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William Wyld : Manchester vue de Kersal Moor (1852) |
samedi 31 décembre 2022
Nord et Sud
vendredi 30 décembre 2022
Corsage
mercredi 28 décembre 2022
Cendres de Lune
Je crois bien être le seul garçon homosexuel français à ne pas être fan de Mylène Farmer, mais je trouvais ce titre parfaitement adéquat pour refléter mon opinion sur ma capitale régionale : Bordeaux. Le port de la Lune, du nom du méandre en forme de croissant décrit par la Garonne, a longtemps été une ville fantasmée en laquelle je plaçais beaucoup d'espoir, et qui m'a finalement beaucoup déçu : je ne me reconnais pas dans cette métropole, où j'ai passé les années les plus noires d'une vilaine dépression, entre 2009 et 2013. Très isolé dans un appartement étroit sur le campus, égaré dans un cursus sans avenir, j'ai finalement erré pendant quatre ans dans les rues bordelaises avec la sensation d'avoir le cœur glacé. Ainsi, force est de reconnaître que, malgré le soutien spirituel de Myrna Loy et Barbra Streisand, ce ne furent pas là mes plus belles années… Au contraire, j'ai plutôt eu l'impression d'évoluer dans un clip cauchemardesque et désenchanté de Laurent Boutonnat… Par bonheur, cette époque difficile est loin derrière moi et, même s'il me manque encore la relation amoureuse stable de mes rêves, je suis bien plus serein aujourd'hui qu'il y a dix ans ! Revenir à Bordeaux ce mardi dans l'espoir de dénicher quelques raretés à Mollat m'a permis d'évaluer avec soulagement le chemin parcouru.
Cette belle porte tient bon face aux attaques répétées du classicisme ambiant le long des quais et de la place du Palais, d'où un mélange des styles passionnant depuis l'intérieur. J'ai un faible pour les fenêtres à meneau d'antan, mais j'adore les carreaux parfaitement alignés du XVIIIe siècle. Pour moi, la maison idéale aurait un aspect extérieur Renaissance ou gothique flamboyant, et un intérieur meublé en Régence ou en Louis XV.
Voici donc, en quelques illustrations ternes desservies par un ancien appareil de piètre qualité, la manière singulière dont j'ai vécu mes années bordelaises. Mes errances me conduisaient souvent aux jardins publics, et notamment au Parc bordelais où cet oiseau aimait lui aussi se réfugier. Je ne suis pas un grand amateur des parcs à l'anglaise, mais compte tenu de l'absence catastrophique de verdure dans l'agglomération, c'étaient les seuls endroits où l'on pouvait se ressourcer, afin de mieux supporter l'étouffement minéral de cette place vraiment peu accueillante. Je regrette de ne pas avoir réussi à apprécier cette ville lors de mon séjour, mais force est de reconnaître que si j'y reviens sereinement à présent que les plaies du passé ont cicatrisé, je ne prends pas pour autant de plaisir à me rendre à Bordeaux. Le seul lien qui m'y rattache, c'est la librairie Mollat, à la fois pour ses choix très vastes dans de nombreux domaines, mais aussi parce qu'il s'agit de la seule entreprise locale qui avait eu l'amabilité de me répondre, même par la négative, à l'occasion d'une candidature spontanée. Le bémol, c'est que certains livres qui m'intéressent sont écornés et ne sont pas remplacés. Quoi qu'il en soit, Bordeaux ne sera jamais la métropole de mes rêves. Rien qu'en France, je lui préfère de loin Paris !
samedi 24 décembre 2022
Pluie
Loin de la campagne, Pluie appartient au genre des symphonies urbaines, ces odes aux villes d'Europe qui fleurissaient lors des derniers feux du cinéma muet, et dont les représentants les plus célèbres sont Berlin de Walter Ruttmann, L'Homme à la caméra de Dziga Vertov du côté de l'Ukraine, À propos de Nice de Jean Vigo, ou encore Douro de Manoel de Oliveira et Lisbonne de José Leitão de Barros pour le littoral portugais. Pour moi qui n'aime rien tant que découvrir de nouveaux lieux à visiter, je suis totalement sous le charme de ces symphonies. D'ailleurs, lorsque j'avais découvert Pluie il y a quelques années, les beaux reflets d'Amsterdam trônaient facilement dans mon top 10 de l'année, en compagnie des images hypnotiques de Kyiv et Odessa concoctées par Vertov. Toutefois, la concurrence est devenue très rude depuis, avec Le Journal d'une fille perdue, Le Mensonge de Nina Petrovna, Parade d'amour, L'Isolé, Finis Terræ, Gardiens de phare, La Partie de dés ou encore Un Cottage dans le Dartmoor, mais cela ne fait qu'illustrer le brillant de cette belle année de cinéma.
Outre l'invitation au voyage, c'est vraiment le travail sur l'image qui vous emporte sur les flots de la poésie, à commencer par l'arrivée de l'averse filmée comme une grande montée en puissance, avec le vent fouettant de plus en plus fort le linge étendu aux balcons, et ces nuées d'oiseaux désorientés à mesure que le ciel s'obscurcit. Les cercles concentriques des gouttes dans les canaux, et l'éclat des rues mouillées où se reflètent quelques silhouettes pressées, sont quant à eux enchanteurs, sans être nullement gâchés à notre époque par l'élégante partition aux cordes pincées et frottées. Des gouttelettes sur les vitres des tramways aux plongées sur des hordes de parapluies noirs, Regen réussit l'exploit de créer de l'onirisme dans un quotidien particulièrement banal : la beauté de l'eau, sublimée par les premiers rayons du soleil enfin de retour, est un envoûtement de tous les instants. Le métrage ne dure qu'une douzaine de minutes, mais c'est divin. Et c'est bien plus orgasmique que le video mapping du donjon de La Roche-Posay ! Tout cela me ramène à ma région mais ne me dit pas comment je vais occuper le reste de mon après-midi…
mercredi 30 novembre 2022
Clartés funèbres
dimanche 27 novembre 2022
Bestia
En polonais, Bestia signifie bête, ou brute, ce qui reflète bien le comportement des hommes du film, entre un père violent et un compagnon qui force la jeune femme à faire des choses contre son gré, sans parler de l'amant qui cause bien du dégât autour de lui quoiqu'il ne soit pas physiquement violent. Le film a également été sous-titré Kochanka apasza, ce qui désigne la danse apache, une valse chaloupée qui faisait fureur à la fin de la Belle Époque, et où les danseurs symbolisant un truand et une prostituée donnaient l'impression de se frapper et de s'humilier mutuellement, généralement en faveur de l'homme qui cherchait à détruire sa partenaire d'une manière chorégraphiée, d'après les mots d'Irene Castle. L'histoire s'inscrit donc dans la violence, ce qu'illustre la scène centrale du film où Pola et son collègue se lancent dans un duo torride armés d'un fouet, ce qui fait sensation dans les cabarets de Varsovie et permet à l'héroïne de gagner de multiples admirateurs.
Cette séquence sulfureuse donne surtout à la comédienne l'occasion de montrer ses talents de danseuse, elle qui avait commencé sa carrière aux ballets impériaux de Varsovie, avant qu'une tuberculose heureusement bien soignée ne l'obligeât à se tourner vers le théâtre. Ce fut un heureux dénouement pour tout le monde, car Pola était faite pour le cinéma : Bestia n'était que son cinquième film, et le premier qu'il nous reste par ordre chronologique, et force est de reconnaître qu'elle crève déjà l'écran comme la star qu'elle allait devenir de l'autre côté de l'Oder. Elle fait son entrée en scène à genoux, à côté d'un chien qui a l'air plus grand qu'elle, et pourtant elle dégage tant d'énergie qu'on ne voit qu'elle, même lorsqu'elle se roule par terre sous la truffe du pauvre animal qui se demande bien comment lui donner la réplique ! Dans la séquence suivante, elle est l'une des invitées d'un pique-nique au bord de l'eau avec ses amis apaches, et là encore, on est subjugué par sa présence alors qu'elle n'est qu'un élément d'un tableau parmi une dizaine de comédiens. Mais voilà : son costume d'étudiante lui va à ravir, et sa joie de vivre qui n'a pas peur de pencher vers une légère vulgarité reste incandescente, surtout lorsqu'elle invite l'assemblée à valser au milieu des herbes folles.
Ainsi, énergie et charisme sont bel et bien au rendez-vous. Mais ce qui est toujours fabuleux avec Pola, c'est qu'elle ne s'est jamais contentée de n'être qu'une vedette : les nuances de jeu sont totalement perceptibles dans son interprétation, le tout sans jamais verser dans le surjeu mélodramatique de certains de ses collègues, à la différence de Maria Dulęba qui incarne la femme trompée, parfois d'une manière retenue et convaincante, mais qui se tortille tout de même sur sa chaise d'une manière inappropriée à l'annonce d'une mauvaise nouvelle. Sans atteindre encore les sommets de Sappho ou de La Comtesse Voranine, Pola nous paraît cependant beaucoup plus moderne, et ce alors que nous n'étions que dans le cinéma muet des années 1910 ! Ses deux petits défauts sont de se passer trop régulièrement la main sur le front quand son personnage doute, et de garder un air d'abattement un peu trop visuel sur son lit devant ses parents, mais en dehors de ça, elle communique à la perfection toutes les émotions qu'on attend d'elle sans en faire trop. La gravité qu'elle conserve devant sa famille, puis le sentiment de se sentir prise dans le piège tendu par son petit ami, sont ainsi joués avec une réserve de bon aloi, ce qu'elle contraste d'ailleurs avec l'énergie qu'on lui connaît en montrant au public que son personnage n'est jamais dupe et a encore plus d'un tour dans son sac. La scène où elle fait boire Dymitr, tout en jetant le contenu de son verre devant la caméra alors qu'elle a dans l'idée de s'échapper, pousse notamment le génie à montrer une incursion dans le comique, alors que la situation n'est vraiment pas drôle pour l'héroïne. On retrouve ces mêmes contrastes très innovants dans le reste de sa performance, puisqu'elle conserve la dignité de la jeune fille bien élevée qu'elle a été, se tenant droite avec un port de tête racé, même lorsqu'elle pose comme modèle et qu'elle s'amuse avec des chapeaux, et surtout lorsqu'elle reçoit dans sa chambre en négligé à la manière d'une grande étoile qui n'est heureusement pas arrogante. La sincérité de son amour envers Aleksy est quant à elle poignante, car même si elle prend plaisir à s'adonner avec lui au jeu de la séduction, elle le croit vraiment sincère et ne tombe donc jamais dans la caricature de la vamp croqueuse de diamants.
Ce qui est très dommage en revanche, c'est que l'histoire s'écarte de l'héroïne à mi-chemin, pour se recentrer sur la famille d'Aleksy en train d'éclater. Il eut été préférable que Pola restât le personnage central jusqu'à la fin, car lorsqu'elle tire sa révérence, on n'a pas assez vu en quoi la tromperie de son amant l'a affectée. Un mot griffonné sur du papier froissé nous apprend bien qu'elle veut mettre fin à sa relation, tandis que l'annonce faite sur la situation matrimoniale de l'être aimé la voit s'effondrer sur son lit, pour le coup avec trop de retenue pour être absolument convaincante, mais il n'en reste pas moins que Pola a déjà quasiment disparu de l'intrigue à ce moment-là. Cela rejoint le déclin amorcé par le scénario à mi-parcours. En effet, pour être un grand admirateur des films suivants tournés par la dame, Pola m'a toujours surpris par sa capacité à incarner des femmes n'hésitant pas à bousculer les conventions pour obtenir ce qu'elles veulent, sans pour autant payer un tribut à la morale bourgeoise en vigueur. Ce n'est pas le cas ici. Bestia pousse même le vice à nous faire croire que le scénario est féministe, à montrer comment une jeune femme qui cherche simplement à profiter de la vie va réussir à s'émanciper d'un père violent et d'un petit ami prêt à tout pour la prendre de force, puis comment elle va parvenir à gagner un bon salaire sans avoir besoin d'être entretenue par les riches hommes de la capitale, avec lesquels elle se sent d'ailleurs à égalité. Elle ne cherche notoirement pas à épouser Aleksy parce qu'il est riche, mais parce qu'elle en est tombée amoureuse, tant et si bien que lorsqu'elle le quitte, c'est qu'elle envisage de continuer à vivre sa vie par elle-même, dans le logement qu'elle peut se payer grâce à ses revenus propres.
Malheureusement, cette liberté nouvellement acquise est rapidement sacrifiée sur l'autel de la morale chrétienne, le film devenant carrément misogyne à la fin puisque seules les femmes paient le prix fort. Les hommes peuvent continuer à mentir, cogner ou tuer, aucun d'entre eux ne connaît un dénouement aussi sinistre que leurs compagnes. Les choses sont tout de même un peu plus complexes que cela avec le personnage de l'épouse, qui se laisse certes mourir de chagrin dans des souffrances très paternalistes, mais qui a toutefois assez d'aplomb et de personnalité pour accorder le divorce à un époux qui l'a toujours trompée. Lorsque Sonya revient vivre chez sa mère, l'image qu'elle forme avec elle et sa fille renvoie peut-être à une sainte trinité virginale assez conservatrice, mais on peut aussi songer qu'il s'agit là d'un trio matriarcal où toutes les générations sont prêtes à s'entraider, ce qui n'est pas le cas des autres relations montrées par l'histoire, qu'elles soient amoureuses ou familiales, puisque la figure violente d'un homme est toujours là pour semer le trouble. Il n'empêche que faire disparaître les deux personnages féminins principaux, même si c'était pour dénoncer la cruauté induite par les hommes, reste profondément misogyne. Il est tout de même assez intéressant de noter que Pola n'est pas une tentatrice venue de loin briser un ménage, et qu'elle est au contraire une femme profondément sincère tout comme l'est Sonya. Ce sont bien les mensonges et les non-dits d'Aleksy qui engendrent de la tristesse chez tout le monde. Et même si Dymitr cherche à punir son ancienne fiancée de l'avoir quitté en lui prenant son argent, le scénario prend quand même le parti de Pola en en faisant une femme intègre qui rembourse ses dettes, et qui s'était de toute manière échappée dans le seul but de se libérer du piège tendu par son ami en premier lieu. Quel dommage, dès lors, de la punir de la sorte alors qu'elle n'a jamais rien fait de mal à personne, comme si être devenue danseuse était déjà trop condamnable pour le public de l'époque, qui n'aurait apparemment pas supporté qu'une héroïne s'étant écartée « du droit chemin » s'en sortît indemne.
J'ai tout de même apprécié de découvrir ce film, ne serait-ce parce qu'il est toujours plaisant de poser les yeux sur des œuvres de plus d'un siècle, surtout lorsqu'il s'agit du moment exact où mon actrice favorite du cinéma muet s'est vue propulsée vers des sommets, d'abord en Allemagne, puis en Amérique. Et même si ce sont d'abord les collaborations à venir avec Ernst Lubitsch qui permirent à Pola Negri de devenir une grande star internationale, c'est aussi parce que ce film fut repéré par un producteur américain, pour une diffusion en 1921 soit l'année où l'actrice fut invitée à émigrer à Hollywood, que des copies de Bestia purent être sauvées de la disparition. Le superbe travail de restauration permet d'admirer de belles images, bien que la mise en scène d'Aleksander Hertz soit loin d'être aussi innovante que l'interprétation de la comédienne principale. Nous mentionnerons tout particulièrement les intertitres magnifiquement dessinés, avec des roses se fanant et des loups hurlant au clair de Lune. À noter également l'apparition de la danseuse Lya Mara, née la même année que Pola et qui devint l'une des grandes stars du cinéma muet allemand. Elle incarne l'artiste qui lance la danse apache en Pologne, et qui donne à l'héroïne, alors simple modiste, la furieuse envie d'en faire sa nouvelle profession. On aurait aimé voir les deux actrices se donner la réplique, mais cela ne m'a pas empêché de prendre plaisir devant ce film, auquel j'aurais tout de même souhaité une meilleure fin !