dimanche 21 novembre 2021

Ève a commencé



Ève a commencé! Mais Ève a également terminé une fructueuse collaboration entre Deanna Durbin et Henry Koster, son metteur en scène attitré, après les francs succès remportés par Trois Jeunes Filles à la page (1936), Deanna et ses boys (1937), Les Trois Jeunes Filles ont grandi (1939), Premier Amour (1939) et Chanson d'avril (1940). En fait, à l'exception de La Coqueluche de Paris tourné avec Danielle Darrieux en 1938, Henry Koster a consacré six ans de sa vie à diriger la jeune chanteuse prodige pour les studios Universal. Et bien lui en a pris, car sans être un réalisateur de génie, il a su tirer le meilleur parti de l'actrice afin de la sublimer dans des contes de fées absolument charmants. C'est sous sa patte que Deanna a tourné ses meilleurs films, qui sans être des chefs-d'œuvre sont invariablement réjouissants.

Né en Allemagne en 1905, Henry Koster s'était déjà illustré dans le cinéma germanique, bien que l'antisémitisme ambiant le forçât à quitter son pays après avoir assommé un officier nazi. Le film à voir de cette période est Peter, une production autrichienne tournée en Hongrie et sortie en 1934, où Franciska Gaal doit se travestir en homme afin de sauver son grand-père Felix Bressart de la misère, et ce pour un résultat plus convaincant que la première version de Viktor und Viktoria sortie en Allemagne un an plus tôt. Visuellement, Peter n'est pas nécessairement un grand film, mais son charme chaleureux annonce effectivement les grandes heures du réalisateur en Amérique, cette fois-ci aidé par un budget plus conséquent. En dehors de l'atmosphère incroyablement plaisante qu'il a donné à tous ses travaux, Henry Koster ne s'est pourtant jamais distingué par une mise en scène inspirée, se contentant de diffuser son optimisme dans de jolies fables chrétiennes avec Loretta Young, une douce folie telle Harvey, un mystère tragique comme Ma Cousine Rachel, ou encore quelques grands spectacles en couleurs, mais hélas assez empesés, de La Tunique à La Maja nue, en passant par Désirée et Les Seigneurs de l'aventure. Il est donc tout à fait permis de préférer les très riches heures de Deanna Durbin, dont It Started with Eve qui nous occupe aujourd'hui.

En tant que princesse, mon goût se porte encore davantage vers l'ambiance familiale des Trois Jeunes Filles, la romance de Cendrillon dans Premier Amour et la viennoiserie bien nommée Chanson d'avril, mais Ève a commencé est à juste titre considéré comme la pièce maîtresse de la filmographie de l'adolescente-star, sans doute parce que tous les ingrédients sont réunis pour tirer cet opus vers le haut. En effet, avec un partenaire comme Charles Laughton, un scénario loufoque rempli de quiproquos signé Leo Townsend et Norman Krasna d'après Hanns Kräly, une décoration intérieure complètement improbable et des chansons dynamiques, le tout forme un écrin idéal pour permettre à la comédienne de s'épanouir dans son registre de prédilection, et accompagner par-là même sa métamorphose en jeune adulte désormais prête à séduire. C'est d'ailleurs le premier film qu'elle tourna après sa première lune de miel, preuve qu'elle entrait décidément dans une nouvelle ère, sans sacrifier pour autant l'espièglerie juvénile qui fit toujours son succès.

Pourtant, malgré les apparences d'un résultat particulièrement enchanteur, le tournage ne se passa pas aussi bien que prévu : Norman Krasna quitta la production faute de pouvoir se mettre d'accord avec la vision de Koster, lui-même en instance de divorce, tandis que le producteur Joe Pasternak mit fin à son contrat dès la fin du tournage afin de partir pour la MGM. Et du côté de l'équipe technique, des électriciens furent gravement blessés lors de certaines prises, ce qui ajouté aux diverses maladies contractées par les grands noms du générique, prouve que les contes de fées se nourrissent toujours de sang et de larmes.

Mais le résultat est bel et bien là, Ève a commencé est hautement attrayant, bien que le film ne porte pas très bien son nom. En effet, loin d'être une tentatrice en puissance ou la quelconque victime d'un serpent malhonnête, Anne Terry est une héroïne tout à fait normale, une employée d'un grand hôtel qui n'avait rien demandé à personne, mais qu'un héritier presse de venir au chevet de son père mourant, car celui-ci exige se rencontrer sa future bru avant de rendre l'âme. Et comme la fiancée en question est une croqueuse de diamants qui aime faire languir son monde, le pauvre amoureux n'a d'autre choix que demander une faveur à la jeune inconnue, qui ayant bon cœur accepte. Mais patatras! Charmé par la spontanéité et les manières affables de la jeune femme, l'agonisant se remet bien vite de son malaise, obligeant les deux héros à poursuivre la supercherie pour lui éviter un nouveau choc cette fois-ci fatal. Et voilà l'histoire partie à toute allure au gré de rebondissements endiablés, alors que la très sympathique Anne cherche en parallèle à percer dans le monde de la musique.

Le film semble donc avoir été écrit pour moi! Et je ne boude certainement pas mon plaisir, même si à la longue le charme opère légèrement moins qu'aux premiers temps. En tout cas, ce jeu de dupes est fortement divertissant, et tout à fait rassurant : le cinéma cherchait toujours à vendre du rêve à cette époque, et force est de reconnaître que l'on est servi. En effet, la pauvreté n'existe tout bonnement pas dans It Started with Eve : tout le monde évolue au sein des belles demeures de Park Avenue dans la joie et la bonne humeur, le seul inconvénient étant que les jeunes femmes peu fortunées, forcées de travailler pour gagner leur vie, habitent un appartement où l'un des fauteuils perd son ressort! On est ainsi bel et bien dans un conte de fées : tout le monde gagne à côtoyer un gentil millionnaire, et tant pis si celui-ci a la curieuse idée de décorer ses escaliers avec des gravures représentant des mécanismes gigantesques. De la sorte, la seule chose qui pourrait vexer le tiers-état, c'est l'existence d'une cachette secrète dans la chambre de l'alité, contenant des bijoux que le fils de la maison a peur de voir dérobés par la nouvelle venue. Point n'était pourtant besoin de s'inquiéter : Anne a trop de dignité pour s'abaisser à de tels actes, mais elle a assez de coquetterie pour essayer la parure avec un plaisir non feint.

Les rapports conflictuels entre le fils et la fausse bru sont le principal moteur d'Ève a commencé, et c'est d'ailleurs dans ces moments-là qu'Henry Koster insuffle une bonne dose d'énergie au film, à montrer les jeunes gens se courir après dans un salon en renversant les meubles d'une manière artistique. Mais sous le rire facile, quelque chose de plus sérieux et de plus romantique affleure, à la manière qu'a l'héroïne de ne pas se sentir vraiment à sa place en ces lieux : son hésitation à réclamer l'argent promis par son complice pour un jeu de rôles qui ne devait durer qu'une nuit est notamment touchante. Cependant, Robert Cummings est aussi le point faible du film : rien de déshonorant, mais il a du mal à vraiment exister entre une actrice mise en lumière dans tous les plans, et un Charles Laughton qui s'amuse comme un fou à jouer les vieillards! C'est alors la dynamique Durbin-Laughton qui prend véritablement le pas sur la romance juvénile, et qui rend le film d'autant plus mémorable.

Deanna a d'ailleurs toujours admis que son œuvre-phare appartenait avant tout à son partenaire de légende, ce en quoi elle n'a pas tout à fait tort car celui-ci est tout bonnement brillant à fumer en cachette et à danser au restaurant sur une conga ébouriffante! Il joue tout du long avec un plaisir communicatif et aide par là même sa coéquipière à donner le meilleur d'elle-même. C'est d'ailleurs le premier film qui montre Deanna s'essayer à autre chose que l'espièglerie, cherchant justement à s'aventurer sur le terrain de l'émotion. Si la première séquence triste révèle la limite qui sera toujours la sienne dans le registre des larmes, alors qu'elle est visiblement affectée par le sort funeste du millionnaire, la confusion des sentiments est autrement convaincante alors qu'elle s'isole dans son appartement et confie sa détresse à son prétendu beau-père. C'est assurément la scène la plus mémorable de l'actrice dans le drame, aussi est-il regrettable qu'elle n'ait pas eu l'opportunité d'aller plus loin sur ce sentier par la suite. Pour le reste, c'est la Deanna Durbin que l'on connaît et qu'on adore, à savoir une bonne comédienne qui sait faire rire par son énergie et sa fraîcheur, avec quelques grimaces bien senties et un éclat de rire dantesque.

Et comme une performance de la dame ne serait pas complète sans musique, elle chante évidemment trois chansons en cours de route, à commencer par When I Sing, une adaptation de La Belle au bois dormant de Tchaïkovski où elle manque de légèreté au départ, bien qu'on se laisse finalement prendre au jeu. Elle cherche justement à montrer l'étendue de son talent à Charles Laughton afin que celui-ci l'aide à lancer sa carrière. Le souffle et la maîtrise technique sont là, même si elle a été meilleure en bien d'autres occasions. Le brillant arrive justement avec la seconde chanson, la trépidante Clavelitos de Joaquín Valverde Sanjuán, qu'elle interprète au piano afin d'échapper aux remarques de Robert Cummings. Deanna fut généralement très douée avec la langue espagnole, et cela s'entend ici, avec ses aigus clairs et sa maîtrise d'un tempo presto. Ce moment est certainement le morceau de bravoure musical du film, tout du moins dans le registre comique. La gravité n'est pas en reste grâce au Goin' Home inspiré de Dvořák, qu'elle chante précisément à son possible beau-père alors qu'elle se croit au plus bas. Elle y est parfaitement mélancolique et donc particulièrement touchante, malgré quelques notes qui auraient gagné à être moins appuyées.

Parmi les seconds rôles, on retrouvera brièvement Guy Kibbee en évêque calme et posé, contrepoint angélique aux croque-morts qui attendent en vain dans le hall, mais aussi Walter Catlett en médecin complètement dépassé par les facéties de son patient. Margaret Tallichet et Catherine Doucet ne sont en revanche pas très intéressantes en gentes dames aux arrière-pensées sournoises, mais il faut dire que l'histoire ne leur fait pas beaucoup de place en dehors d'une confrontation amusante qui se retourne contre elles. On leur préférera Clara Blandick en infirmière qui se drape dans sa dignité et Mantan Moreland en porteur indigné. Finalement, tout ce petit monde a son rôle à jouer afin de faire d'Ève a commencé une œuvre sympathique, toujours hautement plaisante même après de multiples révisions, bien que ce ne soit pas nécessairement mon film préféré ayant pour vedette Deanna. C'est tout de même un incontournable, et sûrement le film par lequel il faut commencer pour appréhender le phénomène Durbin. Je le recommande chaudement!

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