer sa robe l'air hagard, après avoir réalisé qu'elle avait déjà acheté la même la semaine précédente, est à la fois terrifiante et pathétique; tandis le regard défiant de celle qui a tout compris, mais qui continue de jouer à la folle pour obtenir un renseignement inespéré, donne beaucoup de piquant au dialogue le plus saisissant du film. Elle finit fatalement par éclipser Frank Langella qui n'a pour lui que son mystère, et reste l'atout majeur d'une œuvre imparfaite, sa torture mentale se mariant fort bien à cet univers tout de pluie et de brume. Mais pour une expérience satisfaisante, ne regardez surtout pas le poster américain, qui pousse le génie à dévoiler le fin mot de l'histoire avant même que celle-ci ait commencé… J'ai eu la bonne intuition d'enclencher le film avant de faire une recherche, et j'en suis bienheureux.



Maddalena

La Pologne aura décidément connu deux siècles d'or, l'un ayant débuté avec Copernic, l'autre à la fin des années 1950 avec l'émergence de grands metteurs en scène, Wojciech Has, Andrzej Munk, Andrzej Wajda, dont le cinéma d'une austérité minérale fut aussi unique que pouvait l'être la République des Deux Nations dans l'Europe des monarchies absolues jadis. Mon réalisateur favori de cette période reste néanmoins Jerzy Kawalerowicz, un homme de génie capable d'évoquer avec brio la corruption du clergé égyptien devant un Pharaon progressiste ; la possession des religieuses de Loudun dominées par la figure inquiétante de Mère Jeanne des Anges ; le drame d'une communauté hassidique de Galicie lors de l'effondrement des empires d'Europe centrale dans Austeria ; ou de s'adonner avec non moins de brillant aux mystères contemporains dans L'Ombre d'un Train de nuit.

Après les hallucinations des nonnes angevines, Maddalena fait elle aussi la part belle au délire, dans une histoire de sexe et de sang mâtinée d'un brin de rigorisme paroissial. C'est une parabole érotico-biblique montrant une pécheresse tourmentée dans sa chair bien déterminée à séduire un prêtre, lui-même égaré dans un combat intérieur quant à son vœu de chasteté. Le tout est entièrement fascinant, mais tellement symbolique que le sens caché du film reste un peu abscons. En vérité, je n'ai pas très bien saisi la différence entre la Maddalena blonde, prête à tout pour rester la maîtresse d'un homme qu'elle n'hésite pourtant pas à laisser ensanglanté dans un fossé après avoir été rassasiée, et la Maddalena brune obsédée par le prêtre, mais la transformation de l'une à l'autre permet de dévoiler de plus profonds désirs, à mesure que la dame se montre à nu.

Le film n'est même pas sensuel, il est carrément sexuel, sans pour autant tomber dans la crudité ou la pornographie : seule l'introduction sur un décolleté plongeant, alors que l'héroïne danse frénétiquement en se caressant la naissance de la poitrine, est quelque peu douteuse, mais l'œuvre revêt parfois un véritable aspect poétique. La séquence finale en est certainement le morceau de bravoure, alors que Maddalena, incapable de lutter contre vents et marées, se retrouve rejetée sur la plage, renaissant telle Vénus sortant des eaux alors que l'écume blanche fouette son corps dévêtu sur une partition onirique. On n'ose imaginer à quel point la scène eût été sublimée en noir et blanc… Cela dit, le passage qui m'a le plus marqué est celui du sermon à l'église : alors que le prêtre cherche des mots que sa conscience ne veut plus admettre, Maddalena s'avance parmi la foule voilée, un sourire en coin devant la psyché vacillante de l'homme qu'elle désire follement, tandis que sa silhouette se découpe sur les fresques colorées du lieu saint.

La puissance des images tempère ainsi l'austérité des conversations entre deux êtres qui se cherchent, et se tournent autour sans pouvoir se rencontrer pleinement, en un jeu de rôles qui ne laisse aucun doute sur la position du réalisateur par rapport à la religion. L'interprétation est pour sa part à la hauteur des enjeux : Eric Woofe est parfaitement torturé dans le rôle d'un prêtre qui préfère tracer son chemin vers le drame plutôt que céder au chant des sirènes, et je suis absolument ravi d'avoir fait connaissance avec Lisa Gastoni, une grande comédienne plusieurs fois primée dans son pays, et dont je n'avais jamais entendu parler à ce jour. Tout du moins avais-je oublié sa présence chez l'Eva de Joseph Losey. Assurément, elle vaut le coup d'œil ici : armée d'un visage baroque qui lui donne une allure incroyable, elle donne chair aux fantasmes du metteur en scène avec une réelle volonté de jouer. Courageusement repoussante mais toujours fascinante, elle est surtout très expressive et use de son corps avec une aisance qui mérite d'être saluée. A fortiori quand le corps en question est celui d'un véritable être humain avec ses défauts : loin de la maigreur longiligne des sex-symbols habituels, son ventre un peu rebondi la rend d'autant plus charnelle. Maddalena est une femme qui aime la vie et qui a déjà bien vécu : elle n'en est que plus intéressante.

Ce film méconnu dut attendre deux ans avant de sortir en Italie. On ne sait même pas s'il y eut une diffusion officielle en Pologne, mais les Américains purent le voir à New York dès 1971. L'élément le plus célèbre de l'équipe n'est nul autre qu'Ennio Morricone, qui a donné le jour à deux musiques aussi contradictoires que complémentaires. L'une est si bien passée à la postérité que tout le monde a oublié pour quel film elle fut composée à l'origine, et l'autre fut une découverte tout à fait plaisante qui accompagne avec grandeur la conclusion maritime. Le premier morceau est l'insupportable Chi mai, qui a été tellement galvaudé et parodié au fil des ans qu'il est désormais impossible de l'écouter sans crispation. Le second s'appelle plus sobrement Come Maddalena et traduit bien le retour au primitif de la femme abandonnée par les vagues et par les orgues sacrés. Cette symphonie est au service d'une œuvre baroque certainement difficile d'accès, mais qui à l'instar de tous les films de Jerzy Kawalerowicz est bien trop captivante pour être ignorée.