dimanche 16 octobre 2016

La Cérémonie (1995)


Nouvelle année, nouvelle collaboration d'Isabelle Huppert avec Claude Chabrol, La Cérémonie étant d'ailleurs considérée comme leur sommet, avec sept nominations aux César, une coupe Volpi pour les deux actrices principales, et quelques prix américains dans les catégories de films étrangers. Pourtant, si Isabelle Huppert remporta son seul et unique César cette année-là, Jeanne, la postière au comportement trouble, relève davantage d'un second rôle, au même titre que les membres de la famille bourgeoise, dans une histoire entièrement centrée sur Sophie, la domestique mystérieuse dont la docilité apparente semble cacher bien des choses...

Huppert n'en est pas moins excellente: elle incarne un "cas social" avec un naturel impressionnant, en montrant bien que Jeanne est encore enfant dans sa tête, et n'est pas du tout apte à réaliser la gravité de ses actions, jusque dans la mort de sa propre fille. Tout ça impressionne vraiment parce qu'aucune ficelle n'est apparente: l'actrice se glisse parfaitement dans la peau de ce personnage irresponsable, qui tranche avec ses héroïnes plus froides d'autres films, ou tout du moins plus distinguées, comme la marchande de chocolat au somnifère. Cerise sur le gâteau: l'interprétation n'est pas dénuée d'humour, et lorsqu'elle jette de vieux vêtements à la tête d'un couple de retraités, ou quand elle rit comme une gamine en découvrant que les Lelièvre achètent du poisson non produit par leur conserverie, elle parvient à rendre le personnage très drôle. Néanmoins, La Cérémonie appartient vraiment à Sandrine Bonnaire, qui est de quasiment toutes les séquences, et qui livre une performance toujours intense alors que Sophie est en apparence terne et très discrète. L'actrice fait vraiment sentir qu'il y a beaucoup d'émotions derrière cette façade, de quoi épicer abondamment le trouble émanant d'elle, depuis les sourires de petite fille sérieuse à la honte qui la ronge dès qu'elle se retrouve en difficulté, en passant par une dureté effrayante qui va crescendo, avec toujours une bonne dose d'irresponsabilité qui la pousse à s'enfermer dans sa chambre ou à se coiffer comme sa nouvelle meilleure amie flamboyante. Grâce à Sandrine Bonnaire, Sophie ne laisse pas d'intriguer, en particulier parce que l'actrice sait la rendre attachante en soulignant sa force de caractère contenue, ainsi qu'une bonne part d'ingéniosité insoupçonnée. Quoi qu'il en soit, ces deux interprétations se marient très bien tout au long du film, les excentricités de l'une étant l'heureux contrepoint du calme de l'autre, et vice versa, mais c'est quand même Sandrine Bonnaire qui impressionne le plus.

Les seconds rôles se résument quant à eux à la famille Lelièvre. Les performances sont très adéquates, mais les personnages servant surtout de prétexte pour faire évoluer l'arc narratif de Sophie, on est en droit de les trouver un peu trop didactiques pour ressentir vraiment quelque chose pour l'un des membres de la maisonnée. Jean-Pierre Cassel incarne ainsi un maître de maison particulièrement odieux, et son fils n'est quant à lui pas très intéressant puisqu'on sait juste qu'il envisage de se déniaiser avec la bonne, mais les femmes ont plus de grain à moudre, sans doute parce les valeurs conservatrices de cette famille poussent les dames à avoir une proximité plus grande avec les tâches domestiques (ce sont elles qui cuisinent quand Sophie n'est pas là). Virginie Ledoyen est en tout cas bien distribuée dans un rôle qui lui est consubstantiel, celui de la tête à claques de bonne famille qui prend toujours ses grands airs pour faire la morale à tout le monde, sans se rendre compte à quel point elle est odieuse de son côté. Elle est tout de même moins insupportable que dans Huit Femmes, mais c'est aussi que le point de vue sur le personnage est plus subtil: par exemple, elle aide de bon cœur la postière dont la voiture peine à redémarrer, mais elle lui jette le mouchoir taché d'huile au nez avec une incroyable désinvolture. Plus loin, elle reprend sa famille en disant qu'il ne faut "pas dire la bonne parce que c'est dégradant pour les honnêtes gens qui font ce métier", mais elle n'a aucune gêne à lui donner des ordres impératifs ("Tiens, c'est pour vous!") ou à lui faire passer le test "Quelle salope êtes-vous?" sans s'interroger si Sophie pourrait être embarrassée par ce genre de questions. Et bien sûr, elle ne peut se départir de cet insupportable ton paternaliste lorsqu'elle découvre le secret de Sophie.

Jacqueline Bisset est sans doute le personnage le plus appréciable du lot, parce qu'elle cherche réellement à être agréable à sa domestique, malgré un ton évidemment paternaliste dont elle n'a pas conscience, car intégré à son habitus probablement depuis la naissance. Elle s'imagine ainsi que la chambre de bonne, toute sombre, est un véritable Trianon pour une personne de la qualité de Sophie, et elle pousse de hauts cris lorsque celle-ci, qui a pourtant préparé un gigantesque buffet à elle seule, n'est pas là pour apporter quelques glaçons à un invité. Elle se croit néanmoins très bonne quand elle accepte de la conduire en voiture, mais il est impossible de lui être défavorable puisqu'elle ne se rend pas compte de sa condescendance innée. En fait, l'énorme rebondissement final est terrifiant, parce qu'au fond, aucun des membres de la famille n'est volontairement abject, alors que le comportement de Sophie se met à la rendre de plus en plus antipathique. Dès lors, toutes les pistes amorcées dans le film se retrouvent brouillées dans le dernier acte, parce qu'on ne sait plus vers qui diriger notre sympathie. On reprochera peut-être simplement à Claude Chabrol, et à sa scénariste Caroline Eliacheff, de forcer un peu trop le trait dans la critique sociale: les Lelièvre sont tout de même des caricatures ambulantes, de gros ploucs avec de l'argent qui n'ont en fait aucune manière, et qui écoutent Mozart davantage comme marqueur social que par réel intérêt ("Mozart, nous voici!") ("Je digère ce que j'ai entendu!"); tandis que la critique de la religion alourdit d'autant plus l'ensemble, avec cet abbé teigneux et intolérant tout droit sorti d'un cartoon. La question de "faire le bien" que se pose constamment Jeanne revient également un peu trop à la charge pour être honnête. Mais ce forçage de trait est heureusement estompé par le personnage de Jacqueline Bisset, qui veut bien faire sans réaliser à quel point elle peut être insupportable, et par l'idée que les socialement dominées Jeanne et Sophie ont quand même d'énormes tares qui les empêchent d'être blanches dans cette histoire.

Dans tous les cas, La Cérémonie est un excellent film: tous les personnages ont une part de nocivité, Isabelle Huppert et Sandrine Bonnaire sont hors de tout reproche, et le tout comporte assez de nuances pour captiver à chaque seconde, entre la drôlerie mal placée, et souvent effrayante, des gamineries de Jeanne, l'embryon de critique sociale plus sérieux, et le drame secret couvant derrière les apparences de ce domaine breton pas si tranquille que ça. D'un point de vue technique, il n'y a hélas rien à signaler, mais l'histoire et les performances suffisent largement à faire monter la note à 8/10. Pour finir sur une note plus joyeuse, j'aurais plutôt donné le César à Sandrine Bonnaire (Isabelle Huppert gagnant de préférence un premier prix en 1988), et pour en revenir au paragraphe de départ, j'hésite vraiment à considérer Jeanne comme un second rôle. Elle a bien une ou deux scènes pour elle seule, mais les trois quarts du film sont consacrés à Sophie.

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