J'ai retrouvé mes codes de connexion à Blogger quasiment une année après ma dernière publication, aussi profité-je de l'occasion pour écrire à nouveau. Mon choix se porte ce soir sur le film dont je sors à l'instant, Hamnet, l'un des plus sérieux concurrents en lice pour les Oscars, porté par une histoire qui évoque la relation entre William Shakespeare et son épouse Agnes Hathaway durant la brève existence de leur fils, lequel donna son prénom à l'une des plus célèbres pièces de l'écrivain. La littérature étant toujours avec l'histoire et la musique l'une de mes grandes passions, j'y suis allé sans trop faire attention à l'affiche, ce qui n'a pas manqué de me causer quelque inquiétude lorsque, installé sur mon siège durant les pages publicitaires, j'ai réalisé que la metteuse en scène n'était autre que Chloé Zhao, qui avait commis il y a quelques temps l'affreux Nomadland, une purge contemplative à la gloire d'une multinationale américaine où la dame humiliait son héroïne en la montrant dans des situations totalement dégradantes. Son nouveau film, adapté d'un roman de Maggie O'Farrell, évite heureusement ces deux derniers écueils, sans toutefois parvenir à contourner le premier.
Fidèle à sa marque de fabrique, Chloé Zhao n'a assurément pas peur d'inscrire son œuvre dans le registre de la contemplation, avec de nombreux plans apparemment poétiques sur la campagne anglaise. L'ennui, c'est qu'elle n'a aucun talent pour susciter l'engouement chez le spectateur, qui se retrouve pris au piège dans des images d'une beauté froide où les personnages restent inaccessibles. C'est le problème de la première partie basée sur la rencontre, où les personnages ont l'air coupés du monde et ne semblent s'unir que par défaut, gardant toujours entre eux une distance qui rend difficile la connexion émotionnelle alors que ce premier acte n'en finit pas de s'éterniser. Le scénario va même jusqu'à amorcer plusieurs pistes qui sont toutes abandonnées les unes à la suite des autres, d'où une énorme frustration. Ainsi, pourquoi suggérer qu'Agnès est une sorcière si cela ne lui porte aucun préjudice en société ? Pourquoi appuyer sur l'hostilité de sa belle-mère si c'est pour voir les deux femmes complices dans les épreuves à venir sans que ne soit esquissé l'élément perturbateur dans cette relation ? Je suppose que pour rester dans l'air du temps, les dames ont cherché à faire de l'héroïne une sorcière et à accentuer le concept de sororité, ce qui en soi est très bien, sauf que le scénario est si minimaliste dans cette première partie que cela ne permet pas au film de se démarquer sur ce terrain-là. En effet, on a un sentiment d'un manque d'originalité flagrant, dans la mesure où de nombreuses œuvres qui se revendiquent féministes usent de sorcellerie et de complicité féminine ces dernières années. L'histoire, eût-elle cherché à étoffer ces aspects-là, aurait sûrement amélioré le résultat à l'écran, mais en l'état, cette entrée en matière semble bien vide. Par ailleurs, ces longues séquences qui n'en disent pas assez sont desservies par des choix de couleurs exaspérants, qui oscillent entre des teintes trop saturées pour la forêt et une grisaille alarmante qui alourdit fortement la tonalité déjà bien tragique d'une histoire centrée sur le deuil et la souffrance. Le mélange entre ces deux styles de couleurs est finalement irritant.
Le deuxième acte sur la naissance et les premières années des enfants est le plus réussi, car la réalisatrice n'a pas peur de filmer la douleur atroce de l'accouchement, ou celle, intolérable, du deuil. Bien que toujours alourdies par une palette désespérément grise et des intérieurs tout à fait anxiogènes, ces séquences-là sont autrement réussies car la mise en scène touche quelque chose de vrai, comme en témoigne la souffrance physique très bien retranscrite sur le visage de Jessie Buckley. Pour avoir retrouvé certaines ancêtres dans ma propre généalogie qui ont perdu parfois jusqu'à dix enfants en bas âge, on comprend totalement les tourments qu'ont pu vivre les femmes d'antan qui accouchaient à domicile et craignaient pour la santé de leur progéniture dans des environnements rudes. Les horreurs de la peste, que nous avons la chance extrême de ne plus subir en Occident, sont également criantes de vérité avec l'apparition des bubons sur le corps des enfants, mais là où Chloé Zhao réussit vraiment son film, c'est dans sa manière très poétique de filmer la relation entre les deux jumeaux. La complicité entre le frère et la sœur, qui aiment se faire passer l'un pour l'autre, et sont prêts à se sacrifier par pure abnégation, reste assurément le plus bel aspect du film. La réussite de cette partie centrale tient aussi à la présence plus importante accordée aux seconds rôles, qui sortent de manière éphémère de leur statut de simples silhouettes. Un bémol tout de même pour l'accouchement en forêt : cette scène a beau être lyrique à souhait, on se demande bien comment la dame esseulée partie sans aucun outil sur elle a réussi à couper le cordon ombilical. C'est n'est qu'un détail, mais une histoire écrite par des femmes aurait dû éviter ce genre de maladresses.
Le troisième acte, montrant comment William Shakespeare a couché sa douleur sur le papier pour écrire son chef-d’œuvre, est quant à lui très intéressant, avec en point d'orgue une longue représentation de la pièce au théâtre du Globe. Malheureusement, Chloé Zhao ne peut s'empêcher d'alourdir le propos avec une mise en scène pesante. Franchement incapable de suggérer l'émotion par quelques regards subtils, elle s'oblige à faire parler son héroïne haut et fort durant la pièce pour expliquer ce qui est déjà montré par les images, choix d'autant plus exaspérant que je hais littéralement les personnes qui se permettent de parler au théâtre sans souci pour les spectateurs autour d'elles. La réalisatrice se voulait émouvante, mais j'avais malgré tout une furieuse envie d'intervenir à l'écran pour demander à Madame Shakespeare de cesser de se prendre pour le centre du monde et de se tenir correctement en public, ce qui n'était objectivement pas l'effet recherché lors du tournage. Et alors que je trouvais malgré tout les parallèles entre la pièce et la vie personnelle de l'auteur vraiment poignants, au point d'envisager de monter jusqu'à un petit 7 dans ma notation personnelle, voilà que la réalisatrice eut la très mauvaise idée de nous balancer dix minutes d'On the Nature of Daylight de Max Richter pour nous imposer des émotions que ses images auraient dû se contenter de suggérer. Sincèrement, employer cette musique en 2025 après une surutilisation dans de nombreux films des quinze dernières années est un choix d'une pauvreté lamentable. Cette partition reste très belle en l'état, mais si elle est infligée au spectateur pour le prendre en otage, cela démontre une absence totale d'originalité qui, conjuguée aux défauts pointés dans le reste du film, me confirme la médiocrité de Madame Zhao comme réalisatrice. D'autant qu'avec un minimum de culture musicale, il n'y avait pas besoin de creuser bien loin pour accompagner l'émotion de l'histoire avec des musiques moins galvaudées. Pourquoi pas Flow, my tears de John Dowland, sublime chanson lacrymale ayant en outre le mérite d'être contemporaine du récit ? Cette réalisation indigeste reste fort dommage car un scénario solide éclairant l'écriture d'Hamlet par le destin d'Hamnet aurait pu aboutir à un excellent film. Le seul bémol littéraire de l'histoire est l'utilisation peu originale du mythe d'Orphée et Eurydice, qui ne me semble pas appropriée dans un récit centré sur le deuil d'un enfant, tout en comprenant les efforts des parents pour ramener celui-ci de l'ombre à la lumière de la scène.
En revanche, si Chloé Zhao ne m'a pas convaincu par ses images et sa mise en scène générale, on ne peut pas lui reprocher d'être une excellente directrice d'acteurs. En effet, l'interprétation élève considérablement le film, que ce soit du côté de Paul Mescal, très bon dans l'expression d'une souffrance silencieuse, notamment sur scène dans le rôle du fantôme, ou du côté de Jessie Buckley, tout à fait convaincante dans la douleur physique et mémorable dans sa force de caractère. La comédienne gagnera l'Oscar cette année : si je ne suis pas absolument ébahi par son travail, je suis au moins satisfait de savoir que sa victoire ne sera pas volée, en attendant de découvrir mon idole Rose Byrne dans ce qui est annoncé comme une performance exceptionnelle. Les seconds rôles d'Hamnet sont eux aussi excellents, à commencer par le jeune Jacobi Jupe, qui impressionne tant on a rarement vu un enfant aussi bien jouer, et rester parfaitement attachant jusqu'à sa révérence. Malgré tout, la lumière de la distribution reste à mes yeux l'immense Emily Watson, qui en une poignée d'apparitions apporte une épaisseur éblouissante à son personnage de belle-mère, dont elle fait ressentir les douleurs du passé sous une apparence de maîtresse-femme. C'est très gentil aux scénaristes de lui avoir offert un petit solo où elle peut dévoiler les bribes de son vécu, mais quand on a Emily Watson sous contrat, le protocole veut qu'on lui donne beaucoup plus de grain à moudre. Vraiment, l'indifférence avec laquelle cette comédienne, qui en remontre aisément aux grandes stars de sa génération, reste traitée par le cinéma depuis trente ans est absolument sidérante. En effet, lorsqu'elle est invitée à participer à un projet important, c'est uniquement dans de petits rôles à la limite du caméo, ce qui est proprement incompréhensible.
En guise de conclusion, je pense que malgré certaines ellipses exaspérantes, Hamnet est doté d'un bon scénario s'inscrivant dans la catharsis par le théâtre et l'écriture, mais que Chloé Zhao n'est pas encore assez expérimentée pour éviter les nombreux pièges tendus par la réalisation d'une œuvre ambitieuse. Des séquences contemplatives qui masquent une incapacité à créer un mouvement, un verbiage incessant pour expliquer ce que la caméra est déjà en train de montrer lors des scènes les plus poignantes, et un manque d'originalité franchement apocalyptique dans le choix des couleurs ou de la musique plombent ce qui aurait dû être un bon film. Le récit et l'interprétation rendent cette œuvre tout à fait correcte, mais des mauvais choix de mise en scène en trop grand nombre lui font perdre de sa valeur, sans pour autant faire regretter d'avoir payé son entrée.
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