dimanche 7 mai 2023

Mrs. Miniver


Comme chaque année, je suis pris d'une furieuse envie de revoir des films de William Wyler, possiblement mon réalisateur favori de l'histoire du cinéma. Mais autant j'ai revu L'Insoumise (1938), Les Hauts de Hurlevent (1939), La Lettre (1940), La Vipère (1941) et L'Héritière (1949) au moins un million de fois chacun, autant j'ai toujours tendance à faire l'impasse sur Mrs. Miniver (1942), vers laquelle je n'avais jamais pris la peine de revenir après une découverte déjà très ancienne à la fin de l'adolescence. Non que je n'avais pas aimé : j'ai toujours estimé qu'il s'agissait d'un bon film, mais celui-ci pâlit forcément par comparaison avec le chef-d'œuvre absolu que sont Les Plus Belles Années de notre vie (1946), pour rester dans la thématique de la guerre par le même metteur en scène. Ces deux films ont d'ailleurs triomphé de manière quasi identique aux Oscars à seulement quatre ans d'intervalle, avec des prix comme meilleur film de l'année, meilleure réalisation, meilleurs premier et second rôles (féminins pour les dames « anglaises », masculins pour les soldats américains), meilleur scénario, et meilleur prix technique d'importance (photographie pour Mrs. Miniver et montage pour Les Plus Belles Années).


Ces deux films avaient assurément réussi à capter l'air du temps : la guerre à proprement parler en 1942, et le retour à la vie civile quatre ans plus tard, d'où leurs grands succès critiques et populaires. Pourtant, le film de 1946 reste incomparablement supérieur à son aîné, qui souffre d'un aspect propagandiste qui nous paraît forcément moins subtil aujourd'hui. L'autre raison qui explique pourquoi je n'avais pas encore retenté l'expérience Miniver depuis tant d'années, c'est que lorsque je pense à Greer Garson, les trois mots qui me viennent systématiquement à l'esprit sont Prisonniers du passé (1942), un superbe film de Mervyn LeRoy qui reste le sommet incontesté de la dame. La redécouverte de Mrs. Miniver vient de me rappeler qu'elle était déjà excellente dans ce premier film sorti cette année-là, preuve qu'elle avait bien mérité son propre Oscar, qui pourtant lui valut d'emblée de vives critiques à cause d'un discours de remerciement notoirement interminable.

La première chose qui m'a frappé en revoyant Mrs. Miniver, c'est à quel point le premier acte souhaitant montrer la vie quotidienne avant la guerre est aussi exaspérant que le débit de paroles de l'actrice lors de la célèbre cérémonie ! William Wyler souhaitait visiblement accentuer le contraste entre une vie civile placée sous le signe de la joie de vivre avec d'infimes contrariétés, et la guerre atroce où tout le monde craint de perdre un fils au combat, ou de périr lors des terribles bombardements du Blitz. Le problème, c'est que les prémices du film sont tellement mièvres et petites-bourgeoises que j'ai eu toutes les peines du monde à dépasser la première demi-heure. Je me souvenais bien de cette histoire de chapeau hors de prix donnant beaucoup d'allure à Greer Garson, mais j'avais oublié l'hypocrisie allant avec. Ainsi, les Miniver passent leur temps à dire à leurs amis qu'ils sont dans l'embarras, et qu'ils doivent faire attention à ne pas trop vivre au-dessus de leurs moyens, alors qu'ils habitent dans une maison cossue ornée d'une véranda sur la Tamise (!), que Monsieur achète une voiture de luxe sans trop regarder à la dépense (!), que Madame court les boutiques de haute couture où les vendeuses lui réservent les meilleurs articles puisqu'elle est une bonne cliente (!), qu'elle se promène dans tout Londres avec un renard assassiné sur l'épaule (!), que le couple a les moyens de payer des cours de musique particuliers et à domicile à ses enfants (!), et qu'ils emploient une domestique à temps plein à qui ils imposent de rentrer à heure fixe même quand elle veut passer la soirée avec son petit-ami (!) ! Le cinéma était certes supposé vendre du rêve en période de crise économique, mais de là à écouter les Miniver se plaindre sans arrêt de  n'appartenir qu'à la classe moyenne alors qu'ils mènent clairement un train de vie bien supérieur à la majorité des gens de l'époque donne des envies de les assommer avec les décrets français d'août 1789 !!!


« Je vous demande de vous effacer, car je vous suis infiniment supérieure-han ! »

Échouant à faire des Miniver les représentants réalistes de la société britannique d'alors, le scénario les oppose aux très aristocratiques ladies Beldon afin de leur donner un semblant d'infériorité. Chose dont personne n'est dupe puisqu'il est acté d'entrée de jeu que les deux familles vont s'unir. D'ailleurs, elles siègent toutes deux au même rang à l'église, alors la grand-mère a beau dire qu'elle aurait espéré un meilleur parti pour sa petite-fille, on a déjà compris que les Miniver sont une alliance finalement très acceptable pour les nobles dames, parce que cette famille a des revenus et un comportement racé qui correspond à leurs attentes. Les premières confrontations sont toutefois houleuses, et tant mieux, puisque cela donne une petite dose d'énergie à toutes ces personnes très collet monté. L'entrée de Carol dans le monde des Miniver est notamment désastreuse, puisque Mademoiselle arrive dans son pire mode Marie-Ludivine de La Rochebeaucourt pour demander, comme si c'était un dû, que la plèbe ne participe pas au concours floral du village afin de laisser son aïeule triompher comme à l'accoutumée. Cela lui vaut les moqueries sarcastiques de Vincent, qui se fait tout de même réprimander par ses parents, affolés, autant que des Britanniques puissent l'être, que leur rejeton parle mal à leur voisine. De toute manière, cette tension n'est que l'étincelle du coup de foudre : les deux tourtereaux sont déjà fous amoureux, les deux familles déjà réconciliées avant même de s'être opposées, alors tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! D'ailleurs, Carol finit par admettre que sa démarche n'était pas très charitable, c'est dire ! Bon, Lady Beldon exige quand même que Mrs. Miniver lui serve le thé quand elle s'invite chez elle, mais dans le fond, toutes ces personnes ont bon cœur, et tout le monde fait preuve d'une exquise courtoisie au point que ce n'est certainement pas dans cette mini-confrontation sociale que le film maintien son suspense.

Cela dit, la guerre des Deux-Roses reste une excellente trouvaille pour nuancer les drames autrement poignants du second acte. On entrevoit même une infime percée démocratique dans le processus féodal, puisque par sa grâce et ses manières hautement bourgeoises, Kay Miniver parvient à convaincre sa nouvelle parente de laisser un travailleur remporter le concours, alors que le vote des jurés était verrouillé en sa faveur depuis des siècles. Après, l'idée reste surtout de jeter des miettes au peuple et de ne surtout pas renverser l'ordre établi : lady Beldon est assez altruiste pour proposer ses caves comme refuge à tous les habitants alors qu'une attaque imminente est annoncée, mais la hiérarchie sociale n'est jamais remise en cause par le film. Les bribes démocratiques esquissées par les Miniver ont surtout pour but de montrer à quel point il s'agit d'une gentille famille à laquelle le public est invité à s'identifier, et pour aller plus loin, ces petites frictions doivent surtout souligner à quel point le peuple anglais reste malgré tout uni face à un ennemi commun, quelle que soit leur origine sociale. La succession de sièges vides lors de la dernière messe dévoile d'ailleurs que les drames peuvent frapper n'importe qui, ce qui invite les spectateurs à délaisser l'embryon de critique du système aristocratique pour mieux faire front autour de valeurs communes et d'un fort patriotisme accentué par la partition de Land of Hope and Glory. Le rapprochement des deux êtres les plus coriaces dans chaque faction de la famille est à ce titre un symbole très fort.


Au cours du film, la guerre prend donc le pas sur les différences sociales, ce qui apporte beaucoup de densité aux personnages, tous gagnant ainsi en intérêt, de même que le montage et le scénario. Notons en outre que si Wyler avait eu la main un peu lourde sur la partie sociale saupoudrée de romance, il restait assez ingénieux dès le départ en invitant quelques travailleurs à commenter l'actualité entre chaque séquence impliquant les Miniver, histoire de donner la parole à tout le monde. C'est évidemment plus intéressant que de chanter les louages de l'héroïne dès le début, à travers le personnage d'Henry Travers qui ne tarit plus d'éloges sur Kay Miniver, au point de baptiser sa nouvelle création de son propre nom. Insister sans cesse sur la perfection de son comportement est une manière pas très subtile de nous inviter à aimer la dame du titre alors que nous ne la connaissons pas vraiment à ce moment-là. Mais il est vrai que ce qui a besoin d'être énoncé est ce qui ne va pas de soi : or, rien dans la folie dépensière de Mrs. Miniver, ou dans son petit air un peu supérieur devant les représentants du monde ouvrier, ne pouvait la rendre immédiatement sympathique, d'où ce besoin assez pesant de marteler sans cesse à quel point celle-ci est la matriarche britannique dont la grandeur d'âme saura faire chavirer les cœurs en ces temps troublés. Le contraste avec Paula Ridgeway de Prisonniers du passé ne joue d'ailleurs pas tout à fait en faveur de Kay Miniver, puisque là où la première savait venir en aide à un quidam sans porter aucun jugement sur lui, la seconde prend quand même le temps de montrer au chef de gare qu'elle n'a pas de temps à lui consacrer, et que céder à sa demande est une faveur qu'elle lui fait.

C'est donc le grand défaut du film à mes yeux : je n'arrive décidément pas à trouver les Miniver attachants, bien que le scénario fasse tout son possible pour en faire des héros réjouissants. Par exemple, la famille Gibbons dans Heureux mortels de David Lean, sorti au Royaume-Uni deux ans plus tard, me semble être un échantillon plus réaliste d'une famille de la classe moyenne anglaise du début du XXe siècle. Finalement, quoique d'esprit très britannique, Mrs. Miniver n'en reste pas moins un film américain, avec tout son lot de fantasmes et d'artificialité géniale dont Hollywood avait le secret. De toute façon, une famille ayant donné à son chat le prénom d'un dictateur odieux, et clairement pas pro-british, ne pouvait inspirer totalement confiance ! C'est donc l'arrivée de la guerre dans la paisible campagne proche de Londres qui permet de s'identifier enfin aux personnages, et d'oublier leurs travers pour vivre leurs drames avec angoisse. Les mouvements armés sont d'ailleurs les plus réussis dans l'ensemble du film, car Wyler y montre parfaitement l'horreur que vivaient les populations civiles au même moment. Ces instants-clefs sont d'ailleurs tous centrés sur le visage inquiet de Greer Garson, qui devient plus que jamais l'incarnation de la société en proie à la terreur. La tension est ainsi extrêmement palpable lors du bombardement du village, alors que la famille est réfugiée dans l'abri souterrain sans savoir si sa maison sera encore debout le lendemain. La rencontre avec l'aviateur allemand recherché est une autre séquence particulièrement marquante, puisque l'héroïne isolée de bon matin se retrouve menacée dans sa propre maison avec une arme à feu. Ici, le scénario ne s'embarrasse pas de subtilité et appuie tout particulièrement sur la folie meurtrière du nazi, certes immobilisé par sa blessure, mais dont le discours glaçant en fait évidemment un individu à mettre hors d'état de nuire, là où par contraste l'héroïne anglaise se révèle altruiste malgré sa situation délicate. Nous ne ferons certainement pas reproche au film de brosser un portrait sans nuance d'un tel ennemi : on ne peut pas discuter avec l'extrême-droite, il faut donc la combattre par tous les moyens, et rendre héroïque une femme banale pour renforcer la cohésion d'un peuple victime de la guerre est un outil tout à fait acceptable, à défaut d'être le choix artistique le plus captivant qui soit.

Ces deux séquences conduisent au point d'orgue du film que constitue le retour en voiture dans l'obscurité après le charmant interlude floral qui avait permis d'oublier la guerre quelques heures. Coincées sous les tirs et les bombardements, et ne pouvant évidemment pas allumer les phares sous peine d'être prises pour cibles, Carol et Kay se retrouvent subitement au cœur d'un combat dont l'issue est forcément tragique. La photographie de Joseph Ruttenberg soutient d'ailleurs très bien le jeu des actrices, alors que l'obscurité est parsemée d'éclairs lumineux provoqués par les flammes alentour. Une quatrième séquence marquante est aussi un fait d'armes, lorsque Mrs. Miniver regarde les avions passer depuis sa fenêtre en cherchant à reconnaître celui de son fils : son visage filmé sous un angle renversant exprime aussi bien la fierté que l'inquiétude, ce qui est tout à l'honneur de Greer Garson, qui porte effectivement le film sur ses épaules.


Il est d'ailleurs dommage que nombre de cinéphiles ne fassent plus grand cas de ses talents d'actrice de nos jours. Sur les quelques pages anglophones que j'ai consultées ces dernières années, la dame est souvent moquée pour sa filmographie redondante et ses trop bonnes manières, qui entraîneraient apparemment un manque de caractère ou de fantaisie qui ferait pâle figure face à des Bette Davis, Katharine Hepburn ou Barbara Stanwyck. Personnellement j'adore Garson ! Elle n'est pas nécessairement au premier rang de mes archi favorites, mais je suis absolument ravi qu'une actrice aussi courtoise et d'aussi bonne humeur ait évolué sur les écrans à un moment donné. Et certes, sa filmographie manque d'éclat par rapport à d'autres, mais même si je suis en train d'achever ma migration à l'extrême-gauche de l'éventail politique, je reste tout de même trop attaché aux notions de politesse et de bonnes manières pour renier Greer Garson. D'ailleurs, est-elle si barbante que ses détracteurs le prétendent ? Pas du tout ! Au revoir, M. Chips nous révèle ainsi une femme absolument charmante qui nous transmet sa joie de vivre particulièrement communicative, Orgueil et Préjugés nous montre pour sa part qu'on peut être une personne bien élevée tout en sachant faire preuve d'esprit et de détermination, tandis que Prisonniers du passé reste son chef-d'œuvre d'interprétation, avec une scène musicale écossaise délicieusement inattendue avant l'arrivée d'émotions plus sérieuses jouées avec une grande finesse. De leur côté, les versions âgées de Madame Curie et Mrs. Parkington soulignent un véritable goût pour la composition, avec d'ailleurs des traces d'humour bienvenues chez la seconde, et n'oublions pas que Greer Garson fut assez bonne actrice pour duper Citizen Kane lui-même et lui faire croire qu'elle était… un homme ! Et même si Rosalind Russell est une Auntie Mame imbattable, j'aurais adoré voir ce qu'en fit Garson lorsqu'elle la remplaça à Broadway. Si l'on en croit les bonnes critiques qu'elle y reçut, elle y trouva assurément le rôle comique qu'elle méritait et que La Belle imprudente en demi-teinte n'avait fait qu'esquisser.

Toujours est-il que même si un Oscar pour Random Harvest eut été préférable, elle n'a certainement pas volé sa victoire avec Mrs. Miniver. J'ai déjà parlé du passage des avions que l'héroïne regarde depuis sa fenêtre, celle-ci étant la parfaite illustration de ce que l'actrice propose dans l'ensemble du film, à savoir un heureux mélange entre drame et sourire. Greer a au moins le bon goût d'être réellement charmante bien que son personnage ne me soit pas vraiment sympathique à force d'être définie par sa prétendue perfection, ce qui est déjà rafraichissant dans les premières scènes qui sont, rappelons-le, les plus faibles de l'œuvre. D'autre part, bien qu'elle n'en soit pas vraiment responsable, j'apprécie son physique plutôt commun pour une star de son envergure, car cela apporte de l'authenticité à cette famille artificielle, et soutient d'autant mieux le processus d'identification souhaité par les concepteurs du film. Là où son travail de comédienne devient vraiment remarquable, c'est dans les scènes de guerre : toutes ont pour même principe de se focaliser sur la gravité de son visage, mais en y regardant de près, on décèle de multiples émotions à travers ce masque faussement opaque, qu'il s'agisse de la tentation d'agir de quelque manière que ce soit malgré la menace du revolver allemand, ou du désespoir encore plus profond lors du retour en voiture. Le dernier drame est d'ailleurs joué avec une grande justesse vocale et faciale, même si l'actrice ne va pas plus loin que les yeux humides. Peut-être ne savait-elle pas pleurer sur commande, comme en témoigne encore son fameux « Smithy » de Prisonniers du passé où l'économie lacrymale reste de mise, mais elle compense assurément cette limite par un jeu convaincant dans le registre de la souffrance digne. Et puis, elle cherche vraiment à jouer au maximum dans toutes ses scènes : les sourcils froncés en voiture dans le noir révèlent par exemple plusieurs degrés d'émotions sur son visage, là où Teresa Wright reste moins expressive quoique parfaitement juste elle aussi. Pour l'anecdote, notons que Greer Garson n'était pas tout à fait partante pour tourner ce film, mais elle y fut obligée par son contrat à la MGM après le désistement de Norma Shearer, qui avait notoirement refusé de jouer la mère d'un acteur adulte. Greer, qui approchait également de la quarantaine, s'empressa donc d'épouser l'acteur en question pour s'offrir une cure de jouvence après le tournage ! Le mariage ne dura que cinq ans, ce qui explique apparemment pourquoi Vincent n'est jamais mentionné dans la suite du film, L'Histoire des Miniver, sortie en 1950 et que je n'ai pas vue.


En dehors de l'actrice principale, tout le monde est très bon, bien que seule May Whitty soit vraiment remarquable au point de mériter une citation pour un prix. Incarnation inébranlable d'une duchesse revêche qui mène son monde à la baguette, cette très grande actrice prend bien soin de nuancer cette première facette en révélant le côté plus tendre d'une femme qui avait jadis su tenir tête à ses parents, et qui accepte, du bout des lèvres seulement, de reconnaître la victoire d'un adversaire quand elle sait celle-ci légitime. Les dernières émotions qui s'impriment sur son visage son magnifiques, et fort expressives malgré une retenue de bon aloi, ce qui fait de Lady Beldon le personnage le plus marquant de l'histoire. De son côté, Teresa Wright est parfaitement distribuée en jeune femme enjouée et bien éduquée, sa Carol étant en joli trait d'union entre son Alexandra de La Vipère et sa chère Charlotte de L'Ombre d'un doute. Dommage qu'elle n'ait jamais réussi à sortir de cet archétype, sa plus belle variation restant sa Peggy des Plus Belles Années. Sa grande force chez Mrs. Miniver est de composer un personnage finalement adorable malgré sa hauteur inappropriée lors de son entrée en scène, et après les scènes guillerettes, voire mièvres, du début, elle fait bien ressentir l'inquiétude qui l'étreint alors que la réalité de la guerre frappe les habitants du village de plein fouet. Les hommes sont un peu à l'unisson de sa performance : leurs personnages sont joués de manière tout à fait correcte, mais aucun d'entre eux n'est vraiment captivant. Cela dit, Walter Pidgeon n'a jamais été un acteur très excitant, tandis que Richard Ney reste assez limité dans ses expressions. Plus truculents, Henry Travers et Reginald Owens apportent une touche populaire à cette société un peu trop racée pour être honnête, tandis que le Viennois Helmut Dantine incarne un nazi assez caricatural et de facto mémorable. Enfin, Henry Wilcoxon est un vicaire… très séduisant ! Plus important, c'est lui-même qui a écrit le discours d'encouragement destiné à motiver le peuple et les troupes à poursuivre le combat pour la liberté, chose qui a énormément contribué au succès du film. Dommage qu'il n'ait pas été crédité comme scénariste pour son travail.

Tout cela appuie bel et bien sur la dimension propagandiste de cette œuvre, mais ce n'est pas pour autant qu'il faut s'en offusquer, car en une période de guerre aussi affreuse qu'en 1942, toute arme était bonne à prendre pour servir une cause juste. Mrs. Miniver a cependant le défaut de présenter des personnages assez exaspérants dans un premier acte loin de la subtilité habituelle de Wyler, celui-ci s'étant largement rattrapé avec Les Plus Belles Années de notre vie avec sa galerie de caractères merveilleusement nuancés issus de toutes les couches de la société. Le public s'est néanmoins reconnu dans la famille Miniver en 1942, ce qui prouve que le metteur en scène avait vu juste, même si 80 ans plus tard nous ne sommes plus aussi enthousiastes. Le dérèglement du quotidien par la guerre est en tout cas parfaitement filmé, avec une tension qui va crescendo jusqu'à la fin, ce qui fait de ce film une réussite, bien qu'on reste loin du chef-d'œuvre.

dimanche 30 avril 2023

Amours fragiles

 

Tout en suivant activement l'actualité pour regarder les dernières heures de la dictature honteuse qui salit notre beau pays, j'essaie aussi de m'aérer l'esprit avec des choses plus sereines. C'est ainsi que, flânant dans une librairie en ce début d'avril, je suis tombé sur le nouveau tome d'une bande dessinée que j'aime beaucoup, Amours fragiles, une série historique belge de Philippe Richelle, imagée par Jean-Michel Beuriot, qui retrace le parcours d'un jeune Allemand opposé au nazisme dans l'Allemagne des années de guerre. Le sujet est évidemment très dur, mais cette série qui s'achèvera bientôt avec un neuvième tome vaut vraiment la lecture. Je l'avais découverte au milieu des années 2010, lorsque ma grand-tante Anne-Marie m'avait offert le premier opus lors du traditionnel repas de famille annuel. Cela change des livres d'occasion à moitié mangés par les rats, qu'elle avait eu l'audace de m'offrir les fois précédentes en prétendant les avoir achetés neufs chez un libraire mellois ! Quoi qu'il en soit, j'avais beaucoup aimé cette lecture, qui m'avait poussé à chercher la suite avec impatience. Mais je n'étais pas au bout de mes peines car, introuvables en librairie et constamment réservés dans ma médiathèque, il me fallut attendre longtemps avant de pouvoir enfin emprunter les précieux ouvrages à mon tour. Or, il s'était écoulé tant de temps depuis la lecture du premier volume que j'avais un peu oublié qui étaient les personnages secondaires, dont certains se ressemblent beaucoup, chose qui m'avait laissé un sentiment de confusion. La sortie du huitième tome ce mois-ci m'a permis de retrouver l'intégralité de la série en librairie, et de compléter enfin ma collection, en attendant la conclusion qui je l'espère ne mettra pas huit ans avant d'être publiée !

Parue dans un journal dès 1997, avant d'être formalisée dans un premier album édité en 2001, l'histoire du Dernier Printemps se concentre sur un jeune homme idéaliste du nom de Martin Mahner, issu de la classe moyenne allemande qui finit ses années lycée au moment de l'accession des nazis au pouvoir. Il observe alors impuissant comment tous les gens normaux de son entourage, y compris ses propres parents, se mettent à adhérer aux idées nauséabondes du parti, alors que lui-même s'éprend de sa nouvelle voisine juive, Katarina. Il retrouve celle-ci en France six ans plus tard dans Un été à Paris (2006), tout en se liant d'amitié avec ses colocataires également issus de la diaspora allemande, dont une certaine Maria. Celle-ci est l'héroïne du troisième album (2007), qui suit son retour dans son pays natal et son engagement contre les nazis, avant que l'histoire ne se recentre sur la relation compliquée entre Martin, désormais embrigadé contre son gré dans l'armée d'occupation, et Katarina, à présent appelée Catherine pour dissimuler ses origines. Ce quatrième volume au nom de l'héroïne (2009) évoque notamment le destin de son oncle, qui se voit spolié de ses biens par l'État français collaborateur, alors que tout le monde tente tant bien que mal de passer en zone libre. Le cinquième album voit Catherine s'engager dans la Résistance (2011) à Lyon, tandis que la tension est à son comble puisqu'une histoire de trahison est en jeu. En parallèle de l'épisode rhodanien, L'Armée indigne (2013) est intégralement consacré à Martin, qui a été envoyé sur le front ukrainien où il devient le témoin d'horreurs indescriptibles, avant qu'il ne parvienne à se faire rapatrier en Allemagne où il intègre une conspiration visant à tuer Hitler dans l'album En finir… (2015). Le Pacte, qui vient tout juste de paraître, fait directement suite à cette intrigue, puisqu'on y suit la vie clandestine du héros, obligé de se cacher de place en place, tandis que des milliers d'Allemands fuient l'arrivée des Russes à l'aube de la chute du régime.

En attendant le fin mot de l'histoire, ces huit albums sont absolument passionnants et permettent de croiser autant de personnages attachants dans toutes les strates des sociétés, des soldats humanistes forcés de taire leurs convictions aux travailleurs héroïques engagés dans la résistance, que d'admirateurs forcenés du régime prêts aux pires exactions, tout en passant par une galerie de personnes silencieuses qui font mine de ne rien voir. Tous les profils sont ainsi décrits eu gré des pages, ce qui rend la psychologique des personnages assez complexe pour être toujours captivante, puisqu'aucun être humain n'est absolument blanc ou noir, surtout dans des conditions politiques aussi extrêmes. Le trait est quant à lui clair et limpide, faisant la part belle aux gros plans sur les visages afin de transmettre toutes ces émotions tragiques au lecteur, avec une nette amélioration à partir du second opus. On apprécie d'autant mieux le sens du détail à propos des décors, autant à l'intérieur qu'à l'air libre : l'exiguïté des appartements d'étudiants, les salons bourgeois évidemment plus cossus, les villes en ruines et les champs d'Ukraine dévastés sous la neige sont autant d'images absolument marquantes qui laissent une impression durable. Philippe Richelle et Jean-Michel Beuriot ont d'ailleurs été distingués pour certains albums dans plusieurs festivals francophones, dont Angoulême, Montréal, Genève et Louvain, ce qui n'est que justice étant donné la qualité de leur travail. Montrer la guerre du point de vue allemand fut aussi un choix audacieux qui mérite d'être salué, car cela permet de sortir des sentiers battus tout en véhiculant des valeurs humanistes universelles.

Aimant beaucoup cette série, j'aurais même voulu que plusieurs personnages soient encore mieux développés afin de passer plus de temps avec eux. Je pense à Maria dans le troisième tome, ou encore Fredi dans le septième. C'est peut-être le seul défaut que j'adresserais à ces Amours fragiles, puisqu'à force de développer autant de personnages secondaires au fil des pages, on reste un peu frustrés d'en perdre de vue en cours de route. Malheureusement, étant donné les événements tragiques qui sont relatés, il fallait bien s'attendre à ce que nombre d'entre eux meurent dans d'atroces souffrances aux quatre coins de l'Europe, ce qui nous rappelle que la paix n'a pas de prix. La seule maladresse scénaristique est sans doute de toujours affubler Martin d'un meilleur ami différent dans chaque album, alors que ceux-ci sont tous calqués les uns sur les autres. Gunther, Henry ou encore Stefan sont finalement tous très similaires, les cheveux châtains contrastant avec la blondeur du héros, et tous fanfaronnant bien plus qu'un Martin finalement assez impersonnel par moments. Cela dit, je n'ai rien contre les personnes réservées, bien au contraire ! On trouvera aussi des similitudes clairement souhaitées entre Katarina, la femme fantasmée éloignée et Hilda, le havre de paix dans l'horreur, autant d'un point de vue physique que psychologique.

Comme je le disais, la galerie de personnages est telle qu'il est impossible de tous les passer en revue : j'en resterai donc à cette micro-critique très générale, afin de témoigner de mon grand intérêt pour cette série. Assurément, chaque histoire secondaire est aussi passionnante que la trame générale, ce qui fait d'Amours fragiles une réussite. J'attends donc la conclusion avec impatience, en tremblant de voir d'autres destins se clore prématurément alors que la guerre touche à sa fin. Notons que Philippe Richelle a également écrit une série consacrée aux guerres de Religion, avec le dessinateur Pierre Wachs. Je ne surprendrai personne en avouant que cela m'intéresse hautement !

mardi 21 mars 2023

Lutter contre le fascisme

 Voilà, je suis coincé dans un département rural, et j'aimerais beaucoup être dans une grande ville pour manifester. Comme tout le monde, je regarde les vidéos de ce qui se passe à Paris et dans les autres métropoles, ce qui fait naître en moi plein d'émotions : j'admire les Français qui se battent pour leurs droits, et je suis consterné par les violences policières qui témoignent que la France est bel et bien devenu un État fasciste. J'ai extrêmement honte qu'un gouvernement essaie de faire passer des lois de force en contournant l'Assemblée nationale. J'ai extrêmement honte de vivre dans un pays où la police gaze, tabasse et arrête des citoyens qui expriment pacifiquement leur opinion. Je ne supporte plus de voir les services publics et l'environnement se faire laminer pour le profit de quelques-uns. Le fait même que des manifestants se prennent des coups de matraques est une dérive autoritaire abjecte. Le gouvernement actuel est fasciste, il est de notre devoir de le dénoncer et de lutter contre lui.

Gloire au peuple.

lundi 27 février 2023

Mascarade


J'ai l'impression que des vidéos suspendues sur la plateforme rouge bien connue ont réapparu ces derniers temps, ce qui expliquerait pourquoi on n'en trouvait nulle trace quand on cherchait le titre d'un film rare il y a quelques années. Tout cela pour dire que j'ai recherché à tout hasard une œuvre invisible que mon radar avait captée il y a trois ans lors de ma rétrospective 1988, et je suis tombé sur une copie apparemment mise en ligne depuis 10 ans. Le film en question est La maschera, qui signifie tout bonnement Le Masque en italien, et a été écrit et réalisé par Fiorella Infascelli. On y suit l'histoire d'un aristocrate dépravé au XVIIIe siècle, qui tente de séduire une comédienne qui refuse ses avances, et qui se met à suivre les pérégrinations de la troupe dissimulé sous un masque, dans l'espoir que la dame le prenne pour un autre et se mette à l'aimer. Il fallait donc s'attendre à une vision très féminine de la conquête, et tout cela semble avoir été paramétré pour moi : comme le film, j'ai vu le jour au printemps 1988, et je suis évidemment attiré depuis toujours par les belles choses, les jardins baroques, les châteaux élégants, les beaux atours et les arts du spectacle. J'ai donc passé un bon moment devant Le Masque, bien que le film présente un énorme défaut.


Je ne dévoilerai pas celui-là tout de suite, car ce qui frappe de prime abord, c'est la beauté du geste. En effet, dès la première séquence, la photographie recréant un XVIIIe siècle fantasmé dans de somptueux décors m'a totalement enchanté. Un labyrinthe au milieu des herbes folles, un singe se promenant sur une balustrade devant des objets d'art et de science, un éventail gigantesque au pavillon chinois, les losanges colorés d'un costume d'Arlequin, le rideau cramoisi d'un théâtre, les cahots d'un carrosse dans la forêt, une halte au milieu des blés et des fleurs des champs, un écrin au voilier blanc et des scènes nocturnes à la lueur des flambeaux, voilà autant d'images m'ayant causé un ravissement sans pareil. Si le film n'avait été qu'une succession de tableaux fixes, je l'aurais absolument aimé rien que pour cela. Assurément, ces beaux clairs-obscurs m'ont immédiatement embarqué dans la vie d'artiste itinérant de cette époque, et je leur en sais gré, d'autant qu'ils évoquent un réalisme criant de vérité.


L'histoire est également bien mise en scène, au moins dans un premier temps, puisque la réalisatrice parvient à maintenir un dynamisme palpitant qui donne toujours envie d'en savoir plus. Elle prend aussi le temps de détailler l'évolution des personnages, ce qui permet d'ancrer cette conquête d'abord purement bestiale dans quelque chose de sincèrement humain. Les interprètes soutiennent bien ce propos, même s'il reste fort curieux que les premiers rôles soient tenus par des Britanniques. En effet, Helena Bonham Carter et Michael Maloney sont doublés tout du long, ce qui est très perturbant quand on a l'habitude d'entendre la désormais légendaire partenaire de Tim Burton parler dans sa langue d'origine. Cela ne nuit en rien à l'histoire, mais ces choix de distribution ne laissent pas d'intriguer dans un projet entièrement italien. L'essentiel, c'est qu'ils sont toujours bons, notamment la comédienne qui s'inscrit dans la lignée de la sage mais pourtant volontaire Lucy Honeychurch, avec ici une vraie détermination à aller vers l'inconnu qui l'attire malgré sa candeur de jeune fille. Son collègue hérite cependant d'un rôle plus intéressant puisqu'il doit passer du libertinage le plus cru à une véritable sensibilité, loin de la perversité d'un Valmont. À leurs côtés se distinguent également des seconds rôles truculents, en particulier Michele De Marchi en comédien trivial, Roberto Herlitzka en fabriquant de masques tirant les ficelles de ce jeu avec un certain charisme, et Fiodor Chaliapine fils, qui est nettement plus rassurant en être humain de chair et d'os qu'en moine en état de décomposition.


Cela étant dit, Le Masque n'est pas loin de se briser à mi-parcours au fur et à mesure que le scénario se transforme… en roman à l'eau de rose ! Argh !!! On a vraiment l'impression qu'une coalition formée par Millie Drake, Salomé Otterbourne et Barbara Cartland a pris possession de l'histoire et de la mise en scène, ce qui aboutit à un second acte incroyablement mal filmé au bord d'un lac tout droit sorti d'un poster d'ado des années 1980, le tout avec une musique insupportable de Luis Bacalov qui s'ingénie à casser toute la tension sentimentale construite jusqu'alors ! Comble de malheur, les masques qui auraient dû donner beaucoup d'éclat et de mystère au film sont tous plus ridicules les uns que les autres, mention spéciale au masque corail à six cornes qui a l'air aussi diabolique que le nœud rouge de Blanche-Neige, d'où une énorme déception de ce côté-là. Fiorella Infascelli tente de rattraper le coup avec une idée intéressante, à savoir filmer la première rencontre à travers les fentes du masque, ce qui ajouté à la respiration lupine du personnage crée un vrai sentiment de malaise tant l'idée de prédation est forte en cet instant. Mais comme on enchaîne sur une série de dialogues d'une banalité affligeante, voire confinant à la niaiserie, autant dire que cet effet s'estompe rapidement. J'espérais que la réalisatrice cherchât à montrer un renversement des âmes, l'aristocrate masqué apprenant le repentir tandis que la comédienne se serait révélée plus dure qu'on l'eût cru, mais rien ne va en ce sens : le scénario ne prend aucune hauteur et se contente de chanter la beauté intérieure devant des clairs de Lune criards au bord de l'eau.


Conclusion : si Le Masque reste un festin visuel de tous les instants, son parasitage en cours de route par Millie Drake nuit grandement à sa superbe. L'héroïne ne semble jamais s'étonner d'être suivie par un inconnu masqué, aussi est-il impossible de prendre cette histoire au sérieux, une comédienne itinérante de cette époque ne pouvant décemment pas croire au grand amour éternel alors que son quotidien est par essence ponctué d'avances mal placées. Malgré tout, le film m'a totalement transporté dans son univers historique éveillant tous les sens, tant et si bien qu'il m'est impossible de le détester. Mais dieu que c'est kitsch ! C'est un peu comme si Tiepolo avait rebaptisé son Menuet en Les Méandres de l'amour : ça n'en resterait pas moins sublime à regarder, mais la mièvrerie dégoulinante l'entacherait à jamais !

dimanche 26 février 2023

The Bridges of Kansas City


J'ai beaucoup pensé à Joanne Woodward cette semaine. Ce sera son anniversaire demain, et j'ai été pris d'une furieuse envie de revoir Mr. and Mrs. Bridge de James Ivory, un film qui m'avait laissé de marbre lors de la découverte, après les chocs émotionnels que furent pour moi Chambre avec vue et Les Vestiges du jour. Je l'ai donc revu sous une nouvelle lueur, et tant mieux, car je l'ai beaucoup plus apprécié cette fois-ci, sans pouvoir en parler comme d'une œuvre que j'affectionne particulièrement. Il faut dire que Mr. Bridge est tout sauf un homme attachant, et qui me rappelle plusieurs personnes que j'ai connues dans ma jeunesse, ce qui n'a sûrement pas aidé à me faire aimer l'histoire de prime abord. D'autant qu'il ne se passe pas forcément grand chose de palpitant dans la vie de cette famille : lui est un avocat austère pétri de valeurs conservatrices, elle une femme au foyer qui est toujours restée dans son ombre, tous deux devant apprendre à faire face aux désirs d'émancipation de leurs enfants à la charnière des années 1930 et 1940. Le scénario de l'exquise Ruth Prawer Jhabvala suit leur quotidien somme toute assez banal, tandis que le couple légendaire formé par Joanne Woodward et Paul Newman se charge d'incarner la psychologie de la classe moyenne supérieure ayant vécu en Amérique à cette époque. C'est Joanne Woodward elle-même qui, tombée amoureuse des romans d'Evan Connell, souhaitait les adapter à l'écran. Ayant du mal à trouver le financement nécessaire, elle dut ajourner ce projet, jusqu'à cette rencontre fortuite avec l'autre couple mythique Merchant-Ivory, à une époque où elle était devenue assez âgée pour jouer le personnage principal. Tout le monde accepta de revoir son salaire à la baisse afin de respecter le budget serré, mais cela n'empêcha pas l'équipe de créer un film somptueux, dont la beauté plastique m'avait complètement échappé à l'époque.


Pour sûr, il n'était pas facile de faire une œuvre palpitante avec des personnages aussi ennuyeux. Le premier tome, que je n'ai pas lu, se moque apparemment du prénom de l'héroïne, India, qui évoque un exotisme n'étant clairement pas celui de la dame. Dans les faits, elle cherche tout de même à s'aventurer sur des chemins inconnus, tout en respectant les conventions de son époque : elle se met notamment à lire une thèse subversive sur la place des femmes dans la société, de quoi compenser un peu sa vision artistique extrêmement terne de peintre amatrice qui esquive les difficultés. Elle n'hésite pas non plus à faire des scènes à son mari alors qu'elle se sent seule toute la journée dans sa routine et qu'elle doit subir son indifférence coincée lorsqu'il revient du bureau. L'insupportable Walter reste quant à lui droit dans ses bottes, réprimandant sa femme et ses enfants dès que l'un d'eux fait preuve d'excentricité, et préférant se mettre à dos ses amis au lieu de rire de leurs blagues salaces. Histoire de rendre le couple Bridge, ou plutôt Fridge, captivant, l'histoire leur offre des moments d'évasion dont ceux-ci ne savent pas vraiment profiter. En témoigne ce voyage à Paris au moment de l'invasion allemande, où ces personnages sont comme perdus devant l'immensité des corps nus des peintures du Louvre, la pauvre India restant désespérément associée à l'agonie des naufragés du Radeau de la Méduse, tandis que son époux soupire secrètement d'envie devant une prisonnière qui ne manque pas de l'émoustiller malgré sa situation tragique. Le scénario pousse d'ailleurs l'audace plus loin dans ce domaine, afin de révéler que même le sinistre Walter cache quelques secrets pas propres. On le voit ainsi regarder sa fille aînée prendre un bain de soleil en maillot de bain, ce qui l'excite au point de sauter sur sa femme dès que celle-ci entre dans la pièce. C'est extrêmement malsain et déplaisant, mais je ne peux pas dire qu'un penchant incestueux me surprenne chez ce type de personnages.


Pour sûr, aucune de ces escapades romanesques ne parvient à changer les mentalités du couple Bridge. Le père de famille reste intraitable envers ses enfants, dont il veut contrôler le mariage et la sexualité, surtout quant il s'agit des filles, tandis que la mère reste un peu dépassée par les événements, qu'elle apprenne que sa cadette s'est fiancée à un garçon qui n'appartient pas à leur milieu, ou qu'elle découvre que son fils lit en cachette un manuel d'éducation sexuelle. Et c'est à peu près tout ce que le film a à raconter. Aucune des mésaventures qui arrive aux Bridge ne parvient à les faire évoluer, et pour tout dire, même la conclusion supposément trépidante pour savoir si l'un des époux arrivera à sauver l'autre coincé dans une voiture en plein blizzard reste à leur image : désespérément terne. Même une simple sortie au cinéma en 1937 pour voir Janet Gaynor et Fredric March dans Une Étoile est née montre nos héros s'ennuyer royalement devant le grand écran, l'insupportable Walter ayant même l'outrecuidance de dormir alors que la première actrice oscarisée de l'histoire donne le meilleur d'elle-même ! Pour rééquilibrer ce portrait criant de réalisme d'un couple bourgeois de cette époque, mais effectivement incapable de susciter autre chose qu'un ennui poli, le film les met en parallèle avec des seconds rôles délurés. Et tant mieux, car c'était le meilleur choix possible pour captiver le spectateur. Nous retrouvons ainsi le truculent Simon Callow dans un rôle de psychiatre déterminé à jouir de la vie, sans oublier Blythe Danner dans un grand second rôle féminin, celui de la meilleure amie d'India, et qui ayant bien plus de personnalité que l'héroïne vit nettement plus mal qu'elle son rôle d'épouse au foyer dont le seul divertissement est d'aller au club tous les après-midis. Ayant enfanté l'être le plus irritant du cosmos, la comédienne connaît certainement les affres d'une vie de famille chiante, ce qui la rend d'autant plus magnifique ici : très dynamique, un brin alcoolisée en soirée, n'ayant pas peur de dire ses quatre vérités à Walter qui l'agace au plus haut point, jouant de la flûte avec un os, et passant ses pulsions mortifères sur une voiture à laquelle elle met le feu, elle donne assurément l'énergie dont le film avait grand besoin pour fonctionner.


Cela dit, James Ivory est assez malin pour placer les Bridge au cœur d'une situation rocambolesque afin de créer la surprise même en l'absence de seconds rôles impétueux. L'arrivée d'une tornade alors que la bonne société de la ville soupe au restaurant constitue en effet le moment le plus fort du film, puisque les Bridge restent à leur table, imperturbables malgré le danger, alors que tout le monde part se réfugier à la cave. Cela en dit long sur l'orgueil finalement démesuré de Walter, qui se croit subitement démiurge, mais aussi sur sa misogynie, puisqu'il impose à sa femme de rester à table alors que celle-ci meurt d'envie d'aller se mettre à l'abri. Toute la différence de caractères est ainsi mise en lumière malgré les coupures de courant, avec un Walter droit comme un i qui n'acceptera jamais aucun changement, et une India bien plus spontanée, qui aimerait vivre et penser par elle-même après avoir sacrifié les cinquante premières années de sa vie aux conventions. Paul Newman et Joanne Woodward sont franchement excellents dans ces deux rôles, car ils captent une réalité sans jamais y apporter d'ornements mélodramatiques inappropriés. Cependant, Walter est tellement coincé que Paul Newman n'a pas la possibilité d'explorer une palette de jeu très étendue. Il en va autrement de son épouse, justement distinguée aux Oscars pour ce rôle, puisqu'elle doit au contraire révéler de multiples émotions tout en faisant toujours bonne figure en société. C'est un numéro d'équilibriste dont elle se sort à merveille. Parmi ses moments les plus forts, on notera l'humiliation publique que lui inflige son fils, qui refuse de l'embrasser lors de sa remise de diplôme de scout, et devant laquelle India tente de garder sa dignité alors qu'elle est touchée au cœur. La visite à sa meilleure amie au moment d'un drame est également poignante, mais sa meilleure scène est sûrement celle où elle fait le pitre en costume militaire devant son fils prêt à partir au front, chose qui ne le fait pas rire et qui la pousse à hurler la phrase qui résume tout le drame de sa vie : « Tu est exactement comme ton père ! » Toutefois, n'oublions pas que même les instants les moins marquants du quotidien d'India, et il y en a beaucoup (!), sont parfaitement bien saisis par l'actrice, qui montre toujours de manière discrète en quoi l'émancipation de ses enfants la perturbe bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé.


Conclusion : je suis content d'avoir revu Mr. and Mrs. Bridge, qui méritait effectivement une revisite devant ses éminentes qualités. James Ivory et Ruth Prawer Jhabvala ont réussi à créer un bon film autour du couple le moins enthousiasmant du monde, ce qui est tout à leur honneur. Cela reste forcément une œuvre difficile d'accès, car l'austérité et la banalité ne sont pas a priori les sujets les plus cinématographiques qui soient. Mais avec une telle équipe et d'aussi belles images, la réussite est au rendez-vous !