Comme toujours quand je ne sais plus quoi raconter et que les répétitions s'enchaînent à l'aube des beaux jours, voici un article à tiroirs qui me sera bien utile pour pouvoir caser tout ce que j'avais à dire mais pas le temps d'écrire. Dans l'absolu, j'aurais aimé mettre mai à profit pour finir ma rétrospective Miriam Hopkins, avec conclusion en apothéose sur un classement de tous ses rôles, et pour fêter les dix ans de certains films qui m'avaient beaucoup marqué en 2006, avec le 24 mai comme fête nationale pour couronner le film de mes dix-huit ans, mais c'est un programme trop ambitieux que je ne pourrais jamais tenir. Alors, en attendant d'avancer dans ces deux directions (et de décerner un Orfeoscar à un second rôle féminin de 1934), voici quelques signes de mon état d'esprit actuel, dans un désordre digne du grand bazar d'Ispahan:
* Je ne supporte vraiment pas Agnes Moorehead dans La Splendeur des Amberson. Comme tout le monde l'aime, précisément pour ce rôle, j'ai essayé de me convaincre, sans être jamais satisfait, que son surjeu était en accord avec son personnage pathétique, mais franchement, non. En revoyant le film cet hiver, j'en suis revenu à l'impression initiale selon laquelle Anne Baxter donne la meilleure performance féminine du film, à une époque où sa fraîcheur n'était pas encore ternie par les travers de l'école d'interprétation américaine des années 1940, et ça fait un bien fou de la retrouver aussi charmante, avant qu'elle ne se transforme justement en ersatz d'Agnes Moorehead en surjouant beaucoup trop ses rôles suivants. Dolores Costello est elle aussi plus naturelle et délicate, au point qu'on ressent vraiment quelque chose pour la frêle Isabel. Mais Fanny? La pauvre est rapidement transformée en caricature par une actrice incapable de se maîtriser et préférant crier à chaque syllabe, et ce qui ne me plaisait déjà pas beaucoup auparavant m'irrite à un point inimaginable à présent. En outre, la pauvre Agnes souffre de la comparaison avec la sublime Patricia Collinge dans The Little Foxes un an plus tôt: Patricia nous présente un personnage profondément humain dont la souffrance tombe constamment juste même dans l'emphase, de telle sorte que Birdie n'est jamais une caricature. Par comparaison, Fanny dégouline d'hystérie par tous ses pores, alors out Agnes Moorehead en 1942 et bienvenue Anne Baxter et peut-être Dolores Costello.
* Cependant, la performance qui me plaît le plus parmi les seconds rôles de 1942, c'est encore et toujours May Whitty dans Mrs. Miniver. Non seulement le rôle est payant, celui de l'aristocrate hautaine qui apprend à s'émouvoir, mais l'actrice en fait un personnage vraiment sincère, qui n'a jamais l'air aussi didactique que ne le voudrait le scénario. Dès lors, si May Whitty devient ma gagnante pour 1942, il me fallait une alternative en 1937, année sur laquelle règne encore la vénérable Britannique par ses personnages marquants dans Conquest et Night Must Fall, mais alors que je séchais sur la question depuis un bon moment, je viens finalement de la résoudre en donnant mon prix à une autre de ses compatriotes: Flora Robson. Cette dernière reste possiblement la meilleure Elizabeth d'Angleterre de cinéma et après avoir été ravi par son mélange d'humour et de pugnacité dans The Sea Hawk, me voilà enchanté par sa composition dans Fire Over England. Elle y incarne en effet une souveraine autoritaire néanmoins capable d'un humour majestueux (le sourire qui se dessine discrètement devant "la voix de l'Espagne"), et elle préfigure la performance de Bette Davis à travers la question de l'âge et de l'amour mais avec moins de fureur. C'est donc une très bonne interprétation à laquelle je n'ai rien à reprocher, et son Elizabeth est sans doute le personnage le plus séduisant de l'année dans cette catégorie. Seule ombre au tableau qui s'est heureusement dissipée: on pourrait croire dans le premier acte qu'Elizabeth est l'héroïne du film malgré sa dimension chorale, mais puisque l'histoire se recentre à mi-chemin sur les aventures de Laurence Olivier en Espagne, la flamboyante Anglaise disparaît d'un gigantesque pan du film pour ne reparaître qu'à la fin. Je la considère ainsi comme totalement "supporting" quoiqu'elle soit créditée la première au générique.
* J'ai enfin vu Les Enfants du Paradis, apparemment le chef-d’œuvre ultime du cinéma français, sur lequel je comptais pour compléter mon top 5 1945, en compagnie des Dames du Bois de Boulogne, I Know Where I'm Going, Mildred Pierce et The Picture of Dorian Gray. Pour être honnête, c'est dans l'ensemble un bon film, mais c'est bien loin de mon top. En effet, avec plus de trois heures exclusivement consacrées à des hommes tombant amoureux d'un même personnage féminin antipathique, c'est beaucoup trop long, malgré l'effort pour varier les personnalités des différents héros qui recoupent toutes les strates sociales du XIXe siècle; les spectacles excessivement longs s'intègrent pour leur part relativement mal à une histoire qu'ils ne font pas avancer et qu'ils allongent d'autant plus, malgré de jolis décors; et pour couronner le tout l'interprétation me laisse de marbre. Arletty semble notamment si évaporée qu'on ne la dirait jamais concernée par le film, à force de garder une même expression quel que soit le ressenti du personnage, et elle se croit en outre obligée de parler exactement comme Jean Gabin, avec un accent qui colle peut-être à une ancienne blanchisseuse mais qui n'en reste pas moins insupportable. María Casares utilise quant à elle la même voix monocorde que dans Les Dames, sans parvenir à différencier sa mondaine vengeresse de son artiste énamourée, et la seule chose qu'elle m'évoque est un profond endormissement dès qu'elle se met parler: impossible de la prendre au sérieux lorsqu'elle tente de s'exalter en disant avoir pris tout l'amour du monde susceptible d'exister envers le mime. Les hommes s'en sortent mieux mais ils surjouent beaucoup et me laissent perplexe: Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur et Marcel Herrand rivalisent de théâtralité et ne me touchent aucunement par conséquent, même s'ils ont par bonheur bien plus de personnalité que les dames. Le résultat est donc mitigé pour moi: le film m'ennuie malgré de très jolies images dont une merveilleuse scène de foule dès l'ouverture, les dialogues de Prévert sont très bien écrits mais l'histoire me semble nettement plus triviale que poétique, et pour avoir découvert le film 70 ans après sa sortie, il m'est difficile d'être sensible au contexte de production de l’œuvre. Je pense que Marcel Carné n'est tout simplement pas pour moi: je me suis ennuyé devant Le Quai des brumes, il m'a été impossible de rentrer dans Drôle de drame et Hôtel du Nord, et même si j'ai préféré ces Enfants du Paradis, je suis loin d'être enthousiaste. J'attends de découvrir Le Jour se lève et Les Visiteurs du soir pour être sûr de mon jugement, mais dans l'immédiat ça n'est pas très positif.
* Un an plus tôt, Double Indemnity se retrouve quant à lui fortement menacé au titre de meilleur film depuis ma découverte d'Ivan le Terrible. La date d'éligibilité est un véritable casse-tête impossible à résoudre mais puisque les archives russes parlent d'une première sortie fin décembre 1944, on reste sur cette année. Dans tous les cas, la première partie est un chef-d’œuvre auquel j'ai mis 9+: les décors, les costumes, la photographie aux ombres effrayantes, les explosions du siège de Kazan, le regard perçant du prince Kourbski de Mikhail Nazvanov, qui ne fait pas grand chose d'un point de vue interprétatif mais qui reste séduisant en diable avec son image de prince médiéval aux cheveux longs, la thématique de prise du pouvoir dans une cour hostile, la troublante apparence masculine de Serafima Birman... Voilà qui résulte en un film extraordinaire que mon intérêt pour la Russie contribue à rendre plus plaisant encore, et je n'ai aucun problème avec la dimension de propagande indissociable d'une production stalinienne: la précision de chaque détail est trop bien travaillée, et peu importe qu'on puisse y lire en filigrane un portrait positif du dictateur, après tout, la dimension politique est universelle en montrant comment un homme juste doit s'imposer sans soutiens, quitte à trahir ses idéaux dans le second volet, évidemment censuré et jamais diffusé avant la mort de Staline. D'ailleurs, j'aime un peu moins la seconde partie en couleurs, toujours impressionnante visuellement mais dont l'histoire passe son temps à amorcer des pistes pour les abandonner ensuite, à l'image de l'ouverture polonaise. Mais vraiment, le premier acte de 1944 est presque parfait, les seuls reproches que je pourrais lui faire étant le manque de charisme de Nikolaï Tcherkassov dans le rôle du tsar, et l'usage de la coupe empoisonnée, qu'on peut poser dans la chambre impériale comme dans un moulin. A ces infimes détails près, c'est exquis. Je pense quand même rester sur Double Indemnity comme meilleur film de l'année parce que nous sommes dans les années 1940 et qu'il est impératif de couronner le meilleur film noir de tous les temps, mais pour compenser, Eisenstein devrait sans problème remporter l'Orfeoscar de la mise en scène, Ivan le Terrible étant son film somme.
* Autrement, je n'ai pas du tout le temps de mettre mon panthéon à jour, mais avec un an de recul, je pense éjecter Ingrid Bergman du top 30. Pourquoi? Parce qu'elle m'irrite dans la moitié de ses rôles des années 1940 (Le Glas, Gaslight, Saratoga Drunk, Jeanne d'Arc, Under Capricorn), parce qu'elle n'est pas si exceptionnelle que ça dans Casablanca, Spellbound et Notorious (j'ai beau essayer je ne vois vraiment aucun génie dans cette performance, vraiment), si bien que le seul rôle où je l'aime réellement reste Sonate d'automne... où je préfère tout de même Liv Ullmann: la scène où la mère craque parce que sa fille lui inflige ses quatre vérités est excellente, mais voir précisément la fille reprendre du poil de la bête tout en craquant elle aussi lors des révélations m'impressionne encore plus. Actuellement, j'envisage de remplacer Bergman par Susan Hayward dans le top 30. Je dois avouer en outre que plus j'apprends à découvrir Marion Davies, plus je suis déçu: j'ai l'impression qu'elle grimace beaucoup plus que les autres actrices du muet (Little Old New York), même Swanson me semble plus naturelle par moments. Mon top 25 actuel serait composé de Davis, Garbo, Hopkins, Crawford, Stanwyck, Negri, Dietrich, Colbert, Loy, Lombard, Dunne, Shearer, Leigh, Parker, Russell, Rogers, Hepburn, Gish, Pickford, Taylor, Kerr, Swanson, Fontaine, de Havilland et MacDonald, en enlevant à contrecœur Tallulah qui a trop peu tourné et Deanna qui a eu peu d'opportunités. J'essaie désespérément d'établir un top 100 de mes actrices préférées toutes périodes confondues, mais je stagne à une soixantaine de noms: j'ai besoin d'en voir davantage concernant de grands noms comme Kinuyo Tanaka ou Hideko Takamine, et je ne sais pas quoi penser d'actrices contemporaines comme Annette Bening: les aimé-je assez pour les classer? Que c'est dur!
* C'est tout ce qui me vient à l'esprit ce dimanche. Une dernière chose: je viens de découvrir à quel point laisser un commentaire sur le blog relève du parcours du combattant. Pour simplifier le tout, ma seule solution a été d'enlever la modération des commentaires pour tous les articles de plus de 24h: après essais, on peut normalement publier son opinion sans avoir à prouver qu'on n'est pas un robot. J'espère que ça marchera pour tout le monde à l'avenir. J'espère aussi que ça ne va pas laisser la porte ouverte à de nouveaux spams, comme cette charmante personne qui tentait jadis de me faire savoir qu'elle était "trop d'accord" avec mon avis sur les Roméo et Juliette de Cukor, avant de conclure par un lien au nom si licencieux que même Tallulah n'aurait osé cliquer dessus.
Bon dimanche à tous!
