Le Diable s'habille en Prada 2 est, tout comme le premier opus d'il y a vingt ans, un film de David Frankel scénarisé par Aline Brosh McKenna, soit deux noms qui ne se sont clairement pas illustrés dans du grand art. Le premier film était loin d'être brillant, et cédait souvent à des facilités insupportables (les amis d'Andy, le Paris de carte-postale, etc.), mais l'interprétation exceptionnelle de Meryl Streep avait réussi à élever ce produit convenu vers une dimension quasi iconique, générant nombre de mèmes toujours utilisés sur internet de nos jours. Ce n'est pas que les répliques fussent follement littéraires sur le papier, mais la manière que Meryl Streep avait de les prononcer, composant un personnage surprenant de monstre au calme olympien qui sortait totalement des sentiers battus, parvenait à rendre chacune de ses apparitions absolument mémorables, du monologue sur le bleu céruléen aux fleurs du printemps, en passant par de multiples propos odieux pourtant restés dans les annales.
Vingt ans plus tard, l'équipe a tenté de capitaliser sur cette gloire passée, mais sans avoir une once d'idée originale. Le seul moteur de ce truc, c'est de multiplier les clins d’œil aux moments les plus célèbres du film de 2006, mais en dehors de ces images subliminales, c'est le vide absolu. On verra ainsi dès les premières minutes une affiche géante sur une collection printanière considérée comme « révolutionnaire », un type vendant deux ceintures bleues d'aspect similaire mais « tellement différentes » dans un jardin public, et sûrement d'autres choses que je me suis empressé d'oublier, mais c'est tout. La seule nouveauté, c'est que Miranda n'a désormais plus le droit d'être ouvertement méchante avec le personnel afin d'éviter des procès dans l'équivalent américain des prud'hommes, si tant est que cela existe dans ce pays fasciste, de telle sorte que le personnage a considérablement perdu de sa superbe. Mais tout cela est très hypocrite, puisque le succédané d'Emily, une vicomtesse Bridgerton complètement inutile, interdit malgré tout au deuxième assistant d'aller uriner s'il en a envie, ce qui ne fait que reproduire un schéma toxique qui n'amuse plus personne. La direction du casting tente alors de rendre le film plus inclusif pour capter l'air du temps, mais les seconds rôles frisent constamment la caricature (l'assistant en surpoids ouvertement gay), voire le racisme (l'assistante chinoise biberonnée au culte de la performance qui récite son curriculum vitæ d'une façon robotique), ce qui est consternant. Si le film avait vraiment souhaité être original, la production aurait pu développer et donner une dimension humaine à ces personnages, mais ce n'est certainement pas le cas.
Pour compenser, le scénario tente de suivre une ligne directrice visant à critiquer la place prépondérante des contenus sensationnels en ligne et des réseaux sociaux, au détriment des journaux traditionnels délivrant une information de qualité. Bien entendu, ce ressort ne peut pas marcher, puisqu'il faut vraiment s'accrocher pour imaginer une seconde que Vogue, ou son homologue Runway, aient un jour publié du contenu digne d'intérêt. Car non, des mannequins maigrichonnes habillées de manière ridicule ne me donneront jamais envie de feuilleter ce genre de torchons. Consciente de ses limites, la scénariste n'a même pas le mérite d'essayer, et préfère se contenter de saboter chaque rebondissement dès qu'elle le peut. Ainsi, à chaque fois qu'un nouveau conflit fait surface, tout est résolu en l'espace de deux minutes, ce qui est d'une pauvreté intellectuelle sidérante. Par exemple, le journal fait face à un scandale insoluble ? Hop, Andrea rédige un article, et tout rentre dans l'ordre. La rédaction désespère de ne pouvoir interviewer la milliardaire la plus inaccessible du cosmos ? Hop, Andrea passe un appel, et le rendez-vous est décroché illico presto. Le nouveau propriétaire de l'enseigne veut mettre le magazine au placard ? Hop, Andrea fait alliance avec sa némésis, et une solution est immédiatement trouvée. L'ennemie en question s'avère plus fourbe que prévu ? Hop, on recontacte la gentille milliardaire et le magazine est sauvé en l'espace de trente secondes. Et c'est tout. Cette histoire est un néant total.
On ne comprend même pas ce qui pousse l'héroïne à revenir se jeter dans la gueule du loup. Certes, elle se retrouve au chômage au début du film, mais elle en profite au passage pour jeter à la benne ses belles valeurs pour devenir l'une des odieuses capitalistes qu'elle critiquait dans le premier opus, se mettant à faire la morale à tout le monde alors que sa seule problématique est de s'offrir un appartement de luxe avec vue sur l'Hudson, se jetant au passage dans une liaison romantique d'une inanité navrante dont le seul but est de cocher le cahier des charges de toute comédie romantique qui se respecte. Pour tout dire, même le principal rebondissement du film de 2006, l'humiliation de Nigel qui avait fait prendre conscience à Andrea de la toxicité ultime de ce milieu, est ici traité sur un mode gentiment humoristique, puisqu'il est précisé que Miranda a fait preuve de rouerie envers son partenaire à plus d'une reprise. Tout va bien alors, puisque c'est après avoir entendu cela que l'insupportable héroïne décide de devenir amie avec son ancienne patronne tyrannique, allant même jusqu'à montrer son égo boursouflé lors d'un week-end dans les Hamptons pour faire avouer à Miranda que celle-ci n'avait pas pu l'oublier. Et avec ceci ? Un cappuccino ? Sans surprise, Anne Hathaway, qui fut un temps bonne actrice sans jamais parvenir à me passionner, est inintéressante au possible dans ce rôle de prostituée qui vend son âme au capitalisme et aux relations humaines nuisibles. Le seul moment remarquable du film est lorsque son éditrice lui dit : « J'ai Stockholm au téléphone, ils réclament leur syndrome ! », mais la comédienne ne fait rien pour donner de la profondeur aux choix indignes de son personnage.
Les autres comédiens ne sont guère meilleurs. Stanley Tucci compose un second rôle toujours sain d'esprit mais complètement soumis qui n'évoluera jamais, Emily Blunt hérite quant à elle d'un rôle difficile qu'elle tente d'équilibrer de son mieux entre conflits intérieurs et ridicule assumé avec le peu qui lui reste à disposition, tandis que Kenneth Branagh ne sert à rien et que Justin Theroux est abominable en mec inculte au possible. Meryl Streep avait quant à elle eu le bon goût de se faire discrète ces derniers temps après avoir aspiré tout l'oxygène du cinéma américain de la décennie passée. Malheureusement, la voilà prête à revenir sur le devant de la scène, ce qui est totalement aberrant, car la pauvre femme n'a plus la moindre idée de comment il convient de jouer correctement devant une caméra après vingt ans de caricatures immondes qui lui avaient valu une reconnaissance incompréhensible. Si sa première version de Miranda était révolutionnaire car elle avait su éviter de brosser le portrait attendu d'un dragon tyrannique qui aurait pu crier sur tout ce qui bouge, préférant au contraire faire passer sa cruauté sous une retenue de bon aloi, sa nouvelle composition est incohérente à pleurer. Forcée d'adoucir son personnage pour éviter des scandales de ressources humaines, elle hésite constamment entre sa monstruosité passée et une affabilité qui sonne faux, si bien que Miranda n'a plus aucun impact dans son propre film. On a dès lors du mal à comprendre pourquoi Hollywood continue à donner des rôles à cette actrice qui ne prend même plus la peine de faire un effort depuis de longues années. Pour sûr, ni Bette Davis, ni Katharine Hepburn, ni Vanessa Redgrave et autres actrices de légende n'auraient accepté de se reposer sur des lauriers après cinquante ans de carrière, si bien que la paresse et la médiocrité déployée par Mme Streep depuis trop longtemps sont particulièrement pénibles à observer. Je pardonnerais cette bassesse d'âme à des personnes politiques, des banquières, des animateurs et autres gens de ce calibre-là, mais pas à une artiste née un 22 juin !
Le Diable s'habille en Prada 2 n'a dès lors rien à proposer. C'est un film creux, dynamité par une histoire ratée, une mise en scène inexistante et des choix de musique calamiteux, puisqu'on va jusqu'à nous infliger un concert de l'immonde Lady Gaga, qui ne sait ni jouer la comédie ni chanter, comme sa performance désastreuse dans la nouvelle version d'Une étoile est née l'avait hélas prouvé il y a quelques années. Finalement, cette œuvre a beau jeu de dénoncer les contenus putaclic d'internet alors qu'elle n'est elle-même qu'un truc putassier destiné à générer de l'argent au détriment de l'art. La seule minute culturelle est la conversation entre les deux héroïnes devant une réplique de La Cène de Léonard de Vinci du couvent Santa Maria delle Grazie, mais ça ne suffit pas à relever le niveau. La villa del Balbiano à Ossuccio et la galerie Victor-Emmanuel II à Milan étaient pour leur part bien plus admirables en vrai, et je regrette que ces belles images soient entachées par la vision de ce produit de mauvaise qualité. Vite, replongeons-nous dans les photographies de l'église San Maurizio al Monastero Maggiore pour oublier tout ça !

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