dimanche 20 novembre 2016

The Stranger's Return (1933)


Comme vous le savez, j'ai déjà évoqué en bien ce film méconnu de King Vidor, mais je n'en avais jamais encore parlé en détail. On imagine pourtant que ce ne fut pas une œuvre majeure pour la MGM l'année de La Reine Christine, mais on notera que les grands pontes du studio sont néanmoins au rendez-vous: William Daniels à la photographie, Edwin Willis aux décors, Adrian aux costumes, le frère de la patronne au son et Lionel Barrymore dans le premier rôle masculin, preuve que cette petite histoire rurale n'a pas été négligée non plus, malgré l'absence de producteur officiel au générique. D'un point de vue historique, il est tout de même très intéressant d'observer que Miriam Hopkins, auréolée de sa récente série de succès, fut empruntée à la Paramount, pour des raisons qui m'échappent tant les informations sur ce film sont rares. Quoi qu'il en soit, je ne cache pas mon plaisir, mais The Stranger's Return tient-il vraiment toutes ses promesses après revisite?

Honnêtement oui! Tout d'abord, j'aime beaucoup le scénario, qui dans sa grande simplicité montre une galerie de personnages passionnants, aux réactions souvent plus fines qu'on ne le croirait, à l'exception de la méchante cousine aigrie caricaturée par Beulah Bondi. Ainsi, l'intrigue a beau se dérouler dans un village sans histoire des grandes plaines, les parcours présentés redonnent toujours du souffle au film afin de divertir constamment, entre l'héroïne, Louise, qui doit s'adapter au monde rural après avoir reçu une éducation de citadine; le grand-père bougon au grand cœur qui se lance dans une comédie moliéresque pour tester sa famille, l'employé ivrogne mais sympathique et le joli voisin ravi de voir une étrangère cultivée animer la société terne dans laquelle il ne se plaît pas spécialement. A travers ces lignes générales, les rebondissements n'ont rien d'exceptionnel, mais tous sont très appréciables: l'adaptation de Louise n'est certes pas aussi épique que celle d'une Lillian Gish dans Le Vent, mais sa liberté de ton fait scintiller ce petit bijou pré-Code, et l'on apprécie de ne la voir jamais honteuse de ses actions. Son rire, après avoir été surprise dans les bras du voisin par sa cousine, donne notamment une fraîcheur inattendue à ce genre de séquences, et chacune de ses réponses à la société qui la juge fait mouche par son piquant, et ce sans jamais la moindre trace de hauteur face à un monde moins ouvert d'esprit, ce qui la rend d'autant plus sympathique. "Merci de m'avoir prévenue", dit-elle à sa cousine pour couper court aux commérages. "Dois-je jouer à la femme offensée? A l'amante ravie? A la pécheresse éplorée?", s'amuse-t-elle encore à dire au voisin qui vient de l'embrasser, avant de conclure par un subtil: "I won't say anything you could use against me." Ces dialogues bien écrits tiennent toujours en haleine, au point qu'on guette chaque nouvelle séquence avec intérêt. A vrai dire, même lorsque l'intrigue se joue autour d'un gâteau à la crème, on ne reste jamais sur sa faim puisque tout est toujours captivant, chose surprenante parmi cette société aux goûts finalement très simples.

En vérité, même les personnages secondaires sont nuancés: la voisine touche par sa franchise et sa bonne volonté bien qu'elle ne se sente pas à la hauteur face à un époux brillant, l'employé sait sortir de sa torpeur pour protéger l'étrangère des médisances, et le couple méfiant qui s'imagine que Louise vient pour les spolier de l'héritage finit par admettre ses erreurs de bonne grâce une fois la brebis galeuse écartée. Je confirme donc: il ne se passe rien que de très banal dans le village, entre amours contrariées et tentations matérielles, mais on ne s'ennuie pas un seul instant puisque la quasi totalité des protagonistes pique l'intérêt. On reprochera peut-être au scénario son dénouement trop moral, mais les destins croisés des amants entre ville et campagne, et leur absence totale de gêne face à une passion assumée, sont autant d'éléments modernes qui ne peuvent qu'émerveiller pour un film dit "ancien". Dès lors, la séduction pré-Code, la tonalité dramatique jamais appuyée et balancée par une bonne dose de comédie à travers le double-jeu du grand-père, mais encore la complicité que l'héroïne parvient à nouer avec chaque inconnu lors de sa phase d'adaptation, font assurément de cette histoire l'une des plus agréables de l'année.

La mise en scène de King Vidor finit de rendre tout ceci passionnant, et ce à travers deux motifs principaux: la voiture qui dévie du droit chemin, et la symbolique de la cigarette comme vecteur de complicité en milieu hostile. La première image est d'une simplicité enfantine mais redoutable: le voisin ramène Louise avec sa voiture à travers champs, mais doit s'arrêter pour ouvrir une barrière, tandis que la passagère prend le volant pour franchir la limite. En remontant, le conducteur s'approche dangereusement du visage de Louise, avant de dériver sur l'inévitable tandis que le véhicule s'écarte de la ligne droite pour s'enfoncer parmi les épis fraîchement coupés... On notera d'ailleurs que la tension érotique était déjà palpable dans la séquence précédente, à la façon qu'avaient les interlocuteurs de se tenir très librement sur un canapé, sous les yeux d'une épouse ne voulant visiblement pas voir la vérité en face. Quant aux cigarettes, elles donnent lieu à plusieurs images fortes, d'abord quand l'héroïne brise la glace avec son grand-père, qui n'aime pas les autres membres de sa famille, en lui proposant de fumer sur la balançoire, et ce alors que les individus sont filmés sous tous les angles avec toujours des chaînes au premier plan, comme pour rappeler le poids d'une famille et d'une société hypocrites qui veulent contrôler chaque menu plaisir de la vie. Mais que cela ne fasse pas oublier le trio complice formé par le grand-père, sa petite-fille et l'employé alors que trois cigarettes sont brûlées par la même allumette avant de monter en voiture. On relèvera également d'autres images dignes d'intérêt, comme la façon de montrer les cousines arriver par la vitre devant laquelle le trio fume, ou encore la manière qu'ont les branches des saules de caresser les cheveux d'une héroïne pensive avant un nouveau baiser sulfureux, mais dans l'ensemble, la photographie n'est pas assez exceptionnelle pour mériter distinction.

En revanche, les performances sont tout à fait à la hauteur pour rendre le scénario d'autant plus vivant, à commencer par Miriam Hopkins, fascinante dans ce qui est peut-être son plus beau rôle, car je ne la crois jamais meilleure que lorsqu'elle use d'un jeu subtil et discret. Or, sa performance est précisément subtile et discrète: on ne décèlera nulle trace de d'éclat comme ses rôles de 1931 (sans parler des plus tardifs) auraient pu nous y habituer, et l'actrice est superbement à l'unisson de l'histoire, qui souligne toujours ce qu'il faut sans aucune ficelle. J'apprécie évidemment le charisme dont elle fait preuve dès son entrée en scène, surtout lorsqu'elle propose une cigarette à son grand-père, complicité d'autant plus forte que les acteurs ne cherchent jamais, ô miracle, à vouloir éclipser l'autre, ce qui n'est pas toujours leur point fort. Autrement, tout est fort bien dosé: l'humour lorsque Louise écrase une part de gâteau sur le nez d'un fermier gourmand, l'absence totale de honte lors d'étreintes audacieuses, la compassion qu'elle rend parfaitement sincère à l'égard d'une épouse terne qu'elle ne veut pourtant pas faire souffrir, les doutes tout en retenue quant à un avenir incertain, ou encore les pleurs sincères après un drame, tout est effectivement très bien joué, au point que j'hésite vraiment à donner mon prix d'interprétation à Miriam cette année-là. Elle est en tout cas plus naturelle que la royale Garbo, mais on ne saurait comparer deux performances aussi différentes. Disons que le seul petit défaut théâtral de Miriam, c'est lorsqu'elle se passe la main dans les cheveux pour exprimer la nervosité, mais ça ne pose en fait aucun problème compte tenu de la situation finale, et son idée de se mordre les mains d'inquiétude étoffe même joliment la scène. Quoi qu'il en soit, c'est vraiment la performance à voir pour qui voudrait comprendre le phénomène Miriam Hopkins et ne l'aurait vue que dans Becky Sharp.

De son côté, Lionel Barrymore incarne un bon patriarche bourru mais terriblement sympathique, et même si la composition est appuyée par endroit, elle reste bien plus mesurée que d'autres rôles de la période, malgré une barbe postiche un peu trop envahissante! La plupart des spectateurs vous diront qu'il est la véritable star du film, mais je préfère sincèrement la performance de sa partenaire, qui a bien plus de grain à moudre et doit passer par bien plus d'émotions, et ce en touchant finalement avec plus de réserve que le célèbre acteur. Enfin, Franchot Tone est correct mais sans génie particulier dans le rôle du voisin cultivé, tandis que les autres comédiens sont adéquats sans marquer durablement les esprits.

En somme, The Stranger's Return tient effectivement ses promesses, autant pour son actrice principale que pour son intrigue simple mais fourmillant de trouvailles passionnantes. Il manque un petit quelque chose sur la forme pour en parler comme d'un "grand film", mais c'est assurément une belle histoire bien mise en scène qui, pour le plaisir qu'elle m'a déjà causé à trois reprises, mérite d'aller jusqu'à un 8/10 reflétant bien mon estime à son égard.

2 commentaires:

  1. Je partage totalement ton avis, pour ce qui est l'un des films les plus sympathiques de 1933. Difficile de dire qui est le plus phénoménal entre les deux acteurs principaux, tant c'est leur complicité qui les rend l'un et l'autre attachants. J'ai quand même un faible pour le charisme ravageur du grand père. Mais c'est probablement mon rôle préféré de Miriam Hopkins, encore que sa performance dans Design for Living (la même année...) soit plus typiquement "hopkinsienne" et donc plus ravageuse...

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    1. 1933 est vraiment une grande année hopkinsienne: entre la comédie de Lubitsch, le drame sentimental à la campagne et le film glauque et malsain, il y a l'embarras du choix. Je préfère tout de même The Stranger's Return, autant pour l’œuvre que pour la performance.

      Même si tu l'avais déjà écrit il y a quelques temps, content de connaître un autre admirateur du film!

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