lundi 30 septembre 2019

Touches de bleu en feu



Portrait de la jeune fille en feu est un bien joli film, à propos d'une artiste invitée à peindre une mystérieuse jeune fille qui ne la laisse pas indifférente. Et alors que j'avais beaucoup aimé Naissance des pieuvres il y a douze ans, ce quatrième film de Céline Sciamma est désormais mon favori, sans doute parce que la campagne bretonne du XVIIIe siècle est nettement plus lumineuse que la grisonnante banlieue parisienne à laquelle nous avait habitués la réalisatrice.


Quoi qu'il en soit, la première chose qui frappe dans ce portrait, c'est sa beauté visuelle. Les variations de bleu de la mer et les falaises celtiques m'ont tout de suite évoqué La Fille de Ryan, l'un des plus beaux films maritimes jamais photographiés, mais les ondulations des herbes sauvages, ou les étincelles de feu dans la nuit, ajoutent également à la magnificence des extérieurs bretons. Dans le logis, les grandes salles sobrement parées, notamment la chambre de la peintre aux tissus bleus baignés de lumière, m'ont également ravi, de même que la séquence parisienne qui n'est pas sans évoquer la très chamarrée Tribune des Offices de Zoffany. Et il faudrait encore évoquer l'éclat des costumes: l'émeraude de la robe noble, le rouge plus rêche de la robe opposée, le capuchon bleuté qui tombe à chaque pas pour tenir en haleine avant l'apparition du visage à peindre, les fleurs brodées de la servante, la robe de mariée digne d'une apparition gothique... Voilà autant de couleurs qui en disent long sur les personnages, de leurs rapports sociaux à leurs sentiments, tout en servant parfaitement la narration. Mais le clou du spectacle, c'est bien entendu le feu qui brûle le cœur même du modèle peint, séquence somptueuse qui n'est autre que l'apothéose de la finesse des images de nuit subtilement éclairées à la bougie. Nous devons ces prises de vue à Claire Mathon, qui excelle aussi bien dans l'intimité d'une chambre nocturne que sur une falaise battue par les vents.


Comme on le voit, le film est non seulement sublime, mais il raconte surtout quelque chose par ses images. J'ai craint dans un premier temps que le traitement ne soit quelque peu austère, mais à l'instar du modèle qui s'épanouit, l'histoire devient absolument captivante à mesure que les héroïnes confrontent leurs sentiments sur un pied d'égalité. Tout sonne parfaitement juste, de la naissance du désir au temps des adieux, et cela résonne en moi d'autant plus que je viens de vivre une brève mais intense histoire d'amour ce mois-ci. Céline Sciamma souligne à la perfection tout ce qu'il y a de magnifique à donner et à recevoir même quand les jours sont comptés, et les deux actrices, Adèle Haenel et Noémie Merlant sont incroyablement excellentes, comme si c'était là une expérience qu'elles avaient déjà vécu. Il est d'ailleurs formidable d'observer qu'aucune ne vole la vedette à l'autre: elles se complètent toutes deux admirablement, notamment dans cette jolie scène où chacune décrit le comportement de l'autre quand intervient la gêne. Ceci dit, ce portrait est peut-être une déclaration d'amour ou d'adieu de la réalisatrice à son égérie, Adèle Haenel, qui a publiquement avoué qu'elles ont été ensemble dans le courant de la décennie. Ici, Céline Sciamma filme la comédienne de manière délicate, et lui offre un beau cadeau avec un magnifique gros plan sur l'été de Vivaldi, dans lequel l'actrice peut s'en donner à cœur joie en passant par toute une palette d'émotions, surpassant peut-être Nicole Kidman dans Birth. On suit en tout cas très agréablement cette ouverture à la vie chez le personnage d'Héloïse, qui d'abord uniquement renfrognée se met à exprimer de multiples sentiments. Heureusement, Céline Sciamma n'a pas oublié les autres actrices, bien que l'on sente vers qui la porte ce projet, puisque, comme je le disais, Noémie Merlant n'est pas éclipsée par Adèle Haenel. Elle ne fait pas couler de larmes, mais elle a une forte présence qui donne immédiatement envie de s'intéresser à la talentueuse Marianne. Luàna Bajrami, moins expressive que ses collègues du fait de son plus jeune âge, a elle aussi droit à un fort développement et n'est pas juste "la servante de service", tandis que l'admirable Valeria Golino est une matriarche parfaitement nuancée.


Portrait de la jeune fille en feu est donc un très beau film féminin. Certains évoquent déjà une comparaison avec La Leçon de piano, notamment avec son ouverture en barque, mais dieu merci, Céline Sciamma évite tous les pièges dans lesquels était sottement tombée Jane Campion jadis: ici, pas d'apologie du viol, pas de femmes aigries qui se tirent dans les pattes, ni même de racisme. Au contraire! Ce portrait est l'une des histoires féminines les plus positives qu'il nous soit donnée de voir au cinéma. Même si les femmes y ont des intérêts différents, elles font toutes preuve de complicité: la maîtresse de maison apprécie grandement la compagnie de la peintre bien qu'elle doive parfois revenir dans sa réserve compte tenu de leurs différences de rang, et quoiqu'elle marie sa fille sans lui demander son avis, elle n'est jamais présentée comme une mère négative. Surtout, toutes les jeunes femmes se soutiennent mutuellement lors d'un avortement, le tout dérivant sur une scène très forte où un bébé joue avec le visage de la servante. Ce bébé est d'ailleurs le seul personnage masculin vraiment marquant: les autres ne sont qu'un marin et un amateur de peinture qui ne doivent pas apparaître plus de vingt secondes chacun, mais ils ne sont pas négatifs pour autant, et tant mieux, preuve de l'intelligence de la metteuse en scène, qui se sert de l'image du marin pour montrer, qu'avec le retour du masculin dans le film, l'histoire touche tout de même à sa fin. Mais la complicité féminine restera bel et bien la plus belle chose du tableau, avec en point d'orgue la ronde des paysannes, soit le grand moment musical du film, soulignant à la fois la beauté de l'amour et celle de l'entraide.


A ce propos, la musique est fort rare en deux heures, de quoi renforcer l'impression d'austérité, surtout au début. Mais c'est évidemment un choix assumé: sur cette île bretonne, nous vivons dans l'univers d'Héloïse, qui tout juste sortie du couvent ne connaît rien à la musique, outre les cantiques. Marianne tente un premier rapprochement avec elle au clavecin, mais les deux vrais moments musicaux sont bel et bien le chant des paysannes pour accueillir l'amour, puis l'été de Vivaldi pour ouvrir le chapitre de la nostalgie. La nostalgie, justement, est le sentiment le plus difficile à vivre pour moi, et à ce titre, le dernier tableau au livre ouvert m'a ému. Mais la dernière réplique de Marianne à son élève, finalement lumineuse, m'a parlé de manière plus forte encore: quand les chemins se séparent, nous sommes tristes, mais il faut se souvenir de tout ce qui a été donné à cette occasion pour voir à quel point toute histoire d'amour est positive, quel qu'en soit son dénouement.


Moralité: Portrait de la jeune fille en feu réussit là où de nombreuses autres œuvres homosexuelles ont échoué cette décennie. C'est franchement plus fort qu'une limonade éventée telle Call Me by Your Name, et nettement plus juste que Carol: j'ose écrire cela alors que je suis davantage porté sur le mélodrame et que je devrais théoriquement préférer la flamboyance de Todd Haynes à l'austérité de Céline Sciamma. Surtout, ce film fait un bien fou pour conclure cette décennie de cinéma sur une note positive, notamment après la dénaturation toute hétéro du Bleu est une couleur chaude il y a six ans. Le miracle, c'est qu'un tel portrait ne choisit pas la voie de la facilité: le rythme assez lent du départ et le ton austère que j'évoquais pourraient rebuter de prime abord, mais chaque minute qui s'écoule révèle de superbes choses, autant sur le fond que sur la forme, pour toucher à une vérité absolue: les répliques d'amour sont en tout cas les mêmes qu'il m'est arrivé d'utiliser par le passé. Finalement, le seul reproche qu'on pourrait faire à cette histoire, c'est que les dialogues sont trop contemporains pour nous faire croire qu'il s'agit du XVIIIe siècle, mais les innombrables références au mythe d'Orphée, et son interprétation toute particulière par la scénariste, donnent heureusement une touche historique et mythologique de bon aloi.

samedi 28 septembre 2019

To the happy few



Je ne fais rien comme tout le monde. Je vis mentalement dans un royaume de princesses régenté par Jeanette MacDonald, je trouve que Joan Fontaine méritait son Oscar pour Soupçons, j'éprouve une admiration sans bornes pour Marie de Médicis qui était pourtant la mère et la souveraine la plus incompétente du cosmos, et... je ne regarde jamais de séries télévisées, parce que je n'ai pas la patience d'attendre soixante épisodes pour connaître le dénouement d'une histoire.


C'est donc en toute logique que je suis allé voir Downton Abbey cette semaine, parce que, comme le dit si bien Bette Davis dans Mort sur le Nil, "les règles sont faites pour être violées, tout du moins les miennes le sont-elles, par moi." Ceci dit, savoir que je n'allais rester au cinéma qu'une centaine de minutes était plus attrayant que m'infliger des milliers d'heures d'une série, et puis, aimant Gosford Park de Julian Fellowes comme il se doit, et ayant entendu vanter les mérites de Downton de toutes parts, je me suis dit qu'il ne serait pas désagréable de découvrir cet univers... en commençant par la fin, parce que je n'allais quand même pas renier mon penchant pour le contre-courant en débutant avec le premier épisode de la première saison. Mal m'en a pris, car j'ai désormais envie de voir la série alors que j'en connais l'épilogue! En d'autres termes, ma vie est un labyrinthe insondable, priez pour moi!


Mais avant de commencer vos dévotions, que faut-il penser de Downton Abbey le film? Eh bien, c'est exactement ce à quoi je m'attendais: c'est parfaitement divertissant sur le moment sans être pour autant un vrai film. J'entends par-là que les aurores phosphorescentes sur le château de Highclere et la course-poursuite floue en plein défilé royal sont des choix de mise en scène fort maladroits pour une œuvre qui prétend relever du cinéma, mais à vrai dire, Downton Abbey n'a pas cette prétention. D'autre part, même si, à l'instar de Gosford Park, le scénario de Julian Fellowes s'amuse à jouer des différences de points de vue entre maîtres et valets, la fluidité dont savait faire preuve Robert Altman manque cruellement ici, puisqu'on a surtout l'impression de voir un film consacré aux domestiques, l'élimination progressive des membres du personnel royal par les serviteurs de l'abbaye étant le principal ressort narratif de l'histoire, avant que tout ce petit monde disparaisse et que le scénario se recentre in extremis sur les aristocrates pour conclure les petits conflits vaguement amorcés au départ. Dieu merci, les scènes mêlant à la fois les deux mondes ne manquent pas, avec entre autres la femme de chambre à forte personnalité qui est quasiment l'amie des filles de la maison, ou le valet fébrile qui se ridiculise devant la reine lors du souper, mais peut-être que par rapport à Gosford Park, les personnages sont moins croustillants.


D'ailleurs, qui sont-ils? La tête d'affiche est bien sûr Maggie Smith, qui joue exactement le même rôle qu'en 2001, sans oublier d'assurer la drôlerie de l'ensemble avec un lot de répliques assassines et de grimaces réchauffées quoique hilarantes, et qui se paye même le luxe d'avoir un petit monologue émouvant à la fin: les Baftas prennent note pour l'hiver prochain. Autrement, la fille aînée a une forte présence physique avec sa coupe à la garçonne, et c'est toujours un plaisir de croiser Imelda Staunton, mais il y a tant et tant de personnages esquissés en deux heures qu'en dehors de Maggie Smith, aucun aristocrate n'arrive vraiment à retenir l'attention. Les domestiques ont quant à eux plus de personnalité, à la fois parce que le scénario s'attarde davantage sur eux, et parce que leur statut social leur autorise davantage de franc-parler. Outre le valet haletant, on retiendra notamment une cuisinière toute sympathique, une fille de cuisine volontaire, une femme de chambre élégante et ferme, un majordome à la retraite forcé de reprendre du service, et le nouveau majordome homosexuel. En fait, Downton Abbey comme film n'a qu'une unique fonction: s'adresser aux admirateurs de la série, qui connaissent les personnages sur le bout des doigts et ont eu le temps de les voir évoluer. Bien sûr, Elizabeth McGovern doit avoir, je l'espère, nettement plus à faire en six saisons que n'être qu'une présence positive à peine développée, mais pour un néophyte comme moi, le film passe en revue trop de personnages pour qu'aucun d'entre eux ait le temps de marquer les esprits. Je n'ai d'ailleurs toujours pas compris qui est Penelope Wilton par rapport à Maggie Smith, et Matthew Goode qui débarque en courant dans la dernière scène alors que nul n'en a parlé avant m'a laissé pantois. Il me faudra donc bel et bien voir la série pour comprendre davantage la personnalité de chacun, mais très sincèrement, Gosford Park faisait bien mieux il y a bientôt vingt ans: tout le monde découvrait les personnages en direct au moment du visionnage, et l'histoire parvenait quand même à rendre la plupart d'entre eux émouvants et mémorables. En outre, l'admiration béate pour la noblesse et la monarchie y était nettement moins angoissante qu'ici.


Autrement, je pense que Downton Abbey en dit long sur la perception de l'homosexualité dans les années 2010, à la fois à la lecture du scénario et au regard des réactions des spectateurs. Dans le film, chaque individu a droit à son dénouement positif, et quasiment tout le monde finit en couple, même la fille du roi qui décide de prendre sur elle pour se réconcilier avec son horrible époux moustachu. Tout le monde sauf le majordome homosexuel qui devra se contenter d'un baiser d'adieu. Et même si l'amant en question lui laisse entendre qu'ils se reverront, quelle est la probabilité pour que le maître d'une maison de campagne et le valet personnel du roi se retrouvent avant longtemps? Il est tout de même attristant que l'unique personnage gay du château soit finalement le seul à rester en rade. En outre, après enquête de ma part, il s'avère que dans la série, ce même personnage est en quelque sorte le mouton noir de la distribution, car prêt à tout pour parvenir à ses fins et se servant de son homosexualité "pour approcher des membres de la haute société anglaise". J'espère qu'en une cinquantaine d'épisodes les choses sont plus nuancées que cela, car ce serait un cliché navrant. Quant à Julian Fellowes, on voit qu'il ne connaît pas grand chose à l'homosexualité en général, car dans son scénario, le lieu de rencontres clandestin d'un petit village du Yorkshire est peuplé d'une multitude d'hommes jeunes et beaux, vision idyllique mais hélas très éloignée de la réalité des choses en province. Mais le plus triste, ce sont, encore et toujours, les réactions des spectateurs dans une salle de cinéma dès que deux hommes s'embrassent: il y eut lors de ma séance deux sortes de manifestations fort bruyantes, soit des gloussements d'adolescentes, pouffant devant ce baiser comme si c'était la chose la plus incongrue qu'elles pouvaient imaginer, soit des cris de surprise étouffés de leurs parents, qui ne s'offusquaient pas tant lorsque tous les couples hétéros du film s'étreignaient à leur tour. Pourtant, la décennie touche à sa fin, mais la vision de l'homosexualité dans un film grand public semble encore ne récolter que stupeur et ricanements.


Moralité: il est difficile de ne pas passer un bon moment devant Downton Abbey, et ce furent là deux heures tout à fait plaisantes, mais il s'agit tout de même moins d'un film que de l'ultime épisode d'une série s'adressant en premier lieu à son public le plus fidèle. La démarche est sympathique, mais si vous étiez trop occupé.es à autre chose au début de la décennie, vous aurez parfois la désagréable impression de ne pas faire partie du club.

mercredi 31 juillet 2019

Quinctilis

Quelques réflexions en vrac sur des choses vues et lues en juillet.

Ragtime

J'avais le disque depuis des années, et je me suis enfin décidé à voir Ragtime de Miloš Forman (1981). C'est un bon film, et une longue fresque historique où se croisent différents personnages de milieux sociaux différents, bien entendue située dans l'Amérique des années 1900. Ce n'est pas un chef-d’œuvre, mais c'est très bien pour ce que c'est, et ç'aurait certainement mérité une nomination comme meilleur film aux Oscars, à la place de La Maison du lac. Les deux interprètes que l'Académie distingua sont Howard Rollins Jr., qui incarne avec beaucoup d'énergie un pianiste noir extrêmement arrogant cherchant à défier les codes de la société, et Elizabeth McGovern qui joue sans trop de nuances une Evelyn Nesbit dont l'esprit manque cruellement de profondeur. Cependant, la meilleure performance de la distribution, à laquelle j'aurais décerné le prix du meilleur acteur tout court, est celle donnée par James Olson dans le rôle du père de famille, conservateur par obligation sociale mais plus ouvert d'esprit qu'il n'y paraît, et qui navigue très bien sur la corde raide du chef d'entreprise sans envergure aux accents héroïques insoupçonnés et pas trop appuyés. Le plus grand nom au générique, James Cagney, ne fait en revanche que de la figuration de luxe.

Quoi qu'il en soit, le film aura été l'occasion d'en savoir plus sur deux actrices emblématiques du début des années 1980. En premier lieu Mary Steenburgen, qui était alors au pic de sa popularité puisque son rôle dans Ragtime intervient un an après son oscar pour Melvin et Howard, et un an avant sa collaboration avec Woody Allen dans Comédie érotique d'une nuit d'été. J'ai peu de souvenirs de ce deuxième film, où je l'avais apparemment trouvée plus drôle que ses partenaires encore qu'une révision s'impose, mais j'ai réussi à dénicher l'autre, et je dois dire que coupler l'histoire de l'héritage d'Howard d'Hughes avec Ragtime n'a clairement pas joué en faveur de l'actrice qui est hélas affublée de l'une des pires voix du monde. C'est une voix juvénile qui devient rapidement insupportable et qui serait plus appropriée dans un épisode de Bugs Bunny, que chez des femmes volontaires qui doivent gérer une famille et prendre de sérieuses décisions. Paradoxalement, ce n'est pas trop gênant dans Melvin et Howard, car son personnage, Lynda, est une femme paumée et pas très futée, dont la principale ambition est de se lancer dans des numéros d'effeuillage burlesque, mais cette voix dessert totalement le personnage dans les moments les plus graves, et appuie au contraire sur le peu d'esprit de l'héroïne au lieu d'apporter un contraste bienvenu. Sa mère de famille dans Ragtime est heureusement très différente puisqu'il s'agit d'une femme intelligente, également discrète car elle est bien élevée et respecte les conventions, mais assez forte pour imposer ses points de vue progressistes à son mari et aux autorités de la ville. D'un point de vue physique l'interprétation est réussie car loin de se trémousser avec énergie sur scène, Mary Steenburgen se tient ici toujours bien droite et veille à ne jamais faire aucun geste inapproprié, de telle sorte que le contraste entre les deux performances est saisissant. Mais! Il y a encore cette horrible voix de bébé qui n'est jamais loin de détruire tout l'édifice physique bâti par l'actrice, car il devient difficile au bout d'un moment de prendre cette grande dame au sérieux alors qu'elle parle comme Shirley Temple.

L'autre rôle féminin conséquent dans Ragtime est, nous l'avons vu, Elizabeth McGovern, dont l'interprétation reste correcte mais qui ne me transporte pas avec ce rôle peu profond. Avant Ragtime, je ne la connaissais que pour Il était une fois en Amérique (1984), un film que je n'ai pas spécialement aimé malgré sa réputation de chef-d’œuvre intemporel, et où son personnage ne m'a visiblement pas marqué vu que je ne me souviens d'aucune scène avec elle, bien que ma découverte du film ne remonte qu'à l'année dernière; et Les Ailes de la colombe (1997), où elle est fascinante car mystérieuse à souhait dans le rôle de la dame de compagnie fidèle qu'on ne dupe pas si aisément, bien que je ne sois là encore pas absolument conquis par sa performance, car à la fin, le chaperon reste davantage un mystère insondable qu'un personnage en tant que tel. A moins de penser que ses larmes marquent un attachement ambigu pour l'héritière américaine et qu'il s'agit là de nuances de génie. Mais il reste difficile de savoir que penser de ce personnage fantôme pour le moins indéchiffrable.

En tout cas, avec ses yeux en amande et ses cheveux de jais, Elizabeth McGovern a un physique fascinant auquel la maturité sied mieux qu'une extrême jeunesse un peu trop lisse. J'ai ainsi été ravi de la retrouver cet été dans une adaptation d'Agatha Christie pour la série Hercule Poirot, Rendez-vous avec la mort (2008). Elle y incarne une Américaine devenue lady anglaise et membre au parlement, et comme je le disais, sa présence physique est extraordinaire, d'autant qu'elle hérite d'un bon rôle qui lui permet de révéler des sentiments sous une apparence froide, hautaine et bien entendu... mystérieuse. Dommage que l'adaptation soit en revanche un ratage total. Pour avoir regardé les autres épisodes de la série sortis dans les années 2000, j'en conclus que Poirot est ce qui se fait de mieux en mystères christiens, mais cet épisode-là est malheureusement l'un des plus mauvais de la série. Au lieu de se focaliser sur la famille, les scénaristes ont ajouté de nombreux personnages inutiles dont une religieuse polonaise, des rebondissements sortis de nulle part comme la traite des Blanches, une résolution totalement aberrante et un meurtre d'une violence déplacée. Il n'y a dès lors plus que de jolies images du Maroc pour donner un peu d'éclat au tout, mais il n'en reste pas moins que Rendez-vous avec la mort est l'exemple même de ce qu'il ne faut surtout pas faire dans un travail d'adaptation. Agatha Christie étant une romancière très limitée, très douée avec les détails et les indices mais très inconsistante quant à la profondeur de ses personnages, il est absolument nécessaire de développer ceux-ci d'un point de vue psychologique et sentimental, ce que la série réussit généralement, mais pas au point de les insérer dans des histoires parallèles qui n'ont plus rien à voir avec le sujet et qui finissent par devenir grotesques.

Les travaux d'Hercule

Après ce rendez-vous décevant, je suis allé me divertir avec d'autres épisodes de la série, ce qui a fait remonter pas mal de souvenirs d'il y a bientôt vingt ans à la surface. Il faut dire que malgré son style d'une pauvreté inqualifiable et ses personnages immanquablement décevants, Agatha Christie avait un tel don pour les énigmes que j'avais pris grand plaisir à lire la plupart de ses romans au collège. Au début des années 2000, je regardais également les épisodes avec David Suchet dans le rôle de son détective fétiche, notamment Le Couteau sur la nuque (2000), que j'avais tellement vu et revu à l'époque que je me suis rappelé de toutes les répliques, alors que je ne pense pas y avoir retouché depuis 2003. La meilleure tirade étant bien entendu attribuée à Miss Lemon qui, s'offusquant que l'on demande à Poirot s'il a les réponses aux questions de l'enquête, s'exclame avec hauteur: "Bien sûr que M. Poirot les a, sinon que feriez-vous là?" J'adore ce personnage et je suis content que les scénaristes aient pensé à le développer dans la série, sans compter que l'interprétation pince-sans-rire de Pauline Moran est un délice. Cerise sur le gâteau, je viens de découvrir que l'actrice fut guitariste dans un groupe féminin des années 1960, The She Trinity, ce qui ajoute de la rendre encore plus cool qu'elle ne l'était! Quoi qu'il en soit, Le Couteau sur la nuque est un excellent épisode où de nombreux seconds rôles, y compris la femme de chambre de Carlotta, ont l'occasion d'avoir une petite scène pour briller. L'intrigue est également retorse à souhait malgré un mobile qui nous paraît bien dérisoire aujourd'hui.

En revanche, je suis un peu plus déçu par l'un de mes épisodes préférés jadis, La Maison du péril (1990), qui se contente simplement de donner le nom du coupable sans reprendre un à un les indices de la mise en scène. Mais, on y retrouve Pauline Moran qui doit cette fois-ci improviser une séance de spiritisme, et la très cool Polly Walker, qui devait par la suite interpréter des personnages croustillants dans Avril enchanté et la série érotico-historique Rome! Les autres épisodes visionnés ce mois-ci furent en revanche des découvertes, dont Le Noël d'Hercule Poirot (1995), qui fait bien ressentir l'ambiance de fêtes de fin d'année à l'aide de cantiques, mais aussi Cinq petits cochons (2003), mon intrigue préférée de Christie grâce au personnage d'universitaire borgne et sa relation complexe à sa sœur, cet épisode là bénéficiant en outre d'une Gemma Jones aux sentiments refoulés, et de Rachael Stirling, la fille de Diana Rigg, physiquement sublime et créant un personnage passionnant, le tout dans une ambiance digne de Giverny. Les Indiscrétions d'Hercule Poirot (2006) m'a également beaucoup plu, avec sa galerie de personnages intrigants et la présence d'un coupable fabuleusement interprété, dont la scène finale aurait mérité un prix; tandis que Le Chat et les Pigeons (2008), visuellement trop moderne pour restituer l'esprit de l'époque, a le bon sens d'avoir choisi la toujours fascinante Harriet Walter pour incarner la directrice. Mais dommage que le rôle de l'héroïne, l'une des pensionnaires, soit moins développé que dans le livre, dont c'est toute la force, et que Poirot soit déjà au pensionnat dès le départ.

On peut enfin s'amuser à comparer de récents épisodes avec les films d'antan aux distributions cinq étoiles. A ce titre, Les Vacances d'Hercule Poirot (2001), est sans doute un bon épisode, quoique peut-être un peu trop condensé compte tenu de ses indices en grand nombre, mais si l'ambiance années 1930 fonctionne à merveille grâce à la maison Art déco de Burgh Island, c'est hélas moins fun que Meurtre au soleil car nettement moins camp. Et pour cause! La Méditerranée est ici remplacée la Manche, et les personnages sont beaucoup trop réalistes par contraste, ce qui nous prive de Maggie Smith et Diana Rigg qui se dandinent devant un piano, de Jane Birkin se pensant dans une adaptation de Now, Voyager, d'un maillot de bain pas assez grand et de Sylvia Miles en gorgone à paillettes! Je viens juste d'apprendre la triste nouvelle concernant cette diva flamboyante dont nous avons déjà bien parlé sur Gretallulah, je suis dévasté.

Par contre, si Les Vacances d'Hercule Poirot est techniquement une bonne adaptation, Le Crime de l'Orient-Express (2010) tombe dans les travers des épisodes les plus récents, avec une tonalité sombre et religieuse bien trop appuyée pour rendre tout le piquant de l'intrigue bien connue. Et puis, malgré tous ces grands noms au générique, un épisode dans l'Orient-Express sans une Vanessa Redgrave roussoyante, une Wendy Hiller à plumes, une Rachel Roberts lesbienne, une Lauren Bacall divaesque ou une Ingrid Bergman qui parle à Jésus n'a aucun sens! Un seul avantage, on échappe grâce à David Suchet à la pire créature du cosmos jouée par Albert Finney jadis. Et puis, par comparaison avec le rejeton incestueux de Kenneth Branagh et de la reine des Aliens, cette version télévisée est de haute qualité. J'ai découvert ce film cet hiver et... entre Branagh qui se prend pour James Bond, Penélope Cruz qui pleurniche, Judi Dench qui continue de vampiriser tous les seconds rôles de vieilles dames anglophones, et l'immonde Johnny Depp dans un rôle non moins ignoble, il ne reste guère que Michelle Pfeiffer pour donner un peu de fraîcheur au tout. Dommage pour elle que cette adaptation là soit si mauvaise, cédant aux pires travers contemporains sans rien garder de l'ambiance du roman.

Absence de malice

Hop! Une mention de Michelle Pfeiffer me permet de retomber sur les années 1980. Je viens d'évoquer deux actrices américaines de l'époque, Elizabeth McGovern et Mary Steenburgen, nous leur adjoindrons l'excellente Melinda Dillon et la coolissime Sally Field, découvertes toutes deux dans la très attendue mais simplement pas mal Absence de malice de Sydney Pollack (1981). A l'instar d'un Paul Newman tout en retenue, elles y sont parfaites. Sally Field, qui a le rôle principal d'une journaliste dont l'obsession pour un scoop va détruire des vies, fait preuve comme toujours d'un grand charisme, tout en rendant son personnage sympathique. Je ne connais pas assez sa filmographie pour en être sûr, mais j'ai le sentiment que Sally Field n'a jamais joué de rôles négatifs. Ici, la journaliste Megan Carter fait son travail, et lorsqu'elle se rend compte que les choses sont allées trop loin et que la situation lui échappe, elle fait de son mieux pour aider Paul Newman. La scène ou celui-ci la violente après le plus grand drame de l'histoire est extrêmement bien jouée: elle revient dans son bureau pour réclamer son manteau, avec un mélange de crainte et de repentir, mais aussi d'humilité et de dignité, qui aurait suffi à en faire une candidate aux Oscars cette année-là. D'ailleurs, je ne sais pas qui auraient été mes cinq candidates anglophones de 1981: Faye Dunaway pour Maman très chère, Susan Sarandon pour Atlantic City et Sissy Spacek pour Raggedy Man pour sûr, mais après, j'ai du mal à départager Julie Andrews pour son contre-emploi dans S.O.B., Sally Field pour le rôle qui nous occupe et même Isabelle Huppert pour La Porte du paradis. Sans parler de Meryl Streep et Diane Keaton qui mériteraient révision. Quoi qu'il en soit, si Sally Field est excellente, Melinda Dillon ne l'est pas moins dans le second rôle d'une femme tourmentée par un secret qui lui fait honte. Son dialogue avec la journaliste est lui aussi très bien joué, car l'actrice s'y montre très expressive tout en restant dans la retenue. Et sa panique le lendemain de l'entretien est palpable. Mais, je suis tout de même très déçu que le rôle ne soit pas mieux étoffé. Sydney Pollack nous prive de davantage de réactions sur son visage, et savoir que sa grande scène potentielle n'a lieu que par ellipse est extrêmement frustrant.

Dès lors, je ne sais pas quoi faire avec les seconds rôles de l'année: Melinda Dillon excelle mais est privée de grands moments, Jane Fonda en fait des tonnes et c'est hautement divertissant, Elizabeth McGovern reste correcte mais ne me transcende aucunement, Maureen Stapleton sera à revoir car je garde le souvenir d'un caméo, et Joan Hackett ne m'a pas du tout marqué dans un film détestable (désolé). Alors, sachant que je garde vraisemblablement Dillon et Fonda, qui nommer? Dans Ragtime, Debbie Allen n'a qu'un tout petit rôle et Mary Steenburgen parle comme Shirley Temple, donc non. Dans Quartet, Maggie Smith est très bien, même mieux qu'Adjani, et c'est pourtant loin d'être ma performance smithienne préférée. Et dans They All Laughed, Audrey Hepburn a finalement davantage un second rôle, mais que fait-elle à part être Audrey Hepburn qui se promène avec une peluche? Disons Dillon, Fonda et Smith alors, auxquelles j'ajoute une performance moins traditionnelle, Karen Allen, qui a de l'énergie à revendre pour seconder Harrison Ford dans leurs aventures de l'Arche perdue, à défaut de livrer une grande interprétation; et une actrice dans un film étranger éligible cette année-là aux Etats-Unis, Marília Pêra dans Pixote. Si l'on pose alors l'équation Allen, Dillon, Fonda, Pêra, Smith, la solution est Pêra, de loin.

Pour 1980, ayant détesté Melvin et Howard et n'étant, comme précisé, pas du tout un admirateur inconditionnel de la performance de Mary Steenburgen, qui n'apporte pas assez de force à son personnage par trop léger et qui est en outre un rôle trop conséquent pour être réellement secondaire, qui reste-t-il? Dans la sélection officielle, Eileen Brennan hérite d'un rôle caricatural qui ne fait même pas rire, alors qu'elle méritait tellement une nomination pour La Dernière Séance neuf ans plus tôt; Eva Le Gallienne a une présence lumineuse à défaut d'avoir énormément à faire, Cathy Moriarty ne m'a pas du tout marqué dans un film qui n'est, sans surprise, vraiment pas ma tasse de thé, et je n'ai pas vu Tina Bringmetheaxe, qui était probablement trop occupée à ranger ses vêtements sur des cintres métalliques. En gardant Le Gallienne, mes alternatives seraient Anne Bancroft pour Elephant Man, pour son charisme extraordinaire et son dynamisme de diva, et éventuellement Beverly D'Angelo dans Coal Miner's Daughter, où elle se retrouve dans la même position que Melinda Dillon un an plus tard: elle a un second rôle marquant qui s'avère finalement très peu développé. Toutefois, autant Dillon étoffe le rôle par elle-même, autant je ne suis pas sûr que D'Angelo fasse de même. Mais comme elle chante elle-même et que sa version de Sweet Dreams est encore plus agréable que celle de Pasty Cline, elle est certainement mémorable et mérite pour cette seule raison de figurer dans les annales. Sinon, Wendy Hiller dans Elephant Man? Sous réserve d'une revisite, peut-être, et il me reste de nombreuses découvertes à faire cette année là, de toute manière.

Plus tard ou jamais

Pour conclure ce billet en restant sur les années 1980, j'évoquerai ma lecture de Plus tard ou jamais d'André Aciman, la traduction française de Call Me by Your Name, dont l'action se situe à mots couverts en 1987 et qui reste un livre idéal à découvrir un mois de juillet à la campagne. C'est nettement mieux que l'adaptation de Luca Guadagnino, et je comprends pourquoi après avoir revu le film dans la foulée pour comparer: dans le livre, même si le héros se cherche, il reste constamment obsédé par l'invité de ses parents. Le dernier chapitre, qui ne figure pas dans le film, est d'ailleurs déchirant car on se rend compte que si chacun vit sa vie, nul ne peut oublier le souvenir de cet été là. Or, étant quelqu'un qui gère précisément très mal sa nostalgie, ce dernier chapitre m'a touché droit au cœur. A l'inverse, le film m'a paru encore moins bon que la première fois: on dirait juste une amourette d'été, et la fin hivernale devant la cheminée n'a aucunement la force du quatrième chapitre du livre, car je n'ai jamais ressenti une réelle attirance des personnages l'un pour l'autre jusqu'alors. Sincèrement, on dirait simplement deux potes qui se chatouillent pour passer le temps, mais aucun des gros plans sur Timothée Chalamet ne me fait ressentir la force du désir d'Elio telle qu'elle est décrite dans le livre. Ça semble être une grande performance parce qu'il pleure à la fin, mais dans le reste du film, son interprétation reste surtout opaque, de telle sorte qu'on peut y projeter le degré de profondeur que l'on souhaite. Et comme je suis devenu plus exigeant avec le livre, quelque chose manque à mon goût chez les acteurs.

En revanche, James Ivory a fait un bon travail d'adaptation, mais c'est bien la mise en scène de Luca Guadagnino qui rend le tout un peu fade, et qui transforme un été poignant en simple roman-photo. En effet, on ne ressent décidément pas, dans les choix de réalisation, le même degré de désir et d'obsession que dans le roman. Par exemple, lorsque Elio enfile le maillot de bain d'Oliver comme une cagoule, ce qui tourne à une obsession troublante sur le papier n'a l'air que totalement mécanique et assez mal amené à l'écran. Et lorsque Oliver touche l'épaule d'Elio, on ne sent pas celui-ci prêt à s'abandonner. Le grand défaut du film est donc que ni le metteur en scène ni les acteurs n'arrivent à me faire ressentir la force des émotions du roman. L'avantage du film par rapport au livre, c'est qu'il se passe en Lombardie et non en Ligurie, car je déteste la Ligurie. Et encore, cet avantage n'est qu'éphémère car la mini randonnée en montagne du dernier acte n'a rien à voir avec l'escapade romaine enflammée du troisième chapitre, chapitre le moins intéressant du livre à mon goût car s'attardant trop sur le personnage secondaire du poète, bien que son récit serve la narration; et parce que présentant une soirée mondaine comme un émerveillement pour le héros, ce qui évoque pour moi deux univers tout à fait détestables: les mondanités et les beuveries.

Conclusion

C'est tout pour aujourd'hui. Je ferai le point sur les autres films vus cet été dans un autre article. Mais puisque nous avons évoqué Maggie Smith un peu plus haut et que j'adore parler des actrices à Oscars, j'ajouterai avoir enfin mis la main sur Othello (1965), un film interminable contenant l'une des pires performances de Laurence Olivier, qui s'est probablement cru dans une adaptation du Chanteur de jazz et qui a voulu compenser l'absence de musique en surjouant atrocement. Les actrices sont meilleures, mais je ne suis pas émerveillé: Joyce Redman est charismatique mais reste très théâtrale, et si Maggie Smith semble plus moderne en Desdémone, elle n'a finalement pas réussi à m'intéresser à son film ou à son personnage, quoiqu'il s'agisse d'une bonne performance où l'on sent bien sa crainte et son incompréhension face à des événements qui lui échappent. J'espérais en tout cas qu'elle devînt la meilleure de sa sélection aux Oscars, mais ce n'est pas le cas: Ruth Gordon a ma préférence dans un rôle taillé sur mesure pour elle, puis viennent Maggie Smith, fort bien mais qui ne me transporte pas, et Joyce Redman, puissante mais trop théâtrale, puis Shelley Winters, mauvaise et braillarde sans nuances, et enfin Peggy Wood qui ne fait rien et a du mal avec une simple chanson en play-back. En gardant Gordon et peut-être Smith, imaginez Geraldine Chaplin pour Le Docteur Jivago, Geraldine Fitzgerald pour Le Prêteur sur gages et Eleanor Parker dans La Mélodie du bonheur, et la sélection devient tout de suite bien plus fabuleuse!

samedi 15 juin 2019

Pensées printanières

Quelques réflexions en vrac sur des films revus ou découverts cette saison:

Pola Negri parle!

J'ai enfin mis la main sur A Woman Commands (1932), un film de Paul Stein où ma star du muet préférée, Pola Negri, ne se tait que pour embrasser mon fantasme cinématographique favori, Basil Rathbone. Alors autant dire que j'étais tout excité en commençant le visionnage! Malheureusement, le résultat n'est pas très bon: l'histoire patine gravement passé un début prometteur, la mise en scène est plate au possible et la conclusion honteusement romanesque n'ajoute rien de positif. En outre, l'interprétation laisse à désirer, entre un Roland Young étonnamment mauvais dans le rôle du roi serbe, et un Basil lisse à mourir, aux antipodes de la suavité du prince Karénine. Mais, deux éléments très solides m'ont permis de passer un bon moment. D'abord, les décors de Carroll Clark, moins pour leur débauche d'effets aristocratiques traditionnels que pour leurs accents expressionnistes lors d'une scène de cabaret marlenisée qui forme un joli écrin pour la chanson Paradise. Mais surtout, Pola elle-même, qui se révèle être une excellente actrice de cinéma parlant. Bien sûr, quelques expressions de terreur exagérées auraient pu être corrigées, mais dans la grande majorité des séquences, son interprétation est d'une grande justesse, son charisme jamais altéré, et son accent se marie très bien à l'intrigue slave dont elle est la reine. On comprend que le public américain n'était pas prêt à écouter ce type de langage, mais Pola aurait clairement mérité une bien meilleure carrière parlante.

Le faux pas de Miriam Hopkins

Bien que mise en scène par son futur mari, Anatole Litvak, dans The Woman I Love (1937), Miriam Hopkins se trompe sur toute la ligne, à la fois comme actrice et comme héroïne. En effet, ayant du mal à trouver sa place dans une histoire masculine d'aviation, Miriam est incroyablement fade, un comble pour une actrice aussi énergique, qui savait être subtile sans rien perdre de sa superbe, ou cabotiner avec joie dans le drame comme dans la comédie. Mais ici, elle semble paralysée, ne se décide jamais à tendre ni vers un extrême ni vers l'autre, et reste finalement les pieds dans l'eau. Elle est ainsi dévorée en une scène par Elisabeth Risdon, et l'on n'arrive jamais à croire qu'elle puisse avoir des sentiments pour Louis Hayward, dont le jeu et le personnage sont si insupportables que n'importe quelle dame à peu près sensée fuirait lorsqu'il se met à lui faire la cour. A l'inverse, Paul Muni est pour une fois à peu près potable en lieutenant maudit, sans tomber dans l'excès de jeu ou de maquillage qu'on lui connaît, si bien que la liaison amoureuse, pivot de l'intrigue tout de même, n'a aucun effet puisque Madame Maury a l'air bien mieux assortie à son mari qu'à son amant. Autrement, le film reste visuellement correct, mais la triste vérité, c'est qu'on aurait totalement pu se passer du personnage féminin: on aurait alors abouti à une version parallèle de La Patrouille de l'aube (voir la brillante adaptation d'Edmund Goulding un an plus tard), et toutes les scènes militaires auraient fait mouche. Mais en l'état, je suis très déçu.

Bernadette soupire: "Ouh! C'est pas trop tôt!"

En revanche, après une énième revisite du Chant de Bernadette, que j'ai finalement appris à beaucoup aimer au fil des ans, je suis de plus en plus agréablement surpris par Jennifer Jones. J'ai toujours pensé que sa performance était adéquate, mais comparée aux acteurs à fort caractère qui l'entourent, Charles Bickford, Anne Revere, et surtout Vincent Price et Gladys Cooper dans des rôles nuancés, elle me donnait l'impression de faire pâle figure. Après rafraîchissement de mémoire, elle compose vraiment une excellente Bernadette: bien que malade, timide, voire timorée, et constamment humble, elle dégage un dynamisme et une vivacité qui ne m'avaient jamais marqué, et qui rendent le personnage éminemment vivant, sans jamais rien lui faire perdre de sa pureté ou de sa sincérité. Ça ne rend pas son interprétation follement complexe, mais c'est la première fois que j'ai vu le film en m'intéressant tout à fait à elle: lorsqu'elle est déçue mais accepte quand même les choses de bonne grâce, on ressent absolument sa peine contenue, et sa joie non feinte devant les apparitions est parfaitement dosée. Finalement, Jennifer Jones restera une actrice de tous les extrêmes pour moi, puisqu'elle fut capable d'aller de l'abîme (Duel au soleil) à la cime (Plus fort que le diable), mais c'est la première fois que, dans mon esprit, sa performance dans Bernadette passe du bien au vraiment bien.

L'Héritière cruelle

Je suis également plus beaucoup plus serein envers l'héritière d'Olivia de Havilland, interprétation polarisante s'il en est. Je l'ai d'abord haïe avec passion, puis je lui ai trouvé des qualités avant de la haïr à nouveau, tout ça pour enterrer la hache de guerre et fumer le calumet de la paix... jusqu'à la prochaine visite. Quoi qu'il en soit, pour ses 70 ans, j'offre une entente cordiale à Catherine Sloper. Pour commencer, les premières scènes, que j'ai toujours trouvées atrocement surjouées au point de faire passer l'héroïne pour sotte, m'ont finalement mieux convaincu la semaine dernière: Olivia fait vraiment sentir que Catherine a une vraie personnalité derrière sa façade, mais c'est évidemment très contenu et difficilement décelable, car l'héritière a, à ce moment là de l'histoire, une admiration sans bornes pour son père. Elle croit qu'il l'aime et elle a intégré toutes les horreurs qu'il lui a dites, d'où son comportement gauche et maladroit dès qu'il est en sa présence, ou qu'elle se retrouve seule avec un inconnu au bal, quoique déjà beaucoup plus libre et spontanée en compagnie de sa tante, qui a réellement de l'affection pour elle. Je ne fais qu'enfoncer des portes ouvertes, mais j'ai besoin de réécrire le cheminement de l'héroïne car mon ressenti sur cette situation de départ est assez neuf: ce qui me paraissait odieusement crispant et grimaçant est bien plus nuancé que dans mon souvenir, et l'essentiel est de voir qu'Olivia de Havilland donne bien des indices sur la personnalité de Catherine dans cette première partie, ce qui ne m'avait jamais sauté aux yeux jusqu'alors. Toutes les scènes où Montgomery Clift flirte avec elle la montrent effectivement spontanée malgré son exaspérante gaucherie, et la sensation d'écrasement qu'elle ressent devant son père, sans qu'elle l'ose encore se l'avouer, est parfaitement détaillée. C'est même très intéressant: elle n'a jamais peur de parler à son père, et le fait même avec une certaine liberté, mais comme elle a intégré l'idée épouvantable qu'elle était minable, elle se place volontairement dans une situation de soumission. On peut même penser qu'elle exagère sa maladresse parce qu'elle croit qu'elle doit se comporter comme ça, puisque son père lui a fait sentir sans cesse qu'elle était ainsi.

Par la suite, la scène de transition lors du retour d'Europe, celle qui m'avait fait changer d'avis jadis quant à mon dédain pour cette interprétation, m'a semblé... tout simplement brillante. Jusqu'à présent, son père s'était contenté de lui faire sentir qu'elle était médiocre, mais il ne l'avait jamais insultée de front. Une fois la chose faite, Catherine tombe des nues: l'actrice esquisse le mouvement en tombant sur un fauteuil et s'exclamant, avec une grande justesse, que ce sont là des mots terribles. Et comme l'héroïne sait qu'au même moment Morris l'attend dehors, on comprend absolument le changement qui s'opère dans son état d'esprit. Elle réalise la cruauté du seul référent masculin qu'elle a côtoyé jusqu'alors, et croit que l'ersatz qui l'attend la consolera. D'où l'exaltation encore pleine de candeur sous la pluie. Mais l'amant, entendant qu'elle renonce à une bonne part de sa fortune, ne vient pas la libérer comme prévu: s'ensuit alors le dialogue-clef avec la tante qui, malgré son affection pour Catherine, ne peut s'empêcher de lui reprocher sa naïveté à demi-mots. C'est là que l'héritière s'emporte pour la première fois, car elle réalise que les deux personnes les plus dignes de confiance pour elle, sa tante et son amant, ont de graves défauts: l'un s'est joué de ses sentiments, et l'autre emploie par mégarde un vocabulaire trop similaire à celui de son père. D'où son exaltation cette fois-ci mâtinée de colère et de désespoir: "Il doit venir! Il doit m'aimer, pour tous ceux qui ne l'ont pas fait!" La remontée des escaliers, entre plongées et contre-plongées plus angoissantes qu'un film d'horreur car totalement claustrophobiques, est jouée avec l'abattement (et le poids des livres) requis. Mais vraiment, cette grande scène du retour d'Europe où tout se joue est brillamment interprétée, et notamment par Olivia de Havilland.

Quant à la troisième partie, où elle forçait beaucoup trop la dureté du personnage, c'est nettement plus crédible que dans mon souvenir. Quant Morris revient, elle veut certes se venger mais lui trouve encore assez de séductions pour prendre plaisir à le voir, à son corps défendant, et sa cruauté, apprise à l'école des plus grands maîtres, porte assez la marque du dépit pour que l'on ne doute jamais que Catherine fût bel et bien le même personnage de bout en bout. Elle évolue certes grandement, mais la composition me paraît plus crédible que jadis: l'exaltation naïve du début porte les traces d'une forte personnalité (in)consciemment refoulée sans des napperons de gaucherie, et l'exaltation dépitée de la fin ne se départ pas d'un regret certain. Quoi qu'il en soit, cette fois, j'y crois! Et le retour d'Europe m'a totalement emporté. Est-ce parce que j'ai plus d'expérience ou de maturité que lors de ma découverte du film aux alentours de 20 ans? Peut-être. Dans tous les cas, je suis de plus en plus sensible aux héroïnes jouées par Olivia de Havilland: Scarlett capte tous les regards parce que plus flamboyante, mais ça n'empêche en rien Mélanie de comprendre bien des choses bien qu'elle se garde de tout reproche. Rita, la blonde-framboise, a beau être la coqueluche de la ville, la sage Olivia a nettement plus d'espièglerie et de fantaisie, sans pourtant rien perdre de son "bon fond", pour prendre une longueur d'avance sur le long terme. Enfin, Catherine a peut-être tendance à trop grimacer par moments, les passages virtuoses sont décidément trop nombreux pour les nier. J'avais publié il y a trois ans un top 5 des performances havillandiennes, dont Autant en emporte le vent, L'Aventure de minuit, La Fosse aux serpents, La Charge fantastique et Par la porte d'or: j'aimerais inclure désormais La Blonde-framboise et L'Héritière qui, ajoutées à La Double Énigme, A Chacun son destin, L'Amour n'est pas en jeu ou encore Anthony Adverse, dont Olivia est la seule lumière, et Le Songe d'une nuit d'été, constituent en effet une excellente carrière. En attendant de revoir Ma cousine Rachel, qui m'avait laissé de marbre, mais dans l'immédiat, sa performance dans L'Héritière me donne envie de pleurer de gratitude. Jusqu'à la prochaine fois.

mercredi 8 mai 2019

La Peur du scandale (1938)



Je viens de découvrir un film dont je n'avais jamais entendu parler où Carole Lombard tient le premier rôle: Fools for Scandal, une screwball comedy de Mervyn LeRoy, produite par la Warner et sortie en 1938. Ce qui m'a intrigué, c'est qu'on lit à peu près partout qu'il s'agit du pire film jamais tourné par la star, et que son échec critique et commercial fut la principale raison qui la poussa à chercher des rôles dramatiques les deux années suivantes. Il est vrai que la Warner n'a jamais été connue pour avoir créé les œuvres les plus hilarantes du monde, et pourtant, on ne peut s'empêcher de songer que, même si LeRoy n'est pas Lubitsch, il fut tout à fait capable de réaliser de bonnes comédies (Tonight or Never, Gold Diggers of 1933), et que, sans être William Powell, je savais Fernand Gravey déjà très à l'aise dans ce registre depuis ma découverte de La Nuit fantastique. Quant à Carole Lombard, elle ne fut pas couronnée "Reine de la screwball comedy" pour rien. Alors, faut-il avoir une peur panique du scandale?


Non, pas du tout! Fools for Scandal n'est pas un grand film, mais c'est tout à fait divertissant pendant une heure vingt, sans faute majeure à mon goût. L'histoire a en fait une atmosphère européenne qui m'a conquis dès l'ouverture, et qui nous fait voyager des vieilles fontaines de Paris à de luxueux soupers londoniens, le tout dans de très beaux décors dont un gigantesque sofa circulaire sur lequel des ladies raffinées font des galipettes. Les costumes sont quant à eux loufoques à souhait, entre les tapis que doit revêtir le héros fauché et les masques d'animaux du bal huppé qui reflètent chacun le caractère d'un personnage, de quoi ajouter assez d'énergie au film, au moins visuellement. Mais honnêtement, le texte a beau ne pas voler très haut, avec entre autre un marquis en sous-vêtements une fois qu'on lui a retiré ses tapis, ou encore une sorte de Lubitsch's touch au rabais, avec cet homme-sandwich qui laisse ses panneaux publicitaires devant les volets de la chambre de l'inconnue avec laquelle il vient de s'isoler; le scénario regorge d'assez de surprises et de rebondissements pour que chaque scène soit tout à fait plaisante. C'est pourtant très simple, mais le comique de répétition fonctionne à plein régime, notamment lorsque le marquis, s'improvisant valet de Carole Lombard à son insu, se fait passer pour son amant à chaque appel téléphonique de ses amies; ou lorsqu'il s'entend, à l'aide des autres domestiques, à interrompre le souper romantique qu'elle tente d'avoir avec Ralph Bellamy, inamovible en fiancé ennuyeux qui ne sert qu'à faire ressortir le charme du héros.


Ceci dit, les scènes doivent beaucoup aux réactions de Carole Lombard. Qu'elle se cache derrière son chapeau, qu'elle tente désespérément de prendre un taxi devant une fontaine, qu'elle enchaîne une série de réactions outrées depuis son lit, ou qu'elle prenne plaisir à déguster des crêpes Suzette, elle est constamment drôle, sans toutefois être au pic de son génie comme dans ses films de 1936, mais ça n'en reste pas moins une exquise performance de sa part, qui vaut nettement mieux que sa réputation de n'avoir été que "joliment filmée par la caméra de Ted Tetzlaff". Fernand Gravey s'en tire de son côté très honorablement: on a beau lui reprocher de n'être pas le meilleur partenaire de la reine, je le trouve très franchement bien plus doué pour la comédie que Fred MacMurray, collaborateur plus habituel de la star. Il est en tout cas très énergique et ne démérite nullement. Les seconds rôles sont eux aussi à la hauteur de leur tâche, principalement Isabel Jeans en lady cancanière et Allen Jenkins en ami "bon à tout faire".


En somme, il y a largement de quoi passer un bon moment. Bien sûr, on est à des années-lumière de My Man Godfrey, et la course-poursuite finale ratée ne conclut pas le film sur une bonne note, mais au sein d'une filmographie lombardienne, on est heureusement plus proche de petites pépites ultra mineures mais fort drôles comme The Princess Comes Across, que d'un ratage total comme en souffre encore la réputation de ce "scandale" effrayant. Fût-il sorti un an plus tôt, quand la screwball comedy avait encore les faveurs du public, le film aurait peut-être remporté plus de succès. Quoi qu'il en soit, le vrai scandale de la semaine à mes yeux, c'est la déchéance d'un John Barrymore en roue libre dans True Confession, et le casting pénible de Charles Laughton en viticulteur italien dans They Knew What They Wanted. True Confession, une comédie poussive de Wesley Ruggles, jouit pourtant d'un meilleur statut que Fools for Scandal. Mais j'ai sincèrement préféré le charme européen et la loufoquerie mondaine du film de LeRoy.