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mardi 1 novembre 2016

La notte (1961)


La Nuit constitue ma troisième rencontre avec Michelangelo Antonioni, après Blow-Up et L'avventura. Comme tout le monde, je lui reconnais beaucoup de talent, mais comme tout le monde, je trouve en général ses films... profondément ennuyeux. L'avventura m'a largué au bout d'un quart d'heure avec tous ces personnages errant sans but, et Blow-Up se révèle d'une cruauté sans bornes une fois qu'on réalise que la divine éclaircie redgravienne ne se reproduira plus jusqu'à la fin. Mais il y a évidemment trop de bonnes choses dans ces œuvres pour les balayer d'un revers de la main. Contre toute attente, j'ai pris plaisir devant La notte, et ce alors que je l'ai regardé à 5h du matin en proie à l'insomnie!

Eh bien oui, j'ose le dire, les errances m'ont pour une fois totalement diverti. Cette première partie, montrant Jeanne Moreau marcher au hasard des rues d'un Milan moderne, m'a donné envie de multiplier les captures d'écran tant la réussite photographique de Gianni Di Venanzo est indéniable, mais j'ai réellement trouvé quelque chose de fascinant à ces images qui ne racontent pourtant pas grand chose. Ce qui est en fait illustré ici, ce sont les difficultés à communiquer chez un couple qui ne s'aime plus vraiment, d'où leur égarement à tous deux alors qu'on les voit finalement peu ensemble dans un même plan. Et quand cela arrive, ils sont généralement séparés par quelque chose, un escalier, une plongée sur une façade d'immeuble laissant apparaître la dame à l'extrême bord, ou encore une rampe révélant deux paires de jambes se faire face sous les yeux de l'épouse. En vérité, tous les détails du décor sont utilisés pour mettre des barrières, y compris lorsque l'un des partenaires tente de communiquer avec d'autres personnes: la vitrine qui reflète davantage la rue déserte que le personnage à l'intérieur, le gros plan sur les bornes de la rue, voire la grille séparant Lydia des jeunes qui se battent, et qui ne lui font aucun cadeau dès qu'elle tente de leur parler. Le second acte, entièrement consacré à une réception des plus futiles où personne n'a quelque chose d'intéressant à raconter, est quant à lui dominé par un motif de damier, du carrelage de la piscine au plancher gigantesque de la salle de jeu, comme pour rappeler que tous ces gens ne sont que des pions qui se croisent sans se comprendre. Ainsi, lorsque certains se jettent à l'eau, d'autres trouvent refuge sur la terrasse, opposition illustrée par le rebord de la piscine traçant une ligne pour mieux séparer les groupes.

J'ai l'impression de parler du film d'une manière très scolaire, mais il m'est difficile d'appréhender Antonioni. Il n'en reste pas moins que le film fonctionne parfaitement compte tenu du sujet, bien qu'il soit difficile de se laisser émouvoir par des personnages principalement définis par leur capacité à marcher. Le jeu ultra minimaliste de Jeanne Moreau et Marcello Mastroianni est de fait absolument en phase avec le récit, car après tout, ils sont plus las qu'autre chose et ne savent plus où ils vont, d'où l'errance, mais il est évidemment impossible d'être touché par l'un ou l'autre. En définitive, la personne qui ose montrer ses émotions, c'est la jeune héritière incarnée par Monica Vitti. Celle-ci apporte un incontestable dynamisme dès qu'elle entre en scène, car elle n'a pas peur de montrer sa joie même pour les choses les plus insignifiantes, en l'occurrence envoyer un palet sur la dernière case du damier; et elle n'a bien entendu pas honte de montrer son désespoir. On la sent finalement brisée au même titre que le couple principal, comme si Lydia lui communiquait son mal être lors de la séquence majeure où les deux femmes sont filmées en même temps, un verre et une bouteille d'alcool dans la main. Le clair obscur sur Vitti est sans surprise au-delà de tout éloge, afin de bien amorcer un dénouement qu'on a mine de rien hâte de voir arriver.

Il y a beaucoup plus à dire sur La notte, mais je ne vois pas trop comment analyser certains indices, à l'image des fusées qu'on tire dans la banlieue milanaise en fin d'après-midi. J'ajouterai simplement que la longue introduction à l'hôpital regorge d'intérêt, entre le meilleur ami mourant et la folle furieuse nymphomane qui brouillent d'entrée de jeu les formes de communication les plus "normales" pour le couple déchiré. Dans tous les cas, c'est fascinant, et tout fait sens. Le miracle est qu'on ne s'ennuie pas un seul instant alors que le film ne présente aucune émotion et devrait théoriquement assommer. Peut-être que le regarder à 5h du matin par une nuit de pleine Lune aide à mieux digérer le tout! C'est finalement très bon, mais ça ne touche pas: je ne peux rester qu'à un excellent 7/10 car je ne suis pas non plus ébloui au point de vouloir retenter l'expérience avant dix ans. Mais ça m'a beaucoup plus captivé que L'avventura, vraiment.