mardi 17 octobre 2017

Marsha Hunt a cent ans!


Parmi les actrices de caractère de l'âge d'or américain, Marsha Hunt n'a jamais été loin de passer inaperçue, puisqu'elle fut souvent reléguée dans des rôles peu gratifiants dans des films toujours centrés autour d'une figure féminine davantage mise en valeur, avant d'être victime de la triste chasse aux sorcières des années 1950. Pourtant, à y regarder de près, la dame mérite d'être redécouverte, pour avoir su exploiter au maximum les personnages qu'on lui attribua. Et comme elle fête ce 17 octobre ses cent ans, c'est l'occasion de lui rendre ce petit hommage.

Pour être parfaitement honnête, j'avais oublié jusqu'à son nom avant cet été, mais la redécouverte de Pride and Prejudice (1940) m'a précisément rappelé qui est Marsha Hunt. Dans cette adaptation de Jane Austen orchestrée par Robert Leonard, l'actrice y incarne Mary Bennet, la sœur malheureuse de la superbe Elizabeth, de la sympathique Jane et des stupides Lydia et Kitty, et autant dire que cette graine de vieille fille pédante et peu gracieuse n'est pas un rôle en or, surtout que le personnage est réduit à quelques apparitions. Pourtant, en poussant la caricature déjà amorcée par sa mise quelque peu outrancière, Marsha Hunt y réussit l'exploit de rendre Mary attachante: sa façon de remettre ses lunettes est amusante, et elle n'a pas son pareil pour esquisser de charmants sourires stupides qui lui permettent de voler la vedette, dans un même plan, à ses cadettes inconsistantes. Cerise sur le gâteau, la comédienne fait joliment évoluer son personnage à travers une succulente interprétation de "Flow Gently, Sweet Afton": elle chante d'abord comme une corde à puits lors d'une réception mondaine, histoire de bien faire honte à Greer Garson qui exprime ce sentiment en quelques regards délicieux; puis elle révèle la chanteuse de talent qu'elle est en vrai lors d'une reprise finale parfaitement juste, alors que Mary est à présent transfigurée par l'amour. Bien sûr, le film appartient tout entier à Greer Garson, et Mary Boland ou Edna May Oliver dominent de leur côté la distribution des seconds rôles dans la peau de croustillantes matriarches, mais en extrayant le maximum de jus des maigres séquences à sa disposition, Marsha Hunt reste parfaitement mémorable dans son propre espace.

En revanche, j'avouerai ma relative déception devant sa prestation dans The Valley of Decision (1945) de Tay Garnett. Coincée entre une Greer Garson en grande forme et une Gladys Cooper étonnamment aimable, Marsha y incarne Constance Scott, une jeune fille de bonne famille capricieuse en diable, mais à laquelle elle n'arrive jamais à nous intéresser. Elle minaude, ricane de temps à autres, et se laisse finalement éclipser par sa partenaire superstar qui sait toujours la retenir d'une main ferme quand elle tente d'échapper à sa garde, ou la convaincre de jouer elle aussi à l'habilleuse devant son frère.

En 1947, l'actrice eut l'aplomb de se livrer à un duel contre Susan Hayward dans Smash-Up: The Story of a Woman de Stuart Heisler. Dans ce film déterminé à faire entrer sa partenaire dans la légende, Marsha y incarne Martha Gray, la secrétaire amoureuse de son patron, lui-même marié à l'héroïne alcoolique. Une fois encore, le rôle est peu consistant, d'autant que sa partenaire la massacre littéralement lors d'un crêpage de chignons lors d'une fête. Néanmoins, Marsha fait tout son possible pour exister: lorsqu'elle sait la caméra braquée en sa direction, il lui suffit d'un regard pour exprimer son désir carnassier envers son employeur, et lors de sa confrontation avec Susan Hayward, elle injecte une dose de forte inquiétude en essayant d'esquiver la rencontre, tout en se montrant pleine d'assurance aux yeux du public.

En suivant l'ordre chronologique, c'est le dernier film où j'ai pu apercevoir Marsha Hunt. Mais dans les années 1940, on pouvait également la croiser dans quelques films importants comme Blossoms in the Dust (1941), toujours avec Greer Garson; The Human Comedy (1943), pas vu; et Cry 'Havoc' (1943), que je n'ai vu qu'une fois et qui, en raison de son casting féminin, me revient surtout en mémoire pour les truculentes Ann Sothern et Joan Blondell, pour la toujours précise Fay Bainter, et bien entendu pour la non moins excellente Margaret Sullavan. Quoi qu'il en soit, les choses auraient sans doute été bien différentes si Marsha Hunt avait obtenu le rôle de Melanie dans Gone with the Wind: elle était fortement envisagée pour remplacer Olivia de Havilland à cause des réticences de la Warner pour prêter cette dernière à Selznick, mais la partenaire d'Errol Flynn réussit finalement à travailler avec le studio concurrent et fit du rôle ce que l'on sait.

Le drame de Marsha Hunt au cinéma est qu'au moment où elle aurait pu aspirer à devenir une comédienne de seconds rôles reconnue, sa carrière fut coupée court par le McCarthysme. Nous louerons donc l'audace de cette actrice qui, dès 1947, était fortement impliquée dans le combat contre la HUAC, avec son mari Robert Presnell Jr., et qui osa tenir tête à la terrible organisation en refusant de dénoncer qui que ce soit. Marsha Hunt reste d'ailleurs connue comme porte-parole de nombreuses causes progressistes telles la paix dans les pays du tiers-monde, la protection de l'environnement, le mariage entre personnes de même sexe et la lutte contre la pauvreté. Notons encore que, non contente d'être bonne chanteuse, Marsha Hunt a également le goût d'écrire des chansons, dont "Here's to All Who Love", une ode à l'amour incluant les amours homosexuelles.

En attendant de la découvrir dans ses films méconnus, souhaitons encore une glorieuse vie de centenaire à Marsha Hunt!

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