dimanche 7 juin 2026

If I Had Legs I'd Kick You

Me revoilà de passage sur Gretallulah pour évoquer brièvement ma nouvelle découverte, If I Had Legs I'd Kick You, un film américain de Mary Bronstein sorti l'année dernière, pour lequel l'immense Rose Byrne a reçu sa première nomination aux Oscars. Si vous me lisez, vous savez que je suis un grand admirateur des talents comiques de l'actrice australienne depuis exactement vingt ans : ses apparitions dans Marie-Antoinette me font toujours autant hurler de rire qu'au printemps 2006, tandis que ses seconds rôles dans les films vulgaires de Paul Feig, Spy et Bridesmaids, restent de véritables pépites d'interprétation malgré le niveau lamentable des œuvres en question. Dès lors, quand j'ai appris que la dame avait remporté le Golden Globe dans la catégorie comédie en début d'année, j'ai tout de suite eu très envie de voir le film qui lui valut ce triomphe, venu s'ajouter à l'Ours d'argent de Berlin et à la plupart des prix de la critique américaine, dont New York et Los Angeles. Le film n'est finalement jamais sorti sur grand écran en France, sûrement en raison de sa bizarrerie, mais on peut tout de même le voir sur une plateforme en ligne en ce moment.

Pour être honnête, je ne peux pas cacher ma surprise devant l'absence de distribution de cette œuvre au cinéma, car à trop vouloir sortir des sentiers battus, elle finit par ne ressembler à rien. En effet, pour mettre le spectateur dans la tête de Linda, la psychothérapeute qui s'enfonce dans un burn-out total entre sa fille malade, son mari absent, sa maison qui prend l'eau et ses patients agressifs, Mary Bronstein inscrit son film dans une nervosité permanente qui ne permet jamais de respirer, de telle sorte que l'on ressort du visionnage aussi lessivé que l'héroïne, laquelle ne peut décidément plus cacher son épuisement absolu à mesure que se déroule l'histoire. Ce choix de mise en scène, à travers des aléas qui n'en finissent pas de tourner en rond, aurait pu faire mouche s'il y avait de la nuance, mais le scénario n'est qu'une boucle infinie de malheurs qui ne conduisent même pas Linda à une conclusion : celle-ci s'enfonce toujours plus avant dans son effondrement psychique, sans que la perspective d'une remontée à la surface ne semble envisagée par la créatrice. Les symboles qui parsèment le film, notamment ce trou béant dans le plafond qui semble faire écho à la sonde posée dans le ventre de l'enfant, n'ont pas non plus l'aura qui nous aurait donné envie de décortiquer le film après le visionnage : on est simplement content que tout cela s'arrête.

Pour moi, cet ensemble déroutant m'a totalement perdu avec la séquence du hamster, absolument répugnante et qui n'aurait jamais dû être infligée aux spectateurs. Je prie pour que ce fût tourné en images de synthèse, mais quand bien même ce serait le cas, je n'ai aucune envie de voir une chose pareille lorsque je m'installe devant un écran. Au passage, notons que le film n'est certainement pas une comédie, contrairement à ce que les Golden Globes auraient voulu nous faire croire, car je ne vois pas ce qu'il y a de drôle à voir une femme se faire hurler dessus par tout le monde pendant deux heures, à l'exception de l'employé du motel dans un rôle hélas caricatural d'adjuvant à l'écoute. If I Had Legs I'd Kick You est bel et bien un drame, culminant avec une tentative de suicide due à un harassement permanent et à la réminiscence de trop nombreux regrets. La seule chose de vraiment remarquable dans la réalisation de Mary Bronstein est de ne jamais filmer le visage de la fille, afin de mettre en exergue la difficulté qu'il y a à être une mère esseulée qui laisse sa santé à se tracasser sans arrêt pour un enfant qui réclame beaucoup d'attention : quelque chose sonne très juste dans cette manière d'aborder la maternité, ce qui s'explique par le fait que la scénariste à choisi de parler des traumas qu'elle a elle-même vécu en tant que mère d'un enfant malade. Quel dommage que le tout soit si abjectement épileptique et dérangeant.

Rose Byrne est en revanche hors de tout reproche. Assurément idéale pour le rôle, elle est de tous les plans, principalement des plans rapprochés très déroutants, et parvient à faire ressentir les difficultés traversées par son personnage avec une grande justesse. Elle montre ainsi Linda dépérir à vue d’œil tout en restant constamment captivante, mais elle a surtout le bon goût d'éviter les pièges attendus en composant un personnage qui reste constamment professionnel avec ses patients, piquant ses crises de nerfs hors de leur vue, et tâchant de rester à l'écoute bien que ses forces l'abandonnent. Sa manière de rester constamment disponible pour sa fille, tout en essayant de ne pas lui hurler dessus malgré l'extrême nervosité que lui provoque celle-ci, tient pour sa part du numéro d'équilibriste, tant elle essaie de contenir tout ce bouillonnement en elle. L'explosion a toujours lieu quand elle n'est pas en présence des personnes qu'elle doit aider : ceux qui en font les frais sont à juste titre son mari réprobateur mais jamais là, le gardien du parking et la caissière du motel qui lui montrent d'entrée de jeu une hostilité ahurissante, la doctoresse sèche au possible qui la regarde de haut, et son propre thérapeute et collègue qui la laisse également tomber bien qu'il soit plus nuancé que le reste de la distribution. Ces relations exténuantes attirent de facto la sympathie sur Linda, mais Rose Byrne ne cherche pourtant pas à attirer la pitié sur son personnage : dans l'abîme psychique où elle se trouve, elle n'a pas le luxe d'être toujours agréable, mais cette situation est rendue passionnante par le sens du rythme d'une actrice ayant puisé dans ses talents comiques pour brosser ce portrait tragique. Renonçant à se montrer sous son meilleur jour, la comédienne incarne finalement avec beaucoup de précision le sentiment de culpabilité et la peur de l'échec, bien que l'héroïne passe en réalité son temps à se couper en quatre pour résoudre de multiples problèmes qui se greffent les uns aux autres, et ne devrait dès lors pas avoir à s'excuser de ne pas être parfaite sur tous les fronts à la fois.

If I Had Legs I'd Kick You est ainsi un film des plus étranges, qui doit quasiment tout à sa performance d'actrice, mais qui reste extrêmement désagréable et irritant. Une fois de plus, il est donc fort dommage que Rose Byrne soit sensationnelle dans un film qui ne mérite vraiment pas de rester dans les annales, à l'instar des comédies avec Melissa McCarthy de la décennie passée. Je n'ose comparer les comédies graveleuses avec ce projet plus ambitieux, mais le fait est que dans un cas comme dans l'autre, on est très loin du chef-d’œuvre. Espérons que l'Ours berlinois et la nomination aux Oscars permettent à la comédienne d'être distribuée dans de meilleurs films à l'avenir, car ce sera toujours un plaisir de la voir à l'écran.

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