mardi 21 mars 2023

Lutter contre le fascisme

 Voilà, je suis coincé dans un département rural, et j'aimerais beaucoup être dans une grande ville pour manifester. Comme tout le monde, je regarde les vidéos de ce qui se passe à Paris et dans les autres métropoles, ce qui fait naître en moi plein d'émotions : j'admire les Français qui se battent pour leurs droits, et je suis consterné par les violences policières qui témoignent que la France est bel et bien devenu un État fasciste. J'ai extrêmement honte qu'un gouvernement essaie de faire passer des lois de force en contournant l'Assemblée nationale. J'ai extrêmement honte de vivre dans un pays où la police gaze, tabasse et arrête des citoyens qui expriment pacifiquement leur opinion. Je ne supporte plus de voir les services publics et l'environnement se faire laminer pour le profit de quelques-uns. Le fait même que des manifestants se prennent des coups de matraques est une dérive autoritaire abjecte. Le gouvernement actuel est fasciste, il est de notre devoir de le dénoncer et de lutter contre lui.

Gloire au peuple.

lundi 27 février 2023

Mascarade


J'ai l'impression que des vidéos suspendues sur la plateforme rouge bien connue ont réapparu ces derniers temps, ce qui expliquerait pourquoi on n'en trouvait nulle trace quand on cherchait le titre d'un film rare il y a quelques années. Tout cela pour dire que j'ai recherché à tout hasard une œuvre invisible que mon radar avait captée il y a trois ans lors de ma rétrospective 1988, et je suis tombé sur une copie apparemment mise en ligne depuis 10 ans. Le film en question est La maschera, qui signifie tout bonnement Le Masque en italien, et a été écrit et réalisé par Fiorella Infascelli. On y suit l'histoire d'un aristocrate dépravé au XVIIIe siècle, qui tente de séduire une comédienne qui refuse ses avances, et qui se met à suivre les pérégrinations de la troupe dissimulé sous un masque, dans l'espoir que la dame le prenne pour un autre et se mette à l'aimer. Il fallait donc s'attendre à une vision très féminine de la conquête, et tout cela semble avoir été paramétré pour moi : comme le film, j'ai vu le jour au printemps 1988, et je suis évidemment attiré depuis toujours par les belles choses, les jardins baroques, les châteaux élégants, les beaux atours et les arts du spectacle. J'ai donc passé un bon moment devant Le Masque, bien que le film présente un énorme défaut.


Je ne dévoilerai pas celui-là tout de suite, car ce qui frappe de prime abord, c'est la beauté du geste. En effet, dès la première séquence, la photographie recréant un XVIIIe siècle fantasmé dans de somptueux décors m'a totalement enchanté. Un labyrinthe au milieu des herbes folles, un singe se promenant sur une balustrade devant des objets d'art et de science, un éventail gigantesque au pavillon chinois, les losanges colorés d'un costume d'Arlequin, le rideau cramoisi d'un théâtre, les cahots d'un carrosse dans la forêt, une halte au milieu des blés et des fleurs des champs, un écrin au voilier blanc et des scènes nocturnes à la lueur des flambeaux, voilà autant d'images m'ayant causé un ravissement sans pareil. Si le film n'avait été qu'une succession de tableaux fixes, je l'aurais absolument aimé rien que pour cela. Assurément, ces beaux clairs-obscurs m'ont immédiatement embarqué dans la vie d'artiste itinérant de cette époque, et je leur en sais gré, d'autant qu'ils évoquent un réalisme criant de vérité.


L'histoire est également bien mise en scène, au moins dans un premier temps, puisque la réalisatrice parvient à maintenir un dynamisme palpitant qui donne toujours envie d'en savoir plus. Elle prend aussi le temps de détailler l'évolution des personnages, ce qui permet d'ancrer cette conquête d'abord purement bestiale dans quelque chose de sincèrement humain. Les interprètes soutiennent bien ce propos, même s'il reste fort curieux que les premiers rôles soient tenus par des Britanniques. En effet, Helena Bonham Carter et Michael Maloney sont doublés tout du long, ce qui est très perturbant quand on a l'habitude d'entendre la désormais légendaire partenaire de Tim Burton parler dans sa langue d'origine. Cela ne nuit en rien à l'histoire, mais ces choix de distribution ne laissent pas d'intriguer dans un projet entièrement italien. L'essentiel, c'est qu'ils sont toujours bons, notamment la comédienne qui s'inscrit dans la lignée de la sage mais pourtant volontaire Lucy Honeychurch, avec ici une vraie détermination à aller vers l'inconnu qui l'attire malgré sa candeur de jeune fille. Son collègue hérite cependant d'un rôle plus intéressant puisqu'il doit passer du libertinage le plus cru à une véritable sensibilité, loin de la perversité d'un Valmont. À leurs côtés se distinguent également des seconds rôles truculents, en particulier Michele De Marchi en comédien trivial, Roberto Herlitzka en fabriquant de masques tirant les ficelles de ce jeu avec un certain charisme, et Fiodor Chaliapine fils, qui est nettement plus rassurant en être humain de chair et d'os qu'en moine en état de décomposition.


Cela étant dit, Le Masque n'est pas loin de se briser à mi-parcours au fur et à mesure que le scénario se transforme… en roman à l'eau de rose ! Argh !!! On a vraiment l'impression qu'une coalition formée par Millie Drake, Salomé Otterbourne et Barbara Cartland a pris possession de l'histoire et de la mise en scène, ce qui aboutit à un second acte incroyablement mal filmé au bord d'un lac tout droit sorti d'un poster d'ado des années 1980, le tout avec une musique insupportable de Luis Bacalov qui s'ingénie à casser toute la tension sentimentale construite jusqu'alors ! Comble de malheur, les masques qui auraient dû donner beaucoup d'éclat et de mystère au film sont tous plus ridicules les uns que les autres, mention spéciale au masque corail à six cornes qui a l'air aussi diabolique que le nœud rouge de Blanche-Neige, d'où une énorme déception de ce côté-là. Fiorella Infascelli tente de rattraper le coup avec une idée intéressante, à savoir filmer la première rencontre à travers les fentes du masque, ce qui ajouté à la respiration lupine du personnage crée un vrai sentiment de malaise tant l'idée de prédation est forte en cet instant. Mais comme on enchaîne sur une série de dialogues d'une banalité affligeante, voire confinant à la niaiserie, autant dire que cet effet s'estompe rapidement. J'espérais que la réalisatrice cherchât à montrer un renversement des âmes, l'aristocrate masqué apprenant le repentir tandis que la comédienne se serait révélée plus dure qu'on l'eût cru, mais rien ne va en ce sens : le scénario ne prend aucune hauteur et se contente de chanter la beauté intérieure devant des clairs de Lune criards au bord de l'eau.


Conclusion : si Le Masque reste un festin visuel de tous les instants, son parasitage en cours de route par Millie Drake nuit grandement à sa superbe. L'héroïne ne semble jamais s'étonner d'être suivie par un inconnu masqué, aussi est-il impossible de prendre cette histoire au sérieux, une comédienne itinérante de cette époque ne pouvant décemment pas croire au grand amour éternel alors que son quotidien est par essence ponctué d'avances mal placées. Malgré tout, le film m'a totalement transporté dans son univers historique éveillant tous les sens, tant et si bien qu'il m'est impossible de le détester. Mais dieu que c'est kitsch ! C'est un peu comme si Tiepolo avait rebaptisé son Menuet en Les Méandres de l'amour : ça n'en resterait pas moins sublime à regarder, mais la mièvrerie dégoulinante l'entacherait à jamais !

dimanche 26 février 2023

The Bridges of Kansas City


J'ai beaucoup pensé à Joanne Woodward cette semaine. Ce sera son anniversaire demain, et j'ai été pris d'une furieuse envie de revoir Mr. and Mrs. Bridge de James Ivory, un film qui m'avait laissé de marbre lors de la découverte, après les chocs émotionnels que furent pour moi Chambre avec vue et Les Vestiges du jour. Je l'ai donc revu sous une nouvelle lueur, et tant mieux, car je l'ai beaucoup plus apprécié cette fois-ci, sans pouvoir en parler comme d'une œuvre que j'affectionne particulièrement. Il faut dire que Mr. Bridge est tout sauf un homme attachant, et qui me rappelle plusieurs personnes que j'ai connues dans ma jeunesse, ce qui n'a sûrement pas aidé à me faire aimer l'histoire de prime abord. D'autant qu'il ne se passe pas forcément grand chose de palpitant dans la vie de cette famille : lui est un avocat austère pétri de valeurs conservatrices, elle une femme au foyer qui est toujours restée dans son ombre, tous deux devant apprendre à faire face aux désirs d'émancipation de leurs enfants à la charnière des années 1930 et 1940. Le scénario de l'exquise Ruth Prawer Jhabvala suit leur quotidien somme toute assez banal, tandis que le couple légendaire formé par Joanne Woodward et Paul Newman se charge d'incarner la psychologie de la classe moyenne supérieure ayant vécu en Amérique à cette époque. C'est Joanne Woodward elle-même qui, tombée amoureuse des romans d'Evan Connell, souhaitait les adapter à l'écran. Ayant du mal à trouver le financement nécessaire, elle dut ajourner ce projet, jusqu'à cette rencontre fortuite avec l'autre couple mythique Merchant-Ivory, à une époque où elle était devenue assez âgée pour jouer le personnage principal. Tout le monde accepta de revoir son salaire à la baisse afin de respecter le budget serré, mais cela n'empêcha pas l'équipe de créer un film somptueux, dont la beauté plastique m'avait complètement échappé à l'époque.


Pour sûr, il n'était pas facile de faire une œuvre palpitante avec des personnages aussi ennuyeux. Le premier tome, que je n'ai pas lu, se moque apparemment du prénom de l'héroïne, India, qui évoque un exotisme n'étant clairement pas celui de la dame. Dans les faits, elle cherche tout de même à s'aventurer sur des chemins inconnus, tout en respectant les conventions de son époque : elle se met notamment à lire une thèse subversive sur la place des femmes dans la société, de quoi compenser un peu sa vision artistique extrêmement terne de peintre amatrice qui esquive les difficultés. Elle n'hésite pas non plus à faire des scènes à son mari alors qu'elle se sent seule toute la journée dans sa routine et qu'elle doit subir son indifférence coincée lorsqu'il revient du bureau. L'insupportable Walter reste quant à lui droit dans ses bottes, réprimandant sa femme et ses enfants dès que l'un d'eux fait preuve d'excentricité, et préférant se mettre à dos ses amis au lieu de rire de leurs blagues salaces. Histoire de rendre le couple Bridge, ou plutôt Fridge, captivant, l'histoire leur offre des moments d'évasion dont ceux-ci ne savent pas vraiment profiter. En témoigne ce voyage à Paris au moment de l'invasion allemande, où ces personnages sont comme perdus devant l'immensité des corps nus des peintures du Louvre, la pauvre India restant désespérément associée à l'agonie des naufragés du Radeau de la Méduse, tandis que son époux soupire secrètement d'envie devant une prisonnière qui ne manque pas de l'émoustiller malgré sa situation tragique. Le scénario pousse d'ailleurs l'audace plus loin dans ce domaine, afin de révéler que même le sinistre Walter cache quelques secrets pas propres. On le voit ainsi regarder sa fille aînée prendre un bain de soleil en maillot de bain, ce qui l'excite au point de sauter sur sa femme dès que celle-ci entre dans la pièce. C'est extrêmement malsain et déplaisant, mais je ne peux pas dire qu'un penchant incestueux me surprenne chez ce type de personnages.


Pour sûr, aucune de ces escapades romanesques ne parvient à changer les mentalités du couple Bridge. Le père de famille reste intraitable envers ses enfants, dont il veut contrôler le mariage et la sexualité, surtout quant il s'agit des filles, tandis que la mère reste un peu dépassée par les événements, qu'elle apprenne que sa cadette s'est fiancée à un garçon qui n'appartient pas à leur milieu, ou qu'elle découvre que son fils lit en cachette un manuel d'éducation sexuelle. Et c'est à peu près tout ce que le film a à raconter. Aucune des mésaventures qui arrive aux Bridge ne parvient à les faire évoluer, et pour tout dire, même la conclusion supposément trépidante pour savoir si l'un des époux arrivera à sauver l'autre coincé dans une voiture en plein blizzard reste à leur image : désespérément terne. Même une simple sortie au cinéma en 1937 pour voir Janet Gaynor et Fredric March dans Une Étoile est née montre nos héros s'ennuyer royalement devant le grand écran, l'insupportable Walter ayant même l'outrecuidance de dormir alors que la première actrice oscarisée de l'histoire donne le meilleur d'elle-même ! Pour rééquilibrer ce portrait criant de réalisme d'un couple bourgeois de cette époque, mais effectivement incapable de susciter autre chose qu'un ennui poli, le film les met en parallèle avec des seconds rôles délurés. Et tant mieux, car c'était le meilleur choix possible pour captiver le spectateur. Nous retrouvons ainsi le truculent Simon Callow dans un rôle de psychiatre déterminé à jouir de la vie, sans oublier Blythe Danner dans un grand second rôle féminin, celui de la meilleure amie d'India, et qui ayant bien plus de personnalité que l'héroïne vit nettement plus mal qu'elle son rôle d'épouse au foyer dont le seul divertissement est d'aller au club tous les après-midis. Ayant enfanté l'être le plus irritant du cosmos, la comédienne connaît certainement les affres d'une vie de famille chiante, ce qui la rend d'autant plus magnifique ici : très dynamique, un brin alcoolisée en soirée, n'ayant pas peur de dire ses quatre vérités à Walter qui l'agace au plus haut point, jouant de la flûte avec un os, et passant ses pulsions mortifères sur une voiture à laquelle elle met le feu, elle donne assurément l'énergie dont le film avait grand besoin pour fonctionner.


Cela dit, James Ivory est assez malin pour placer les Bridge au cœur d'une situation rocambolesque afin de créer la surprise même en l'absence de seconds rôles impétueux. L'arrivée d'une tornade alors que la bonne société de la ville soupe au restaurant constitue en effet le moment le plus fort du film, puisque les Bridge restent à leur table, imperturbables malgré le danger, alors que tout le monde part se réfugier à la cave. Cela en dit long sur l'orgueil finalement démesuré de Walter, qui se croit subitement démiurge, mais aussi sur sa misogynie, puisqu'il impose à sa femme de rester à table alors que celle-ci meurt d'envie d'aller se mettre à l'abri. Toute la différence de caractères est ainsi mise en lumière malgré les coupures de courant, avec un Walter droit comme un i qui n'acceptera jamais aucun changement, et une India bien plus spontanée, qui aimerait vivre et penser par elle-même après avoir sacrifié les cinquante premières années de sa vie aux conventions. Paul Newman et Joanne Woodward sont franchement excellents dans ces deux rôles, car ils captent une réalité sans jamais y apporter d'ornements mélodramatiques inappropriés. Cependant, Walter est tellement coincé que Paul Newman n'a pas la possibilité d'explorer une palette de jeu très étendue. Il en va autrement de son épouse, justement distinguée aux Oscars pour ce rôle, puisqu'elle doit au contraire révéler de multiples émotions tout en faisant toujours bonne figure en société. C'est un numéro d'équilibriste dont elle se sort à merveille. Parmi ses moments les plus forts, on notera l'humiliation publique que lui inflige son fils, qui refuse de l'embrasser lors de sa remise de diplôme de scout, et devant laquelle India tente de garder sa dignité alors qu'elle est touchée au cœur. La visite à sa meilleure amie au moment d'un drame est également poignante, mais sa meilleure scène est sûrement celle où elle fait le pitre en costume militaire devant son fils prêt à partir au front, chose qui ne le fait pas rire et qui la pousse à hurler la phrase qui résume tout le drame de sa vie : « Tu est exactement comme ton père ! » Toutefois, n'oublions pas que même les instants les moins marquants du quotidien d'India, et il y en a beaucoup (!), sont parfaitement bien saisis par l'actrice, qui montre toujours de manière discrète en quoi l'émancipation de ses enfants la perturbe bien plus qu'elle ne l'aurait imaginé.


Conclusion : je suis content d'avoir revu Mr. and Mrs. Bridge, qui méritait effectivement une revisite devant ses éminentes qualités. James Ivory et Ruth Prawer Jhabvala ont réussi à créer un bon film autour du couple le moins enthousiasmant du monde, ce qui est tout à leur honneur. Cela reste forcément une œuvre difficile d'accès, car l'austérité et la banalité ne sont pas a priori les sujets les plus cinématographiques qui soient. Mais avec une telle équipe et d'aussi belles images, la réussite est au rendez-vous !

dimanche 22 janvier 2023

Frontière chinoise


Le dernier film de John Ford était sur mon radar depuis longtemps, et ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai tenté l'aventure sur cette Frontière chinoise avec la Mongolie. Inspirée d'une nouvelle de Norah Lofts qui rappelle en partie Boule de suif, cette œuvre raconte l'histoire d'une poignée de missionnaires au cours de l'année 1935, dont la vie réglée comme une horloge est soudainement perturbée par l'arrivée d'une femme médecin non conventionnelle, alors qu'une épidémie de choléra et de terribles seigneurs de guerre mongols se rapprochent de plus en plus… Ce qui surprend dans tout cela, c'est qu'un réalisateur aussi intrinsèquement lié à un cinéma très masculin ait réussi à centrer toute une histoire sur des femmes, décortiquant au passage des thèmes qu'il n'avait qu'effleuré auparavant, des questions de foi à la sexualité refoulée. Assurément, la distribution donne plus que jamais envie de voir ce film, puisque sur l'affiche se bousculent Anne Bancroft, Margaret Leighton, Flora Robson, Mildred Dunnock ou encore Anna Lee. On y croise également Sue Lyon, qui eut décidément toutes les peines du monde à se défaire de cette image d'objet de convoitise malgré elle, ainsi que Betty Field, que j'avais apparemment vue dans quelques films des années 1950 mais qui ne m'avait laissé aucun souvenir. Le titre originel, 7 Women, est toutefois trompeur, puisqu'il existe bien une huitième femme dans ce récit, mais comme Jane Chang était Chinoise, elle fut honteusement reléguée au second plan, malgré l'extrême courtoisie du metteur en scène qui prit la peine de la diriger dans sa langue d'origine. Comme nombre de films exotiques tournés en Occident, on se retrouve donc bel et bien avec une histoire centrée sur les blancs. Le tout forme un ensemble assez raciste, avec cependant des éléments progressistes qui ne manquent pas de surprendre.

J'entends par-là que John Ford dynamite certaines valeurs traditionnelles sans aucun état d'âme à travers le Dr. Cartwright. Si Ava Gardner restait fort pieuse dans Mogambo afin de tempérer sa petite vertu, Anne Bancroft, qui a été coiffée pour lui faire un écho très évident, renie quant à elle Dieu jusqu'à la dernière seconde, sans jamais prendre la peine de se repentir pour rassurer la morale bourgeoise de l'époque. Chantre des liaisons hors mariage, affublée de pantalons, buvant comme un trou et fumant comme un pompier, elle bouleverse le quotidien de la mission, évidemment peuplée de femmes ayant renoncé à l'amour pour se consacrer à l'évangélisation des enfants. Ainsi, contrairement à tous les films classiques, le cheminement de Frontière chinoise n'est pas de conduire une pécheresse sur le chemin de la rédemption mais… d'amener des religieuses à se détourner de Dieu pour vivre leur vie comme elles l'entendent ! Pour John Ford et pour l'époque, c'est très fort ! Il est vrai qu'en 1966, on se dirigeait grandement vers une certaine révolution des mœurs, mais tout cela n'en reste pas moins surprenant. C'est peut-être ce qui a poussé de nombreux critiques des années 1970 à inclure ce chant du cygne dans leurs listes de films les plus injustement décriés, mais ces innovations thématiques certes passionnantes ne suffisent pas à me faire hurler au chef-d'œuvre pour autant.

On en est même très loin, que ce soit dans la rapidité du traitement, le métrage ne durant qu'une heure vingt, dans l'esthétique digne d'un film à petit budget, qu'il s'agisse des couleurs délavées ou de la manière de filmer un incendie sans jamais le montrer, mais encore sur la question raciale décidément gênante. Sur ce dernier point, force est de reconnaître que tous les personnages chinois, vus comme des paysans incultes à éduquer, disparaissent dans d'atroces souffrances pour laisser la place au martyre des Occidentales, tandis que les Mongols sont représentés comme des brutes épaisses qui tuent et violent tous les matins avant de festoyer dans l'alcool et la lutte virile. Tous sont ainsi opposés aux Anglais et aux Américains venus apporter la « civilisation » dans ces contrées, chose qui n'est jamais remise en question même quand les missionnaires commencent à douter de leur foi. Notons d'ailleurs que la seule Asiatique qui parvient à survivre est Mme Ling, qui est fille d'un mandarin et par-là même très éduquée, ce qui lui vaut d'être cooptée par la « bonne » société anglophone. Le message est clair. Dès lors, même si on échappe à John Wayne parti tuer des Indiens, et bien que John Ford ait apparemment eu un véritable respect pour la culture chinoise, il ne parvient pas à se départir des clichés d'antan.

La direction d'actrices ne permet pas non plus de renforcer la grandeur du film sur le terrain féministe, puisque la plupart des comédiennes sombrent très rapidement dans la caricature. Anna Lee et Betty Field sont d'ailleurs complètement hystériques dès leur entrée en scène, ce qui non content de véhiculer l'image de femmes en jupons incapables de maîtriser leurs nerfs, fait perdre tout intérêt à leurs personnages qui n'évoluent jamais. Admettons que Betty Field gagne tout de même en maturité après un événement douloureux, mais elle fut tellement agaçante jusque là qu'il est trop tard pour qu'on s'y intéresse. Margaret Leighton est en revanche captivante, car son visage très expressif transmet beaucoup d'émotions. Cela ne l'empêche cependant pas d'en faire des tonnes en directrice extrêmement coincée, qui parle sèchement à tout le monde, et finit par hurler au démon dès qu'elle voit une goutte d'alcool ou qu'elle entend parler de sexe. Sa relation avec Sue Lyon est d'ailleurs entièrement copiée sur la problématique de Grayson Hall dans La Nuit de l'iguane, puisque Margaret Leighton insinue dès la première séquence qu'elle ressent une véritable attirance physique pour sa jeune pupille. C'est une chose qu'elle n'arrive évidemment pas à assumer, d'où son basculement dans la folie à mesure que les drames s'enchaînent. Son interprétation est ainsi renversante pour son engagement physique, mais ça devient tellement camp en cours de route qu'il semble inapproprié de l'entendre crier « Fornication ! Fornication ! » toutes les trente secondes alors que tout le monde se fait massacrer autour d'elle.

La retenue dont usent les autres seconds rôles apparaît alors comme un jugement plus avisé. Flora Robson incarne à son tour la cheffe d'une mission voisine dont les locaux viennent d'être pillés, mais tout en sachant rester ferme, elle n'est jamais psychorigide comme sa collègue américaine. Le monologue où elle confie n'avoir jamais connu que la Chine puisque son père était lui-même missionnaire, et que Noël ne représente donc rien pour elle malgré son métier et ses convictions, est joué avec une subtilité qui confine au sublime, mais c'est hélas interrompu trop vite par les événements en cours. Fidèle à ses habitudes, Mildred Dunnock est de son côté une personne frêle et longiligne, incarnation inébranlable de la tradition, mais il est intéressant de la voir s'émanciper de sa constante soumission sans avoir besoin d'en faire trop. Jane Chang garde quant à elle une très haute dignité même dans les pires humiliations, avant de révéler de façon émouvante à quel point ces traumatismes l'ont affectée. Sue Lyon est pour sa part bien plus marquante que dans ses rôles précédents, car une fois n'est pas coutume son personnage n'est pas vu qu'à travers les yeux de pervers qui la désirent. La jeune Emma existe donc bel et bien pour elle-même, et l'on sent bien son admiration envers la doctoresse émancipée qui l'invite à s'ouvrir au monde, au lieu de finir sexuellement frustrée comme ses collègues. Son cri devant ses élèves fusillés est atrocement poignant, même si le scénario la détourne très vite de ce drame pour la reléguer à l'arrière-plan jusqu'à la fin.

Reste donc Anne Bancroft dans le rôle principal. Elle est sans surprise extrêmement énergique, à la manière dont elle court à n'en plus finir pour soigner les malades aux quatre coins de la mission, sans parler de la gestuelle virile qu'elle adopte pour s'assoir à table avachie comme un bouvier, ou pour entrer en communication avec les femmes coincées qu'elle provoque délibérément. À mon sens, elle est même beaucoup trop embarrassante avec sa cigarette, car même si je ne suis pas aussi rigide qu'Agatha Andrews, je délogerai immédiatement une personne qui se permettrait de fumer chez moi sans mon autorisation. Cela dit, l'histoire fait tout pour la rendre sympathique, en accentuant au contraire les défauts de sa rivale, afin que le public s'identifie à cette femme indépendante qui cherche à rester maîtresse d'elle-même dans une société misogyne. Je l'aurais préférée un peu plus distinguée, mais nous l'apprécierons très bien en l'état. Pour sûr, ce n'est pas son rôle le plus subtil : elle cherche à capter l'assurance et la décontraction vulgaire d'Ava Gardner ou John Wayne, ce qui ne lui permet pas d'être pleinement elle-même comme comédienne. Elle n'en crève pas moins l'écran, ce qui va de soi pour l'une des actrices les plus charismatique du septième art, mais sa performance manque du brillant qu'on lui avait connu jusqu'alors dans ses grands rôles précédents. Katharine Hepburn avait apparemment refusé cette proposition, tandis que Jennifer Jones ne fut pas retenue par le producteur, ni Rosalind Russell qui s'était ardemment battue pour décrocher le rôle. De son côté, Anne Bancroft n'était pas le choix de John Ford, puisqu'elle ne fit que remplacer Patricia Neal, qui fut malheureusement victime d'une attaque au bout de trois jours. Bancroft est si talentueuse qu'elle sait s'emparer du personnage sans donner l'impression qu'elle fut une alternative de seconde main, mais elle a été meilleure ailleurs. Sa dernière réplique, sulfureuse à souhait, lui va en tout cas à ravir.

Frontière chinoise reste ainsi un film en demi-teinte. Certains éléments très positifs comme l'anti-héroïne qui ne demande jamais pardon et une distribution féminine fort attrayante m'ont permis de passer un excellent moment à mesure que les personnages évoluaient vers des points de vue étonnamment modernes. Mais le racisme ambiant ainsi qu'une image de piètre qualité constituent des points trop négatifs pour parler de grand film. Les amateurs de camp l'apprécieront sûrement plus que moi, notamment pour une Margaret Leighton dans tous ses états !

Le pays des feuillardiers


J'aimerais parvenir à vous intéresser de nouveau, mais depuis que j'ai cessé d'écrire sur mes trophées d'actrices fictifs, j'ai perdu une bonne partie de mon lectorat. Mon analyse des comédiennes de 1941 est bloquée depuis deux ans désormais, et impossible de renverser la vapeur : je n'arrive pas à parler de Deanna Durbin dans It Started with Eve, ce qui est quand même le comble de l'incompréhension pour ce blog ! Et je ne sais vraiment pas comment faire pour retrouver de la motivation à ce sujet. Avoir fait le tour de la filmographie de toutes mes actrices préférées des années 1930 me donne un sentiment d'achèvement, tant et si bien que je ne vois pas ce qui pourrait me surprendre parmi le peu qu'il me reste à découvrir de cette période. En attendant, je continue donc mes explorations géographiques, en optant aujourd'hui pour un périple à travers le Limousin, et plus exactement le sud de la Haute-Vienne. Le pays des feuillardiers, du nom de ceux qui travaillaient le bois de châtaignier pour fabriquer les cercles fermant les barriques, s'étend environ du canton de Saint-Mathieu à celui de Châlus, et fait partie intégrante du très beau parc naturel régional de Périgord-Limousin. Ce pays est aussi traversé par la route touristique Richard Cœur de Lion, le célèbre roi d'Angleterre étant mort à Châlus au printemps 1199. C'est cet itinéraire que je vous invite à suivre en plusieurs étapes : le pays des feuillardiers, les deux châteaux de Châlus chargés d'histoire, le pays arédien du côté de Nexon, puis la branche royale allant de Châlucet à Limoges, en passant par l'abbaye de Solignac.

Les sources de la Charente à Chéronnac


Anticipons toute déception inutile : elles sont bien moins difficiles à trouver que celles du Nil ! Un bon atlas et la lecture de quelques panneaux vous permettront de les admirer sans vous égarer pendant cinq ans dans une campagne inexplorée. Vous serez même très certainement circonspects en réalisant que la source en question n'est rien de plus qu'un petit lavoir avec un gros caillou au milieu ! Le site a même perdu de son charme depuis l'époque très ancienne où j'avais pris cette photo. Mais à ce moment-là, c'était rustique à souhait, sans être toutefois le point d'orgue du département.

Les fresques romanes des Salles-Lavauguyon


Plus impressionnantes, les peintures murales de l'église Saint-Eutrope des Salles-Lavauguyon donnent de jolies couleurs à ce territoire très enclavé. Datant de la fin du XIIe siècle, elles représentent essentiellement des martyres. Des campagnes successives de restauration ont permis de mettre en valeur ce qu'il en reste, bien que seuls quelques fragments de mur aient survécu. La façade entourant la porte d'entrée reste très belle, quoique loin de pouvoir rivaliser avec les églises du Poitou, évidemment indétrônables en matière d'art roman préservé.

Des ruines sur la Tardoire à Maisonnais


Pour une raison des plus obscures, le hameau de Lavauguyon ne se situe pas sur la commune des Salles, mais sur le territoire limitrophe de Maisonnais-sur-Tardoire, autre village enclavé au milieu de jolies collines boisées, où serpentent des routes minuscules. Les vestiges du château de Lavauguyon n'en restent pas moins le fier témoignage d'un brillant passé, cette vaste forteresse ayant été dotée en son temps d'un solide donjon.


De puissantes tours d'angle, reliées par des courtines ruinées où pousse désormais une abondante végétation, illustrent également le caractère imposant des lieux. Reconstruit au XIVe siècle, 200 ans après sa mise à sac par Richard Cœur de Lion, le château s'était orné d'une chapelle de style gothique flamboyant. Abandonné puis pillé lors de la Révolution, il fut partiellement démantelé au fil des ans. Il reste heureusement assez de murs d'enceinte pour se faire une idée de sa grandeur du temps jadis.

De grands domaines à Cussac


La commune de Cussac possède au contraire de solides bâtisses qui étalent leur splendeur au grand jour. C'est le cas du château de Cromières, dont la construction s'est étalée du XIIIe au XVIIe siècles, d'où son allure imposante non dénuée d'élégance avec cette façade percée de grandes fenêtres évidemment bien postérieures à l'époque médiévale. La base Mérimée rappelle toutefois que le crénelage reste fantaisiste, car la toiture n'aurait pris son aspect actuel qu'au milieu du XIXe siècle à la suite d'un départ de feu. Une amie à qui je faisais visiter la région me disait trouver à ce château un air de Downton Abbey ! Les lieux ne se visitent pas, mais les panneaux autorisent les photographies depuis la grille d'entrée.


Cussac reste également connue pour ses fontaines à dévotion dans les hameaux alentour, mais je ne me suis pas aventuré jusque là. Sillonnant les routes au hasard au début du printemps, j'avais trouvé cette vue de chevaux paissant devant le manoir du Puy parfaitement bucolique, avec en prime un arbre en fleurs d'un rose chaleureux. Il me faudra tout de même y revenir, car il y a visiblement plein d'autres choses à voir, dont une cachette de résistants dans la forêt de Boubon.

Classicisme et clocher noir à Marval


À l'inverse, la commune de Marval ne mérite pas spécialement le détour. Mais à la belle saison, ses monuments se parent de nouvelles teintes qui leur vont à ravir. C'est le cas de l'église Saint Amand, qui se distingue par un beau clocher très sombre du XIIIe siècle, illuminé en avril par le rose éclatant de cette… plante. Je suis très mauvais en botanique, priez pour moi !


Le château de Marval est quant à lui un charmant logis qui, après avoir grandement souffert des guerres de Religion, en tant que dommage collatéral de la bataille de La Roche-l'Abeille (quel beau nom pour un événement aussi funeste !) de 1569, fut reconstruit au XVIIe siècle. Les fossés témoignent de son origine médiévale, tandis qu'une grange fortifiée des plus imposantes fait la liaison entre l'église et le château.

Une maison forte à Champagnac


À Champagnac-la-Rivière, le château de Brie est un édifice du XVe siècle, dont le corps de logis rectangulaire est agrémenté d'une tour d'escalier carrée et de deux grandes tours d'angle circulaires qui dominent les champs alentour. On le qualifie parfois de maison forte, bien qu'il soit assez remarquable pour mériter son titre de château.


Juste en face, cette habitation, sûrement une ancienne dépendance, m'a parue fort plaisante à regarder. Si l'on en juge par l'étroitesse des fenêtres et l'épaisseur des murs, on se dit tout de même que l'intérieur doit être bien sombre.

Un chef-d'œuvre à Dournazac


Le clou du spectacle de ce parcours reste tout de même le château de Montbrun à Dournazac. Construit au XIIe siècle, à l'époque où le seigneur des lieux défendait justement le château de Châlus contre Richard Cœur de Lion, il fut malheureusement ruiné lors de la guerre de Cent Ans. L'évêque de Limoges Pierre de Montbrun entreprit sa reconstruction au XVe siècle, en conservant le donjon resté intact qu'il fit englober dans l'une des quatre tours d'angle nouvellement bâties. Victime par la suite de pillages et d'incendies, le château fut profondément restauré aux XIXe et XXe siècles, d'où sa silhouette grandiose qui se reflète aujourd'hui dans un étang, au fond d'un vallon.


L'autre curiosité de la commune se trouve à quelques pas de là, sur la butte dite du Grand Puyconnieux. Ce petit sommet offre au regard un vaste panorama sur l'ensemble de la Haute-Vienne, des monts de la Marche au nord à la frontière du Périgord au sud. Limoges se distingue parfaitement au centre par ses immeubles les plus hauts, mais ça ne passe pas le cap de la photographie. On a vraiment le sentiment d'une tâche urbaine en pleine campagne, ce qui ne manque pas d'inviter à la contemplation un long moment, bien que les arbres au premier plan soient d'une beauté bien plus admirable. Le tout forme une halte reposante avant Châlus, prochaine étape de ce parcours, sur laquelle je m'étendrai plus longuement. Affaire à suivre…