dimanche 14 mars 2021

Gang de Raquin




 Je voulais la voir depuis des années, et c'est désormais chose faite: l'adaptation du classique de Zola, Thérèse Raquin (1867), par Marcel Carné n'est plus une inconnue pour moi. Je regrette de n'avoir pas encore lu le roman, mais j'ai eu la chance d'en découvrir une version théâtrale voilà une douzaine d'années, avec un couple de comédiens tellement beaux et talentueux que j'en garde à ce jour un souvenir ému. Le film de Carné, sorti en 1953, fait honneur à cette agréable réminiscence, malgré un choix d'écriture qui me laisse perplexe, puisque toute la seconde partie prend d'énormes libertés avec le texte d'origine. Cela n'empêcha pas le metteur en scène de légende d'être primé à Venise, pour sa réalisation justement inspirée, mais avouons que cette inflexion inattendue ne laisse pas de me surprendre...

Ce qu'on ressentait dans la pièce, et qui est apparemment tout l'intérêt du roman, est la façon dont la culpabilité hante les personnages après un drame, jusqu'à la haine et au délire. Carné, voulant manifestement étoffer le rôle du beau Roland Lesaffre, qui ne le laissait pas indifférent (on le comprend...), a tenu à traiter ce thème avec son propre langage, inscrivant l'histoire dans la lignée du film noir en vogue à l'époque, maître-chanteur à l'appui; et modernisant le propos jusqu'à situer l'action dans la France contemporaine de l'après-guerre. Le film y perd de sa symbolique littéraire par des réflexions plus convenues, mais ça n'en reste pas moins passionnant à regarder: une mise en scène habile et des nuances présentes chez tous les personnages justifient amplement le succès de l'œuvre, malgré ses infidélités à la source originelle.

Assurément, la beauté des images donne une grande force à l'ensemble. Que l'on pense aux teintes sombres des draps, roulés avec délicatesse par une héroïne qui a appris à garder son calme en toutes circonstances; aux silhouettes isolées dans le couloir d'un train ou devant des grilles surplombant Lyon; mais encore aux baisers enflammés devant la façade éclatante de lumière d'un bal musette désert, donc inquiétant par nature malgré ses airs rassurants; voilà autant de peintures du quotidien teintées d'une touche d'obscurité toujours prête à briser l'optimisme d'une jeune femme rêvant à des jours meilleurs. Même le plateau de courses hippiques, sur lequel la coterie des Raquin n'hésite pas à tricher sans vergogne, a une manière d'occuper l'espace à lui seul telle une spirale annonciatrice du pire. Prise au piège même dans la foule en plein jour, entre un mari pleutre qui va jusqu'à lui imposer ce qu'il convient de regarder dans la rue, et une belle-mère étouffante, pas étonnant que Thérèse s'éprenne très vite du chauffeur viril qui croise sa route, et lui offre les trop brefs instants de liberté qu'il lui faut pour rester en vie, dans la chaleur laineuse de ses vêtements noirs où se détachent les mains soignées de la dame. Malgré tout, cette liaison fatale ne parvient jamais à se départir de l'épée de Damoclès que constitue la mise en scène fluide de Carné, qui traduit par ses mouvements de caméra l'allégorie de la culpabilité qui fait défaut au scénario. La scène de la chambre est certainement l'un des moments les plus forts du film, lorsque Thérèse, dans tout l'éclat d'une séduction qu'une fausse migraine ne peut dissimuler*, doit parler à sa marâtre remontée plus tôt que prévu alors que l'amant italien est caché derrière la porte: on pense immédiatement à Assurance sur la mort, et l'on reconnaîtra que cette séquence nerveuse soutient admirablement la comparaison.

Si cette réalisation élégante reste le point fort du film, l'histoire prend tout de même soin de compenser sa dérive policière inappropriée par une galerie de portraits complexes qui donne beaucoup de matière aux interprètes. Ce n'est pas vraiment le cas des Raquin mère et fils, dont la sécheresse et la veulerie ne sont pas d'une subtilité exemplaire, mais ça n'empêche heureusement pas les comédiens de donner le meilleur d'eux-mêmes, principalement la légendaire Sylvie, qui donne au second acte silencieux de son parcours une force exceptionnelle mâtinée de haine et de mépris. On aurait même voulu la voir davantage à l'écran, car tout ce qu'elle suggère derrière son visage fermé compte parmi les plus grandes richesses du film: elle se charge à elle seule de la partie allégorique et hallucinatoire du texte en proposant à sa bru une vision funeste qui l'empêchera de dormir pour le restant de ses jours. Dans la première partie, sa dureté envers ceux qui osent contredire son fils laisse entrevoir le manque d'affection vécu par cette dame, qui a dès lors compensé ce vide existentiel en reportant sur son rejeton malingre tout l'amour qu'elle aurait voulu recevoir elle-même dans sa jeunesse, preuve que la comédienne savait en dire plus que ce qu'on aurait pu croire à la lecture du scénario. Jacques Duby tente lui aussi de faire de son mieux dans la peau du personnage le plus insupportable qui soit, mais celui-ci est si exaspérant qu'il lui est difficile d'émouvoir de quelque manière, malgré un mélange intéressant de couardise et de volonté. En revanche, j'ai du mal à croire que les gens d'alors ait pu le prendre pour un homme de cinquante ans: sa jeunesse est trop perceptible derrière le maquillage.


Les autres comédiens bénéficient quant à eux des surprises de l'histoire, les amants maudits ayant l'heur de devenir magnanimes et de ne jamais préméditer la mort d'autrui, tandis que le personnage nouveau du maître-chanteur voit son avarice tempérée par un secret désir d'être aimé, et la naissance d'une miséricorde sincère. Concernant le couple principal, Raf Vallone apporte toute sa force brute à un personnage sanguin, qui cherche tout de même à faire au mieux avant d'en venir à la violence. Il forme avec Simone Signoret un duo finalement attachant, mais je lui préfère quand même la comédienne dans ce qui est désormais à mes yeux l'un de ses trois plus beaux rôles, avec Les Chemins de la haute ville et La Veuve Couderc. D'une manière très subtile, elle domine l'écran par son charisme renommé, aidée pour l'occasion par une caméra amoureuse d'elle, qui un an après Casque d'or capte sa jeunesse dans toute sa gloire, avec heureusement une coiffure plus attrayante! Avec tous ces atouts à son service, elle est en tous points magnifique: ses grands yeux tristes portent tout le poids de sa morne existence, son visage expressif souligne sa folle envie de s'évader derrière ses fenêtres à carreaux, et sa colère contenue dans les dialogues dévoile toute la complexité du personnage. Qu'on parle des fausses confidences à sa belle-mère après le drame, ou de son allure calme, qui ne se laisse pas impressionner par le marin qui la suit, elle n'en finit plus de captiver, avec en prime de merveilleux instants qui illuminent la noirceur ambiante, comme en témoigne cette jolie scène avec l'employée du magasin, devant qui une Thérèse amicale et professionnelle se révèle d'une âme bien supérieure à celle de la matriarche.


Habituellement, je ne suis pas le plus grand admirateur de Signoret, mais Thérèse Raquin fait partie des rôles devant lesquels il faut s'incliner. Malgré tout, et cela ajoute aux grandes qualités de l'œuvre, le film appartient à Roland Lesaffre, qui dans le second rôle du marin s'empare du deuxième acte avec brio. Il est lui aussi bien aidé par une caméra encore plus éprise que de l'actrice principale, Carné ne se privant pas de nous offrir une vision séduisante du comédien en débardeur, en train de se raser dans une chambre avec vue sur Montmartre! C'est néanmoins dans les rues lyonnaises que l'acteur brille de toute sa splendeur, composant un personnage ayant toujours un double-visage. Simple mais menaçant, peu distingué et cependant si charmant, populaire jusque dans son phrasé mais avec une prestance réelle, il fait bien sentir à quel point le marin a besoin d'attirer sur lui l'attention qu'il n'a pas reçue de sa famille, comme s'il avait finalement le désir de se faire aimer des gens qu'il vole. C'est un personnage passionnant, devant lequel ni la carrure virile de l'Italien, ni le désespoir touchant de l'héroïne n'arrivent à rester intacts, la rencontre de ces trois êtres nous offrant des moments forts en tension et en émotion, même si l'on est désormais loin de l'histoire originelle.

Finalement, tout le génie de Carné est de donner une grande puissance au propos en y apportant un regard différent. La haine prend d'autres chemins, se tempérant au passage de concorde et de compréhension, sans que le poids de la culpabilité n'en soit altéré. J'ai adoré ce film et lui aurais probablement donné trois Victoires du cinéma français cette année-là, pour Sylvie, Roland Lesaffre et la Signoret, laissant Le Salaire de la peur remporter les autres catégories prestigieuses des film, mise en scène et premier rôle masculin pour Charles Vanel, et laissant Madame de… triompher dans la partie technique.

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*Joan: "Il fallait me demander comment faire: je vous aurais montré comment rendre tout cela convaincant!"

2 commentaires:

  1. J'adore le titre !

    J'ai détesté Casque d'Or avec violence, mais j'ai plutôt aimé Thérèse Raquin (même si je n'aurais rien eu contre un film en costumes que j'aurais trouvé plus naturel en terme de représentation de l'aliénation de la femme). Je suis très impressionné par le fait que tu places Madame de ... "simplement" en troisième position cette année là du coup. Tu en as parlé ailleurs ?

    Le vengeur de Rosalind

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    1. J'ai toujours préféré Le Plaisir à Madame de... Les deux sont des chefs-d'œuvre, mais je ne ressens rien pour les personnages frivoles du second film. Mais en vérité, je n'ai pas assez exploré le cinéma français de 1953 pour jouer convenablement avec des prix fictifs: L'Amour d'une femme m'attend depuis deux ans, il me faudra m'y adonner...

      Autrement, je suis d'accord avec toi: bien qu'ayant aimé Thérèse en l'état, on a un peu du mal à imaginer qu'une Signoret contemporaine et libre de ses mouvements ne fasse pas sa valise séance tenante pour aller refaire sa vie ailleurs, même si l'histoire tente d'expliquer ce qu'il l'en empêche.

      En fait, je place tout de même Madame de... en seconde position, derrière Clouzot, mais devant Carné, même si j'ai préféré les interprètes du gang de Raquin! Une jolie trinité qui devance, de très loin, Monsieur Hulot. C'est tout pour le moment: il m'en reste tant à découvrir de toute manière...

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