mardi 14 juin 2016

Guerre et poules


Etant en manque de Russie depuis bientôt deux ans, je poursuis ma rétrospective "La Russie vue par l'Occident" avec The Last Station, un film de Michael Hoffman passé quasi inaperçu en 2009, mais pour lequel Helen Mirren réussit à se faire nommer presque miraculeusement trois ans après La Reine. On reste d'ailleurs dans un thème aristocratique, puisque même si sa majesté y a perdu sa couronne, elle y joue tout de même la comtesse Sophie Tolstoï, épouse de qui l'on sait. A première vue, on pourrait s'inquiéter de voir les Tolstoï mis en scène par le réalisateur de cette niaiserie ultime et ennuyeuse de One Fine Day, mais le roman de Jay Parini semble avoir davantage inspiré Michael Hoffman, dont ce Dernier Automne est certes loin d'être parfait mais pas indigne pour autant.

Située dans cet entre-deux un peu médiocre, cette tranche de vie du plus célèbre représentant de la littérature russe a pour principal défaut de donner lieu à un film... parfaitement quelconque. En effet, tout est pourtant bien huilé, mais rien sur la forme n'arrive vraiment à se démarquer pour émerveiller. Par exemple, les décors sont très adéquats puisque le film fut tourné sur place, mais ils n'ont pas de pouvoir de séduction particulier une fois à l'écran. Les costumes n'ont quant à eux rien d'indigne mais aucun n'est mémorable. De son côté, la photographie est franchement chouette, avec de bien jolies couleurs de forêts ou de chambres nocturnes, mais c'est exactement le genre de teintes rétro qu'on retrouve dans tous les films actuels au parfum d'antan (Orgueil et Préjugés, Chéri, Julie & Julia), de telle sorte qu'aucun effet de surprise n'est à prévoir. A vrai dire, même la musique est particulièrement quelconque, surtout lors du gros morceau final calqué sur toutes les partitions sérieuses chargées d'accompagner leur héros dans la tombe (scoop, l'intrigue se déroule en 1910, Tolstoï meurt à la fin!), si bien que seul le trop court mais réjouissant thème d'Iasnaïa Poliana parvient à divertir tout en me donnant envie d'aller danser avec des tziganes à l'orée d'un bois. Donc, tout est très beau, mais rien n'est assez innovant pour rester dans les annales.

Le fond n'atteint pas la perfection non plus. Pourtant, The Last Station a un avantage que bien d'autres films à héros célèbre n'ont pas, à savoir que ce n'est pas un biopic au sens traditionnel: on se recentre sur les derniers jours de l'écrivain tandis que son épouse et son disciple se disputent l'héritage. Le personnage central étant ainsi tiraillé entre deux factions, l'une souhaitant que les droits d'auteur continuent d'aller à la famille tandis que l'autre tient à les donner au peuple russe, il est intéressant d'avoir le point de vue des deux partis que l'on découvre à travers les yeux d'un secrétaire neutre à mesure que les meubles d'Iasnaïa Poliana volent en éclat. Le scénario suscite même un certain degré de passion plus on réalise que les conservateurs, incarnés par la comtesse, ne sont pas si obtus que ça, et que les partisans du peuple ne sont à l'inverse ni progressistes, ni étouffés de scrupules. L'histoire est alors vraiment digne d'intérêt sur le papier, mais hélas, ça ne fonctionne que de façon bancale à cause de deux problèmes. Le premier, c'est que la moitié des personnages, censés défendre leur position avec fougue, ont une épaisseur psychologique à peu près aussi dense qu'un timbre-poste. Paul Giamatti ne donne par exemple qu'une unique dimension à Vladimir Tchertkov, qui n'inspire d'entrée de jeu que méfiance et antipathie, tandis qu'Anne-Marie Duff est elle aussi assez unidimentionnelle dans un rôle de fille coincée dont on sent mal les griefs contre sa mère qui la rejettent de facto dans l'autre camp. A vrai dire, même Tolstoï, manipulé de toutes parts et qui aurait dû nous offrir un conflit intérieur digne de ce nom malgré son temps d'écran limité, est réduit au cliché du grand-père sympa qui n'a pour seul défaut que d'être encore plus sympathique en prouvant qu'il transgresse allègrement ses propres règles, et Christopher Plummer ne fait rien pour illustrer le conflit attendu. On ne comprend même pas ses motivations lorsqu'il se décide enfin à signer un testament! Il était visiblement facile pour les votants des Oscars de nommer un acteur légendaire jamais cité pour la simple raison qu'il incarne Léon Tolstoï, mais cette performance est de fait aussi vide de substance que celles évoquées à l'instant.

Le second problème, c'est que le film aurait dû faire le pari audacieux de ne traiter cette histoire que d'un point de vue comique. Car si l'on se retrouve effectivement avec un film amusant pendant une heure vingt, et ce jusqu'à la tentative de suicide de la comtesse filmée sur un mode semi-comique alors qu'elle se roule sur la berge comme un morse et sort de l'eau telle Aphrodite, on bascule tout à coup dans du tragique aux violons sirupeux dans toute la dernière demi-heure, un changement trop radical pour convaincre. Ça casse même la relation de complicité d'un vieux couple qui n'aime rien tant que faire croire à son auditoire qu'on ne se supporte pas alors qu'on adore se retrouver à minuit pour caqueter de concert en cachette, relation d'inimitié amoureuse qui était quand même le plus gros atout de la première partie, comparée aux émois sexuels du secrétaire ayant souvent tendance à prendre le pas sur l'intrigue principale. Mais vraiment, passer de "côt côt côt codec" à une grosse demi-heure larmoyante digne de la scène du débarquement d'Atonement, musique empreinte de gravité à l'appui, déséquilibre tout l'édifice et fait retomber un scénario au départ captivant dans le quelconque le plus commun, histoire de s'assurer que le spectateur pleurera bien à la fin et que les votants ne manqueront pas de remarquer qu'il s'agit d'un film sérieux, attention!

Par bonheur, si la fin déçoit et fait trouver le temps long, deux acteurs arrivent heureusement à sauver les meubles. Le premier, c'est James McAvoy, idéalement distribué en secrétaire naïf qui découvre le monde, et très crédible car jamais caricatural, avec toujours quelque chose de pétillant dans le regard, même lorsqu'il doit jouer au gros nigaud même pas déniaisé dans une bonne partie du film. Il fait néanmoins pâle figure aux côtés d'une Helen Mirren déterminée à ne faire qu'une bouchée de lui, mais à sa décharge, le scénario demande justement au secrétaire d'être aveugle aux manipulations qui règnent à Iasnaïa Poliana pendant un long moment. Malgré tout, le charisme de la reine est tel que le fonctionnaire timide n'aurait de toute façon pas pu lui voler la vedette. En parlant d'Helen Mirren, on notera au passage que la campagne de dénigrement suite à son trop-plein d'honneurs d'il y a dix ans est franchement injuste, car sans avoir été absolument exceptionnelle ces dernières années, sans doute parce qu'elle avait placé la barre trop haut entre 2001 et 2006, elle donne tout de même une excellente performance parfaitement en phase avec le film.

Je gardais le souvenir d'une certaine déception, mais en me remémorant la tonalité comique des deux premiers tiers, j'ai vite réalisé que sa performance est en parfaite adéquation avec ce qu'on nous montre. Car non contente d'être charismatique, elle est avant tout très drôle, sait également faire preuve de tendresse (lorsqu'elle prend la main de son mari au lit), joue l'hystérie en appuyant là où il faut car elle cherche précisément à faire rire (quand elle hurle après s'être pris les pieds dans le tapis, ou lorsqu'elle tire sur la photo de son ennemi en une scène jouissive de catharsis); elle montre encore qu'elle n'est jamais dupe en un regard (le sourire ironique alors que James McAvoy lui fait croire qu'il a lu Guerre et paix des centaines de fois), et elle crée surtout une incroyable complicité avec ses partenaires, qu'elle prenne part à un concours de caquètements avec Christopher Plummer, ou qu'elle montre toute l'humanité d'une dame qui ne regarde jamais le nouveau secrétaire comme un ennemi, quand bien même tous les autres personnages, y compris sa fille, tentent de la faire passer pour une folle furieuse au cœur sec. Bref, tout passe vraiment très bien et tout est très drôle, et alors que le scénario bascule tout à coup dans une agonie pénible, Mirren reste fidèle au personnage, se montrant judicieusement nerveuse comme elle l'a toujours été une fois au chevet de son mari, puis jouant la tristesse sans jamais la rendre larmoyante. A la réflexion, peut-être que ses expressions sont tout de même un peu trop mirreniennes de la part d'une actrice ayant approché beaucoup de rôles de la même manière, mais dans un tel contexte ça fonctionne à merveille. En outre, comme nul ne sait de toute façon comment était la véritable comtesse en son domaine, je n'ai aucun problème à voir davantage d'Helen Mirren que de Sophie Tolstoï chez ce personnage.

Finalement, j'en reviens à ce que je disais: c'est beau, on passe un bon moment pendant une heure vingt, on rit grâce à la royale Mirren, les images de bouleaux (mon biotope!) me font vibrer de désir et l'ensemble dégage assez d'attraits pour ne jamais être oubliable, mais... c'est quelconque. Je me retrouve dans la situation particulière d'avoir envie de nommer ce film tout en sachant que ce n'est pas assez solide dans la moindre catégorie pour ce faire. A moins de considérer Mirren comme membre d'un casting choral au temps d'écran limité et de la transvaser du côté des seconds rôles? Dans tous les cas, elle est pour moi la lumière du film, sa performance me semble bien plus équilibrée que lors de la découverte, et cette réussite couplée à de jolies images de forêt russe aide The Last Station à rester sur un plaisant 6/10. Mais ç'avait hélas toutes les clefs en mains pour aboutir à quelque chose de bien meilleur, et c'est dommage.

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